RAPHAËL. IJ'J
imposé; mais, suivant le goût du temps, il y a fait entrer deux sujets différents, tous deux tirés de Saint-Matthieu (chapitre 17). Pendant que la transfiguration a lieu dans le haut du tableau, les disciples, dans le bas, cherchent en vain à guérir im démoniaque qui leur a été amené. Deux des personnages qui entourent ce démoniaque, ainsi que le démoniaque lui-même, semblent indiquer, par leurs attitudes, que la transfiguration est visible à leurs yeux, quoiqu'aucun des autres, au nombre de seize, et dont plusieurs sont disciples du Christ, n'y fassent aucune attention. Est-il croyable cependant que rien ait pu les distraire d'un tel spectacle? On voit par la taille du démoniaque, qu'il ne saurait être âgé de plus de huit à neuf ans, mais il a néanmoins les formes musculaires d'un homme fait. Ceux qui le retiennent, ainsi que tous les spectateurs, sont des Juifs de la plus basse classe, et l'imitation de ces étranges modèles a été si scrupuleusement observée , que l'on voit jusqu'à une verrue sur le gros nez de l'un d'entre eux. Etrange association d'idées que cette canaille et la transfiguration! Une femme placée sur le premier plan et qui a le dos tourné, gourmande fort les disciples au sujet de la cure du démoniaque qui n'avance pas; et, en effet, ils semblent plus occupés à prendre des attitudes pittoresques pour le pinceau de Raphaël, que de la guérison du malade. La partie supérieure du I. 17
tableau, où se passe la transfiguration, est réputée froide et maniérée; cependant, l'expression du Christ est toute divine, et celle des trois disciples est d'accord avec leur situation. Cette partie céleste du tableau est comme voilée d'une vapeur légère, tandis que la scène terrestre est au contraire fortement dessinée ainsi qu'éclairée. Il ne reste rien dans ce tableau de la dureté et de la sécheresse du Pérugin, mais on y trouve une autre espèce de dureté ; c'est comme un poli métallique , avec lequel le coloris de Murillo , par exemple, forme un contraste parfait. Ce défaut n'est pas d'abord sensible; la première impression est toute favorable , surtout après les fresques dont le coloris a si peu de force et d'harmonie. Un connaisseur en titre , à qui je communiquai l'impression que me faisait la transfiguration, me fit observer que Raphaël était mort bientôt après l'avoir commencée, et que, Jules Romain y ayant travaillé ensuite , il se pourrait qu'il l'eût peint en entier sur les dessins de son maître. Ainsi Raphaël , divin à tout événement , n'a jamais tort ; source de tout ce qui est beau, les défauts, lorsqu'il s'en trouve, sont d'un autre.
D'ailleurs , ajouta mon connaisseur, nous savons que votre M. Denon, à force de nettoyer et de restaurer jusqu'au vif sans égard au glacis et aux touches délicates, peut fort bien avoir produit ce poli métallique dont vous vous plaignez.
LES chefs-d'oeuvre. 2 Sq
Dans la même chambre, on voyait un autre tableau du premier ordre, et suivant moi, fort supérieur à la transfiguration, c'est la communion de Saint-Jérôme par le Dominiquin. Tout ce que la physionomie humaine peut exprimer de piété céleste dans un mourant, ainsi que de compassion pour ses souffrances, de vénération, d'admiration pour ses vertus, dans ceux qui l'entourent, se trouve rendu dans ce tableau avec la simplicité la plus parfaite. Le dessin , la composition , ne laissent rien à désirer, le coloris brillant et fort est plus vrai que celui de Rembrand , plus harmonieux encore que celui de Raphaël, et réunit à l'imitation scrupuleuse de la nature, toute la magie du beau idéal. Pendant que j'admirais ce chef-d'œuvre du Dominiquin, le souvenir de son tableau d'Adam et Eve dans le jardin d'Éden, que j'avais vu quelques jours auparavant au palais Rospiliosi , me revint à l'esprit. Nos premiers parents nus, comme on peut croire, ont l'air de mauvaises académies ^ et leurs physionomies sont basses et vulgaires; quant aux bêtes, on les voit arrangées deux à deux comme dans une ménagerie. Les feuilles des arbres se dessinent comme celles d'un herbier sur du papier bleu , et il n'y a pas l'ombre de perspective aérienne. Je ne saurais croire que le Saint-Jérome et le jardin d'Éden soient tous deux de la même main. Tout ce qu'on peut reprocher au Saint-Jérome, c'est que la fi-
260 LES CnEFS-DOEUVRE.
gare principale est littéralement en l'air, le saint homme mourant n'a rien sous ses eenoux; mais en jugeant un ouvrage si supérieur, le critique, à qui fie tels défauts échappent, se fait plus d'honneur que celui qui les aperçoit. La Sainte-Pétronille du Guerchin , à côté du Saint-Jérome, est digne du rapprochement, yoalgréla manière dure. Ces tableaux, en attendant qu'ils trouvassent leurs places, reposaient sur le plancher, et cette manière de les voir ne leur nuisait point, tout au contraire.
Le martyre de Saint-Erasme était là, et quel martyre ! Le malheureux saint (belle académie de vieillard) est renversé sur le dos. Ses bourreaux lui ont ouvert le ventre et en tirent les intestins au moyen d'un cabestan, comme le câble d'un navire : quelle idée! et c'est le Poussin qui Ta eue. Son coloris terne et froid n'est certainement pas agréable, mais le clair obscur qui marque les objets par réflexion, sans lumière directe, est admirable.
Dans la chambre qui suit, le tableau de la Fortune, du Guide, se trouvait placé entre l'ensevelissement du Christ, par le Caravage , et la Vierge de Foligno , par Raphaël ; mauvais voisinage pour la Fortune, qui est représentée sous la figure colossale d'une femme , dont le pied touche le globe du monde. Le ciel est bleu, la terre est bleue, la femme bleue aussi, et l'expression de son vi-
MICHEL- ANGE. '26 l
sage, aussi froide que sa couleur et son habillement, car elle est presque nue. La couleur du Carapage, moins extravagant ici que de coutume, et celle de Raphaël contrastaient fortement avec le ton blafard du Guide. L'enfant Jésus, dans le milieu du tableau de Raphaël , est le chef-d'œuvre de l'art, et la Vierge a une expression toute divine. Vis-à-vis de cette Fortune à la neige, du Guide, on voyait la crucifixion de Saint-Pierre, autre tableau du même artiste, dans sa dernière manière, aussi différente qu'il soit possible de l'autre. Le Pérugin aussi avait ses deux manières, car sa Madone aux quatre docteurs est admirable.
J'aurais pu louer en conscience nombre d'autres tableaux que nous avons beaucoup admirés; mais les lecteurs , lors même qu'ils trouvent mauvais que l'on critique les grands maîtres, s'ennuient en général beaucoup des louanges qu'on leur donne et des longues descriptions de leurs chefs-d'œuvre. Je les passerai donc sous silence, et me bornerai à dire un mot de quelques-uns des ouvrages de Michel-Ange. Les gens qui s'y connaissent trouvent que ce prince des artistes a su donner aux faibles humains , un caractère de force et de grandeur, qui n'appartient pas à notre espèce. Son plus grand ouvrage en peinture (l'on sait qu'il était sculpteur et archite cte y aussi bien que peintre ) se trouve dans la