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Et maintenant, pour compléter le récit de ce voyage si rempli d'abandon et d’enthousiasme , course heureuse et facile à travers les douces passions et les chefsd’œuvre éternels de l'Italie , il ne me reste plus qu'à vous raconter comment le hasard, cet honnête dieu trop calomnié, me voyant si épris de l'Italie et surtout si amoureux de Florence, m'adonné, à l'instant
où je m’v attendais le moins , la plus belle petite maison qui ait jamais été Initie sur une colline italienne, — maison habitée aussi bien que par Horace, — habitée par M. de Lamartine lui-même, qui m'en parlait l’autre joui- , et qui a écrit sous ses ombrages ses plus beaux vers. Vive le hasurd ! il m’a donné plus qu'une fortune , il m’a donné un prétexte excellent pour retourner à Florence. Il m’a fait le voisin de la tour penchée, du dôme et du Campo Santa û l’ise. — Dans toutes les places de l’univers, s'il eût voulu me rendre heureux, le hasard n'eût pas mieux choisi.
Voici donc comment je racontais cet heureux accident à peine de retour à Paris :
On parle tout bas, on se récrie tout liuut. On s’a borde en sc disant : — Est-ce donc vrai? — Le voilà propriétaire d’un château! Les uns disent: — ("est impossible! Les autres ont l’air de s’écrier: — Quel dommage! Ceux-ci calculent déjà ce que peut valoir cette bicoque. Quelques-uns avouent franchement que le hasarda bien fait d'aller choisir justement celui-là qui ne s’est jamais inquiété de la fortune, pour en faire un grand seigneur. — Mais croyez- vous, ma chère, qu'il
sera baron? s’éerie une jeune femme, avec une petite moue charmante. — Peut-être prince, répond la vieille femme , qui est bonne et qui aime naturellement les gens heureux. Ceci est donc la grande nouvelle littéraire de la semaine. On aurait joué la Popularité, qu’on ne se serait pas autant inquiété de la comédie de M. Casimir Delavigne que de la villa Lazzarini. Des paris sont faits pour et contre. La carte d'Italie est toute grande déployée sur toutes les tables des faiseurs de nouvelles : on veut savoir où est située la terre de Lazzarini? Voilà trois jours que durent ees angoisses, et le Journal des Débats, qui doit être le mieux informé , n’a-t-il pas eu la cruauté de n’en pas parler?
Certes, le héros de cette aventure, qui n'est qu'invraisemblable , ne croyait pas être un homme si important dans le monde , que sa bonne fortune put excitera ce point l’intérêt public. Comment donc! au premier bruit de sa prospérité, la société française s’arrête dans sa causerie commencée, toute conversation change de sujet ; la Suisse et le prince Napoléon lui-même , et les grands crimes de la Cour d’assises et
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les chemins de fer, s’effacent devant l’ombre incertaine de quelques orangers italiens , parce que ces beaux orangers en pleine terre auront par hasard changé de maître? Quoi donc ! à ce récit jeté en l’air, il n’est pas un grand politique qui ne s'étonne , pas un grand écrivain qui ne s’inquiète , pas un loustic de petit journal qui ne se démène dans son petit venin.
Un château! un château ! Il a des terres! il a des esclaves! il a des serfs! il a un écusson I il a une fontaine ! il a une terrasse ! il a des statues ! il a des plafonds dorés! Mais c’est un monstre! Et nous gens d’esprit qui , pendant son voyage , avions jeté tant d'épines sur sa route! Mais les pauvres diables ne voyaient pas que ces épines étaient jetées , non pas sur sa route , mais derrière sa route ; et lui cependant, sans se douter de ces épines , il ramassait toutes sortes de fleurs écloses pour lui ; et si jamais quelqu’un a répété à bon droit les vers de Virgile, je vous demande qui donc l’a pu, si ce n’est lui? « Salut, terre fertile, chargée de moissons et de fleurs ! qui donnes tes fleurs et tes moissons au premier qui passe, sans qu’il
ait la peine de labourer! Tcllus inarata! Magna pare ns fragum, Saturnin tcllus! » Et certes Virgile, en célébrant la pompe , la magnificence , et surtout la générosité de son Italie bien-aimée , ne croyait pas avoir si bien dit.
Ceci donc est la grande nouvelle : — Il a gagné un château! Et jamais ni l'asphalte de Sevssel , ni l'asphalte Polonceau , ni l'asphalte Cuihert, n’ont été cotés d'une maniéré aussi ascendanteque le susditehAleau ; même la Calumnia de liossiui li a jamais été ainsi en rinforzando. Le premier jour, c’était une mnison sans portes, sans feuétres et sans conséquence; le second jour, c'était un château, mais à réparer, et vous savez que les réparations ruinent un homme; le surlendemain , le château était devenu palais; la pierre était devenue marbre; c'était plus qu’un jardin : c’était un parc, c'était une terre, c’était immense! Il y avait ceci dans le même journal : — Cent cinquante mille francs! et plus bas, à deux pages de distance : — Trois cent mille francs ! Si la chose eût continué, on allait Taire de la palazzina le palais Pilti ; le baron devenait grand-duc de Florence, et Raphaël
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ii'élait plus assez bon poui' être le Imdigeoutieur de sa maison.
Mais enfin , vous-mêmes, vous qui êtes patients et qui savez bien qu'nprès tout vous aurez le mot de l'énigme , vous , mes lecteurs , dont le bonheur a un (feu déteint sur l’écrivain millionnaire dont je parle , vous voilé déjà tout inquiets et tout ébahis , et vous voulez savoir tout de suite ir qui rn est. Mais patience donc. Kt si le héros de cette histoire avait étéaussi impatient que vous , il ne serait même pas baron ! Kn fait d'oranges, il n'aurait que les oranges de madame Chevet. Ijt vallée de Montmorenci , ou qui mieux est, cette douce et charmante vallée de Bièvre, serait à cette Iteure son seul domaine ; il ne serait guère qu'un homme très-heureux de vivre et d'écrire ot de dire tout haut chaque jour ce qu’il a dans l’Ame et dans le cœur. C'est parce qu’il a été patient qu’il est devenu ce gros et puissant seigneur que vous allez voir. En attendant, mon cher dur je ne sais qui , qui me lisez , donnez-moi In main , et quand nous serons ensemble, appelez -moi familièrement — Ulotoievr Ir baron I
(«pendant j'arrive à uotre histoire; je suis bon prince , je ne veux pus vous faire languir : laissez bourdonner autour de vous les exclamations , les négations , les aflinnations et les gens qui nient eu affirinant : — On l assure ; mais je nt lt crois pus! — Tu ne le crois pas, mon lils ; et pourquoi donc? As-tu cru à l’asphalte Seyssel? Et pourquoi ne veux -lu pas qu en passant dans un de ces doux petits recoins de I Italie , la nymphe italienne ait jelc sur mou passage quelques belles fleurs de sa corbeille? N'as-tu pas lu duus l’histoire qu’un gros Suisse avait trouvé à Morel le diamant du duc de Bourgogne, et qu’il avait été très-heureux de le vendre un écu? — Mais non , sois tranquille , reste dans ton repos , ne crois rien. Mais, malheureux , trois fois malheureux que tu es , tu le crois malgré toi !
Tu m a Ir crois que lmp malheureux MiUiridalH
C est une belle chose, en vérité, que d être, comme on dit , — fin rnfunt de la presse I ('.'est plaisir comment vous traite votre excellente mère nourrice. Tant
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que vous êtes accroché à sa inamelle pendante , en haillons, et tout morveux et tout barbouillé de la lie pleine de fiel dont elle nourrit ses enfants , l’excellente femme vous sourit et vous caresse. A défaut d’un lait pur, elle vous donne de grosses flatteries. Elle vous jette, en vous souriant, les croûtes de sa besace. Tout va le mieux du monde ; vous êtes son enfant gâté, son chéri, l’ami de son cceur; elle vous montre tous les royaumes de ce monde du haut de son cautionnement , et elle vous dit : — Tu m’adores, je le donnerai tous les royaumes du monde !
Vous, cependant, mal nourri, mal vêtu, malheureux , plein d’un innocent petit poison (pie vous crachez à tout venant, essayez de vous éloigner de votre chère mère en ambition , devenez quelque chose, volez de vos propres ailes, gagnez un château, soyez riche, faites un hou livre , parlez à la chambre avec l'autorité d’un grand talent, devenez seulement premier ministre , et vous verrez ce que vous ménage cette tendre mère ! — Ah ! gredin ! ali ! voleur! ah ! brigand ! ah ! scélérat ! tu quittes ta mère nourrice ! Tu neveux plus de son pain mal pétri , a rrosé de sa
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gluante salive ! lu jettes là sa inumelle vide de lait ! tu veux marcher un peu tout seul ! attends, drôle ! Et voilà la douce marâtre qui vous traite son enfant gâté avec une rigueur sans égale. Elle invente , pour le torturer, des injures toutes nouvelles. Elle l'écrase, elle l'abîme, elle le tue, elle le dévore. Par exemple, s’il y eut jamais un enfant de la presse , c’est M. Thiers. Il eu était ( honneur, il en devait être l'orgueil. La presse avait fait là un de ces chefs-d’œuvre dont elle devait être (1ère à tout jamais. El cependant , comment a-t-elle donc traité sou enfant gâté une fois que l'enfant gâté est parvenu sur les hauteurs du monde politique? Certes, si elle ne l'a pas empoisonné, c’est que l'enfant s’est méfié de sa mère, et qu’il n u pus voulu boire où elle avait bu.
\oilà ce qui est arrivé à M. Thieis; je ne serais pas étonné que la même chose arrivât à uu autre enfant de la presse, moins élevé que M. Thiers , mais bien plus fidèle que lui à sa mère nourrice. Celuilà . depuis dix ans qu'il est arrivé à compter pour quelque chose dans les luttes de chaque jour , n'a jamais voulu être qu'un enfant de la presse. Il n'a ja-
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mais etc rien plus , niais aussi rien de moins. Il aurait pu être sous préfet, s’il eût voulu, ou bien inspecteur des écoles primaires ; qui sait même '? professeur de faculté à Lyon ou à Bordeaux. Mais celuilà est moins hardi que M. Thiers, il n’a rien voulu, il n’a l'ien demandé, il est resté un journaliste; il croyait apaiser ainsi par sa modestie la presse, son excellente nourrice, et qu en continuant de lui appartenir corps et âme, il échapperait à ses coups tout comme s'il était un receveur de contributions dans quelque département éloigné.
Mais voyez le malheur qui poursuit ce I enfoui de la presse! Il se promenait sans songer à mal dans les villes et dans les campagnes italiennes ; la presse , sa mère nourrice, pousse aussitôt des hurlements plaintifs; elle l'accuse, à la face de l'Europe, de s’être fait ambassadeur à Milan ! Vussilôt. en enfant bien appris, il revient de Milan à Paris, sans attendre même ce couronnement où il devait représenter la France; il rassure ainsi par sa présence sa mère nourrice; il n'est pas ambassadeur, il reprend ses fonctions de chaque jour; il défend au contraire les
droits «le la presse contre I association des gens de lettres; il démontre aux juges et à tous que l'homme de lettres ne vient qu’aprés le journal; l’avocat du journal lui emprunte scs paroles, le tribunal juge comme il a jugé; à coup sûr l'écrivain a rendu ce jour-là un grand service à la presse. Ainsi donc il était bien tranquille de ee côté-là , et il allait tranquillement les mains dans ses poches , assuré de l’affection de sa mère nourrice.
Mais, encore une fois , voyez le malheur! à l’instant même où notre homme se croyait le plus à l’abri des injures de sa nourrice , voilà que, sans le savoir et presque sans le vouloir, notre homme gagne un château en Italie; et alors, tout aussitôt, il est aussi mal traité que fut traité M. Thiers le jour mémorable où M. Thiers s'en fut remplacer le duc de Broglic au ministère des affaires étrangères et à la présidence du conseil.
Or enfin , et cette fois prêtez l’oreille , voici comment l’affaire s'est faite , non pas la présidence de M. Thiers, mais l’acquisition du palais l^zzarini. Y est-ce pas que cette histoire-là vaut tout au moins
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l'analyse des pièces nouvelles qui n'ont pas été jouees cette semaine? Etau fait, voilà pourquoi je me permets de vous la faire; car si seulement le théâtre des Variétés avait joué un petit vaudeville en un acte , adieu mon histoire ; et vous , demain , vous seriez encore à vous demander: Mais qu'y a-t-il de vrai dans cette histoire de la Palazzina Euzznrini?
Le héros de celte histoire, et vous le connaissez , est sans contredit un des hommes les moins ambitieux de ce monde. Il a été heureux toute sa vie, c’est-à-dire que toute sa vie il n’a jamais désiré que ce qu’il pouvait avoir; il est vrai d'ajouter qu'il a toujours eu ce qu’il a voulu. Il a voulu avoir des chevaux , et il en a eu jusqu'à trois dan* nés mtries. Il a voulu être opulent, et il a été opulent. Il a désiré ardemment redevenir pauvre , il est redevenu pauvre. Si vous saviez comme il est remonté leste et joyeux à son quatrième étage littéraire, calme et poétique, et que maintenant il ne quittera jamais ! .le sais bien que vous allez dire que mon histoire n’arrive pas encore; mais l'histoire manque tout son effet si l’on ne vous rappelle pas le caractère
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du héros. Le beau mérite qu il ait un château en Italie, s'il est ambitieux ! Il devrait on avoir dix , même en France , et il en aurait au moins un , s’il eût voulu. Mais avoir un château en Italie , quand on n'a même pas bâti un château en Espagne ! Voilà certes de quoi ajouter un grand intérêt à l’intérêt de ee récit.
Donc le héros de cette histoire , insouciant de la fortune encore un peu plus que de la gloire, était à Florence tout aussi heureux que peut l’être un critique entouré des chefs-d’œuvre. Il menait à Florence une vie passablement retirée ; quand il n’était ni au palais Pitti , ni dans les églises, ni à la tribune, il passait son temps dans un vaste salon où se réunissaient , comme dans un centre commun d’aimable conversation , d'esprit et de bon goût , les Parisiens de Paris, de Saint-Pétersbourg et de Florence. L’heure de midi à Florence est consacrée au repos : l’Italien se prépare , en dormant , à la fête du soir, fête éternelle. Celle heure de midi , nous la consacrions , nous autres , à causer et à fumer. A Florence, l'étranger n’a pas le temps, il n’a pas le droit de dormir.
Un jour donc que nous étions à parler des plus
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beaux points de vue de l’Italie, et que chacun de nous vantait un de ces adorables recoins du gazon émaillé et du ciel bleu qu'Horace et Tibulle, que l’Arioste et même le Dante ont chantés, — PerBaccIto ! s’écria le docteur F... , ceci me rappelle que dans le duché de Lucques , tout à côté de ces eaux thermales si bienfaisantes, à l’abri d’une douce colline, il y a une maison qui se cache derrière les orangers en fleurs. La maison est en marbre , elle est posée sur une large terrasse qui domine le vallon ; on y arrive par une large avenue ; elle est abritée entre deux sombres bosquets ; un aqueduc y entretient nuit et jour trois jets d’eau qui ne se taisent jamais , c'est un palais enchanté. — Qui de vous le veut avoir?
En même temps le docteur tirait de sa poche plusieurs billets de loterie. Vous savez que la loterie est une invention italienne; les Italiens aiment ce jeu facile , celte espérance lointaine achetée à si bas prix ; il leur faut au moins un billet de loterie pour qu'ils se croient en droit de se construire , même une modeste cabane dans les nuages roses de l’avenir. Si donc on supprimait la loterie en Italie comme
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ou a fait chez nous , ou supprimerait eu même temps l'espérance, le rêve tout éveillé, les pressentiments poétiques ; on ôterait son plus doux prestige au doux sommeil italien. Quand donc arrive une loterie nouvelle , c’est une fête pour celte heureuse terre ; chacun y prend part de son mieux : le vieillard lire le vieil écu de sa cachette; la jeune fille change en souriant le florin d or tout neuf contre un papier flamboyant d'espérance; le prince lui-même, l'exilé détrôné qui a tout perdu à la loterie des révolutions, veut tenter cette fortune nouvelle , comme si le hasard de ce siècle donnait aussi facilement une maison qu'il donne un trône. Vous jugez donc si la Palazzina Lazzarini, ce bouquet de myrte et de marbre , manqua de chalands et de rêveurs.
Aussi les billets que tenait le bon docteur dans scs deux mains furent bien vile enlevés. Le mailrc du logis, qui est jeune, pétulant, heureux s'il en fut, dont la main est sûre comme le coup d’oeil , s’empara de tous les billets qu’on voulut lui vendre; moi (car enfin, il faut bien vous le dire, c’était moi, et vous me pardonnerez mon bonheur en faveur de ma
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modestie), moi seul je ue prenais guère part à l'empressement général. I-n Palnzzina pouvait m'intéresser comme oeuvre d’art, comme paysage, comme aspect ; mais allez donc réver que vous êtes propriétaire de celle verdure, si loin et de si loin ! En fait de rêves, je veux que mes rêves soient sous ma main gauche; je me construirai, si vous voulez, une maisou italienne à Bellcvue , à Yiroflay , dans les bois de Meudon , dans ces abîmes de verdure qui sont à ma portée; mais comment faire pour que je me figure que je suis le maître des chaudes cascades des montagnes de Lucques, toutes belles que soient ces montagnes? J'étais donc peu intéressé à ce hasard , quand notre hôte , se tournant vers moi : — Ça , dit-il , que sait-on? 11 faut que vous preniez un billet! — El combien se vend le billet, demandai-je? — IJ fr. 50! répondit le docteur, qui voulait me voir garder mon argent. Moi , je dis : — C'est trop cher. Avec Il fr. 50, dans cct heureux pays, je puis acheter un bas-relief de Michel-Ange ou un tableau d’André del Sarte . un beau domaine que j'emporterai sous mon bras, sur mon coeur. Si vous saviez les beaux
livres que j’ai achetés hier pour dix francs! — Mais, entêté que vous êtes, reprit le jeune comte, ce n’est pas dix francs de France qu’on vous demande, ce sont dix pauls , deux de ces gros écus que vous laissez vaguer sur votre table et dont vous faites si peu de cas. — A la bonne heure , repris-je , je vais chercher ces deux gros écus, mais à une condition, c'est que vous-même vous me choisirez mon billet. Que voulez-vous que la fortune fasse de moi , si peu fait pour être riche ? Vous, au contraire, vous êtes sou seigneur et maître , et cela fera bien rire la fortune , si elle se figure que vous désirez un palais de plus. Que dis-je, un palais? une Palazzina!
En même temps , j'allais chercher mes dix pouls; mon billet me fut choisi par cette main intelligente et bienveillante; le comte voulut que ma signature fût apposée sur ce bon billet , et je le signai comme je signe mon feuilleton le dimanche, sauf à devenir gros J. comme devant.
F.t véritablement , si au lieu de ces deux pièces de monnaie italienne il m'eùt fallu tant seulement donner dix francs de France, j’aurais refuse celte fortune.
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L'homme qui voyage tient autant à la monnaie qu'a la langue de son pays. Quel changement cependant pour notre patrie ! Si je n’avais pas changé la veille un louis d‘or, il y aurait en France un gros baron de moins.
Le soir de ce jour mémorable , j'eus l'honneur de recontrerS. A. R. leduede Lucqucs. — Monseigneur, lui dis-je , j’ai acheté ce matin l’espérance de devenir propriétaire d’un château dans votre royaume ! —J’espère bien , répondit le prince , que vous serez alors un peu mon sujet. S. A. ne croyait pas si bien dire, ni moi si bien faire. A dater de ce jour je ne pensai plus à mon domaine , et je me conduisis tout à fait comme un honnête Parisien très-modeste , trèsréservé, et qui n’aurait derrière lui que son trèsmédiocre héritage paternel.
Je dis adieu à Florence , je passai par Milan , je traversai le Splugen , et j’entrai en Suisse par un de ces sentiers inconnus qui ont échappe entièrement à la description du voyageur. Arrivé à Ems, dans le fond de l’Allemagne, je fus logé dans une petite maison de paysan , sans penser que j'avais la quatre-mil-
lieme partie d'un palais aux bains de Lucques ; je bus à longs traits l’eau allemande , pendant que la naïade italienne me tendait ses deux bras pour m’envelopper dans ses chaudes étreintes ; en un mot je vécus comme un simple mortel. Rappelé à Paris par des inquiétudes bien vives, je traversai incognito la Hollande et la Belgique ; et nul , à me voir peu chargé de bagages, laissant à chaque voiture nouvelle quelqu'une de mes dépouilles, sans manteau et sans chapeau, ne se serait douté quel était l’important personnage qui passait. Au contraire, chemin faisant, j’étais traité tout à fait comme un homme de lettres au sein de sa nourrice; j'avais la plus mauvaise chambre dans les auberges , la plus haute banquette dans les diligences. Singulière destinée ! j’étais parti traîné par quatre chevaux , et je revenais plus qu’à pied ; c’était pourtant ce même instant que la fortune avait choisi pour me combler de scs singulières faveurs qui vont faire de moi dans la presse de mou pays : l'abomination de la désolation.
D'où je tirerai cette conclusion pour l'instruction de mes neveux : il ne faut pas mépriser les gens qui
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voyagent sur l'impériale d'une diligence. Et il ne faut jamais prendre de billet de loterie, car enfin ou ne sait pas ce qui peut arriver.
A peine de retour à Paris, le jeune comte, mon ami, qui est bien obligé d’avoir autant d'ordre et d'exactitude que peut en avoir M. de Rothschild en personne, en dépouillant les papiers de son voyage, trouve parmi scs papiers mon billet de loterie signé de mon nom, il me l’envoie avec cette petite lettre : — Mon ami , me voici, venez me voir! Moi, je garde la lettre de l’ami et je jette le billet de loterie, ma fortune! mou palais! dans le panier où disparaissaient déchirées les lettres anonymes, les petits vers de province et la prose qu'on ne me redemande pas. Ma fortune a été là-dedans huit jours! Un degré de froid dans le thermomètre et mon château était au feu. Quand enfin, il y a quatre jours... ah ! voici que l'intérêt vous gagne. Singulier penchant de l’homme! On s'intéresse plus à un château gagné au jeu , qu'à une belle page de bonne prose. Moi Redonnerais tous les châteaux du monde , et même le mien , pour avoir écrit la préface d'Alain !
Donc, il y a sept jours, plus ou moins, je reçois cette lettre :
« Si par hasard votre billet de loterie porte les ■■ deux numéros » (car il fallait un amhe , j'oubliais de vous le dire) :
« en ce cas , rival! vous êtes le propriétaire du chft- « tenu. »
Cette lettre m arrivait le joui 1 de la première représentation de Benvenulo; l’heure me pressait, je sortis de chez moi sans penser à ma fortune. Eh ! qui doue peut penser à soi-même , quand on va assister à la lutte définitive et décisive d’un noble esprit, d’un grand courage, contre toutes les cruautés, contre toutes les injustices, contre tous les parvenus de son temps I
Vous savez ce qui arriva , comment Berlioz succomba sous son poème. Je rentre chez moi à minuit, triste et fatigué. Je retrouve sur ma table la lettre et le procès-verbal daté de Eucques , et signé par le pre-
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■nier Ancien et le second Ancien , et le podestat , et les deux numéros étincelants
Par un effort de mémoire incroyable, je me rappelle alors ce que j’ai fait de mon billet. Je vide mon panier, et d’abord je ne trouve rien que des débris sans nom et sans forme. C’est qu avec une ténacité sans égale , mon billet s’était attaché à l'osier. On eût brûlé les papiers qu’il ne serait pas tombé dans le feu. Certes, In fortune ce jour-là voulait de moi. En retrouvant mon billet à celte place , et même avant de l'ouvrir, je n’eus plus aucun doute! j’étais sùrde mon palais, — c’était en effet
Et ce qui prouve que je suis un bon homme, et que véritablement j'étais digne de ma fortune, c’est que je m’endormis en pensant à Berlioz , en répétant tout bas le bel air de madame Stoltz : — Mais bah !
tant pis ! el que le leiidcmuin , il fallut réveiller vel autre Alexandre, comme dit Bossuet.
Deux jours après, deux jours! le bruit de cette fortune soudaine , imprévue, miraculeuse, incroyable, se répandit avec la rapidité d'une mauvaise nouvelle. Mes amis s’eu étonnèrent peu et me félicitèrent simplement; mais les autres! Quelles inquiétudes mortelles ! Et ces petits enfants au berceau de notre mère commune , la presse , quelles injures ! En même temps arrive chez moi l'envieux de Zadig. Le caractère de l’envieux , c’est d’ôtre envieux , il n’est qu’envieux, mais il l'est bien. L’envieux entre chez moi , les bras ouverts, la figure crispée. — Eh bien ! mon pauvre ami, est-ce vrai ce qu’on rapporte? ( Il prend un air serieux. ) — Mais, lui dis-je , comment l’entendez-vous ? — Ab ! je le savais bien, c'est une invention des journaux. ( Il prend un air riant. ) — Mais non pas. la chose est vraie, j’ai gagné un château. — Un château magnifique, à ce qu'on dit ! (Il prend un air sérieux. ) — Pas magnifique, une jolie maison. — Oui. un vide-bouteille : ça coûte plus que ça ne rapporte. ( Il prend un air riant. ) — Ça rapporte quelque chose,