Q.G6 MICHEL-ANGE
marbre blanc, sur le tombeau de Jules II, dans Saint-Pierre in vincoli, est je crois l'ouvrage sur lequel sa réputation, comme sculpteur, est principalement fondée. Le législateur des Hébreux est représenté assis, tenant les tables de la loi sous son bras , et portant autour de lui des regards pénétrants et sévères où la force de caractère est empreinte. On ne se lasse point d'admirer cette majestueuse tète; et ce n'est point la beauté matérielle qu'on admire , elle ne s'y trouve pas , mais la grandeur morale. Au lieu de la ligne droite du profil grec, l'enfoncement au-dessus du nez, et les protubérances du front, les gros muscles du visage et les lignes qui y sont profondément marquées , caractérisent la physionomie barbare , c'est-à-dire, qui n'est ni grecque ni romaine. Michel-Ange dédaignait de faire, de la beauté, un moyen de beau idéal ; son Moïse aurait pu être bossu, borgne et boiteux, que le caractère en aurait toujours été beau et terrible. Une longue barbe flotte sur sa poitrine, l'entrelacement des muscles de ses membres demi - nus annonce une force plus qu'humaine, exagérée peut-être, et il y a une disproportion préméditée entre certaines parties de son corps. La tète d'un homme de grande taille est rarement plus grande que celle d'un petit homme, jamais en proportion , et ce fait nous fournit, sans le savoir, la règle par laquelle nous mesurons de loin un inconnu qui s'avance.
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Chacun peut, dessiner sur son ongle la figure d'un géant à qui, sans savoir pourquoi, tout le monde supposera la taille de sept pieds, parce qu'il mesure huit tètes en hauteur. Michel-Ange a fait de ce secret de l'art un usage continuel et légitime. Mais la nature n'a jamais fait les pieds d'un géant aussi petits que ceux d'un homme ordinaire, et cependant la jambe de Moïse se trouve avoir un peu plus de deux fois et demie la longueur de son pied. L'erreur pourrait avoir échappé à un peintre, jamais à un sculpteur , qui a sans cesse le compas à la main; elle est ici volontaire, mais ne laisse pas de produire un effet sur le vulgaire qui se laisse imposer par l'exagération. Le grandioso de la tète de Moïse est celui du génie ; le grandioso de ses pieds est celui du charlatanisme. Qu'un critique ( I ) vienne ensuite nous dire qu'un des moyens qui rendait Michel-Ange éminemment poétique, était d'être toujours éminemment mécanique , c'est-à-dire éminemment fidèle à la nature, et je le renverrai aux pieds de Moïse. Les fautes de dessin, je l'ai déjà dit, sont comme les fautes d'orthographe , on ne peut les nier. Raphaël , dans sa première manière comme dans sa dernière, et peutêtre même plus particulièrement dans celle-là, quels que puissent être d'ailleurs ses défauts , montre une certaine vérité d'expression, toujours dou-
(i)Sir Joshua Reynolds, l'illustre fondateur de l'école de peinture en Angleterre.
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ce, simple et touchante, un majestueux repos qui 'tient de l'antique et peut-être vaut mieux; car le repos de l'antique ressemble trop à l'insensibilité. Michel-Ange, au contraire, est toujours artificieL et toujours outré, et il y aune exagération constante dans la physionomie de ses figures, et surtout dans les formes de leur corps. Son Christ, par exemple, dans le jugement dernier, est Jupiter en colère. Il s'est mépris sur le caractère évangélique, que Raphaël a fort bien senti, et toujours bien exprimé. On ne saurait qu'être surpris que Michel-Ange ait si peu travaillé. Ses tableaux sont en très petit nombre , et ses statues plus rares encore. Qu'a-t-il fait pendant ses quatrevingts ans?
Dans ce siècle des voyages, tout le monde a vu l'Apollon du Belvédère, et l'Apollon du Belvédère a vu tout le monde; aussi me dispenserai-je de le décrire, non plus que les autres célèbres antiques du Vatican. Pendant que les nations voyageaient en masse, on a vu de pesantes statues passer les Alpes en poste et revenir du même train , de gros chevaux de bronze les suivant au galop. Ces restes précieux des arts de la Grèce ont été pris et repris, emportés et reportés dans l'enivrement de la victoire , par amour-propre national , par pique , par taquinerie , sans que ni les uns ni les autres de ceux qui se les disputaient, y attachassent véritablement beaucoup de prix. Plus
C A NO VA. iChJ
(l'un Romain , qui s'extasie sur la restitution de ces chefs-d'œuvre, les avait à peine vus autrefois, et ne s'est pas donné la peine de les aller voir depuis leur retour; comme j'ai connu des Parisiens inconsolables de leur perte, qui n'avaient pas été au Musée depuis dix ans. Ceux qui n'ont pas vu ces marbres, en connaissent les plâtres; et, quoique les connaisseurs puissent dire, la surface matte du plâtre vaut bien le poli cristallin et brillant du marbre, dont on fait tant de cas; car enfin le corps de la Vénus de Médicis , en vie , ne réfléchissait pas la lumière comme sa statue le fait à présent, et aurait pourtant été, j'imagine, tout aussi beau à voir dans son état naturel. Canova, qui n'aime pas non plus le brillant du marbre, cherche à y remédier par une teinte harmonieuse qu'il lui donne, laquelle ajoute certainement au prestige de son talent ; et , quoi que les connaisseurs puissent encore dire d'un certain intervalle entre l'original et son moule, ainsi qu'entre le moule et le plâtre, cet intervalle me semble un peu comme la ligne des mathématiciens , qui n'a ni largeur ni profondeur, et, dans le fait, on ne saurait s'en apercevoir. Le marbre et son plâtre sont, à nos yeux, absolument identiques, quant aux formes et aux dimensions. Un grand nombre d'antiques au Musée du Vatican n'ont de mérite que leur âge, et pourraient en conscience être envoyés au four à chaux. En effet, tout ce que
l'JO CA.NOVA.
l'on déterre, après i,5oo ans d'inhumation , ayant des droits aux honneurs de ce Musée , il doit nécessairement s'y trouver bien des choses qui n'en ont aucun à l'admiration. Les objets d'art ont ici leurs quartiers de noblesse, et la considération dont ils jouissent tient à l'incertitude même de leur origine, qui se perd dans la nuit des temps. Le Musée du Vatican est déjà ouvert aux ouvrages de Canova , et c'est un honneur qu'aucun artiste n'avait encore reçu de son vivant. La pose de son Persée ressemble peut-être trop à celle de l'Apollon du Belvédère. Il tient par ses serpents la tête de Méduse , qu'il a tranchée. Frappée de mort, sa bouche est entrouverte, ses yeux demiclos, un souffle de vie erre encore sur ce beau visage, mais l'expression en est si triste que cela fait mal d'y penser. La tête placée sur les épaules du héros adolescent, n'est pas moitié si belle que celle qu'il porte à la main , encore toute dégouttante de sang. Les deux pugilistes , de Canova , sont placés sur les côtés opposés de la même chambre. Ces colosses pleins de vigueur se mesurent des yeux, et sont prêts à s'élancer l'un sur l'autre. Celui de la gauche est un beau jeune homme accoutumé à vamcre ; le dédain est dans ses yeux , la confiance dans son attitude ; il lève le bras pour frapper , sans songer à se garantir. En Angleterre, un novice dans l'art du pugilat l'abattrait du premier coup. Son adversaire , d'une