‹ Voyage en ItalieChapitre 17 sur 27 · KM · texte numérisé non relu

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gers sont arrivés pour peupler ce deserl, princes étrangers, citoyens étrangers, magistrats etrangers, soldats étrangers , artistes étrangers ; et connue les nus et les autres ils avaient la conscience des grandeurs irréparables qu'ils remplaçaient, ils sc sont effacés tant qu’ils ont pu, alin qu’on admirât à loisir le cadavre de Florence, alin qu'on put entendre les derniers bruits de l'esprit et du génie de Florence. Habitants immobiles dans une ville morte , rois invisiblesduns une république détruite, exilés de toutes les parties et de toutes les opinions du monde, qui s'arrangent pour un jour dans ces ruines guelfes ou gibelines sans en comprendre le sens caché ; des yeux qui ne voient rien dansées musées, des oreilles qui n'entendent rien dans ces grands bruits, des mains qui ne touchent rien dansées ruines, des pieds qui ne rcconnaitraient pas un seul des cent mille sentiers frayés dons cette poussière : des fantômes pour remplacer la |>opulnce et les grands seigneurs, les marchands elles soldats, les poètes et les orfèvres de Florence ! Kh bien ! voilà ce que j'aime, l’aime ce respect tacite pour une pareille ville, respect si grand que

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nul du ceux 1)111 I habitent ou qui la gouvernent n ose plus dire : Je suis citoyen de Florence ! J’nimo celle admirnlion si naïve, que nul dans eetle Florence 11'ose |>lus regarder même scs ruines, et qu'on la traite, cette ville des merveilles, comme une ville ordinaire où l'on Itoit . où l’on mange, où l'on dort, où l'on passe, sans que nul ose naître ou mourirsur cette terre qui a porte et produit tant de géants; volcan éteint sur lequel pas une mère n'oserait poser le berceau de son fils, pas un enfant le tombeau de son père ! Avez-vous \ u courir uncliardnns Florence? Le char ne fait aucun bruit encourant, ou n’entend même pas le sabot du cheval au galop. C’est l'image de la nouvelle société qui s’est formée à I ombre du Campanillc de Giotto, I histoire du nouveau pouvoir qui s’est glissé entre le cheval de Cosme et la Vénus des Médicis.

D’ailleurs, et en laissant de côté tout cet enthousiasme mal contenu , la vie est si heureuse, si calme, si tranquille, si riante, si facile à Florence! Il y n dans ces murs apaisés , à l'ombre dece trône apporté là sans violence , comme on apporterait un siège de velours dans un jardin , tant de soleil , tant de frai-

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cheur, laitl de sommeil, (|uc vraiment, dût l'archange venir au sou de sa trompette réveiller Dante et Michel-Ange, et avec eux toutes les passions qui leur taisaient cortège , on serait tenté de dire à l’archange: — Silence, par pitié pour nous-mêmes! Ne réveillez pas toutes ces grandeurs éteintes avant que nous soyons morts ! Ce siècle en effet n’est plus assez jeune, assez enthousiaste, assez convaincu, pour assister , même de loin, aux révolutions qui sont sorties de cette enceinte. — Silence donc; ne réveillons pas ces morts turbulents et magnanimes. Vivons en paix a l'ombre des palais qu'ils élevèrent , à l'ombre des sciences qu’ils ont fondées; et croyez-moi, pareils aux pourceaux de f Ecriture , repus de glands, ne levons pas trop la tète pour regarder l'arbre d’où ces fruits sont tombés.

C'est ainsi que, malgré toute ma resolution de ne voir dans Florence que Florence , et d'appartenir tout entier a ce grand débris que je voulais étudier de haut en bas , prosterné à ses pieds , il m’a fallu , maigre moi , obéir à cette double inertie qui se partage la ville, passer du silence solennel des bibliothèques

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au silence jaseur des promenades; aller du musée au bal , de la place publique au palais ducal ; entre' mêler ces trois semaines de mon séjour, de concerts , de dîners et d’études historiques. Malgré moi, j’ai passé de la cathédrale a la salle de spectacle , du Campanile au Corso, de la tombe de Machiavel au gala de la cour. J’ai cueilli à la fois des ronces et des fleurs ; j'ai prêté l’oreille en même temps à la Divine Comédie et au Roland furieux. Je me suis prosterné aux pieds de la Florence chrétienne, et j'ai donné le bras à la Florence profane. J’ai poursuivi de mon adoration respectueuse la sainte Béatrice; j’ai bu dans la coupe de Bianca Capello, où but Montaigne , et j'ai parlé d’amour à madame Fiamelta et à madame Pampinée, les héroïnes de Boccace. J’ai eu des accès de tristesse incroyables, et des moments de joie qui tenaient du délire ; j’ai vu passer devant moi toutes sortes d’apparitions, couvertes d’un crêpe funèbre ou couronnées de roses; le matin sur les remparts, le soir sous les remparts, j’ai été tour à tour Italien du treizième siècle et Allemand du dix-neuvième siècle; et Hans ta grandeur comme dans tes ruines, dans ta

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prospérité passée et dans tou abaissement présent, dans le grand bruit que tu as fait autrefois et dans ton silence actuel, dans ta vie et dans ta mort, dans ton palais et dans tes tombeaux , je t'ai trouvée belle et grande, ô Florence, et digne de tout notre enthousiasme, de toute notre reconnaissance et de tous nos respects.

Vous dire, monsieur, tout ce que j'ai vu, et senti et compris dans ces trois semaines de ma vie , c'est impossible. Je ne m’en souviendrai bien que dans quelques mois, quand j'aurai eu le temps de me souvenir. (I faut beaucoup plus de loisir qu’on ne pense pour mettre un peu d’ordre et de méthode dans de pareilles visions. Par exemple, à peine éveillé , j’allais revoir la Loge îles Lanciers , et de là j’assistais aux premiers mouvements qui se faisaient dans le dôme; puis j’allais saluer la Vénus et l’Apollon , puis je me bâtais et j'entrais au palais Pitti comme on entre dans une maison à soi. Ce palais Pitti est la résidence du grand-duede Toscane. Il tient au palais vieux par une immense galerie couverte ; mais c'est la la seule analogie qu’aient entre eux ces deux palais. Ce palais

PiUï est le plus beau de Florence, ce qui est dire I impossible. Il se compose , comme au reste toutes ces maisons illustres, d'uue grande muraille noire, dont les pierres serrées entre elles semblent s'être réunies avec un acharnement incroyable. Les unes sortent de la muraille menaçantes, les autres au contraire rentrent dans le mur, ce qui donne à ces masses immobiles un mouvement admirable. M. Delecluze, avec son bon sens et sa science sans égale, a retrouvé l'histoire du premier des Pitti , et cette histoire est à peu près celle de tous les citoyens marquants de Florence , y compris les Médicis. Ce Pitti fut d'abord un pauvre petit marchand qui allait à Venise en chassant son cheval devant lui ; quand le commerce allait mal, notre homme jouait aux cartes et aux dés, où il était d'un bonheur presque déplorable. APiseil tomba malade ; et comme il se mourait sur le grabat d’uue mauvaise auberge, passe une troupe de Bohémiens qui le guérissent en le faisant danser et boire. A peine guéri, il joue, il gagne, il achète six chevaux ; il devient amoureux d'une femme mariée qui I envoie, non pas au diable, mais à Rome, ce qui était la même chose en ce temps-la. Il

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obéit & la dame, il va à Rome, et, qui plus est, il eu revient malgré tous les périls de la route, et la dame lui rit au nez. Pour se consoler, l’aventurier va faire de la politique sur la place publique ; et tout en discutant il tue un concitoyen d'un coup d’épée. Chassé de Florence comme Guelplie, il se met à la tète d'une troupe d'exilés pour rentrer de force dans la ville. Le défenseur de la ville le rencontre et le fait prisonnier; et Pitli va être pendu, quand il s'échappe par une ruse. Alors, voyant que l’air de Florence lui est contraire , il va à Bruxelles tenter la fortune.

Gomme il avait la réputation d’un beau joueur , le duc de Brabant lui dit : — Lombard, danse et joue, et ne te mets pas en peine du reste! Ainsi fait le Lombard ; il danse et il joue , il perd ; le duc de Brabant paie ses dettes. De Bruxelles , Pitli va en Angleterre pour traiter du rachat de Jean de Brabant. Au mois de novembre, il était à la bataille de Rosebecq , à la suite d’Olivier de Clisson , malgré toutes ses sympathies, de lui Pitti , pour Artevvcl. Il était aussi à la prise de Mons , avec un Lucquois de ses amis , et trentesix cavaliers à lui; il perdit ses trente-six cavaliers

el son ami le l.uequois. Plus tard , toujours pour le roi Charles VI , Pitti nolise un vaisseau de guerre , il gagne au comte de Savoie 35,000 fr. en or, puis il va à Florence et il se marie. A peine marié , il revient à Paris auprès du duc d’Orléans , frère du roi. 11 vend trois chevaux au duc de Bourgogne ; avec l’argent de ces trois chevaux , il achète cent dix tonneaux de vin de Bourgogne ; il gagne mille pour cent sur son vin. Le même jour, jouant chez le duc d’Orléans, il est insulté par un des plus gros seigneurs de France , et il demande fièrement raison à ce seigneur; — il fallut que le roi se mêlât de cette affaire. — En Allemagne, l’empereur charge Pitti de traiter pour lui d’un emprunt de cent mille ducats avec les Vénitiens. Ainsi , jouant, gagnant, vendant, achetant des hommes, des vaisseaux , des soldats , des chevaux , du vin de Bourgogne , faisant des emprunts, Pitti revient dans sa patrie riche et partant considéré. Après lui avoir confié plusieurs magistratures , la république florentine le nomme ambassadeur auprès du saint-père. Puis on l’envoie en France solliciter auprès du roi la liberté des deux Florentins ; il arriva assez à temps

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pour être témoin de l'assassinat du duc d'Orléans. Tout ambassadeur qu'il est . Pitti joue encore . et il gagne cinq cents écus. De retour à Florence , il est élu consul de l art de la laine, — puis capitaine de la gardede Pise, — puis du Conseil des Dix ; et toujours, dans ces diverses positions, Pitti reste banquier; il prête, il change, il vend, il achète, il joue, il se pousse, il s'intrigue, il parvient ainsi à fonder cette famille presque royale qui a bâti ce beau palais dont Catherine de Médicis se souvenait , quand elle se fit construire le palais du Luxembourg, qui n'est cependant que la très-faible , très- lointaine et très-inexacte contrefaçon du palais Pitti.

Dans ce palais , bâti par des préteurs d’argent , est contenu un des plus beaux musées de l’Europe. Ce sont des chefs-d’u'uvre choisis , et par les plus grands connaisseurs , parmi des chefs-d'ceuvre. Ils sont là , placés dans ces vastes salons , comme dans le seul lieu qui soit digue de les contenir. Chose étrange! une fois là , vous n’cprouvez aucun embarras , tant vous êtes sur de votre enthousiasme. Que vous dirai-je? Il y a une Vénus du Titien , plus belle que les deux Vénus de lu

Tribune ; la Vénus est placée sous uu plafond de Paul Véronèse. Il y a la Judith d’Allori , cette admirable personne, si sereine encore et si convaincue ; certes le peintre Allori avait là une belle , mais une terrible maîtresse I II y a vingt tableaux d’André del Sarle, une espèce de Titien plein d’imagination et de verve ; il y a l'Ézéchiel de Rembrandt; vous pouvez juger du tableau par la gravure que Rembrandt en a faite : ceci est aussi beau que la Bible et ses prophètes. Il y a îles portraits de Van Dick et de Rubens : il y a une bataille de Michel-Ange ; il y a les trois Parques de Leonard de Vinci : quelles femmes ! Je ne puis guère comparer ce terrible poëme qu'à une Madeleine perdue dans la galerie de l'école des beaux-arts à Florence. Cette Madeleine est à moitié vêtue ; elle est couverte de haillons; elle est hâlée, ridée, hâve; on devine à peine quelle a été belle; on voit qu’elle a passé par les mortifications , par le jeûne , par l’abandon , par la misère , par les plus lentes et les plus terribles dégradations du corps et de l ôme. Voilà bien la Madeleine, et non pas cette fille de joie à la gorge nue . aux cheveux blonds et aux mains potelées . qu’on

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nous a montrée si souvent. Puis euiin , aussi , il y a au palais Pitti , à côté du portrait de Léon X , la plus belle, la plus calme, la plus transparente , 1a plus admirable , ô mon Dieu ! pardonnez-moi si je blasphème , la plus profane des madones de Raphaël.

Voilà ce qu'il faut voir tous les jours , voilà ce que vous allez admirer à toute heure dans ce palais hospitalier ouvert à tout venant , aux heures même où dîne le grand-duc avec sa famille, derrière un paravent, pour ne pas gêner les visiteurs. A peine sorti du palais , vous êtes attendu par la fêle de chaque jour , car chaque jour de Florence est à coup sûr un jour de fête. Vous dinez sur une table couverte d'oranges et de fleurs. Après le dîner, vous allez vous promener aux Cassines , charmante presqu'île formée par l’Arno. C’est une promenade comme les Champs-Élysées , mais plus champêtre et plus câline. Dans ces douces prairies paissent les brebis et les génisses ; sur les arbres , perche le faisan doré ; chacun arrive là dans sa voiture , et le souverain lui-même ; on se regarde , on se salue, on s’envoie de loin mille sourires; chacun se repose comme s’il avait travaillé tout le jour. C’est

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