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tonner entre ses dents jaunies la romance du Suule , le grand air du Barbier, le linalede Moïse ! Non content d'élever le tombeau , il se chargeait uussi de l’oraison funèbre : fête complète à son mort , qui , Dieu merci ! n'est pas mort. Notre homme était h la fois son Michel-Auge et son Bossuet !
Avouez, monsieur, que le fossoyeur d'Hamlet est moins amusautelmoins logiqueque celui de Bologne. Le fossoyeur d'Ilamlet est un fossoyeur sceptique : devant lui tous les cadavres sont égaux; de l’homme mort il ne voit plus que la holte osseuse avec laquelle il joue aux houles dans ses moments de gaieté. Le fossoyeur de Bologne, au contraire, il réserve pour les morts le fanatisme qu’on prodigue aux vivants; il n’estiinc délinitivemenl un homme que lorsque cet homme est bien et dûment couché dans sa bière. A celui-là n'essayez pas de dérober le doigt ou lu vertèbre de Galilée, il criera ou voleur! à coup sur. D’ailleurs, ce n’est pas lui qui laissera traîner le plus petit ossement humain. — A ou* ne tommes guère là-dedans que quatre-vingt mille! me dit-il avec un petit air honteux qui lui sied à ravir.
Je ne sais pas pourquoi j’ai voulu troubler la joie de ce digne homme. — Mais, lui (lis-je, qui vous assure que vous vivrez assez longtemps pour voir s’élever ce tombeau? L’homme est jeune, et vous ôtes vieux ; il est entouré de gloire, et la gloire fait vivre. Que direz-vous si c’est lui , nu contraire, qui pleure sur votre monument? — Ici l’homme leva les yeux au ciel. — Si je n’ai pas de gloire, j’ai de l’ambition, me dit-il; l'ambition me soutiendra : et d’ailleurs, j’en ai l’espérance , Dieu est bon et lui aussi , et il » ne voudront pas me faire ce chagrin-là.
— Et si malheureusement il veut mourir à Paris , sa seconde patrie , où il est aimé plus qu’ici , sans doute , que ferez- vous alors?
J'aurais voulu que vous eussiez vu ce désespoir sur la figure de notre homme. — Monsieur ! s’écria-t-il d’une façon solennelle , je le connais ; il ne voudra pas être enterré dans ce chaos qu’on appelle le Père- Lachaisc! Et puis je ferais pour lui comme Florence n fait pour Michel-Ange, j’irais la nuit voler son corps. Il n’a pas le droit de dormir ailleurs qu'ici, le voulût-on enterrer au Canipo-Smilo de Pise. Et quel
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mal lui avons-nous fait pour qu i) nous dise, à nous autres hommes de Bologne , un mot que je n’ai jamais pu comprendre dans la bouche du grand Scipion : Ingrate patrie , lu n’auras pa » mes os !
Je sortis du cimetière en songeant à la toute-puissance de la gloire humaine, qui peut faire battre ainsi, dans son cercueil de chair, le coeur d’un fossoyeur. Moi aussi je fredonnais un air du Barbier, singulier duo de la vie et de la mort, lorsque, passant devant une belle maison italienne , je fus arrêté malgré moi par la fraîcheur et la magnificence de ce beau lieu. La maison se cache en se laissant voir dans l’ombre de quelques vieux arbres qui lui font cortège; contrairement b l’usage des maisons italiennes , celle-ci était ouverte , animée et bruyante ; de temps a autre , les voix qui causaient et les voix qui chantaient se faisaient entendre ; ainsi dans un salon parisien l'esprit se mêle à la mélodie , si bien que de loin vous confondez la parole et le chant et vous rêvez le reste. Pour celui qui sort d’un cimetière , même le plus beau et le mieux tenu , une maison animée et vivante, c’est lé un charmant contraste. Mais, juste ciel !
voilà un homme qui se met à sa fenêtre et qui m’appelle par mon nom ! C'est lui , c’est bien lui , c’est notre ressuscité , c’est notre mort de tout à l’heure en chapeau de paille , en veste blanche et si gras , si frais, si rebondi , si reposé , si paresseux , paresteux avec délice», comme son barbier. — Vous juges des embrassements et de l’empressement et des caresses ! Me voilà admis dans le frais sanctuaire tout rempli d’idées, de causeurs , de chanteurs, de belles Parisiennes, de douces voix italiennes; et lui , jetant çà et là son esprit et son génie. — Et comment va Paris? El la France? Et mon boulevard de Gand? Et mon théâtre est-il rebâti? Et que dit-on? Et que ferez-vous? Et tenez, voici le diner qui sonne : donnez la main aux dames , nous chanterons plus tard. Et voilà que nous sommes à table au milieu des fleurs, et je reconnais le vin de Bordeaux pour en avoir bu , le soir à minuit, dans ce trou qu'il habitait sous les combles du Théâtre-Italien ! Bref, la fête a été complote , rien n’a manqué à cette hospitalité d’un riche génie et d’un génie riche : ni la grâce , ni l'abondance, ni le bon goût, ni la bonne chère, ni le vin
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frais, ni 1rs mots pleins Je sel . ni ta bonhomie , la bonhomie italienne que vous savez ; et, après ce dîner, savez-vous ce qu'il nous a chanté lui-mème? — Le grand air des Hngucnnit , et chanté !
Il m’a reconduit ainsi à mon hôtellerie , toujours causant et promettant de nous revoir cet hiver. — Chemin faisant , nous avons passé devant le cimetière. — Avez-vous vu , m’a-t-il dit , notre cimetière? — Si je l’ai vu I j’ai causé pendant une heure avec le gardien 1 — Brave homme 1 — Vous n’avez pas dans ce monde un admirateur plus enragé. — Aussi je compte bien sur lui. — Dites plutôt que c'est lui qui compte beaucoup sur vous I — Je ne lui demande qu’un peu de patience , reprit-il ; puis il me serra la main en me disant : — A demain.
Et je l’entendis qui s'éloignait en chantant un air français qu’il pourrait bien mettre à la mode , tout comme il y a mis la chanson du Comte Ory :
V«4>n voir s’ils tiennent . Jean ; Vi-t'en voir »'iU tiennent!
Je crois bien que si l'honnète fossoyeur l’eût pu voir
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à cet instant , si heureux , si câline , si rempli de santé et d'idées qui lui sortent par tous les pores , et si jeune et si beau , le malheureux fossoyeur se fût pendu de désespoir!
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PARMU. — Mll.A.V
Pour pou que vous vous détourniez do voire roule, do Bologne , cotte ruine savante , vous passez dans une autre ruine, Ferrare, qui fut un instant la cour la plus brillante et la plus polie de l'Italie. I.à vécut l'Ariostc à la suite du cardinal Hip|iolyte d’Este , et comme l'un de ses domestiques. Et véritablement c'était justice. Ariostc le premier, de-
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puis Dante sou maître . avait mis la poésie de niveau avec toutes les grandeurs royales , et la royauté s’en vengeait, en traitant avec la poésie d’égale à égalé. Ce n était [>as ainsi que Dante était un poète. Ils jouaient donc en toute liberté avec le facile chanteur, ces honnêtes princes de Ferrure, sans songer qu'un jour la llalterie deviendrait satire et que rabaissement des poètes se changerait eu infamie pour les princes. — Mais là aussi , à Ferrare . a passé, a vécu , a souffert un poète . sérieux celui-là , le Tasse. Si celui-là aussi sc fut estimé à 1a taille de son génie , et s’il n’eût pas aimé d'un amour insensé une futile princesse italienne , à coup sur il eût continué le Dante. Car le Tasse avait foi en sa poésie, car sa tète était haute comme son cœur, car s’il a quitté un instant les sommets sacrés du haut desquels il voyait tout son poème d’un coup d'œil , ce fut pour se prosterner aux pieds d'une femme de cette cour. Malheureux! et pour plaire à cette Éléonore . femme indigue de tant d honneur, il a gâté son poème à plaisir. Il a presque lait de cette grande action de la Jérusalem délivrée , un conte de boudoir ; il a changé les héros de la Palestine en
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clievaliers langoureux; il a mêlé à toutes ces passions héroïques, toutes sortes de passions efféminées; il a fait pour la poésie ce que Benvenuto Cellini a fait pour la statuaire, une oeuvre à l’usage des femmes! Et quel a été le prix de cet immense sacrifice , le prix de cette muse sacrifiée? Le mépris d'une femme , la misère, la folie, l'hôpital! O les malheureux poètes! malheureux, quand ils s’adressent même aux grands rois , maîtres du monde ; mais surtout malheureux quand ils tendent leurs mains et leur génie h ces tyrans éclatants et subalternes de quelques lambeaux de l'Italie, égoïstes et vaniteux souverains de quelques parcelles de ce grand royaume, qui ne savaient ni comprendre le génie ni le récompenser!
Aussi de cette terre où le Tasse a passé en donnant le bras au Titien son ami , et laissant après lui un nommé Guarini qui se croyait son continuateur, c’est l’Arioste qui est resté le maître. Arioste a fait , il est vrai , à la poésie autant de mal que le Tasse , mais il la fait en se jouant , en riant de lui-même et des autres. Il n’a été la dupe de personne, pas même sa propre dupe. Sa bonne humeur s'est répandue pnr-
tout autour de lui , comme a fait la mauvaise humeur du Tasse. C’est que l’auteur du Roland furieux n'avait guère la conscience de ses désordres poétiques, pendant que le chantre de la Jérusalem sentait au dedans de lui-même le remords de sa poésie profanée. C’est qu’aussi cette terre d'Italie porte légèrement tous les délires, toutes les joies, même les plus insensées; mois elle ne supporte pas la tristesse. Encore aujourd hui la folie et la captivité du Tasse gênent Ferrare, et il ne faut rien moins pour le consoler , que la gaieté et la bonne humeur de TArioste. Aussi le chantre de Roland et d’Angélique est partout à Ferrare. On vous montre ses vers d'amour à côté des lettres d’angoisses que le Tasse écrivait du fond de l’hôpital au magnanime Alphonse. On vous montre son tombeau enlevé à l’église Saint-Benoît et placé au milieu de la bibliothèque. On vous montre sa maison , ornée d’une belle inscription latine que lui-même il avait faite. Cette maison est gracieuse, élégante , entourée d’un jardin assez grand , non itu magnus, comme le jardin d’Horace ; là il est mort. — Plus loin , voici la maison où il a été élevé ; là il apprenait en même temps le
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droit, lu philosiqdiir cl Part «les vers. — Suivre cet homme , c'est une fêle ; mais 1 nuire , le poêle amoureux et triste, il a vécu sept ans dans un trou que voici ; dans ee trou affreux sont venus le visiter lord Byron et Lamartine. Quoi, sept ans «lans eeltc geôle ! Là est venu aussi le voir Montaigne , à peine sorti du palais «les Médicis. Moins heureux que Byron ou Lamartine, Montaigne a vu entre ees murs humides, non pas seulement la pensée du Tasse, mais sa lé te chauve, mais son corps brisé, mais sa joue décharnée, mais ce regard éteint qui cherchait encore à découvrir la tour du palais d’Eléonore. Alors le poète était fou. « Sa propre clarté l avait aveuglé, su curieuse et la- « berieuse queste des sciences l’avait conduict à la « bestise, sa rare aptitude aux exercices de Paine « l’avait rendu sans exercice et sans ame. » Mais que nous veut ce philosophe qui sourit toujours? C est au poète à comprendre les poêles ! Que c'eut été beau, savez-vous, lord Byron et Lamartine sc rencontrant l’un l’autre au lit du poète, dans ce cachot malsain, protégeant de leurs larmes, de leurs manteaux et de leur génie eet homme étendu sur la
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paille! mais Montaigne sur le seuil de ce cachot, mais le sceptique, le ricaneur, le goguenard, expliquant à sa manière pourquoi le poète est devenu un fou , voilà ce qu’il y a de plus triste même dans cette prison.
Les autres morts de Fcrrare , cherchez-les , eux ou leurs souvenirs, dans ces palais remis à neuf, dans ces églises badigeonnées. Ces fameux princes de la maison d’Este ont été effacés de toutes les murailles qu’ils ont bâties. On ne regarde plus le château , mais on s’assied encore avec respect sur le banc d’un cabaret où s’asseyait le grand Michel-Ange quand il allait de Rome à Florence , sans daigner accepter l'hospitalité de la maison d’Estc. Dans ce château s’est caché Calvin, lorsqu’il tentait de colporter la Réforme en Italie. Insensé! comme si l’Italie catholique, apostolique et romaine était faite pour la Réforme! La cathédrale est du douzième siècle ; elle a aussi son Enfer emprunté au Dante. Dans cet enfer le peintre Bastinianino a placé sa maîtresse , aussi jolie que la Yeryognosa du Campo-Santo de Pise. Là est enterré le plus savant dénicheur des dieux de la mythologie païenne . Lilio
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Giraldi , un autre pauvre diable mûri de laiui à celle cuur si remplie de beaux esprits. Je l’ai entendu dire tivectfue une grande honte de notre siècle ! s'écrie Montaigne. Non loin de celui-là sont enterrés plusieurs princes d'Este chantés par le Tasse et l'Arioste et oubliés aujourd'hui malgré leurs vers , parce que ces vers sont menteurs. Dans I église de Saint-lienoit , au milieu des anges, le peintre Dosso-Dossi a placé l'Ariostc : c’est un honneur que lui a fait aussi Raphaël au Vatican. A la porte du couvent de Saint-Dominique reposait un des plus fervents ennemis de Cicéron , nommé Calragnini ; le tombeau de cet homme est brisé : rien ne porte malheur comme de parler mal de Cicéron. A Saint-Paul , il y a plusieurs tombeaux fort riches cl sans noms connus : le marbre seul est resté. L’église Sainte-Marie est la plus vieille église de Ferrare; saint Guirini ressemble, dit-on, nu Guariui, l'auteur du Pastor fido. La belle invention ! Dans l'église voisine est enterré Hercule Stro/.zi, assassiné par le duc Alphonse I" , pour avoir adresse des vers d'amour à la maîtresse du prince. Autour du jeune poète reposent les plus vieux artistes de Ferrare, Flo-