LE GRAND CANAL
Maintenant nous allons, si vous n*êtes pas las de celte visite au palais des Doges, remonter dans notre gondole et faire une promenade sur le grand canal. Le grand canal est à Venise ce qu'est à Londres le Strand, à Paris la rue Saint-Honoré, à Madrid la calle d'Alcala, l'artère principale de la circulation de la ville. Sa forme est celle d'une S retournée, dont la bosse échancre la ville du côté de Saint-Marc, et dont la pointe supérieure aboutit à l'île de Santa-Chiara, et la pointe inférieure à la Douane de mer, près du canal de la Giudecca. Cette S est coupée vers le milieu par le pont de Rialto.
Le grand canal de Venise esl la plus merveilleuse chose du monde. Nulle autre ville ne peut présenter un spectacle si beau, si bizarre et si féerique : on trouve peut-être ailleurs d'aussi remarquables morceaux d'architecture, mais jamais placés dans des conditions si pittoresques. Là, chaque palais a un miroir pour admirer sa beauté, comme une femme coquette. La réalité superbe se double d'un reflet charmant. L'eau caresse avec amour le pied de ces belles façades que baise au front une lumière blonde, et les berce dans un double ciel. Lespelils bâtiments et les grosses barques qui peuvent remonter jusque-là semblent
amarrés exprès comme repoussoirs ou premiers plans, pour la commodité des décorateurs et des aquarellistes.
En longeant la Douane, qui, avec le palais Giustiniani, aujourd'hui hôtel de l'Europe, forme l'entrée du grand canal, jetez un regard à ces têtes de cheval décharnées comme des massacres, sculptées dans la corniche carrée et trapue qui soutient la boule de la Fortune : cet ornement singulier signifie-t-il que, le cheval étant inutile à Venise, on s'en défait à la Douane, ou plutôt n'est-ce qu'un pur caprice d'ornementation? Cette explication nous semble la meilleure, car nous ne voudrions pas tomber dans les finesses symboliques que nous avons reprochées aux autres. Nous avons déjà décrit la Sainte, que nous apercevons de notre fenêtre, et qui n'a pas besoin qu'on s'y arrête après le tableau de Canaletto, le chef-d'œuvre du peintre peut-être. Mais ici nous éprouvons un embarras. Le grand canal est le véritable livre d'or où toute la noblesse vénitienne a signé son nom sur une façade monumentale.
Chaque pan de muraille raconte une histoire ; toute maison est un palais ; tout palais un chef-d'œuvre et une légende : à chaque coup de rame le gondolier vous cite un nom qui était aussi connu du temps des croisades qu'aujourd'hui ; et cela à droite et à gauche, sur une longueur de plus d'une demi-lieue. Nous avons écrit une liste de ces palais, non pas de tous, mais des plus remarquables, et nous n'osons la transcrire à cause de sa longueur. Elle a cinq ou six pages : Pierre Lombard, Scamozzi, Vittoria, Longliena, Andréa Trémignan, Giorgio Massari, Sansovino, Sebastiano Mazzoni, Sammichelli, le grand architecte de Vérone ; Selva, Domenico Rossi, Visentini, ont donné les dessins et dirigé la construction de ces demeures princières, sans compter les merveilleux artistes inconnus du moyen âge qui ont élevé les plus pittoresques et les plus romantiques, celles qui donnent à Venise son cachet et son originalité.
Sur les deux rives se succèdent sans interruption des façades toutes charmantes et diversement belles. Après une architecture de la Renaissance, avec ses colonnes et ses ordres superposés, vient un palais du moyen âge dans un style gothique arabe, dont le palais ducal est le prototype, avec ses balcons évidés à jour, ses ogives, ses trèfles et son acrotère dentelé. Plus loin est une façade plaquée de marbres de couleurs, ornée de médaillons et de consoles ; puis un grand mur rose, où se découpe une large fenêtre à colonnetles; tout s'y trouve : le byzantin, le sarrasin, le lombard, le gothique, le roman, le grec, et même le rococo ; la colonne et la colonnette, l'ogive et le cintre, le chapiteau capricieux, plein d'oiseaux et de fleurs, venu d'Acre ou de Jaffa ; le chapiteau grec trouvé dans les ruines athéniennes, la mosaïque et le bas-relief, la sévérité classique et la fantaisie élégante de la Renaissance. C'est une immense galerie à ciel ouvert, où l'on peut étudier, du fond de sa gondole, l'art de sept ou huit siècles. Que de génie, de talent et d'argent ont été dépensés dans cet espace qu'on parcourt en moins d'une heure ! Quels prodigieux artistes, mais aussi quels seigneurs intelligents et magnifiques ! Quel dommage que les patriciens qui savaient faire exécuter de si belles choses n'existent plus que dans les loiles de Titien, de Tintoret et du Moro !
Avant d'arriver seulement au Rialto, vous avez à gauche, en remontant le canal, le palais Dario, style gothique; le palais Venier, qui se présente par un angle avec ses ornements, ses marbres précieux et ses médaillons, style lombard; les Rcaux-Arls, façade classique accolée à l'ancienne Scuola de la Charité et surmontée d'une Venise chevauchant un lion; le palais Contarini, architecture de Scamozzi ; le palais Rezzonico, aux trois ordres superposés; le triple palais Giustiniani, dans le goût moyen âge, où habite M. Natale Schiavoni, descendant du célèbre peintre Schiavoni, qui a une galerie de tableaux et une
belle fille, reproduction vivante d*une toile peinte par son aïeul ; le palais Foscari, reconnaissable à sa porte basse, à ses deux étages de colonnettes supportant des ogives et des trèfles, où logeaient autrefois les souverains qui visi taient Venise, et maintenant abandonné ; le palais Balbi, au balcon duquel les princes s'accoudaient pour regarder les régates qui se faisaient sur le grand canal avec tant cl*éclat et de pompe, aux beaux temps de la république ; le palais Pisani, dans le style allemand du commencement du quinzième siècle ; et le palais Tiepolo, tout pimpant et moderne relativement, avec ses deux élégants pyramidions ; à droite, tout près de l'auberge de l'Europe, il y a entre deux grands bâtiments un pallazzino délicieux qui se compose d'une fenêtre et d'un balcon ; mais quelle fenêtre et quel balcon ! Une guipure de pierre, des enroulements, des guillochages et des jours qu'on ne croirait possibles qu'à l'emporte-piéce, sur une de ces feuilles de papier qui recouvrent les dragées de baptême ou qu'on jette sur le globe des lampes ; nous avons bien regretté de n'avoir pas 25,000 francs sur nous pour l'achetert car on n'en demandait pas davantage.
Plus loin, en remontant, Ton trouve les palais : Corner délia Gà Grande, qui date de 1552, un des meilleurs du Sansovino ; Grassi, aujourd'hui l'auberge de l'Empereur, dont l'escalier de marbre est garni de beaux orangers en pots; Corner- Spinelli, Grimani, robuste et puissante architecture de Sammicheli, dont le soubassement de marbre est entouré d'une double grecque d'un bel effet et qui sert aujourd'hui d'hôtel des Postes; Farsetti, au péristyle à colonnes, à la longue galerie de colonnettes occupant toute sa façade, où s'est logée la municipalité. Nous pourrions dire, comme don Ruy-Gomez da Silva à Charles-Quint, dans la pièce d'flernam, lorsqu'il lui montre les portraits de ses aïeux : « J'en passe, et des meilleurs. » Nous demanderons cependant grâce pour le palais Lorédan et l'antique demeure d'Enriço Dandolo, le
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vainqueur de Constantinople. Entre ces palais, il y a des maisons qui les valent, et dont les cheminées en turban, en tourelles et en vases de fleurs, rompent très à propos les grandes lignes d'architecture.
Quelquefois un traghetto ou une piazzetta, comme le campo San-Vitale, par exemple, qui fait face à l'Académie, coupe à propos cette longue suite de monuments. Ce campo, bordé de maisons crépies d'un rouge vif et gai, fait le plus heureux contraste avec les guirlandes de pampre d'une treille de cabaret; cette tranche vermeille, dans cette file de façades plus ou moins rembrunies par le temps, repose et charme l'œil ; on y trouve toujours quelque peintre établi, sa palette au pouce et sa boîte sur les genoux. Les gondoliers et les belles filles que le voisinage de ces drôles attire toujours posent naturellement, et d'admirateurs deviennent modèles.
Le Rialto, qui est le plus beau pont de Venise, a l'air très-grandiose et très-monumental ; il enjambe le canal par une seule arche d'une courbe élégante et hardie ; il h été construit en 1691, sous le dogat de Pasquale Cigogna^ par Antonio da Ponte, et remplace l'ancien pont-levis en bois dont nous avons parlé à propos du plan d'Albert Durer. Deux rangées de boutiques, séparées au milieu par un portique en arcade et laissant voir une trouée du ciel, chargent les côtés du pont qu'on peut traverser sur trois voies : celle du centre et les deux trottoirs extérieurs garnis de balustrades de marbre. Autour du pont de Rialto, un des points les plus pittoresques du grand canal, s'entassent les plus vieilles maisons de Venise, avec leurs toits en plate-forme, plantés de piquets pour attacher des bannes, leurs longues cheminées, leurs balcons ventrus, leurs escaliers aux marches disjointes et leurs larges plaques de crépi rouge, dont les écailles tombées laissent à nu les murailles de briques et les fondations ▼erdies par le contact de l'eau. 11 y a toujours, près du Rialto, un tumulte de barques el de gondoles, et des ilôts
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stagnants d'embarcations amarrées séchant leurs voiles fauves quelquefois traversées d'une grande croix.
Shylock, ce juif si affamé de chair de chrétien, avait sa boutique au pont de Rialto, qui a ce grand honneur d'avoir fourni une décoration à Shakspeare.
En deçà et au delà du Rialto, se groupent sur les deux rives l'ancien Fondaco dei Tedeschi, dont les murs colorés de teintes incertaines laissent deviner des fresques de Titien et de Tintoret, pareilles à des songes qui vont s'évanouir : la poissonnerie, le marché aux herbes et les vieilles et les nouvelles fabriques de Scarpagnino et de Sansovino, près de tomber en ruines, où sont installées différentes magistratures.
Ces fabriques rougeâtres, dégradées , glacées de tons admirables par la vétusté et l'abandon, doivent faire le désespoir de l'édilité et la joie des peintres. Sous leurs arcades fourmille d'ailleurs une population active et bmyante, qui monte et descend, va et vient, ^end et achète, rit et piaille : là le thon frais se débite en rouges franches , et s'emportent par paniers moules, huîtres , crabes, crevettes.
Sous l'arche du pont , où vibre partout un écho des plus sonores, dorment à l'abri du soleil les gondoliers attendant la pratique.
En remontant toujours, l'on rencontre à gauche le palais Corner délia Regina, ainsi nommé à cause delà reine Comaro, que les Parisiens connaissent par l'opéra d'IIalévy, la Reine de Chypre, où madame Stoltz avait un si beau rôle. Nous ne nous rappelons plus si la décoration de MM. Séchan , Diéterle et Despléchin était ressemblante ; elle aurait pu l'être sans rien perdre, car l'architecture de Domenico Rossi est d'une grande élégance. Le somptueux palais de la reine Cornaro est maintenant un montde-piété, et les humbles guenilles de la misère et les joyaux de l'imprévoyance aux abois viennent s'enlasser sous les riches lambris qui leur doivent de ne pas tomber
en ruines : car aujourd'hui il ne suffit pas d'être beau, il faut encore être utile.
Le collège des Arméniens, qui se trouve à quelque distance de là, est un admirable édifice de Baldassare de Longhena, d'une riche, solide et imposante architecture, C'est l'ancien palais Pesaro.
A droite s'élève le palais délia Cà d'Oro , un des plus charmants du grand canal. Il appartient à mademoiselle Taglioni, qui l'a fait restaurer avec le soin le plus intelligent. Il est tout brodé, tout dentelé, tout découpé à jour, dans un goût grec, gothique, barbare, si fantasque, si léger, si aérien, qu'on le dirait fait exprès pour le nid d'une sylphide. Mademoiselle Taglioni a pitié de ces pauvres palais abandonnés. Elle en a plusieurs en pension , qu'elle entretient par pure commisération pour leur beauté ; on nous en a signalé trois ou quatre à qui elle fait cette charité de réparations.
Regardez ces poteaux d'amarre bleus et blancs, semés de fleurs de lis d'or ; ils vous disent que l'ancien palais Vendramin Calergi est devenu une habitation quasi royale. C'est la demeure de S. A. la duchesse de Berry, et certes elle est mieux logée qu'au pavillon Marsan; car ce palais, le plus beau de Venise , est un chef-d'œuvre d'architecture, et les sculptures en sont d'une finesse merveilleuse. Rien n'est plus joli que les groupes d'enfants qui tiennent des écussons sur les arceaux des fenêtres. L'intérieur est rempli de marbres précieux ; on y admire surtout deux colonnes de porphyre d'une beauté si rare que leur valeur payerait le palais.
Quoique nous ayons été bien long, nous n'avons pas tout dit. Nous nous apercevons que nous n'avons pas parlé du palais Mocenigo, où demeurait le grand Byron; notre gondole a pourtant frôlé l'escalier de marbre où, les cheveux au vent, le pied dans l'eau, par la pluie et la tempête, la fille du peuple, maîtrçsse du lord , l'accueillait à son retour par ces tendres paroles : a Grand chien de la ma-
done, est-ce un temps pour aller au Lido? » Le palais Barbarigo mèrile aussi une mention. Nous n'y avons pas vu les vingt-deux Titien qu'il renferme et que tient sous scellé le consul de Russie , qui les a achetés pour son maître ; mais il contient encore d'assez belles peintures, et le berceau tout sculpté et tout doré destiné à l'héritier de la noble famille, berceau dont on pourrait faire une tombe , car les Barbarigo sont éteints ainsi que la plupart des anciennes familles de Venise : de neuf cents familles patriciennes inscrites au livre d'or, il en reste aujourd'hui cinquante à peine.
L'ancien caravansérail des Turcs, si peuplé au temps où Venise faisait tout le commerce de l'Orient et des Indes , présente maintenant deux étages d'arcades arabes, effondrées ou obstruées par des cahutes qui ont poussé là comme des champignons malsains.
A cette hauteur environ où s'embranche le Canareggio, on aperçoit des traces du siège et du bombardement des Autrichiens ; quelques projectiles sont arrivés jusqu'au palais Labbia, qui a brûlé, et ont sillonné la façade inachevée de San-Geremia. D'une construction effondrée, caprice étrange des boulets dans leur destruction intelligente, il ne reste plus d'apparent qu'un crâne de marbre sculpté au sommet d'un mur, comme si la mort, par une sorte d'effroi respectueux, avait reculé devant son blason. En s'éloignant du cœur de la ville, la vie s'éteint. Beaucoup de fenêtres sont fermées ou barrées de planches; mais cette tristesse a sa beauté : elle est plus sensible à l'âme qu'aux yeux, régalés sans cesse des accidents les plus imprévus d'ombre et de lumière , de fabriques variées que leur délabrement même ne rend que plus pittoresques, du mouvement perpétuel des eaux, et de cette teinte bleue et rose qui fait l'atmosphère de Venise.
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