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bien à celte heure que les femmes sont belles el sereines; à cette heure commence en effet la vie italienne. Mais laissez-les faire ces Italiens campagnards un instant chaque soir : tout d'un coup, comme à un signal donné, cette belle foule s'écoule; on rentre dans la ville au grand galop des chevaux ; on frôle sans le regarder le palais Féroni , autrefois bastille redoutable , aujourd'hui maison garnie dont les tourelles môme sont habitées par d’honnêtes oisifs. Allons vite , allons vite: voici dans cette salle basse un vendeurde sorbets qui a remplacé le chef armé de la maison ; voici sur la place de la cathédrale toute la belle société arrêtée pour entendre un improvisateur ; allons vite, allons vite! l’Opéra commence, la salle est éclatante , parée ; chaque loge est un petit salon où l’on rit, où l’on cause, où l’on n’écoute guère, même les chanteurs qui savent chanter. Quel murmure de flatteries ingénieuses , de galanteries scintillantes , de conteR bien faits! Dans ces causeries presque intimes de toute une ville , le génie italien éclate encore ; vous retrouvez sons peine la verve badine des vieux conteurs , la galanterie sensualiste , h peine
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cachée sons le voile transparent du platonisme. Ces naïfs Italiens se disent des musiciens accomplis, cl ils pensent de bonne foi aimer ce grand art ; et cependant ils écoutent à peine ce qui se dit sur leur théâtre ! Que leur importe le comédien , la danse, la musique, le chanteur , la passion dramatique ! Ils sont à euxmêmes leurs propres comédiens, leurs propres danseurs, leurs musiciens, leurs chanteurs. Qu'ont-ils besoin de paver des artistes pour leur vendre de la passion toute laite? ils ont eux-mêmes de la passion à revendre.
Ainsi se passe l'heure du spectacle. A peine la toile tombée, allons vite, allons vite, le bal commence. Toutes les vieilles maisons s'illuminent soudain à toutes leurs fenêtres ; les portes sont ouvertes : on n’invite }>ersonnc , tout le monde est invité de droit. Jeune ou vieux, beau nu laid, prince ou manant, tous les bommes sont égaux devant cette fête éternelle de Florence. A peine entré dansces salons bienveillants, vous êtes en plein dans les récits de Boccace. Tous ces genslà, qui sont tous princes, marquis ou comtes, laissent leurs titres à la porte avec leurs manteaux, t'es non-
chalantes Italiennes s'animent aux sons de cette musique , et elles s'abandonnent corps et âme à la valse , quel que soit le valseur. Oui, en vérité, elles sont belles ainsi négligées, habillées au hasard , sans fard, sans recherche, quelquefois sans goût, jamais sans grâce. Je le dis sans vouloir leur déplaire , ces belles Italiennes sont les femmes les moins coquettes de l’Europe; telles le bon Dieu lésa faites, et telles elles se montrent, sans rien déguiser, sans rien ajouter ou retrancher, à la garde de leuramaut qu’elles montrent , et de leur mari qu'elles ne cachent pus ! Et si vous saviez quelle modération dans cette joie ! quel bien-être, quel grand calme ! Tous nos faiseurs de romans en ont menti quand ils nous ont parlé de la passion échevelée de l'Italie. Il n’y a de passion échevelée que les passions extraordinaires; mais la passion de chaque jour, pourquoi donc voulez-vous qu’elle soit échevelée? Allons donc, la issez-les faire , laissez-les être heureuses, laissez-les s'abandonner naïvement à ce transparent bonheur qui leur vient du fond de l’âme, comme vient la clarté du ver-luisant caché sous une feuille de rose! Rien n'est comparable, chez nous, à un bal de Flo-
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rence, a une fête de Florence. Nos Parisiennes ellesmêmes , oui. nos Parisiennes de Paris , les belles , les élégantes, les charmantes, les dissimulées, les créatures les mieux arrangées qui soient nu monde , les coquettes les plus parfaites, spirituel murmure , ironique sourire , taille si souple , pied si fin , que feraient-elles , jetées tout d’un ooup au milieu de ces femmes sans art qui dansent , qui s’amusent , qui ai ment comme on respire et qui ne savent que cela?
Cette fête perpétuelle de Florence, toujours la même, varie cependant à l'infini. Elle prend toutes les formes, elle emprunte tous les costumes, elle s'établit à toutes les places; aujourd'hui dans le choeur du dôme, demain au Casino. Quand je suis arrivé à Florence , on m’a dit tristement , si quelque chose pouvait se dire tristement dans cette heureuse ville : — Vous venez trop tard , toutes les fêtes sont finies ; et cependant que de fêtes amoncelées en si peu de jours ! S. A. I. et R. le grand-duc Léopold a donné un bal au palais Pitti et un bal au Poggio. Figurez-vous la cour de l’Ammonato surmontée de sa fontaine murmurante, éclairée par mille bougies, et ces jardins purifiés, qui pourtant
se souviennent encore de Cosme I" , de sa fille Isabelle et de François son fils, l'amant de Bianca Capella. Quant au Poggio impérial , figurez-vous le Petit-Trianon, perdu dans les bois. Vous trouvez une longue suite de galeries éclairées , vous entrez dans un vaste salon ou plutôt dans un vaste jardin rempli de danses et d’Iiarmonies.Âu milieu de la fête, affable pour tous, heureux du bonheur qui l’entoure et qu’il partage , se promène le prince, avec sa femme et sa fille ; c’est un pêle-mêle ravissant de princes et de bourgeois , et de grandes dames et de jeunes filles ; il n’y a pas de royaume constitutionnel où l'on jouisse d’une pareille liberté dans le plaisir. Mais cette liberté même a sa réserve et sa décence. La lente et capricieuse promenade dans ces jardins doucement éclairés ressemble à la promenade des ftmes heureuses dans l’Élysée de Fénelon . Prêtez l’oreille , et , qui que vous soyez , vous pourrez entendre les moindres paroles qui sc murmurent sous ces bosquets. Cependant, ou bord de ces fontaines , au pied de ces blanches statues qui se détachent de l’ombre un peu rudedes orangers , une foule de serviteurs empressés servent aux convives les vins de France . les fruits
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{'lacés , les faisans des Cassines, et personne ne s'étonne! Et personne ne se demande pourquoi cette fête? Florence . autrefois In turbulente, ne veut plus savoir aujourd'hui la raison d'aucune chose, pas même de ses fêtes.
Le lendemain , pour vous reposer, c’était un déjeuner dans la maison du prince Jérôme Bonaparte , celui qui a été roi de Westphalie. Parmi toutes les ruines florentines brille d’un éclat douloureux la famille de l’Empereur. Même au milieu de Florence, elle est restée française : c’est la seule famille que Florence n’ait pas domptée. Elle n'a adopté de Florence que ses douces joies et son oubli de toute ambition. Ces Bonaparte exilés , Florence les aime comme elle a aimé toujours tous les exilés , elle qui n’a vécu si longtemps que de proscriptions et d’exils! Donc le prince Jérôme donnait sa fête , et à cette fête il avait convié des Bourbons de Naples et des Bourbons d'Espagne , et ces Bourbons étaient venus. Dans cette maison du prince Jérôme nous avons rencontré , non sans une émotion bien vive, un jeune Bonaparte, blanc et rose . celui-là sans ambition , sans autre rc-
gret que le regret de la patrie , aussi clinrmant , aussi inoffensif que l’autre était puissant et terrible. Il est impossible d’être plus belle et d'uue beauté plus entière : elle nous a reçus avec toute la grâce ingénue de ses dix-huit nus non encore accomplis; elle nous a reçus non pas comme une princesse exilée, mais comme une belle jeune tille parisienne oubliée sur les bords de l’Arno. Elle a fait les honneurs de sa maison avec une grâce parfaite, aussi à l’aise et aussi modeste que si elle eut habité le château des Tuileries. Après le repas , elle a dansé comme une simple Italienne; elle a été gracieuse , naïve, elle a été charmante. Quel malheur de l'ensevelir ainsi sous ce grand nom , cette enfant qui pouvait n’ètre que la nièce du roi de Wurtemberg! et combien la France doit regretter cette perle d'une belle eau tombée de la couronne impériale!
Fuis c'étaient des concerts , c’étaient des soupers , c’étaient des processions sans fin, c’étaient des courses de chevaux , c’étaient des courses en char, chars antiques , cochers romains dans le costume du cirque; c'étaient des illuminations brillantes, c'était la fête de saint Jean , tout l’Arno illuminé, un feu d'artifice
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sans fin, des barques chargées de lumières et de chanteurs ; c’étaient des comédies d’amateurs, c'était un opéra tout entier chanté d’une façon admirable par des jeunes gens pleins de verve , le prince et la princesse P"*, qui laissaient à la porte de leur théâtre un grand nom pour n’ètre plus que des artistes excellents. — Je vous ai dit que c'est à n'en plus finir si l’on voulait compter toutes les heures consacrées à cette tète florentine. Sans compter que , pour être à la hauteur de cette joie universelle, toutes les nations entassées dans ce plaisir changeaient de goût et d’humeur; chaque peuple luttait à qui se ferait vif. Il n’y avait plus ni Anglais, ni Allemands, ni Français, ni Kusses ; il n’y avait que des Florentins.
Et le moyen de résister à des invitations ainsi formulées : — La confessa *** dura nel tuo giardino , ti» piccolo Irallenimenlo musicale, n elle scre di lunedi 25 ghigno, t dei mercoledi 4 \ e J 8 ! Et la musique était divine ! et le jardin était doucement éclairé 1 et les femmes étaient charmantes ! et le palais était bâti par Raphaël! et, au milieu de la fête, plus d’un jeune danseur disparaissait ; il allait se couvrir d’un capu-
chon noir, et ainsi déguisé il volait au secours d a quelque pauvre homme à l’agonie. Admirable bienfaisance, qui se cache comme ferait le crime ou l'amour!
Plus d’une fois, au sortir de ces fêles brillantes, vous rencontriez un convoi de la miséricorde ainsi vêtu, et portant un mort à son dernier asile, éclairé seulement par une torche funèbre. Et alors soudain, rappelé à vous-même , vous disiez adieu à la Florence frivole, amoureuse et galante, pour revenir il la Florence triste et sérieuse ; vous fuyiez bien loin de la Florence dcBoccace enivrée de plaisir, poursuivre à la trace la Florence du Dante. Car cette ville appartient évidemment à deux génies opposés , à deux muses différentes , à deux passions qui ne suivent pas la même route. Vous connaissez l’une et l’autre Florence , celle du Dante et celle de l’Arioste ! la Florence de la Divine Comédie et la Florence des poèmes badins, des contes licencieux. L’une sévère même dans ses joies , l’autre joyeuse même dans ses désespoirs, et qui, au plus fort de la peste de I5T8, ne trouvait rien de mieux que d’inventer de ehar-
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niants récits d'aniour. Plus d’une fois je suis allé à Sainte-Marie-Nouvelle, le malin, me souvenant que sous celte voûte dorée, dans ce cloître orné de peintures, se sont donné rendez-vous les sept belles dames du Décaméron : « Elles avaient I âge de dix-huit « ans jusqu'à vingt-sept ans; toutes, après l'office, » elles se reliraient dans un coin de l’église, et se « réunissaient en cercle pour parler des nouvelles du « jour. » Je cherchais en vain les sept belles dames ; mais je trouvais à leur place un jeune homme en habit de moine, qui vendait de la arme de beauté. — Dernière image de cette Florence profane qui faisait de l’église un boudoir !
Mais , en bonne vérité de Dieu , ce n'est pas apres cette Florence égrillarde et joyeuse qu'il faut courir quand on va pour si peu de temps en Italie; c’est après la Florence républicaine, austère, poétique, croyante, la Florence de Dante et de Michel-Ange. Voilà le digne objet de notre admiration et de notre étude , voilà la Florence véritable. Si vous m'eit croyez, jeunes gens, laissez Boccare s’oublier un instant dans ces frivoles récits que lui a dérobés l.a
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Fontaine, cl intime au milieu de la peste soyez graves et sérieux. I) ailleurs, ec n'est pas trop la bonne heure pour se réjouir et pour chanter. Laissez les jeunes Italiens et les belles Italiennes vivre ainsi au jour le jour, à la suite de leurs poètes amoureux. Vous, si vous voulez comprendre dignement cette grande ville , suivez cet homme qui sort de chez lui le matin , un jour de peste, en 4527. Cet homme qui prend au sérieux même la peste, c'est Nicolas Machiavel. Cette fois, plus de récits frivoles, plus de festins, plus de fêtes, plus de belles dames, mais une profonde et austère douleur. Le vieux Florentin parcourt en silence cette ville mulheureuse remplie de mendiants, de voleurs , et de fossoyeurs. Il passe du côté de San- Miniato, où naguère les cardeurs de laine faisaient un si grand bruit. San-Miniato est silencieux et désert; Sainte-Marie-Nouvelle ( l'église du Décaméron cent ans plus tard) est remplie de bières ; Santa-lleparata , la cathédrale, ne contient que trois prêtres, l'un dit la messe , l'autre chante et joue de l’orgue ; le troisième enfin , les mains et les pieds enchaînés ( précaution usitée quand le confesseur était jeune, quand la peni-
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lente était belle), se tient au confessionnal. — Pour écouter cette messe ainsi chantée , se tenaient dans les chapelles latérales trois vieilles femmes ridées et boiteuses , et trois dévots appuyés sur leurs béquilles. Où donc était le peuple de Florence? Il était occupé à mourir ou à enterrer ses morts. — Et pourtant c’était le premier jour du mois de mai. L’an passé, sur la place de Sainte-Croix , à cette heure, les jeunes Glles chantaient : — Bonjour au moi » de mai. A cette heure , des fossoyeurs crient : — Vire la peste ! Voilà tout ce que rencontra le rude vieillard en son chemin ; seulement, au milieu des tombeaux, il découvrit une jeune femme pâle et affligée; des larmes amères sillonnaient ses belles joues; elle arrachait ses cheveux noirs, elle se frappait le sein et le visage: son amant était mort. — Femme imprudente et malheureuse, s'écrie Machiavel , pourquoi pleurer ainsi un amant? Où donc est la prudence et la décence ? — Mais elle répond : Mon amant! mon amant ! Plus de pudeur, plus de devoirs; laissez-moi pleurer! — De là Machiavel se rend à l'église du Saint-Esprit; les frères, sans songer à l’office, se promenaient la tète haute
dans l'église, en blasphémant. — Au milieu de la rue, il trouve un mort que nul 11e songe u emporter. Dans toute eetle course luuébre, il ne rencontre qu'un homme brave. — Pourquoi donc es-tu ici, dit-il à eel homme? — Parce que j aime une femme dans Florence, répondit-il. Ils se séparent. Il était quatre heures après midi. Machiavel retourne à Sainte-Marie-Nouvelle , et cette fois, sur les degrés de I autel, il rencontre une femme parfaitement belle et accablée de douleur. Elle était veuve, et elle se lamentait parce que maintenant elle n'avait plus qu'à mourir!
Tel est ce lugubre tableau , et certes je le préfère mille fois à l'introduction du Décaméron. Dans ces pages funèbres brille encore la vieille Florence. Non, point de fêtes, point de llcurs, point de danses, point de festins , plus d amour pour Florence ! Florence dans ses plaisirs et dans ses Heurs, c’est un mort dans son linceul. Pour la bien voir il faut la voir comme l'a vue Machiavel , et non pas comme l'a vue Boccace. — Pauvre, triste, désolée, belle encoredaus son abandon et dans sa douleur, et ne voulant pas être consolée : parer que maintenant elle est seule au monde et qu’elle n a plu s qu'a mourir.