‹ Voyage en ItalieChapitre 4 sur 23 · MIL<^N. LE DOME, LE THÉÂTRE DIURNE · texte numérisé non relu

MIL<^N. LE DOME, LE THÉÂTRE DIURNE

Le Dôme est la préoccupation naturelle de tout voyageur qui arrive à Milan. Il domine la ville, il en est le centre, Taltraclion et la merveille. C'est là qu'on court tout de suite, même la nuit quand il ne fait pas de lune, pour en saisir au moins quelques profils.

La piazza del DuomOy assez irrégulière dans sa forme, est bordée de maisons dont il est d'usage de dire du mal; pas de guide du voyageur qui ne demande qu'elles soient rasées pour en faire une grande place symétrique dans le goût Rivoli. Nous ne sommes pas de cet avis. Ces maisons, avec leurs piliers massifs, leurs bannes couleur de safran faisant face à des bâtisses sans ordre et d'inégales hauteurs, forment un Irès-bon repoussoir pour la cathédrale. Les édifices perdent souvent plus qu'ils ne gagnent à être désobstrués. On a pu s'en convaincre par plusieurs monuments gothiques auxquels les échoppes et les masures qui s'y étaient agglutinées ne nuisaient pas comme on avait pu le croire ; ce n'est pas, d'ailleurs, le cas du Dôme, qui est parfaitement isolé : mais nous pensons que rien n'est plus favorable à un palais, à une église et à tout édifice régulier, que d'être entouré de constructions incohérentes qui en font ressortir la noble ordonnance.

Quand on regarde le Dôme de la place, le premier effet est éblouissant : la blancheur du marbre, tranchant sur le bleu du ciel, vous frappe tout d'abord; on dirait une !mmense guipure d'argent posée sur un fond de lapis la- 2uli. C'est la première impression, et c'est aussi le dernier souvenir. Lorsque nous pensons au Dôme de Milan, c'est ainsi qu'il nous apparaît. Le D'Orne est une des rares \ églises gothiques de l'Italie, mais ce gothique ne ressemble guère au nôtre. Ce n'est pas cette foi sombre, ce mystère inquiétant, cette profondeur ténébreuse, ces formes émaciées, cet élancement de la terre vers le ciel, ce caractère d'austérité qui répudie la beauté comme trop sensuelle et ne prend de la matière que ce qu'il en faut pour faire un pas au-devant de Dieu; c'est un gothique plein d'élégance, de grâce et d'éclat, qu'on rêverait pour les palais féeriques, et avec lequel on pourrait bâtir des alcazars et des mosquées aussi bien qu'un temple calholique. La délicatesse dans l'énormité et la blancheur lui donnent l'air d'un glacier avec ses mille aiguilles ou d'une gigantesque concrétion de stalactites ; on a peine à croire que ce soit un ouvrage fait de main d'homme.

Le dessin de la façade est des plus simples : c'est un angle aigu comme le pignon d'une maison ordinaire, et bordé d'une dentelle de marbre, portant sur un mur, sans avant-corps, sans ordre d'architecture, percé de cinq portes et de huit fenêtres et rayé de six groupes de colonnes fuselées, ou plutôt de nervures se terminant en pointes évidées surmontées de statues, et remplis, dans leurs interstices, de consoles et déniches supportant et abritant des figures d'anges, de saints et de patriarches. Par derrière jaillissent en innombrables fusées, comme les tuyaux d'une grotte basaltique, des forêts de clochetons, de pinacles, de minarets, d'aiguilles en marbre blanc et la flèche centrale, qui semble une congélation cristallisée en l'air, s'é lance dans l'azur à une hauteur effroyable, et met à deux pas du ciel la Vierge qui se tient debout à sa pointe, le

pied sur un croissant. Au milieu de cette façade sont incrits ces mots : Mariœ nascenti, qui forment la dédicace de la cathédrale.

Commencée par Jean Galéas Visconti, continuée par Ludovic le More, la basilique de Milan a été terminée par Napoléon. C'est la plus grande église connue après Saint- Pierre de Rome : Tintérieur en est d'une simplicité majestueuse et noble. Des rangées de colonnes couplées y forment cinq nefs. Ces groupes de colonnes, malgré leur masse réelle, ont de la légèreté à cause de la sveltesse des fûts. Au-dessus du chapiteau des piliers, ils portent une espèce de tribune fenestrée et découpée où sont logées des statues de saints; puis les nervures continuent et vont se rejoindre au sommet de la voûte, ornée de trèfles et d*entrelacs gothiques peints avec une si grande perfection, qu'ils tromperaient tous les yeux si le crépi tombé par place ne laissait pas voir la pierre nue.

Au centre de la croix, une ouverture entourée d'une balustrade permet au regard de plonger dans la chapelle cryptique où repose saint Charles Borromée dans un cercueil de cristal recouvert de lames d'argent. Saint Charles Borromée est le saint le plus révéré du pays. Ses vertus, sa conduite pendant la peste de Milan, l'ont rendu populaire, et son souvenir est toujours vivant.

A rentrée du chœur, sur une travée qui supporte un crucifix accompagné d'anges en adoration, on lit dans un cadre de bois l'inscription suivante : Attendite ad petram unde excisi estis. De chaque côté s'élèvent deux magnifiques chaires de même métal, soutenues par de superbes figures de bronze et plaquées de bas-reliefs d'argent dont la matière fait la moindre valeur. Les orgues, placées non loin des chaires, ont pour volets de grands tableaux de Procaciiii, si notre mémoire n'est pas en défaut ; autour du chœur règne un Chemin de la Croix^ sculpté par André Biffi et quelques autres statuaires milanais comme lui. Les anges éplorés, qui marquent les stations, ont une grande

\arîélé d'attitudes, et sont charmants, quoique d'une grâce un peu efféminée.

L'impression générale est simple et religieuse; une lumière douce invite au recueillement ; les grands piliers montent jusqu'à la voûte avec un jet plein d'élan et de foi; aucun détail apparent ne vient détruire la majesté de l'ensemble. Point de surcharge, point d'empâtement de luxe : les lignes se suivent d'un bout à l'autre, et le dessin de l'édifice se comprend d'un seul coup d'œil. L'élégance superbe du dehors semble se voiler de mystère et se faire plus humble ; le bruyant hymne de marbre abaisse un peu la voix et modère ses éclats : l'extérieur, à force de légèreté et de blancheur, est peut-être païen; l'intérieur est chrétien à coup sûr.

La sacristie renferme un trésor qui ne peut pas nous étonner, nous qui avons vu la garde-robe de Notre-Dame de Tolède, dont une seule robe, entièrement couverte de perles blanches et noires, vaut sept millions, mais qui n'en contient pas moins des richesses inouïes. Nous citerons d'abord, parce que l'art passe toujours avant l'or et l'argent, un beau Christ à la colonne^ de Cristoforo Gobi, Milanais, et un tableau de Daniel Grespi représentant un miracle de saint Charles Borromée, œuvre d'une violence toute magistrale et d'une grande férocité de tournure ; puis nous mentionnerons les bustes d'argent des évoques, de saint Sébastien et de sainte Thècle, patronne de la paroisse, tout constellés de rubis et de topazes; une croix d'or étoilée de saphirs, de grenats, de topazes brûlées et de cristal de roche ; mi magnifique Évangile datant de 1018, donné par l'archevêque Ribertus, tout en or et portant sur sa couverture, ciselé en style byzantin, un Christ à jupon accompagné de quatre figur.es symboliques, le lion, le bœuf, l'aigle et l'ange; un seau pour puiser l'eau bénite, en ivoire travaillé de la façon la plus délicate et garni d'anses de vermeil figurant des chimères ; un ciboire de Benvenuto Cellini, prodige d'élégance et de finesse; la mitre en

plume de saint Charles Borromée, et des tableaux de soie de Ludovico Pellegrini.

Dans le coin d'une nef, avant de monter au dôme, nous jetâmes un coup d'œil sur un tombeau historié de figures allégoriques coulées en bronze par le cavalier Aretin, sur les dessins de Michel-Ange, d'un style violent et superbe. On arrive d'abord sur le toit de l'église en gravissant un escalier garni à tous ses angles d'inscriptions préventives ou comminatoires, qui ne prouvent pas beaucoup en faveur de la piété et de la propreté italiennes.

Ce toit, tout hérissé de clochetons et côtoyé d'arcs-boutants qui forment des corridors en perspective, est fait de grandes dalles de marbre, comme le reste de l'édifice. Il s'élève déjà bien au-dessus des plus hauts monuments de la ville. Un bas-relief de la plus fine exécution s'enclave dans chaque arc-boutant ; chaque clocheton est peuplé de vingt-cinq statues. Nous ne croyons pas qu'aucun autre endroit du monde renferme dans le môme espace un si grand nombre de figures sculptées. On ferait à une ville importaifte une population de marbre avec les statues du Dôme; on en compte six mille sept cent seize. Nous avions entendu parler d'une église de Morée, peinte à la manière byzantine, par les moines du mont Athos, et qui ne contenait pas moins de trois mille figures, grandes ou petites. C'est peu de chose à côté de la cathédrale de Milan. A propos de personnages peints ou. sculptés, nous avons eu soufrent cette chimère, si jamais nous étions investis d'un pouvoir magique, d'animer toutes les figures créées par l'art dans le granit, dans la pierre, sur le bois et sur la toile, et d'en remplir un pays dont les sites seraient des fonds de tableaux réalisés. Les multitudes sculptées du Dôme nous remirent celte fantaisie en tête. Parmi ces statues, il y en a une de Canova, un Saint Sébastien logé dans une aiguille, et une Ève^ de Cristoforo Gobi, d'une grâce charmante et sensuelle, qui étonne un peu dans un pareil endroit. Du reste, elle est fort belle, et les oiseaux du ciel

ne paraissent nullement scandalisés de son vêtement paradisiaque.

De cette plate-forme Ton découvre un panorama immense : on voit en même temps les Alpes et les Apennins, les vastes plaines de la Lombardie, et Ton peut avec une lunette régler sa montre sur le cadran de Téglise de Monza, dont on distingue les assises blanches et noires. C'est à Honza qu*on garde la fameuse couronne de fer que Napoléon posa sur sa tête lorsqu'il se fit sacrer roi d'Italie, en disant : «Dieu me la donne ; gare à qui la touche! » Cette couronne est en or et en pierres précieuses, comme toutes les couronnes, et doit son nom à un petit cercle de fer qui la ferme, et qu'on prétend forgé avec un clou de la vraie croix, ce qui en fait un Joyau et une relique. Il faut une permission spéciale pour la voir, depuis qu'elle a pris une nouvelle valeur en touchant ce front auguste; mais on en montre une copie parfaitement exacte. Le guide nous racontait tout cela au pied d'un clocheton et dans un français qui nous faisait préférer son italien. Il nous disait à chaque instant : « Monsieur le chevalier, » à cause d'un petit bout de ruban rouge noué à notre boutonnière, espérant sans doute nous attendrir à l'endroit du zifvantzig par cette qualification flatteuse. C'est la première fois qu'on nous a décerné ce titre honorifique, à quatre cents marches au-dessus du pavé. Quel honneur!

L'ascension dans la flèche découpée et trouée à jour n'a rien de périlleux, quoiqu'elle puisse alarmer les gens sujets au vertige. De frêles escaliers tournent dans les tourelles, et vous amènent à un balcon au delà duquel il n'y a plus que le pyramidion de la flèche et la statue qui couronne l'édifice.

Nous n'essayerons pas de décrire plus en détail cette gigantesque basilique. Il faudrait un volume pour sa monographie. Simple artiste, nous devons nous contenter d'un aspect général et d'une impression personnelle. Quand on est redescendu dans la rue et qu'on fait le tour de l'é-

glise, on retrouve sur les façades latérales et l'abside la: même foule de statues, la même cohue de bas-reliefs : c'est une débauche effrénée de sculptures, un entassement incroyable de merveilles.

Alentour de la cathédrale prospèrent toutes sortes de petites industries, des étalages de bouquinistes, d'opticiens en plein vent, et même un théâtre de marionnettes dont nous nous promîmes bien de ne pas manquer les représentations. La vie humaine avec ses trivialités s'agite et fourmille au pied du majestueux édi-fice, feiT d'artifice pétrifié qui éclate en blanches fusées dans le ciel ; toujours le même contraste de la sublimité de l'idée et de la grossièreté du fait. Le temple du Seigneur donne de l'ombre à la baraque de Polichinelle.

Notre méthode, en voyage, est d'errer au hasard à travers rues, comptant sur le bonheur des rencontres. Dans la rue des Omenoni, notre bonne étoile nous fit tomber sur une façade qui aurait charmé notre ami Auguste Préault : l'entablement écrase de son poids six cariatides énormes dans le style de Mi( hel-Ange et de Puget, rendu plus flamboyant encore par les exagérations de la décadence. Imaginez les musculatures les plus ronflantes, les entrelacements de nerfs les plus herculéens, les torses les plus noueux, les pectoraux les plus ath'étiques, et vous n'atteindrez pas encore à la réalité ; quant aux têtes, elles sont incultes, hérissées, sauvages, roulant des yeux sinistres sous des sourcils en broussaille et semblant grommeler des mots de révolte dans leurs barbes désordonnées : chacune de ces figures porte le nom d'un peuple barbare vaincu : Suevus,Quadus,iEduanus,Parthus,Sarmata, Marcomanus. Nous engageons les statuaires romantiques qui traverseront Milan à faire une visite au n" 1722 de la rue degli Omenoni.

A Milan, presque toutes les boutiques portent sur leur enseigne celte recommandation : « Ancienne maison de..., ancienne hôtellerie de...., ancien café de.... » Chez nous

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Ton mettrait: « Nouveau magasin, nouveau café. » Les débits de vin, au lieu d*èlre barbouillés de rouge, comme en France, sont indiqués p.ar des couronnes de pampre et de raisins d'un joli effet ; les marchands de pastèques arrangent aussi fort agréablement leur étalage. Les pastèques entamées laissent voir leur pulpe rose sur laquelle Kuine un petit jet d'eau m'nce comme un cheveu, ou bien la chair du fruit, dégagée de sa peau, est taillée en colonne surmontée d*un morceau de glace pour chapiteau ; rien n'est plus frais à l'œil que ce mélange d'écorces vertes et de tranches vermeilles ; la pastèque ne ressemble en rien à nos melons ; l'intérieur en est rempli par une espèce de moelle neigeuse d'un ton rose, d'où jaillit une eau sucrée et fraîche. Quoique assez agréable lorsqu'il fait chaud, la pastèque se mange autant avec les yeux qu'avec la bouche ; elle séduit le goût par la vue. La tranche se vend quelques centimes et fait le régal du petit peuple.

Tout en flânant, nous lisions les affiches des libraires^ et nous regardions les titres des ouvrages exposés. Nous fumes très-étonné d y voir les œuvres politiques de Lamartine, de Louis Blanc, les Mémoires de Caussidière, les 52 petits livres de M. Emile de Girardin, et une foule de traités sur des matières dont nous aurions cru la discussion interdite ici. Nous ferons aussi la remarque que les ouvrages sur le droit, l'économie politique, la statistique et autres sujets analogues l'emportent en nombre sur la littérature et la poésie proprement dites. Pourtant l'on trouve partout les Alexandre Dumas, et, ce qui est plus étrange, les romans socialistes d'Eugène Sue, les Mystères de Paris et le Juif-Errant. Pour ne laisser aucun doute sur la tolérance de la police à cet égard, une grande pancarte annonçait à tous les angles de carrefour au théâtre de jour du jardin public, une représentation extraordinaire : la Punition et la mort de Rodin par le choléra^ épigode du Juif-Errant. Un tableau dans le style des portraits

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de femmes sauvages et de serpents boas montrait le misérable en proie aux convulsions de l'agonie, et faisant, comme moyen d'attraction, des grimaces effroyables. Nous ne pouvions manquer un pareil spectacle, dautant que la Scala était fermée, et que les théâtres secondaires ne jouaient pas ce jour*là.

tA CÈNE, ERISIA, VÉRONE

Le théâtre diurne, qui doit aussi servir de cirque, car les chevaux et les attributs hippiques entrent pour beaucoup dans son ornementation, n*a pas de plafond: la voûte du ciel en tient lieu. Il se compose d'un parterre, qui mérite son nom littéralement, et de galeries coupées en forme de loges, mais sans cloison et libres par derrière.

11 était cinq heures et demie à peu près et la pièce commença sub jove, crudo; mais bientôt le crépuscule vint, puis la nuit. Une chandelle s'alluma d'abord discrètement pour éclairer l'acteur en scène, tandis que le reste était plongé dans l'obscurité, à peu près comme ces danseuses d* Alger qui, comptant peu sur l'éclairage de la salle où elles déploient leurs grâces, ont près d'elles un nègre tenant une bougie qu'il hausse ou baisse à propos, illuminant les yeux, la taille et les pieds, suivant les progrès du pas. Ensuite une timide lueur vint se joindre à la première ; enfin, un bout de rampe se leva, quelques quinquets s'accrochèrent, et le théâtre diurne se transforma en un théâtre nocturne mal éclairé. Il est bien entendu que la salle n'avait que les étoiles pour becs de gaz.

Les acteurs ne nous ont pas paru trop mauvais. Malheureusement mademoiselle de Cardoville était sèche, maigre

et noire, et faisait regretter la blonde et vivace Alphonsine des Délassements-Comiques. Les deux jeunes filles, quoique plus agréables, ne justifiaient pas ass z la surveillance de Dagobert; mais le prince Djalma était accompli de tout point ; nous ne croyons pas qu'il soit possible de réaliser plus exactement un type ; jamais tête d'un caractère plus indien ne roula sous un sourcil bleu et sous un turban blanc un œil si plein de flammes et d'éclairs ; le nez arqué et mince, les joues unies, la bouche rouge, le teint couleur d'or : on eût dit Rama partant à la conquête de l'île de Ceylan. 11 arpentait la scène dans son vêtement blanc relevé d'agréments rouges qui semblaient des filets de sang, avec des mouvements de jeune tigre à la fois languissants et brusques. Le Rodin, qui est le bouc émissaire de la pièce, et que la haine publique appelle peut-être d'un autre nom, a, sauf le chapeau à bords immenses, toute la physionomie du Basile de Beaumarchais, avec une nuance de Tartufe en plus : l'habit est noir, la culotte courte, les bas et les souliers indiquent le prêtre autant que possible ; l'acteur, pour complaire au public, s'était donné toute la laideur qu'on peut obtenir avec du charbon, de l'ocre et du bistre ; il était vraiment hideux, avec son front bas, ses yeux pochés, ses joues livides et sa barbe bleuâtre montant jusqu'aux pommettes ; le choléra bleu, à son sortir de la presqu'île empestée du Gange, ne devait pas avoir la mine plus cadavérique et plus effroyable. A chaque contorsion que la souffrance lui arrache, lorsque la terrible maladie le tenaille, c'étaient des applaudissements et des trépignements frénétiques.

Le foyer, où l'on peut fumer, est en plein air ; les acteurs, qui n'ont pas de loge, s'habillent pêle-mêle derrière la scène, dans une espèce de baraque en planches, à peu près comme à l'Hippodrome de Paris.

Le même soir, nous nous arrêtâmes près de la cathédrale, devant les Buratlini, qui se distribuaient des coups de bâton et tombaient sur le rebord de leur cadre, comme

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les acteurs de bois du Guignol des Champs-Elysées. Le dialogue en patois milanais était inintelligible pour nous, et la comédie se réduisait en pantomime ; le personnage qui nous a paru remplir le rôle du Polichinelle de France et du Punch d'Angleterre est une espèce d'Arlequin qui s'affaisse souvent sur lui-même et tromne ainsi les raclées de ses adversaires.

Rentré à l'hôlel, comme nous regardions une gravure delà Cène, de Léonard de Vinci, que nous pensions tout à fait effacée, d'après les doléances des voyageurs, on nous dit qu'elle existait encore assez visible dans un couvent transformé en caserne autrichienne, près de Sainte-Marie des Grâces.

le lendemain, notre première visite fut pour Sainte- Marie des Grâces, charmante église du Bramante, toute en briques que le crépi, tombé en beaucoup d'endroits, laisse voir comme une chair vermeille ; ce qui donne à l'édifice, quoique délabré, un aspect rose et blanc; un air vivace et jeune; les chapelles latérales sont ornées de fresques représentant des supplices; sur la porte d'une de ces chapelles sont encadrés deux médaillons de bronze de la Vierge et du Christ, d'une ( xpression onctueuse et d'un travail très délicat ; les voûtes basses, les incrustations de marbre, les miroirs et les cristaux à facettes qui les décorent sont tout à fait dans le goût espagnol, et nous en avons vu une toute semblable dans le couvent de San- Domingo, à Grenade.

En sortant de l'Église par la sacristie, dont le plafond bleu est semé d'étoiles d'or, on débouche dans le cloître de l'ancien couvent. La guerre habite l'antique asile de la paix; les soldats, ces moines violents, ont remplacé les moines, ces soldats paisibles ; la caserne s'eniboite toujours aisément dans 1 e monastère; les régiments et les communautés, ces multitudes solitaires, se ressemblent par un point: l'absence de famille. Le pavé des longues arcades, troublé autrefois par le bruit monotone des sandales, résonne au-

jourd'hui sous les crosses de fusils ; le tambour bat où tintait la cloche ; le jurement éclate où murmurait la prière; la vie militaire , avec sa brutalité , s'étale à travers les cours : ici c'est une chemise qui sèche ; là un pantalon écartelé qui gambade auvent ; partout des caissons ouverts, des râteliers d'armes, des gamelles et des victuailles, le désordre discipliné du camp. Le long des murailles rayées par le temps, l'incurie ou la grossièreté impie de la soldatesque, on discerne encore des peintures représentant les miracles du fondateur de l'ordre, toujours occupé à déjouer les tentations du diable, qui lui apparaît tantôt sous la forme d'un chat, tantôt déguisé en singe, ou, ce qui est plus fin, sous les traits d'une belle femme.

La Cène de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du réfectoire. L'autre paroi est couverte par un calvaire de Montorfanos, daté de 1495. Il y a du talent dans cette peinture. Mais qui peut se soutenir devant Léonard de Vinci ?

Certes, l'état de dégradation où se trouve ce chefd'œuvre du génie humain est à jamais regrettable; pourtant il ne lui nuit pas autant qu'on pourrait croire. Léonard de Vinci est par excellence le peintre du mystérieux, de l'inefTable, du crépuscule ; sa peinture a l'air d'une musique en mode mineur. Ses ombres sont des voiles qu'il entr'ouvre ou qu'il épaissit pour faire deviner une pensée secrète. Ses tons s'amortissent comme les couleurs des objets au clair de lune, ses contours s'enveloppent et se noient comme derrière une gaze noire, et le temps, qui ôte aux autres peintres, ajoute à celui-ci en renforçant les harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger.

La première impression que fait cette fresque merveilleuse tient du rêve : toute trace d'art a disparu ; elle semble flotter à la surface du mur, qui l'absorbe comme une vapeur légère. C'est l'ombre d'une peinture, le spectre d'un chef-d'œuvre qui revient. L'effet est peut-être plus sohnnel et plus religieux que si le tableau même était

vivant : le corps a disparu, maisTâme survit t3ut entière. Le Christ occupe le milieu de la table, ayant à sa droite saint Jean l'apôtre bien-aimé ; saint Jean dans l'attitude d'adoration, l'œil attentif et doux, la bouche enlr'ouvcrte, le visage silencieux, se penche respectueusement, mais affectueusement, comme le cœur appuyé sur le maître divin. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, fortement accentuées ; car les apôtres étaient tous pêcheurs, manouvriers et gens du peuple. Ils indiquent, par l'énergie de leurs traits, par la puissance de leurs muscles, qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec sa figure féminine, ses traits purs, sa carnation d'un ton un et délicat, semble plutôt appartenir à l'ange qu'à l'homme ; il est plus aérien que terrestre, plus poétique que dogmatique, plus amoureux encore que croyant; il symbolise le passage de la nature humaine à la nature divine. Le Christ porte empreinte sur son visage la douceur ineffable de la victime volontaire, l'azur du Paradis luit dans ses yeux, et les paroles de paix et de consolation tombent de ses lèvres comme la manne céleste dans le désert. Le bleu tendre de sa prunelle et la teinte mate de sa peau, dont un reflet semble avoir coloré le pâle Charles P"^ de Yan Dyck, révèlent les souffrances de la croix intérieure portée avec une résignation convaincue. Il accepte résolument son sort, et ne se détourne point de l'éponge de fiel dans ce dernier et libre repas. On sent un héros tout moral et dont l'âme fait la force, dans cette figure d'une incomparable suavité : le port de la tête, la finesse de la peau, les attaches délicatement robustes, le jet pur des doigts, tout dénote une nature aristocratique au milieu des faces plébéiennes et rustiques de ses compagnon*}. Jésus-Christ est le fils de Dieu; mais il est aussi de la race des rois de Juda. A une religion toute spirituelle ne fallait-il pas un révélateur doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent s'approcher sans effroi? A la place de Jésus, assoyez Socrate à cette scène suprême, le caractère changera aussitôt:

l'un demandera qu'on sacrifie un coq à Esculape ; l'autre s'offrira lui-même pour hostie, et la beauté de l'art grec serait ici vaincue par la sérénité de Tart chrétien.

Nous aurions pu rester plus de jours à Milan, visiter les seize colonnes antiques de Saint-Laurent, le grand hôpital, le palais de Belgiojoso, plusieurs églises riches ou belles ; mais nous avons pour principe de ne plus rien chercher au delà d'une grande émotion, et la Cène de Léonard de Vinci ne peut être dépassée par rien; d'ailleurs Venise nous attirait invinciblement.

Un tronçon de chemin de fer nous mena jusqu'à Treviglio ; la diligence continuant le wagon nous fit traverser de nuit Brescia, où l'on s'arrêta une heure. De Brescia nous ne pouvons rien dire, sinon que les maisons, vaguement ébauchées dans l'ombre, nous ont paru extrêmement hautes, et que l'eau d'une fontaine, sur une place où l'on monte par quelques marches, nous a fait le plus grand plaisir par sa fraîcheur. Nous en bûmes à tâtons plusieurs gorgées, pendant qu'on relayait les chevaux.

Dans le porche de l'auberge vivement éclairé était collée une affiche de spectacle. On annonçait deux ballets pour la foire prochaine , Alcine et Giselle , par mademoiselle Auguste Maywood, danseuse américaine, qui a fait quelques bonds sur le plancher de l'Opéra il y a plusieurs années. Les Brescians haussèrent dans notre estime à dater de ce moment-là, et la supérioriié de la pantomime» intelligible dans toutes les langues, nous fut de plus en plus démontrée.

De Brescia à Vérone nous n'avons pas grand'chose L mentionner, excepté une échappée sur le lac de la Garde, prés de Peschiera; car nous avons marche conmie les dieux homériques, dans un nuage, mais dans un nuage de poussière.

Vérone, dont on ne peut prononcer le nom sans penser à Roméo et Juliette, dont le génie de Shakspeare a fait deux élres réels que l'histoire voudrait accepter, se pré-

YoYâGE en ITALIE. Gl

sente à l'œil du voyage ur d'une façon assez pittoresque. On suit quelque temps TAdige, qu*enjambe un grand pont singulier de briques rouges, avec des arches démesurées, des parapets dentelés en créneaux moresques, comme les murailles de Séville, et des escaliers qui empêchent les voitures d*y passer. Des tours rouges au faite tailladé en scie déchiquètent fort convenablement l'horizon, et une belle porte antique, composée de deux ordres de colonnes et d'arcades superposées, reçoit majestueusement le% pèlerins.

Les Cap;iletti et les Montecchi pourraient encore se quereller dans les rues de Vérone, et Tybalt y tuer Mercutio; la décoration n est pas changée : la tragédie de Shakspeare est merveilleusement exacte. A Vérone, comme dans une ville espagnole, il n*y a pas une maison sans balcon, et l'échelle de soie n'a qu'à choisir. Peu de villes ont mieux conservé le cachet moyen âge : les arcades ogivales, les fenêtres en trèfles, les balcons découpés, les maisons à piliers, les coins de rues sculptés, les grands hôtels aux marteaux de bronze, aux grilles ouvragées, où Tentablement couronné de statues brille de détails d'architecture que le crayon seul peut rendre, vous reportent aux temps passés, et l'on est tout étonné de voir circuler dans les rues des gens habillés à la moderne et des uhlans autrichiens.

Cet effet est surtout sensible à la place du Marché encom. bré de pastèques, de citrons, de cédrats et de tomates. Les maisons, coloriées de fresques par Paolo Albasini, avec leur mirador saillant, leurs ornements sculptés, leurs piliers robustes, ont la physionomie la plus romantique ; des colonnes à chapiteau compliqué achèvent de faire de cette place un merveilleux înotif pour les aquarellistes et les décorateurs. C'est l'endroit le plus animé de la ville. On ne voit que femmes aux fenêtres et sur les portes, et la foule fourmille entre les éventaires des marchands.

Entre la tombe apocryphe de Julietlei espèce de cuve de

marbre rougeâlre à demi enterrée dans un jardin, les tombeaux en pleine rue des Scaligers, et Tamphithéâtre antique, nous avons choisi, ne pouvant tout visiter, Tarène romaine, mieux conservée encore que le cirque d*Arles.

Il ne manque à cette arène que Teii ceinte extérieure, dont cinq ou six arcades restées intactes rendent la restauration du reste extrêmement facile : quelques semaines de réparation permettraient d'y recommencer les jeux sanglants du cirque. Tout en montant et en descendant les gradins, aussi purs d'arêtes que s'ils avaient été taillés d'hier, nous nous disions : « Quelle admirable place de taureaux on ferait ici, et comme Montés, Chiclanero, Cucharès, donneraient de belles estocades aux taureaux de Gaviria et de Veraguas sur cette arène qui a bu le sang des lions et des gladiateurs ! » On reconnaît les loges des belluaires et des animaux féroces, les entrées et les sorties des acteurs, les vomitoires du peuple ; la sentine absorbante pour l'écoulement des eaux après les naumachies se distingue parfaitement ; il ne manque que le public couché dans la poussière de Josaphat. Comme si l'on avait voulu donner une échelle de la médiocrité moderne comparée à la grandeur antique, on a bâti un théâtre en planches dans l'intérieur de l'arène, dont il couvre à peine quelques gradins; vingt-deux mille personnes pouvaient s'asseoir à l'aise dans l'amphithéâtre romain.

En nous rendant à la station du chemin de fer qui relie Vérone à Venise, nous remarquâmes un mouvement de troupes, des roulements de tanâbours, et beaucoup de gens se dirigeant du même côté : on nous dit qu'on allait fusil. 1er sept brigands, et que la veille on en avait fusillé cinq. Si le temps ne nous eût manqué, nous aurions été voir cette exécution, qui dans notre pays nous eût fait fuir; car en voyage la curiosité va quelquefois jusqu'à la barbarie, et les yeux qui cherchent le nouveau ne se détournent pas d'un supplice, si le bourreau est pittoresque et si le patient est d'une bonne couleur locale.

Heureusement le sifflet du chemin de fer nous fit renoncer â cette pensée cruelle, et nous nous assîmes dans le wagon, divisé d'un bout à l'autre par un corridor, et où avaient déjà pris place deux vénérables capucins, les pre • miers moines, que nous voyions. Il était six heures. Â huit heures et demie nous devions arriver à Venise.

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