‹ Voyage en ItalieChapitre 10 sur 23 · LA VIE A VENISE · texte numérisé non relu

LA VIE A VENISE

Derrièrç la Venise monumentale, espèce de décoration d'opéra féerique ; qui saisit d'abord les regards, et à laquelle le voyageur ébloui s'arrête ordinairement, il en existe une autre plus familière, plus intime et non moins pittoresque, quoique peu connue ; c'est de celle-ci que nous allons parler.

Devant faire un assez long séjour à Venise , nous quittâmes riiôtel de l'Europe, qui occupe l'ancien palais Giusliniani, à l'entrée du grand canal, pour nous installer à l'angle du Campo-San-Mose, chez le signor Tramontini, dans le logement laissé vacant par un prince russe. Que ce mot, prince russe, n'éveille pas dans l'imagination du lecteur des idées de magnificence déplacées pour un pauvre poète comme nous : on peut à Venise se passer le luxe d'un palais dans les prix doux. Une merveille, signée Sansovino ou Scamozzi , s'y loue moins cher qu'une mansarde de la rue de la Paix, et notre appartement faisait partie d'une simple maison crépie de rose, comme la plupart des maisons de Venise. Ce logement offrait au prince l'avantage de regarder par les fenêtres, du côté de la place, la boutique d'une boulangère française qui avait, sinon des écus, du moins une allé d'une beauté rare. Ce

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que le prmce russe acheta de pains mollets» de pains de gruau, de pains jocko, de pains de pâle ferme , de pains anglais, de pains azymes, dans Tintérêt de sa passion, eût suffi pour pourrir des familles; mais rien n'y fit. La jeune boulangère était gardée par la vigilance maternelle avec plus de soin que les pommes d'or du jardin des Hespérides par le dragon mythologique, et le Moscovite désappointé fut forcé d'aller éteindre son ardeur dans les neiges natales. Cette belle fille resta pour nous à l'état de mystère, car nous ne l'aperçûmes pas une seule fois pendant un voisinage de quelques semaines. Tout locataire de ce logement était par cela même suspect de galanterie.

Ce n'est nullement l'envie d'illustrer le coin où nous avons passé un mois si heureux qui nous pousse à nous y arrêter avec quelques détails. Nous ne sommes pas de ceux dont la joie ou la tristesse importe au monde, et, si nous usons quelquefois de notre personnalité dans ces notes de voyage, c'est comme moyen de transition et pour éviter des embarras de formes ; et puis il n'est pas sans intérêt de mêler à la Venise du rêve la Venise de la réalité.

A travers nos recherches d'un appartement, nous avions été accosté par un aventurier brescian, jeune homme de belle mine, qui se disait étudiant et peintre , et profitait de notre ignorance des lieux et du dialecte vénitien pour se rendre nécessaire et se glisser dans notre intimité ; car quelques pièces de monnaie qui sonnaient dans nos poches nous faisaient paraître à ses yeux de magnifiques seigneurs, rclativemenl à sa pauvreté personnelle. 11 nous conduisit à un tas de bouges plus horribles les uns que les autres, et auprès desquels la petite chambre de Consuclo, dons la Corte-Minolli, eût été un paradis. 11 s'étonnait de nous voir si dirficiles , et en concevait des idées d'autant plus splcndides à notre endroit. Pour se concilier noire bienveillance, et s'assurer des patrons si consi durables, il nous fit cadeau d'un de ces frôles bouquets

moulés sur un bâton et entourés d'une carte, qu'on distribue à Venise pour quelque menue pièce de cuivre. Il paraissait fonder de grandes espérances sur la délicatesse ingénieuse de ce régal, espérances qui furent déçues et à la perte desquelles il se résigna difficilement. Des glaces et du café ne lui semblèrent point une compensation suffisante de son bouquet, et il se plaignit avec tant d'amertume des dépenses auxquelles la générosité de son cœur trop loyal l'avait entraîné en compagnie des nobles étrangers, que nous nous crûmes obligés de lui offrir une demidouzaine de zwantzigs qu'il accepta en grommelant et avec tous les signes d'une fierté blessée... de recevoir si peu.

Notre logis avait une porte d'eau et une porte de terre donnant sur un canal et sur une place comme la plupart des maisons de Venise. Il se composait d'une chambre à coucher fort propre et d'un salon assez vaste, séparés par une pièce d'entrée dans laquelle s'ouvrait un balcon à trois fenêtres que nous fîmes garnir de fleurs, et où nous passâmes la meilleure partie de notre temps à rêver et à regarder, en fumant des cigarettes; cette distribution se répète presque partout, dans les palais comme dans les habitations les plus humbles. Le balcon est le point central et comme le type générateur de l'édifice. Ces balcons tiennent le milieu entre le mirador espagnol et le moucharaby arabe.

Un canapé, des chaises de crin, un lit enveloppé d'un moustiquaire, une table, une toilette formaient l'amcui)lement. Le parquet était remplacé par une espèce de stuc diapré de différentes couleurs , ressemblant, à s*y méprendre, à une immense tranche de galantine. Rien n'y manquait, pas même les truffes, simulées par les cailloux noirs. Cette charcuterie pave tous les appartements d** Venise. Elle est fraîche au pied d'ailleurs et facile à tenii nette. Les murs, suivant lusage en Italie , étaient badi geonnés d'une teinte plate ai la détrempe et ornés de li-

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thographîes galantes enluminées d'après Corapte-Calix, ce qui était flatteur jusqu'à un certain point pour Fart français, mais regrettable au point de vue de la couleur locale ; heureusement une Panagia, peinte par les néobyzantins du mont Athos avec une rigidité et une barbarie hiératique dignes du neuvième siècle, relevait à propos la vulgarité moderne de ces images de pacotille.

Cette madone au monogramme doré venait de notre hôtesse, aimable Grecque mariée à Venise, qui habitait l'appartement au-dessus du nôtre. Un sonnet imprimé sur satin et proprement encadré, disait, avec force allusions tirées de la mythologie, comment les flots ioniens avaient cédé cette Vénus aux flots adriatiques , et comment une vertueuse Hélène avait suivi au delà des mers un honnête Paris.

Hélène était en effet le nom de la jeune femme, mais la ressemblance ne se continuait pas jusqu'à l'époux, qui s'appelait Joseph Tramontini.

La signera Ëlena achevait sa quarantaine de relevailles et gardait encore la douce pâleur des mains et de la figure qui est comme la récompense des jeune mères. Mariée de très-bonne heure , elle avait eu déjà plusieurs avocats. Que cette phrase ne fasse en rien soupçonner la pudicité de cette charmante femme. Quoiqu'on vive assez vieux à Venise, les enfants s'y élèvent mal et il en meurt beaucoup en bas âge. Ces petits innocents vont tout droit au ciel et plaident la cause de leurs parents devant le tribunal de Dieu. De là le nom d'avocats. Aussi, dans cet espoir, se console-t-on assez facilement de leur perte.

Le reste de la maison se composait d'une jeune nourrice venue des Alpes du Frioul, paysanne aux joues étroites, au profil busqué, au grand œil étonné et sauvage, qui bondissait dans l'escalier de marche en marche, son poupon au bras, comme une chèvre peureuse sautant de roche en roche , et d'une vieille servante appelée Lucia, nom poétique , peu d'accord avec ses cheveux hérissés

comme des crins de goupillon , sa peau bistrée et rance, ses yeux louches, sa bouche lippue, sa voix criarde et son aspect de Léonarde et de Maritorne.

Comme nous Tavons dit, notre logement avait vue sur la place et le canal. Pourquoi une dtscription de ce double aspect n'aurait-elle pas l'intiTêt d'une aquarelle de Joyant ou de Williams Wyld, qui ont fait ainsi une foule de petites esquisses familières de ruelles étroites, d'angles, de canaux, de dessous de pont, de traguets pittoresqueraent encombrés? La plume est-elle plus maladroite que le pinceau? Essayons.

Au fond de la place, ou, comme on dit , du campo s'ëléve l'église de San-Mose, avec sa façade d'un rococo flamboyant, tourmenté, presque farouche dans sa violente exagération. Ce n'est pas ce rococo fade, mollasse, vieillot el fripé dont nous avons l'habitude en France , mais un mauvais goût robuste, plein de force, d'exubérance, d'invention et de caprice ; les volutes se contournent comme des parafes de pierre, les consoles font de brusques saillies, les architraves sont interrompues par de profondes échancrures, les allégories sculptées s'accoudent sur l'arc des tympans avec des postures impossibles et michelangesques. Des statues aux contours ronflants, aux draperies bouillonnantes, prennent dans leur niche des poses de capitan ou de maître de danse. Le buste du fondateur, a Tair, au bout du pyramidion qui le supporte, tant il est moustachu et formidable, du propre portrait de don Spavento. Eh bien! ces chicorées touffues comme des choux, ces rocailles tarabiscotées, ces cartouches à ser viette, ces colonnes à bracelets , ces figures strapassées, ces surcharges d'ornementation extravagantes, produisent un effet riche, grandiose eh dépit du bon goût violé dans chaque détail, mais violé par une imagination vigoureuse. V.ignole blâmerait le dessinateur de ce portail fantasque. Nous l'absolvons pleinement. Ce bizarre arcbitecte s'appelait Alexandre Trémignon

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Cette façade truculente est reliée par un pont volant à son clocher, diminutif du campanile de la place Siiiiit Marc. En Italie, les architectes ont toujours été embarrassés des cloches; ils ne savent ou ne veulent pas les rattacher au monument. On dirait que, préoccupés malgiê eux des temples païens, ils le^ardentle clocher catholique comme une superfétation difforme, comme une excroissance barbare ; ils n*en font qu^un*» tour isolée, une sort(î de beffroi , et semblent ignorer les magnifiques effets qu'en a tirés l'architecture religieuse du Nord. Ceci soil dit en passant. Nous aurons à revenir plus d'une fois sur cette observation.

L'entrée de San-Mose est recouverte d'une épaisse portière de cuir piqué, qui, lorsqu'on la soulève, laisse vaguement entrevoir de la place, dans une ombre transparente, des éclairs de dorure, des étoiles de bougie, et sortir de tièdes bouffées d'encens mêlées à des rumeurs d'orgue et de prières.

Le clocher n'est pas un sinécuri.-te : il babille et carillonne toute la journée. Le matin, c'est l'angeius, puis la messe, puis les vêpres , puis le salut du soir ; à peine si ses langues de fer se taisent quelques instants. Rien ne fatigue ses poumons de bronze.

Tout auprès, séparé par une ruelle aussi étroite que le callejon le plus étranglé de Grenade ou de Constan- Une, et qui mène au traghetto du grand canal, s'abrite dans l'ombre de l'église le presbytère, sombre façade plaquée d'un rouge déteint, percée de fenêtres mornes à grillages compliqués, et qui ferait tache à ce clair tableau vénitien, si des masses de plantes pariétaires, retombant en désordre, ne l'égayaient un peu de leur vert tendre, et si une charmante madone, surmontant un tronc pour les pauvres, n'y souriait entre deux lampes.

Les trois ou quatre maisons qui y font face contiennent la maison de la boulangère assiégée par le prince russe; un marchand de fleurs, dont la devanture, garnie de

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petits pots, étalait des tulipes en ognons ou épanouies, et des plantes rares, èchafaudées de baguettes et flanquées d'écriteaux scientifiques; un magasin de denrées quelconques formant l'angle du côté du canal, le tout crépi à la chaux, diapré de contrevents verts, rayé de balcons et surmonté de ces cheminées au chapiteau évasé en turban, qui change les toits de Venise en cimetières lurcs.

A l'un de ces balcons paraissait assez souvent une signora jolie autant que Téloignemcnt permettait de le distinguer, vêtue presque toujours de noir et jouant de l'éventail avec une dextérité tout espagnole. Il nous semblait l'avoir déjà vue quelque part. En y songeant, nous trouvâmes que c'était dans les Mémoires de Charles Gozzi. Elle rappelait le type de la jeune femme de son roman par la fenêtre. Peut-être n'eût-il pas été impossible de l'engager dans un amour en gondole, avec sérénades, régals et confitures à l'ancienne mode vénitienne. Mais le voyageur est un oiseau de passage qui n'a pas le temps d'aimer.

Sur la face libre de la place, du côté du débarcadère, s'abat un pont de marbre blanc d'une seule arche, qui enjambe le canal et met le campo en communication avec la ruelle de la rive opposée conduisant à la place de Saint- Maurice.

Le canal s'enfonce par un bout dans une de ces perspectives que les vues de Venise ont rendues présentes à tout le monde : hautes maisons, roses par en haut, vertes par en bas, la tête dans le soleil et le pied dans l'eau, fenêtres à ogives coudoyant la baie carrée moderne, cheminées arrondies en pots de fleurs, longues bannes rayées pendant des balcons, tuiles vermeilles ou bistrées, faîtes couronnés de statues, se détachant en blanc sur l'azur du ciel, poteaux d'amarre enluminés de couleurs vives, eaux miroitantes dans l'ombre, barques stationnaires ou rasant de leurs flancs noirs le marbre des escaliers avec des effets d'ombre ou de lumière imprévus.

Cette aquarelle, grande comme nature, était accrochée en dehors de notre fenêtre du côté de Teau,

Par l'autre bout, le canal, encore barré d'un pont, se dégorgeait dans le canalazzo et laissait voir une portion du mur d'entrée de la Douane de mer et la Fortune de bronze virant au vent sur sa boule d'or, ainsi que les a^^i'ès des embarcations trop fortes pour pénétrer dans les étroites rues d'eau.

Vis-à-vis de nous se trouvait l'auberge de VÉtoile d*or, qui n'a rien de remarquable qu'une terrasse festonnée de vigne, et dont nous ne parlerions pas sans un détail caractéristique de son enseigne, écrite primitivement en trois langues : en italien, en français, en allemand ; les lettres tudesques, effacées sans doute pendant le siège de Venise, se devinent vaguement sous la couleur et n'ont pas été rétablies par patriotisme. Cette muette protestation contre le joug étranger se retrouve partout.

Assis sur notre balcon et poussant devant nous de légères bouffées de tabac du Levant, nous allons crayonner une esquisse de la vie vénitienne.

Il est matin encore ; le coup de canon de la frégate qui ouvre le port vient de faire crever sa fumée blanche sur la lagune ; la salutation angélique vibre aux mille clochers de la ville. La Venise patricienne et bourgeoise dort encore profondément ; mais les pauvres diables qui couchent sur les marches des escaliers, sur les perrons des palais ou le fût des colonnes, ont déjà quitté leur lit et secoué leurs guenilles humides de la rosée nocturne.

Les barcarols du traguet lavent les flancs de leur gondole, brossent le drap de la felce, polissent le fer de leur proue, secouent le tapis de Perse qui garnit le fond du bateau, font bouffer les coussins de cuir noir et mettent tout en ordre dans leur embarcation pour être prêts à l'appel de la pratique.

Les lourds bateaux qui apportent les provisions à la ville commencent à arriver de Mestre, de Fusine, de la Zuecca»

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espèce de faubourg maritime bordé d'édifices d'un côté et ^de jardins de l'autre ; de Chioggia, de Torcello et d'autres endroits de la terre ferme ou des îles.

Ces barques, encombrées de légumes verts, de raisins, de pêches, laissent^derrière elles une suave odeur de végétation qui contraste avec la senteur acre des embarcations chargées de thons, de rougets, de poulpes, d'huîtres, de pidocchi, de crabes, de coquillages et autres fruits de mer, selon la pittoresque expression vénitienne.

D'autres portent le bois et le charbon, s'arrêtent aux portes d'eau pour livrer leur marchandise et reprennent leur course paisible. Le vin arrive non dans des tonneaux, comme chez nous, non dans des outres de peau de bouc, comme en Espagne, mais dans de grandes cuves ouvertes qu'il teint de sa pourpre plus sombre que du jus de mûres. L'épithéte de noir, qu'Homère ne manque jamais d'appliquer au vin, conviendrait parfaitement à ces produits des crus du Frioul et de l'Istrie.

On amène de la môme manière l'eau pour remplir les citernes; car Venise, malgré sa situation aquatique, mourrait de soif comme Tantale, ne possédant pas une seule source. Autrefois l'on allait chercher celte eau à Fusine dans le canal de la Brenta. Maintenant les puits artésiens, creusés avec bonheur par M. Degousée, fournissent la plupart des citernes. Il n'est guère de campo qui n'en possède une. L'orifice de ces réservoirs, entouré d'une margelle comme celle d'un puits, a fourni les plus délicieux motifs aux fantaisies des architectes et des sculpteurs vénitiens : tantôt ils en font un chapiteau corinthien, évidé au milieu ; tantôt une gueule de monstre ; d'autres fois ils enroulent autour de ce tambour de bronze, de marbre ou de pierre, des bacchanales d'enfants, des guirlandes de fleurs ou de fruits, par malheur trop souvent usées par le frottement des cordes et des seaux de cuivre. Ces citernes remplies de sable, où l'eau se maintient fraîche, donnent un caractère particulier aux places;

elles 8*ouvrent à certaines heures, et les femmes viennent y puiser, comme les esclaves grecques aux fontaines anti-ques.

Bon ! voilà une gondole qui en accroche une autre. On dirait, à les voir se mordre par leur fer de hache, deux cygnes méchants se plumant à coups de bec ; l'un des gondoliers n'a pas entendu, ou entendu trop tard le cri d'avertissement, espèce de piaulement en jargon inconnu. La dispute s'engage et les deux champions s* engueulent comme des héros homériques avant la bataille ; debout sur la poupe, ils brandissent leur rame. On croirait qu'ils vont s'assommer. N'ayez pas peur, il y auia plus de bruit que de mal. Les : corps de Bacchusy les : sang de Diane voltigent d'un bord à l'autre, mais bientôt les jurons mythologiques ne suffisent plus. Les injures et les blasphèmes se croisent en augmentant toujours d'intensité : canard manqué, grenouille de vase, crabe boiteux, pou de mer, chien fils de vache, âne fils de truie, assassin, ruffian, mouchard, tedesco, telles sont les aimables qualifications qu'ils se prodiguent. Associant le ciel à leur querelle, ils injurient leurs saints respectifs : « La madone de ton traguet est une coureuse qui ne vaut pas deux chandelles, » dit l'un. « Ton saint est un bélître qui ne sait pas faire un miracle présentable, )» répond l'autre. Nous adoucissons les termes.

Il est à remarquer que les vociférations sont d'autant plus outrageuses que les barques s'éloignent davantage et que les interlocuteurs de ce dialogue furibond se sentent hors de portée.

Bientôt on n'entend plus que les croassements enrouis qui se perdent dans le lointain.

Voici passer une gondole officielle avec le pavillon autrichien à l'arrière, menant à quelque inspection un fonctionnaire roide et froid, la poitrine chamarrée de décorations ; cette autre promène des Anglais, touristes flegmatiques ; celle-là, mince comme un patin, file, mystérieuse

et discrète, du côté du large. Sa felce rabattue, ses jalousies relevées, abritent deux amants qui vont déjeuner en partie fine à la pointe de Quintavalle ; celle-là, plus lourde et plus large, emporte sous son tendelet rayé de blanc et de bleu une honnête famille allant prendre les bains de mer au Lido, sur cette plage dont le sable fin garde encore la trace du pied des chevaux de lord Byron.

Mais l'église s'ouvre. Il en sort un cortège rouge portant une bière rouge qu'on dépose dans une gondole rouge. On porte ici le deuil en pourpre. C'est un mort qu'on embarque pour le cimetière, situé dans une île sur le chemin de Miirano. Les prêtres, les porteurs, les chandeliers èi les ornements d'église occupent la barque qui précède. Va dormir, pauvre mort, sous le sable imprégné de sel marin, à l'ombre d'une croix de fer qu'effleurera l'aile du goéland! Pour les os d'un Vénitien, la terre ferme serait un manteau trop lourd.

Puisque nous en sommes sur ce sujet funèbre, disons qu'à Venise, lorsqu'il meurt quelqu'un, on colle sur sa maison et dans celles des rues avoisinantes, en manière de billets de faire part, une pancarte imprimée qui dit son nom, son âge, son lieu de naissance, la maladie à laquelle il a succombé, affirme qu'il a reçu les sacrements, qu'il est mort en bon chrétien, et demande pour lui les prières des fidèles.

Laissons là ces idées mélancoliques ; le sillon de la barque rouge s'est refermé, n'y pensons plus. Soyons oublieux comme le flot, qui ne garde la marque de rien ; c'est à la vie, et non à h. mort, qu'fl faut songer!

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