‹ Voyage en ItalieChapitre 21 sur 27 · O VA GE · texte numérisé non relu

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reutius égurés dans cel ingrat royaume. Eulre autres mausolées, ou s’arrête auprès île In tombe il’unc petite fille, Julia Bentivoglio, I entant bien-aimée (lu poète satirique, aussi célèbre que la fille de Dupérier, adoptée pur Malherbe; et tout eu face, sous cette pierre nauséabonde d’où s’exhale une odeur cadavéreuse, savez-vous qui donc on a jeté? La fille doublement incestueuse d’Alexandre VI , Lucrèce Borgia !

A Saint-üuuphre , dans un coin retiré , il y a uue pierre à peu près sans épitaphe. Là est couché le Tasse, plus à l’aise que dans le cachot de l'hôpital . Cette lente promenade à travers les loml>eaux est un des plus solennels passe-temps de l’Italie. A chaque pas que vous faites dans ces ruines , vous évoquez les grands hommes qui ne sont plus. Vous touchez leurs cendres, vous entendez leurs voix. Voilà en effet le grand charme qui vous retient dans ce silence et dans celte désolation. Mois il est temps, quittons Ferrare, ce trône vermoulu , comme Bologne est une chaire brisée. De ce trône occupé par tant de princes fastueux. il ne reste plus que les quatre morceaux de

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bois sans dorure, et quelques lambeaux du velours qui les couvraient.

Nous avons aussi traversé, mais en courant, un petit coin de terre où la révolution de juillet n’est pas reconnue. Quel malheur pour la révolution de juillet , et comment ose-t-elle vivre encore , sans la permission du duc de Modèue, ce fou furieux! Ce prince maniaque, s'il un fut, possède quelques belles toiles du Guerchin , des trois Carrachc , d’André del Sarle ; les Parisiens de juillet se prosternent sans hésiter devant ces beaux ouvrages qui ont gagné, en passant par le Louvre, je ne sais quel éclat tout nouveau. Il n’est pas de musée en Italie qui ne possède ses toiles de prédilection enlevées par la conquête, et qui ne se fasse honneur de cet enlèvement. Dans certaines villes, à Florence, par exemple, le plus fanatique amateur des arts s'avoue à lui-même que ce Raphaël ou ce Giotto est à sa place; mais à Pologne, mais à Ferrare, mais à Modène, on se sent saisi de pitié pour de pareils chefs-d’œuvre arraches au musée de France, et condamnés à ce cancre dura. Tout ce pays de Modène est triste, misérable, inerte. Croiriez-vous que

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Dante, le roi de l’Italie, est proscrit à Modène, et que les douaniers s’en emparent comme d’une marchandise de contrebande? Vous voyez que la révolution de juillet a de quoi se consoler.

Nous avons aussi traversé Reggio. Au coin d’une rue, on nous a montré le portrait de Rien nus, sculpté, dit-on, d’après nature. Ce Brenuus, notre trisaïeul, a formulé d’une façon digne de Machiavel une terrible vérité politique — Malheur aux vaincus ! Sa physionomie est peu avenante. — Après Reggio arrive, en se traînant lentement, Parme, qui appartient à cette malheureuse femme sans nom aujourd'hui , après avoir porté le plus grand nom de l'Europe. La bibliothèque possède, entre autres curiosités, le livre d’heures de Henri II et le psautier de Luther, deux ennemis qui se sont battus à outrance, le livre d'heures et le psautier; il y a aussi un exemplaire du Coran trouvé par Sobieski dans la tente du visir.Kara-Muslapha. — Il y a aussi le Pétrarque, que François 1", le brave et spirituel gentilhomme , portait à Pavie , digne Iliade d’un tel Alexandre. La galerie de tableaux possède un admirable Corrégo

acheté à l'auteur 40 sequins, deux voitures de bois , six mesures de froment et un pourceau bon à tuer. En -1798, la république française, qui n'avait pas de souliers à ses pieds, refusait un million de ce même tableau que depuis nous avons rendu pourrien. Et j'ai entendu plusieurs fois de grands politiques se demander comment il se faisait que ces petits princes d’Italie étaient comptés pour quelque chose ? C'est que vraiment, à défaut de la fortune, de la puissance , et des armées , qu'ils n’ont pas , ces petits princes d’Italie possèdent des chefs-d'œuvre d’un prix inestimable; c’est qu’ils régnent en effet sur tous les peuples policés de l’Europe, du droit même de ces chefs-d’œuvre, qu’on peut appeler à juste titre le droit divin; c’est qu’en un mot il est impossible de ne pas ranger parmi les personnages importants de ce monde un prince qui possède ces beaux livres de lu bibliothèque de Parme, et les deux Corréges de la galerie, et le saint Jérôme du Guerchin, et celte adorable vierge de Van Dick , et la sainte Catherine d’André del Sarte. Niez tant qu'il vous plaira le duc ou la duchesse de Parme , mais vous ne nierez pas è conp sur

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son Titien et ses Carrache. Dans la cathédrale de Parme est élevé un cénotaphe à Pétrarque, archidiacre el chanoine ; Augustin Carrnehe est enseveli tout auprès. — Le dûine de Suint-Jean est tout entier de la main du Corrége; sur toutes ces murailles, le Corrége a jeté sa grâce, sa couleur, sou esprit; il est partout , il suffit à toutes choses. Quand un de ces grands artistes de Htaliea une fois épousé une ville, il lui reste fidèle jusqu'à la fin, il la pare de toutes scs forces et de tout son coîur, il lui prodigue avec une profusion insensée toutes les ressources de son âme. Bientôt elle et lui , ils ne font qu'un , et quand In ville est morte , le grand artiste vit encore pour In protéger ; et nulle force humaine ne peut le tirer de ces ruines qu’il habite. Et il n’y a pas de conquérant , pas même l’empereur Napoléon, qui soit le bienvenu à lui dire : — Corrége ou Titien, lève-toi et suie-moi dans ma gloire ;et quand par violence la conquête a arraché quelque fragment de ces chefs-d’ceuvre, vous voyez bientôt le chef-d’œuvre revenir de lui-même à la place qu il a perdue. — Parme possède un caveau funèbre qui contient la tombe d'Alexandre Farnèse.

ce grand capitaine, estimé de Henri IV. — Quelques poétesse sont égarés parmi les tombes royales, mendiants après leur mort, loutcomme ils avaient été des mendiants pendant leur vie. — On vous montre aussi la maison de Pétrarque , austère amoureux de l’école du Dante. Heureux poète, ee Pétrarque, amoureux toute sa vie d'une honnête femme, — la gloire du monde, — couronné au Capitole. — Mais que faire? Comment tout voir ? A Dieu ne plaise que j’écrive ici un itinéraire on Italie. — Et puis j’ai hâte d’arriver; je me rappelle ce que dit Dante à Virgile dans la Divine Comédie. — Pas tant de discour*, et passons noirs chemin.

Non rpgionetu di lor !... ma guanla i passa.

Aussi bien à présent tout ce vagabondage poétique me fatigue; je suis à bout de cette étude pénible et charmante. Cette façon d’aller çà et là , à travers mille découvertes, pour découvrir quelques rares vestiges de tant de grandeurs évanouies , ne saurait convenir qu’a un antiquaire par métier. Cette fois la patience me manque , aussi bien que la science , pour

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trouver dans la poussière de ces petits royaumes la perle enfouie , comme aussi le guide me manque. Je ne sais plus il qui me rattacher. C’était bon à Florence quand à chaque pas j etais sur de retrouver le grand poète de la république ; mais ici , mais à Parme, mais à Plaisance, mais à Reggio, à quoi voulez-vous que je me rattache dans eette Italie que nous avons gagnée dix fois, que dix fois nous avons perdue, et qui maintenant appartient a tout le monde, excepté à In France et à I Italie !

El puis j’ai hâte d’arriver, car je comprends confusément que je marche à une triste ville. Il y a làlias sous le soleil , au milieu d une vaste plaine, une ville placée là on ne sait pourquoi. Pour aller à celle ville le chemin est plus que rude , il est plein d’ennui. Vous traversez sur d'excellentes routes une campagne fertile, admirablement cultivée et déserte. Les chaumières sont à peine habitées, les châteaux sont fermés. Plus de joie , plus d’ Italiens , plus de chansons, plus d’heureux paysans , plus de jolies filles aux cheveux relevés par une aiguille d'or. Plus de ces chars antiques traînés par ces grands Ixeufs qu’on dirait

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nourris dans les campagnes de Rome. Ainsi vous pas sez non loin de l’Adda , du Tésin el du l’ô , sans voir un lleuvc. L'herbe pousse dans les villes que vous traverse*. Les villages sont remplis de misère , el pour Unité décoration , sont suspendues aux fenêtres les guenilles des habitants. Les femmes sur leurs portes, lu chevelure ébouriffée, se livrent, l’une accroupie sur l'autre, é une chasse dégoûtante. Chemin faisant, vous rencontre* dans de vieilles voitures, autrefois dorées, les gros habitants du pays; à ees riches voilures sont attelées avec des cordes de maigres ha ridelles. Cette fois la mendicité italienne se montre à vous dans toute sa laideur ; c'en est fuit, vous quittez la véritable Italie, libre encore à force d esprit, d 'insouciance et de bonne humeur. Vous entrez de plain-pied dans une ville obéissante et silencieuse, qui courbe sa tète sous un joug de fer, en un mot vous êtes à Milan.

Je me souviendrai toute ma vie de celle triste impression. Il me semblait que j’entrais à Milan, les Ici'-, aux pieds et aux mains, traîné dans lu charrette de Silvio Pellico, du comte (ionfalioneri ou de notre

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üfin

courageux compatriote Andryane. A peine entré dans ecs grands murs , j’aurais voulu déjà être dehors. Je n'avais envie de rien voir, non, pas même le cachot, pas même le tribunal.

Cependant je me trouvai en présence de la cathédrale. Il était midi. Un affreux soleil tombait d'aplomb sur cette montai, me de marbre blanc, si bien que mon regard ébloui pouvait à peine distinguer ce qui se passait sur ces arides sommets. Chose étrange en effet et que je ne saurais vous dire , car dans celle immense clarté et sur cette montagne découpée en festons, en losanges, en arcades; il travers cette forêt de flèches, d'ogives, d’arceaux gothiques ; entre ces clochers menaçants, ces colonnes, ces bas-reliefs, je voyais à coup sûr grimper et descendre et prier et blasphémer et s'agenouiller et se porter incessamment de haut en bas, à droite, à gauche, par devant, par derrière, tout un peuple confus d hommes cl d anges, de démons et de martyrs, de vierges et de filles de joie qui parcouraient incessamment celle haute montagne. C’était un désordre incroyable, épouvantable, immense ; ils s’agitaient dans tous les sens , dans toutes sortes de pos-

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tu res et parlant toutes sortes de langues, connue on en devait parler à la tour de Babel. Oui, c'est cela, la cathédrale de Milan, c est la Babel moderne. Les fondements en sont jetés par une main intelligente et ferme. Les premiers chrétiens, dans leur ardeur fervente , ont posé ces nobles pierres. En ee temps-là , l'architecte et le maçon, la tête et la main, tète croyante et main chrétienne, s'associaient pour élever ù Dieu, tant que durait leur vie, un saint temple qui racontât aux siècles ù venir la ferveur des premiers croyants. Le vieux génie catholique a jeté là tout d'abord ses plus nobles caprices, ses inspirations les plus austères. Mais le temple marchait lentement, pendant que le temps allait vite. Quand les premières murailles curent dévoré plusieurs générations de muçons et d'architectes, il se fit du côté de Florence ce grand mouvement que vous savez; l’art gothique fut remplacé par l’art nouveau, et alors accoururent au dôme de Milan tous les artistes du quatorzième, du quinzième et du seizième siècle, et alors voici un nouveau peuple de marbre qui grimpe plus haut que le peuple primitif. Peuple élégant, léger, court-

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vêtu , qui d'un pied déjà dédaigneux grimpait sur l’épaule des premiers apôtres déjà chargés de la mousse verdâtre des vieux temps. Puis peu à peu la renaissance s’en va , faisant place à une nouveauté plus habile et moins sainte; Raphaël remplace Michel-Ange, Arioste détrône Dante ; de cette révolution nouvelle le dôme de Milan se ressent jusqu’en ses fondements ; ce peuple de marbre change cette fois encore de modes et de costumes ; hier encore il y avait de la croyance dans ces marbres , aujourd'hui le doute a pénétré même dans ces poitrines de pierre, et avec le doute, la lutte, la résistance; Martin Luther jette sa révolte jusque sur ces blocs inanimés ; cependant, nu pied de ces hautes tours, sur la terre qui les porte, toutes sortes de révolutions s’agitent, toutes sortes de vainqueurs passent en criant : Victoire! Et nonobstant, la sainte muraille monte toujours. A chaque nouveau vainqueur, a chaque passion nouvelle qui règne sur la terre, c’est une nouvelle statue qui se dresse là-haut, toute chargée de I orgueil, des espérances et de la vanité du vainqueur. Les peuples qui oui commencé celle «ru vit sont inniulcuant les

soûls qui ne soient pas udmis à inscrire sur ce dôme leurs craintes, leurs espérances , leurs déceptions, leur louante ou leur blâme ; il n’y a que les conquérants pour oser parler de ces hauteurs; chaque homme armé qui passe sur ce marbre tire son sabre, et avec ce sabre, changé en ciseau, il se sculpte lui-même une statue à sa louange et à sa taille. Ainsi ont été créées et mises au monde les quatre mille statues qui surchargent le dôme de Milan. Napoléon Kona|>artc est le dernier qui ait travaillé a cette montagne. — Et comment voulez-vous, après cela, que pareille couvre soit grande et complète? Comment voulez-vous rien comprendre à ee livre où chaque main mortelle est venue écrire une ligne tout de suite interrompue par un nouveau venu, qui voulait écrire à son tour? Comment voulez-vous vous retrouver dans ce dédale? Comment rien voir dans ces ténèbres, rien comprendre à ce lohubohu universel de tous les styles, de tous les âges, de toutes les passions, de tous les systèmes, de toutes les victoires , de tous les rêves de l'Italie? Ce qui fait, savez-vous, l’honneur delà cathédrale de Cologne, par exemple, c’est que

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an

la pensée qui l’a commencée ne l’a pas achevée. La cathédrale en est restée à ses premières colonnades , plutôt que de changer d’architectes. Ce qui fait l'honneur du dôme de Florence, c’est que les grands artistes, artistes de In même école, qui l'ont entrepris, ont couronné l’édifice; l'unité, voilà la vie des grands monuments, comme elle est la vie des grands peuples; et voilà justement pourquoi sur ce marbre de Milan, noir à sa hase, blanc à son sommet, parmi ce peuple de statues que rien ne lie entre elles, filles sévères de l'art gothique, capricieux enfants de la renaissance , malheureuses imitations de la slatuairc antique, efforts désespérés de l’art moderne; dans cette confusion complète et sans remède il m'est impossible de reconnaître autre chose que les membres épars de toutes sortes de poèmes misérablement interrompus. — Ditjecli membrn poelœ.

Telle est cependant l’illusion de ces œuvres sur lesquelles se sont usées des générations entières , tel est le privilège de l'architecture , ce grand art qui est presque sûr de notre admiration , pourvu que l'œuvre qu'il élève soit d rossée sur des dimensions im-

metises , que dans toute cette confusion étrange, dans ces quatre mille voix qui parlaient toutes à la fois , il me semblait que je distinguais toutes les paroles de ce concert de géantsconnnencé par Charlemagne , achevé par Bonaparte. Oui, en effet, j'entendais les vieilles statues gothiques entonner d'une voix formidable VHosannu inexceltii. Venaient ensuite des voix plus grêles, mais plus savantes, qui chantaient le Ve ni, Creator! D'autres statues , les mains jointes , chantaient le cri des batailles; la rcligionvenaitd’eutrcrdunsledomaine de la politique ; puis tout là-haut cessaient soudain les chants de guerre, s’arrêtaient les prières commencées; le doute voltairien faisait entendre son rire sceptique et goguenard , jusqu’à ce qu’enGn s élevât la grande voix de l'empereur Napoléon , appuyé sur son épée , et entonnant le Te Deum universel ! concert immense où se glissaient tous les bruits de l'histoire ; puis après un repos solennel , les voix d’en bas reprenaient de plus belle Ylloxmnu in exceleit ; et ce grand bruit toujours nouveau, toujours vainqueur, enveloppait la sainte cathédrale depuis sa base jusqu'à ses sommets les plus élevés , et alors tonies ces voix divergentes

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faisaient silence , ou bien elles se confondaient les unes et les autres dans la môme adoration!

Voilà ce que j'ai vu et entendu au pied du dôme de Milan , aussi distinctement que si j’eusse été au balcon du Tbéàtre-ltalieu , ou tout au moins, si j’eusse été ravi dans ce troisième ciel où fut saint Paul ; mais hélas ! mon extase ne dura pas. La plus dure des réalités, la réalité autrichienne, vint me tirer de cette contemplation. A peine entré sous le dôme, il me sembla que cette fois j etais bien le jouet d'une illu sion. Figurez-vous donc que la vieille église, que je m'attendais à trouver si calme, était livrée corps et âme aux plus horribles badigeonneurs qui aient jamais sali un beau monument gothique. Tous ces messieurs étaient à la besogne; ils faisaient la toilette du dôme pour le prochain et troisième couronnement de S. M. l’empereur d’Autriche. Pauvre église, dans quel état ils vont te mettre ! Quand j’v entrai , le célèbre décorateur Faranlini , comme il est dit dans la Gazette d‘ Augsbourg, avait lâché tous ses ouvriers contre le saint monument. Des planches de sapin entouraient cette puissante colonnade; le sapin recouvrait

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celte ricin; mosaïque; les deux chaires, que supportent des bronzes admirables, attendaient leur chemise de sapin; le sapin cachait déjà en partie les divscpt has-reliefs du chœur; le sapin déshonorait le mausolée de Jean-Jacques des Médicis, marquis de Marignau , un mausolée de Michel-Ange , élevé par le pape Pie IV à son terrible frère ! Comme aussi sous le bois ignoble allait disparaître le baptistaire ; et en même temps d'immenses travées de ce même sapin coupaient I église en deux parties , et la riebe peinture de la voûte disparaissait sous le sapin; et quand tout ce sapin abominable sera posé, viendront alors les élèves du célèbre Farantini, qui chargeront tout re sapin de colonnes, d'écussons, d’emblèmes, de statues, de bas-reliefs, comme s’il n’y avuit dans la cathédrale de Milan ni colonnes , ni écussons , ni statues , ni has-reliefs ! Rien plus , cc même bois stupide qui recouvre tout ce bronze , tout ce marbre , tout ce porphyre, il prendra sur-le-champ la couleur du bronze, du porphyre ou du marbre! Aux travées qui partagent l’église seront suspendues en plein jour des lampes brûlantes; les autels , le maître-autel de Frau-

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cois Brambilla, et le tombeau du cardinal Frédéric Borromée, seront cachés par de magnifiques tentures rouges ; la statue de Praxitèle , cet horrible et admirable écorché, devenu un saint martyr, sera drapée dans un flottant manteau bleu ou vert ; et quand ainsi toute l'église sera disposée comme pour un manège, quand on ne pourra plus distinguer sous toutes ces planches amoncelées, ni une statue, ni un tableau ni une tombe , pas même la statue de sainte Catherine , alors vous pourrez entrer dans cette église ainsi parée , magnanime empereur; alors vous pourrez lui servir de cortège , ambassadeurs venus de toutes les parties du monde; alors la fête sera complète, le théâtre sera digne du drame représenté ! Combien je porte envie à l’homme sage qui , dédaigneux de ces tentures , montera pendant le couronnement au sommet du dôme , et découvrant d’un regard toute la Lombardie entre ses deux montagnes , frappera du pied ce marbre brûlant , receleur de tant de grandeurs de passage ! Celui-là , en effet , sera plus riche et plus puissaut que toutes les grandeurs qui seront sous ses pieds, car du haut du dôme il sera en effet sans luttes ,

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sans combat , sans armée , sans carcere duro , sans résistance , le véritable souverain de cette Italie autrichienne qui n'est plus l'Italie, hélas! et qui ne sera jamais l’Autriche.

Tel était le désordre de la cathédrale de Milan , ce jour-là , que ce fut à grand’peine si je pénétrai dans la chapelle ou plutôt dans le caveau où repose le corps de saint Charles Borromée, le maître, l’archevêque et, qui mieux est, le bienfaiteur de cette contrée. Son corps est exposé dans une châsse en vermeil qu’entourent d’excellents ornements. Mais ce jour-là le corps du saint était sans honneur ; pas une lampe à son cercueil , pas une fleur à son autel ; on ne pensait qu'à l’empereur qu’il fallait couronner. Saint Charles Borromée attendra ; il est patient , parce que sa mémoire est éternelle dans ce pays , dont il a été le sauveur.

Vous comprenez, sans doute, que cette visite à la cathédrale, au milieu de pareils apprêts, ne tait guère encourageante. Le moyen de bien voir dans pareil désordre? Or ce désordre occupait toute la ville. Le couronnement était la grande occupation, la grande

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préoccupation de tous ces hommes, italiens ou non , étonnés eux-mémes de tant d'activité. Sur le chemin du cortège impérial on badigeonnait , à grand renfort de chaux vive , les maisons en ruine , image trop fidèle de ce royaume lombard qui n'est qu’un sépulcre blanchi. — Et passant devant la Scala, le célèbre théâtre , j'eus la curiosité d'y entrer ; la salle était livrée aux décorateurs aussi bien que la cathédrale; on l’arrangeait à peu près comme nous avons vu le théâtre de l’Odéon si souvent arrangé et dérangé. La Scalu est immense ; mais peut-on juger d’un théâtre sans spectateurs et sans comédiens? Le jour du cou ronnement, la Senta sera plus éclatante à coup sur que la cathédrale. — Plus loin, 4 l’extrémité de la ville, on a construit une espèce d'amphithéâtre romain , parodie misérable de ces théâtres éternels de la Rome impériale, et dont on dit tant de merveilles. Cet amphithéâtre de Milan n'a que les apparences de ces grands cirques dont les ruines étonnent encore. Vous sentez sous vos pas que la pierre tremble , vous comprenez que le théâtre s'écroulerait pour peu qu’un peuple d’hommes y vînt prendre place. Afin que l i-

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milalion soit complète , ce théâtre peut au besoin se remplir <le quelques pouces d eau ; mais où sont les lions et les gladiateurs de celte arène ? Ou sont les crocodiles et les baleines de cette naumacbie?De toutes les imitations, l imitation des géants est la plus misérable. De ce cirque enfantin vous passez à un autre plagiat : un arc de triomphe qui mène au Simplon , commencé par Napoléon , usurpé tour à tour par tous les usurpateurs qui sont venus après lui. Il me semble que c'était bien assez de lui reprendre ses conquêtes, sans lui prendre encore les quelques pierres qu'il avait élevées l’une sur l’autre à sa gloire.

Sic vos non vobis ædiflcalis !

Voulez-vous cependant que nous fouillions encore dans toutes les parties de cette grande ville , si correcte et si bien gardée ? N'étos-vous donc, pas , comme moi, las de ruines et de chefs-d'œuvre ? Voulez-vous donc aller toujours ainsi de palais en églises, et souffler à perdre haleine cette poussière épaisse des vieux temps ? N’est-ce pas là une grande fatigue, une grande misère, surtout quand toutes ces œuvres

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éparses manquent d’unité, et quand il faut que la description les réunisse au hasard? Milan, ce n’est plus Pise , si vieille, où l'on est seul ; ce n est plus Florence, si ingénue , qui sc montre à vous telle qu elle est d'un coup d'œil; ce n’est plus Bologne, régulier cimetière ; ce n’est plus Ferrare, trône brisé ; c'est quelque chose de grand comme est Paris, mais un Paris correct et gardé à vue, et disjoint, où pas une partie delà ville ne tiendrait à l’autre partie. Si bien qu’à Milan vous ne pouvez pas dire — Voici le faubourg Saint-Germain ! — Voici le faubourg Saint- Antoine'. — Voici la rue du Helder ! Ce sont toutes sortes d’éléments, de curiosités, de soldats étrangers, et de citoyens aussi étrangers que les soldats, perdus dons le même silence et dans la même confusion. Retrouvez donc votre route dans ce labyrinthe ! Distinguez donc l'Allemand de l’Italien, le maître de l’esclave, dons ce désert! On marche à tâtons en portant les mains de temps à autre sur son passeport, ce qui est un grand trouble pour qui veut voir les fresques de Luini a Saint-Barnabé , les statues de l.orensi a Notre-Dame , bâtie par le Bramante, et le tom-

beau <lc Jacques Trivulee, le iiarrli aventurier, cl uu tableau de ce môme Bramante à Saint-Sébastien , car en leurs joursde repos, ces grands architectes s’amusaient à peindre comme ils auraient joué aux osselets; et ce tombeau de Matthieu Visconli. digne de Jean de Bise, et les seize colonnes antiques de Saint-I.aurent, plus vieilles qu’ Attila , le fléau de ftim rt (le* eilles anliques ; et cette église Saint-Ambroise , dont saint Ambroise ferma les portes à Théodose, empereur, nprès le meurtre de Thessalonique, et enfin. . mais alors il faut s'arrêter, pénétré d’un saint respect, dans le réfectoire du couvent de Sainte-Marie : voici la

Cène de Léonard de Vinci.

Ce réfectoire est une salle basse . humide et mal rlose ; l eau y pénètre encore pendant l’hiver; elle a longtemps servi de prison et de corps-dc-garde , et Dieu sait de quelles profanations elle a été le théâtre ! A la fin cependant il y eut un nommé Raphaël Morghen, qui découvrit nu fond de cette salle, sur le mur à droite, je ne sais quoi de bleu et de rouge, avec quoi il composa cette admirable gravure que vous savez, le Christ rompant le pain avec ses disciples. Oui,

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sur cette muraille couverte üc tant d'outrages , pour quelques moines ignorés et ignorants , Léonard de Vinci a produit ce chef-d’œuvre sans égal , dont vous pouvez encore admirer les faibles vestiges. Suivez avec soin tous les personnages de cette immense composition , et vous allez tous les reconnaître, le Christ et saint Jean , et saint Pierre , et Judas I Iscariote ; et pas un de ces hommes qui tout à l’heure vont changer la face du monde ne ressemble ît l'autre ! En vain le temps impitoyable et la guerre stupide sont venus se heurter contre cette muraille; ils n’ont pu effacer tout à fait le génie qui protège ces moellons et ces plâtres. L'œuvre existe encore ainsi effacée, ainsi mutilée, ainsi insultée. Cest bien le ras de dire, romme dit Ilamlet du fantôme de son père : — Je l'ai vu avec l'ail de mon et prit.

Ce Léonard de Vinci est tout à fait un artiste à la taille de ses prédécesseurs de Florence. François 1" le voulut avoir en France, comme il voulut avoir Cellini. A lu bibliothèque Ambroitiennc , qui est l’œuvre du cardinal Borromée et l'une des plus intéressantes curiosités de Milan , on vous montre les ma-

nuscrils de maître Léonard, architecte, sculpteur, ingénieur, chimiste, mécanicien , poète, tout ce que peut être un homme. On voit là aussi le Virgile de Pétrarque ; sur la première paye de ce Virgile il est parlé de Laure. Parlerons-nous des lettres de Lucrèce Borgio au cardinul Bembo, accompagnées d'une mèche de ses cheveux lins et doux comme la soie , la tigresse !

Mais il est temps, il est temps, d'en liuir. Plus j'avance dans ce voyage à peine commencé, et plus je me sens fatigué et incapable d aller plus loin. I. admiration est un lourd fardeau à porter, savez-vous? surtout quand, à chaque pas, uu simple ignorant comme moi se veut rendre compte de ce qu'il admire. Depuis tantôt deux mois que je me promène de merveilles en merveilles , je sens que j’ai déjà besoin de repos. Je n'y vois plus, je n'entends plus, je suis ébloui, je demande grâce et pitié à I Italie! Donc, s’il vous plait, je n'irai pas à Venise, je n'irai pas à Borne, je n’irai pas à Naples, malgré le proverbe, voir Naples rl mourir! Je le sens, je n'ai plus à mes ordres assez d enthousiasme pour entreprendre à présent ce

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voyage. Laissez-moi me rappeler à înui-iiièine ee que j'ai déjà ui ; donnez-moi au moins une aimée d'intervalle entre Florence et Venise, entre Rome et Naples. J’ai la vue courte el l'halcine comme la vue. Doue, permettez que nous fassions halte quelque part, pourv ti que ce ne soit pas à Milan. On nie disait à Milan : — Mais restez au couronnement! Mais vous partagerez ces dix jours de fêtes , de cérémonies , d’entrées triomphales, de présentations brillantes, de spectacles et de hais! Mais vous verrez la couronne de fer de Charlemagne et de Napoléon! Mais vous irez de Milan à Venise , el, pour cette fois seulement, vous trouverez Venise toute resplendissante de mille feux comme au jour où votre empereur Napoléon fut couronné ! — Grand merci ! leur disais-je, pour moi ce sont là de trop grandes fêtes, et aussi pour Milan , et aussi pour Venise. Je ne veux point d’une Venise parée comme est parce votre cathédrale. Je vous laisse à votre triomphe el à votre grand bruit d’une heure; tant d'éclat va mal à vos ruines, je ne saurais reconnaître la vieille et sainte Italie sous le lard impérial. Je vais chercher quelque

pari , loin d’ici , en Suisse . derrière le Splugen , uu peu de muusse verte, un peu d'ombre, un peu de silence, ou le bruit d'une cascade, pour me remettre de tant d’émotions accumulées, et je quittai l’Italie aussi heureux que lorsque j y entrais pour la première fois.

Mais cependant tous vouiez savoir comment je me suis retrouvé à Paris et quelle route j'ai suivie, — je vais essayer de vous le dire:

J’étais donc & Milan , occupé à tout voir, mais encore une fois, bien fatigué de cette admiration universelle ; déjà autour de moi . tourbillonnaient tous les chefs-d'œuvre , dans une confusion indicible. A force d’étudier et d'admirer toutes choses , j'en étais arrivé

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