I.K CIMETIÈRE ET LE CONCERT
Voici qu’à force de penser à Florence je inc trouve porté dans une ville étrange, que je veux vous décrire avant de la nommer. Vous pénétrez lentement dans une longue rue entourée de sombres arcades, si bien que pas une des maisons de cette ville ne parait ouvrir sa porte ou sa fenêtre. Sous ces arcades sans fin, glissent comme des ombres les habitants encore plus
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qu'ils ne marchent ; vous arrivez ainsi nu pied d’une tour qui occupe le milieu de la ville, et vous n’avez encore entendu que le bruit du tambour ; en fait de citoyens vous n’avez rencontré que des soldats armés, soldats étrangers eux-mêmes au pouvoir étranger qui gouverne la ville; à la porte de la douane s’élève un tombeau dessiné par Jules Romain ; le douanier est assis tranquillement sur cette pierre sacrée. Dans un coin de la place, un sculpteur, qui était à coup surun grand maître, a construit, il y a longtemps, une fontaine de Neptune entouré des sirènes : le dieu est nu, les femmes qui l’entourent sont nues et belles ; autrefois de ces mamelles remplies l'eau tombait en abondance : ces belles sirènes sont les soeurs jumelles des Sahines de Florence. Mais où donc sommes-nous? et qui peut nous dire le nom de celte ville étrange? Voici des palais du treizième siècle, voici une vieille prison comme les républiques italiennes aimaient à les bâtir et à les remplir; voici l’hôtel-de-ville construit à l’usage des vieux cardinaux , gouverneurs édentés du Saint-Père . qui peuvent monter l’escalier sur leurs mules ; plus loin, cachées à l'ombre de leurs arcades,
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vous rencontrez de vieilles maisons de gentilshommes qui ne sout rien moins que bâties par ce grand architecte qu’on appelle Palladio , riches murailles qu’on prendrait pour des murailles génoises ! Quelle est donc cette ville silencieuse et triste , qui cache sa fortune , sa beauté , son origine? On y respire je ne sais quelle odeur enivrante et nauséabonde de théologie et d'atticisme , de poésie et de fleurs fanées , de bibliothèque et de Musée, d’amour et de cimetière, que nul poète ne saurait définir. Ah ! ce n’est plus là la Florence tout enivrée de la lie de ses nobles passions ; ah ! ce n’est plus là la vieille Pise , toute chargée de ses riches peintures ; ah ! ce n'est plus là Gènes l’opulente qui étale sa fortune à défaut d’esprit, de courage et de liberté ; c'est une ruine pédante et dédaigneuse qui ne ressemble à aucune des ruines de l’Italie. — C’est que , monsieur, nous sommes entrés sans le savoir au milieu de cette vieille cité universitaire appelée Bologne , qui a usé à elle seule plus de vieux parchemins, plus de palettes, plus d’encre à écrire, plus de chaires à prêcher, plus de bonnets de docteurs, qu'aucune des villes de l’Italie ; — noble haillon qui a
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balayé tour ù tour l'Église, l'Amphithéâtre, l’École, le Musée ! il sent à la fois le sang, l'huile, la thérébenlinc et l’encens.
Ge qui s'est passé dans cette ville inerte ne saurait se croire; elle a tout tenté; même la magie. Cette v il le , qui n’a pas aujourd'hui une voix pour se plaindre, elle parlait jadis aux esprits infernaux. La première fois que le médecin ouvrit un cadavre pour apprendre dans les entrailles de ce mort les secrets de la vie, le médecin et le cadavre étaient de Bologne. La première chaire de théologie fut élevée à Bologne ; on a enseigné à Bologne, bien avant qu’on l’enseignât dans le reste de l’Italie, le droit, la logique, l’astronomie, l’hébreu , le syriaque, le grec et l'arabe. Ces doctes murs se souviennent encore de leur ancienne destination ; l’air est chargé de science, le pavé des rues en est imprégné , les maisons mêmes se sont faites pédantes. Quel grand bruit ce devait être , quand cette immense école était remplie , quand cette armée de professeurs et d’élèves s’abandonnait librement chaque jour à cette dialectique puissante qui devait engendrer tant d’idées et tant
(lu paradoxes ! Ville à part , elle s’abandonnait à l’étude pendant qu'on se battait autour d'elle ; elle restait calme au milieu de tant de fureurs ; dans ses murs, l'enfant et le vieillard venaient, loin du bruit des armes, apprendre les belles-lettres ou s'en souvenir. (l'était alors comme un terrain neutre que s'étaient réservé les sciences et les arts , loin des champs de bataille, et sur lequel nul n’entrait les armes à la inaiti.
Plus on avance en Italie , et plus ou est frappé do cette spécialité des villes italiennes. Chacune d'elles adopte tout d’abord une passion , un besoin , une façon de vivre, auxquels elle reste fidèle jusqu’à la fin. Celle-ci est née commerçante, celle-là est née guerrière ; l’une s’est passionnée de bonne heure pour les riches palais , l'autre pour les riches musées; il en est qui se sont éprises , comme des femmes galantes , des bijoux et de l'argenterie, et des belles robes de soieetd’or; d'autres sont jalouses de belles armures ciselées; celles-ci élèvent des chàteaux-forls, celles-là des palais somptueux ; quelques-unes se distinguent par la magnificence de leurs maisons des champs ;
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quelques autres , filles perdues des empereurs, aimeut le cirque, ou le théâtre, ou les bains publics ; plusieurs se ruinent pieusement à élever des églises, des cathédrales et des chapelles ; un petit nombre se met à rechercher les livres, s’abandonne corps et finie à la science, et reconnaît pour roi Aristote ou Platon... Ce qui fait l’honneur de Florence , c’est que les nobles passions qui se sont partagé les villes italiennes, Florence les a toutes cultivées à la fois , Florence a été à la fois une cathédrale, une citadelle , un comptoir, un musée , une bibliothèque , une école ; mais . comme école , Florence est restée bien loin de Bologne; c'est la seule fois que Florence ait été vaincue par une ville de l’Italie , ce qui est un grand honneur pour Bologne.
Mais , hélas 1 à cette heure , où doue s'est envolée tou te cette science? Pou rquoi cette école est-el ledéserle? C’est que tout cela manque d’air et d’ospace et de mouvement , c’est-à-dire de liberté ! Je conçois bien qu'une ville qui n’est qu’un musée ou un théâtre , ou même une cathédrale , meure et s’efface du sein des nations ; je conçois Pise déserte ; je conçois Florence
silencieuse ; je conçois Gènes abandonnée , Venise dépeuplée. Ces ruines sont logiques, elles sont faites d’après cette loi de Dieu et des hommes qui veut que les grands monuments tournent tôt ou tard à la ruine ; mais une école déserte , silencieuse , immobile ! voilà ce que je ne saurais comprendre.
Ce n’est pas que je veuille ici bouleverser l’Italie et la changer de fond en comble ; mais où serait le mal , quand , dans cette Italie captive , les gouvernants auraient affranchi une place de quelques lieues carrées, afin que la jeunesse , à cette même place , put étudier librement et s'abandonner sans crainte à toute la folie de la science et des belles-lettres, cette douce, utile, admirable et innocente folie! Puisque cette ville de Bologne s’isolait au milieu des guerres civiles pour étudier la philosophie, la médecine, la théologie , toutes sciences qui demandent avant tout de la liberté, pourquoi donc aujourd'hui n’aurait-on pas isolé l’Académie de Bologne , afin qu’une fois dans leur vie toutes les jeunes intelligences de l’Italie pussent mettre en dehors même leurs rêves? C'eût été beau alors une pareille ville bruyante par la pen-
sée et le travail , connue les autres villes de l'Italie sont bruyantes pur l'inaction et le plaisir. Les paisibles jardins de l'Académie athénienne , les portiques de Borne quand régnait Cicéron , les jardins de Sallusle, n'auraient pas pu se comparera cette Bologne italienne et libre; c'était le seul moyen qui restât à l'Italie d'avoir véritablement une école qui fût en bonheur parmi les écoles du reste de l’Europe; c’était le seul moyen de dompter au profit de l'ordre, en leur donnant un facile débouché de quelques années, tous ces jeunes esprits turbulents qui s’en vont au loin ramassant au hasard et sans choix toutes les doctrines qui renversent les trônes; Bologne, ainsi placée comme elle est, au centre de l'Italie, eût été un lieu de rafraîchissement et de repos. Ses portes seraient restées ouvertes à tous les esprits mécontents et peu dangereux qui n’ont besoin que de se plaindre. Bologne fût devenue la patrie des poètes turbulents , des avocats démocrates, des philosophes sceptiques, des catholiques révoltés , de tous les innocents faiseurs d’utopies ; seule vivante au milieu de toutes ces villes mortes , seule agissante au milieu de ces villes inertes ,
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seule opposante au milieu de ces villes qui obéissent , elle eût tout à fait rappelé la Bologne du quatorzième et du quinzième siècle qui faisait si indifféremment des républicains et des royalistes, des catholiques et des sceptiques, des prêtres et des philosophes, et qui, ainsi élevés par ses soins , les envoyait au loin entretenir cette agitation éternelle de tous les principes opposés , qui est la vie du monde.
Tel était mon rêve dans ces rues dépeuplées, dans ces écoles sans disciples, dans ces bibliothèques remplies de livres , non de lecteurs. Cela me fatiguait enfin de rencontrer toujours des maisons vides, des palais inutiles , des places désertes. Tant qu’il s’agissait de ces chefs-d'œuvre à part que les vieux Pisans ou les vieux Florentins ont laissés après eux sur la terre , je prenais patience ; l’œuvre est si grande qu’elle remplit même la solitude ; mais la solitude d’une académie , qui la peut comprendre? Ainsi, j’errais au hasard sous ces arcades, j’entrais au hasard dans ces écoles; par hasard aussi j'entrai dans la galerie de tableaux , muette comme tout le reste. Et faut-il que celte terre d’Italie soit remplie de chefs-d’œuvre.
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puisqu’au fond de cette ville de Bologne , sombre et silencieuse, brille d’un éclat sans égal, entre les tableaux des trois Carrache et les toiles du Dominiquin, et le Saint -François du Guide, et la Sainte-Cécile de ltaphaël I
Puis vous entrez dans les églises , dans l’église Sainte-Pétrone , dont les portes se sentent du voisinage de Florence : une de ses portes fut sculptée par une belle personne du quinzième siècle, Properzia de Rossi, morte d’amour! Dans cette église il y avait une statue de Jules II , par Michel-Ange; mais le peuple de Bologne, moins habile que celui de Florence, a brisé la statue de Michel-Ange. Dans la cathédrale vous admirez le plafond , le dernier œuvre de Louis Carrache à quatre-vingts ans ; dans toutes ces églises qui se ressemblent, vous retrouvez les trois Carrache ; mais si toutes ces églises se ressemblent, on comprend que rien ne les unit entre elles, qu’elles n’ont de commun que les noms des artistes qui y travaillèrent : la pensée première manque à ces monuments épars. Voyageur à peine sorti de Florence et de Pise, où vous avez pu suivre pierre par pierre, statue par statue, In
pensée de Dante , vous ne comprenez pas d'où vient le décousu de votre admiration présente ; à tous les monuments que vous visitez , vous sentez qu’une explication vous manque, et vous ne savez pas laquelle. Ce qui manque, savez-vous, à cette ville de Bologne toute remplie de beaux ouvrages, c’est le grand homme inspirateur. Elle a en des professeurs sons nombre, elle a donné le jour à bien des philosophes, elle a compté bien des poètes de passage, elle n’a été guidée par personne, elle s’est élevée comme elle a pu, toute seule. Heureuses les villes qui se rattachent à un chef-d’o’uvre comme l'Iliade, comme la Divine Comédie; eclles-là elles ont un guide sûr et fidèle qui réunit à sa voix toutes les intelligences éparses ; elles obéissent à une passion unique qui est le centre de toutes les autres; rien ne se fait ni au dedans, ni au dehors de ce peuple , sans le consentement de celte volonté supérieure; elle arrange, elle disperse, elle ordonne, elle construit, elle détruit, elle invente toutes choses; elle donne nu peuple qu’elle protège, ses rois, son culte, ses mœurs, ses beaux-arts, sa physionomie tout entière; elle fonde le présent, elle sauve
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l'aveuir, c’est elle qui nomme les siècles ; et quand la destinée de celte heureuse nation, ainsi guidée par un grand poète, est aeeonq>lie, son poète se tient encore debout dans ses ruines pour lui prêter l’éclat, l'appui et l'immortalité de son ('unie.
Ainsi , ce qui manque à Bologne, c’est un guide, c’est une pensée , c’est l’unité. Cette ville singulière , consacrée tout entière et si longtemps à l’enseignement universel, a été sons doute traversée par autant d’idées nouvelles, ingénieuses, que Florence même; mais ces idées à peine écloses se sont envolées comme autant d’oiseaux de passage et pas une n’est restée dans la ville qui l’avait abritée. A peine entré dans ces murs, il vous semble que vous êtes entré dans quelque classe de rhétorique, quand les écoliers sont en vacances. Vous n’avez plus sous les yeux que des bancs noircis, des livres déchirés, des essais informes qu’emporte lèvent ; vous avez le nid , vous n’avez pas la couvée : la couvée est autre part qui essaie scs ailes et son chant. Pour me résumer, Bologne eSt une école dépeuplée et sans souvenir ; Florence est une citadelle qui se sou vient de ses meurtrissures, une église
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qui se souvient de son Dieu , un palais qui attend son ■naître. Bologne , de tous les pédagogues qu elle a nourris, n’a pas obéi à un seul ; Florence obéit encore aujourd’hui à Dante , son poète ; dans Bologne on comprend à peine que quelques écoliers de génie sont venus faire leur tapage d'un jour; à Florence on retrouve encore des pas d'homme, comme disait cet Athénien qui voyait des signes d’arithmétique sur le sable; et quels hommes. Michel-Ange et Galilée! Voilà pourquoi le silence de Bologne vous trouve stupide, pourquoi le silence de Florence vous donne tant à penser. Bologne se lait sans avoir parlé ; Florence a tout dit et tout fait, quand elle rentre dans le silence et dans le repos. Interrogez ces deux échos : — Vous entendez à Bologne des écoliers jaseurs ; — l’écho llorenlin vous répétera les sermons de Savonaroleet les discours de Machiavel. Vous le voyez : pour les villes comme pour les hommes , il n'y a d'égalité nulle part , pas même dans la mort.
Ainsi vous marchez de tristesses en tristesses. Vogs lie comprenez pas comment la Sainte Cécile de Raphaël peut consentir à habiter plus longtemps cette
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misérable solitude; votre œil épouvanté s'arrête à peine sur les pans de murailles sur lesquelles restent encore quelques lambeaux de couleurs effacées par l'orage; vous vous retournez de temps à autre frappé du bruit de vos pas, comme si quelque docteur de l’antique Bologne allait vous suivre ; vous marchez ainsi d’arcades eu arcades, et peu à peu je ne sais quel instinct fuuèbrc vous pousse à savoir où donc s'arrêteront toutes ces arcades et à quelle ruine, à quel abîme, à quel néant elles peuvent conduire. Vous allez toujours ainsi tout droit devant vous , abrité contre le soleil ; et quand vous avez fait trois mille pas et parcouru sept cents arcades , vous arrivez, ldi ! donc où voulez-vous arriver ainsi , sinon à un cimetière? En effet, ces arcade.-, autour do Bologne , ce sont les grands brus que tend le cimetière à la ville, comine l'ogre, pour la mieux embrasser. Eu ville et le cimetière c’est même chose ; ils sont abrités pur le même toit , on y va de plain-picd et malgré soi , et par la force même de la roule qui y conduit. Entrer dans la ville, c'est entrer dans ces tombeaux ; la ville et les tombeaux , ils ontlu même forme , ils sont entourés du même silence, ils sont habités à peu
prés par le iiiême peuple. Dormir ici ou vivre là-bas, c'est même chose. Que si vous demandez aux habitants de la ville pourquoi ils n’habitent pas avec les autres morts, ils vous répondront justement : — Parce que c'est la même chose !
Cependant il faut dire qu'à tout prendre, le cimetière de Bologne est plus gai que la ville. Il y a plus d’air, plus d’espace , plus de verdure , les arcades sont plus hautes . les maisons plus blanches et mieux rangées. Il n’y a pas trente ans que la première pierre de cet élégant cimetière a été poser par quelques morts du douzième et du treizième siècles qui ont bien voulu y transporter leur nom et leur épitaphe ; à leur exemple, quelques morts modernes ont consenti à se faire enterrer dans cette terre nouvellement consacrée. Cette ville, qu'ou pourrait appeler la Bologne-Neuve , Villa nova , est située dans le jardin de l'ancienne Chartreuse ; elle u toutes les commodités et aussi toute la disgrâce d'une ville faite d'hier. Bien ne ressemble à ces tombes neuves comme ces maisons neuves dont on ne connuil encore ni 1e propriétaire, ni les habitants. Seulement, pour pénétrer sous ces
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arcades consacrées an repos éternel , il nous laul traverser la vieille é|;lise des Chartreux et quelques petits fragments de l'ancien cloître , où se lisent encore les noms de Canali , de Ccsi . de Louis t’arrache et de la jeune Élisabeth Sirani , l'élève du Guide , aussi grand peintre que la jeune Properzia de Rossi était un grand statuaire ; car Bologne a donné le jour à plus d un talent féminin excellent. Bologne se souvient encore d’une autre jeune fille, Novella d’Andrea, si savante qu’elle enseignait le droit canon , et si belle qu’elle cachait sa tète derrière un voile de laine. — Pauvres grands artistes qui , malgré leur science et leur génie, restaient au fond du coeur de simples femmes, avec leurs passions, leur terreur, leurs croyances, leurs faiblesses et leur amour !
J'étais donc arrivé sans m'en douter au milieu du cimetière de Bologne ; et à l'aspect de ces grandes pierres blanchâtres surmontées de très-mauvaises statues, j'essayais de me rendre compte du monument singulier que j avais sous les yeux , lorsque le gardien du champ funèbre vint à ma rencontre d'un air presque aussi satisfait <|ue si j'eusse été un nouveau mort.
Le gardien , après le pope , du repos de Bologne , est à coup sur une des ereotures les plus extraordinaires que j'aie rencontrées en ma vie. Il a vu construire la première tombe de ce lien dont il est le maître visible ; il a vo creuser la première fosse , il a vu s’élever, l’nne après l'autre, ces murailles, ces arcades, et il a pris sa ville dans un amour dont je ne saurais vous donner l’idée. — Monsieur, me dit-il , apprenez que notre cimetière est encore mieux posé et mieux disposé que la ville de Turin , et qu’il a beaucoup plus de perspectives. Disant ces mots , il me faisait remarquer en effet comment ces longues rues remplies de morts aboutissent toutes à un jardin , à une montagne , à une pièce d'eau , à une prairie; à travers celte enfilade de tombes , la vue se perd au loin dans In campagne , et sans nul doute c’est là un effet pittoresque. Je ne pourrais vous donner une meilleure idée de ce cimetière, qu'en le comparant au Palnis-Hoyal , à Paris. Le jardin , c’est-à-dire la fosse commune, est placé au centre des arcades; sous les arcades, à la place des boutiques s’élèvent des tombeaux en marbre ou tout simplement des tombes peintes sur le
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mur |>nr quelque Giotlo en bâtiments ; aux étages supérieurs, .je veux dire lentre-sol , s’ouvrent, gueule béante , des espères de fours dans lesquels sont renfermés les cercueils vulgaires ; entre les colonnes , à la place où le Théâtre-Français déclame, où le théâtre du Palais-Royal chante ses llons-llons , sont construits quelques mausolées d élite entre beaucoup de pinces vides. Seulement le palais funèbre de Bologne n’est pas encore achevé ; il n’a pas encore abattu la Galtric dr Uni », comme le Palais-Royal de Paris.
Vous jugez de ma stupeur au milieu de ces tombes d'hier, disposées dans un si bel ordre. C’est pour chacun la même tombe peinte par le même peintre ou sculptée par le même sculpteur. — La même boutique pour tous. — Et de même qu’au Palais-Royal il est défendu a l’enseigne du marchand d’empiéter sur la voie publique , au cimetière de Bologne il est expressément défendu de déposer des fleurs sur les tombes , ou même d’y pleurer passé une certaine heure. — Triste cimetière où rien ne manque, excepté les morts !
Oh ! le Cnmpn-Snnln de Pise , c'est surtout dans le
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cimetière de Bologne qu’il faut venir pour le bien comprendre , le saint cloître élevé sur cette terre chrétienne par Orgagna , par Giotto , par le grand Nicolas et Jean son fils, — terre consacrée par les siècles autant que par les chefs-d'œuvre , — cimetière complet où pas un cadavre ne peut plus entrer, — tombes vides qui ont tout dévoré de l’homme enterré là , excepté son nom et sa gloire ! Et je ne m’étonnerais pas que eet amateur, qui garde le cimetière de Bologne, ne s’imaginât que lui aussi il fonde un Campo-Snnlo à l’exemple de la république pisane! Ainsi me parlais-je à moi-même quand cet homme , avec un profond soupir :
— Vous chercher, me dit-il, à reconnaître nos morts ; mais soyez indulgent , nous n’avons guère que des morts de trente années, et la terre de Bologne ne produit plus de morts illustres. — Consoletoi , lui dis-je, il n’y a plus guère aujourd’hui de royaume qui produise des morts illustres; des vivants illustres , à la bonne heure. Tous les hommes vivants sont illustres , aujourd’hui chacun a sa gloire, sa renommée, son titre à l’admiration et à l’estime; mais
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aussitôt mort , adieu la gloire et la renommée, le fossoyeur n’a plus qu’un cadavre comme les tiens , un nom sans aucun sens comme les noms placés sur tes tombes. Console-toi.
— Si nous voulions, reprit-il, nous aurions, nous aussi, nos morts illustres , mais il faudrait remonter bien haut. Cette terre a produit plus d’un savant, plus d'un soldat, plus d’un pape; de quel droit se sontils fait enterrer autre part? Que diriez-vous si vous voyiez ici les tombeaux des huit papes et des quatrevingts cardinaux nés à Bologne, et les tombeaux des trois Carrache, et celui de PAIbane, et celui du Dominiquin, glorieux enfants de Bologne? et le corps de l’illustre Beroalde , et la tombe du Guerchin , qui dort à Sm-Saloalore , prèsde son frère ? Nous aussi, si nous voulions, nous aurions nos morts illustres; mais ils dorment couchés çà et là sous les dalles des chapelles; Léonard Alberti , François Francia, Ulysse Aldrovandi , et tant d’autres. Avez-vous vu à Saint- Dominique un tombeau bâti par Jean de Pise et par Michel-Ange à vingt ans? Qu’on apporte ce tombeau dans notre cimetière , et vous jugerez si c’est là un
cimetière illustre. Avez-vous vu dans la même église le tombeau de Taddeo Pepoli , et celui du Vénitien Lemfrani , et celui du roi Enzius , (ils de l'empereur Frédéric 11, dix-buil ans captif à Bologne? Et que diriez-vous, si là-bas, sous ce saule inutile , entre ces peupliers sans cadavres, s’élevait la tombe du Guide et celle d'Élisabeth Serani , son élève chaste et bienaimée, empoisonnée à vingt-six ans; oui, le Guide en personne , ce saint vieillard , dont vous avez sans doute admiré le portrait dans notre galerie , par Simon de Pesaro ? Demanderiez-vous alors où sont nos morts illustres, et refuseriez-vous un peu de recon naissance à nos tombeaux ?
Et comme je gardais le silence , notre ensevelisseur s'échauffait de plus en plus. — Des tombeaux, disaitil , des morts ! Si nous en voulions à toute force pour orner ce cimetière , croyez-vous que nous serions en peine d’en avoir? — Il y a dans les églises de Bologne le jurisconsulte lrnerio , un savant du onzième siècle, enseveli dans un cercueil admirable; il y a Barthclemi Salicelti , dans un tombeau d'André Ficsolc ; que sais-je , moi ? Disant ces mots , il marchait
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rapidement vers une place à part et magnifique, au beau milieu de ce cimetière tout neuf; cette place fait face à une admirable statue en marbre du seizième siècle , qu’un gentilhomme mort d'hier a empruntée au tombeau de son trisaïeul pour la faire placer sur le sien.
Non, monsieur, me dit tout bas le gardien, et cette fois son enthousiasme était à son comble; non, nous n'avons pas besoin d'aller fouiller dans les vieux caveaux , et de démeubler les vieilles tombes , et d’enlever les anciennes statues, et de dérober aux morts d’autrefois leurs noms et leurs armoiries pour parer nos morts d’aujourd'hui. Dieu merci ! la Providence est gronde, et pour peu que Dieu me prête vie, je verrai enseveli à cette belle place , que je lui garde , un homme qui est aujourd'hui le maître du inonde par la renommée et qui mourra à Bologne. Cette fois , et quand ce grand jour sera venu , l'insolent étranger ne demandera plus , d'un air dédaigneux , à notre cimetière : Où sont tes morts? Au contraire, on viendra de toutes parts pour la contempler à genoux cette tombe illustre. Il me semble que je la
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vois déjà en marbre et en bronze. Toute l’Europe coalisée rendra les derniers honneurs à cet homme qui l’aura tant charmée. L’Italie , sa terre natale , posera la première pierre du monument ; la France, son élève , fournira le marbre et le statuaire ; la Russie , dont il a écrit les marches guerrières , enverra le bronze ; l’Allemagne qu'il a tirée de sa tristesse maladive , écrira l'inscription funèbre. Oui, ici même , à cette place , s'élèvera ce monument magnilique tout chargé d’ornements et d’emblèmes , et on inscrira sur ce marbre et sur ce bronze le nom le plus populaire de ce inonde , et alors véritablement Bologne aura son Cam/Ju-Simto , grâce à ce vivant illustre qui n'aura passon égal parmi nos morts I Disant ces mots, l’honnéte fossoyeur avait le délire ; il traçait à l’avance par la pensée et par le geste ce monument fabuleux ; il le faisait aussi haut que la montagne dont il doit être le digne pendant; il le couchait tout à l'aise, sou grand mort , jusqu'à ce qu enfin , vaincu par la fatigue , il s’assit sur le premier escalier imaginaire de ce monument idéal, c'est-à-dire sur le gazon; et jugez de mon frisson quand j'entendis le brave homme chau-
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