‹ Voyage en ItalieChapitre 5 sur 23 · VENI · texte numérisé non relu

VENI

Nous éprouvons quelque honte pour le cîel italien, qu'on se figure à Paris d'un bleu inaltérable, à dire qu'à notre départ de Vérone de grands nuages noirs encombraient l'horizon; il est fâcheux de commencer un voyage au pays du soleil par des descriptions d'orage, mais la vérité nous oblige à confesser que la pluie tombait en larges tranches d'abord sur les lointains, ensuite sur les plans les plus rapprochés de la contrée à travers laquelle le chemin de fer nous emportait.

Des montagnes couronnées de nuages, des collines égayées de châteaux et de maisons de plaisance formaient le fond du tableau. Les devants se composaient de cultures frès-vertes, très-variées et très-pittoresques. La vigne, en Italie, ne se plante pas comme en France; on la fait monter et grimper en treilles, en guirlandes après des baliveaux éciraés qu'elle festonne de son feuillage. Rien n'est plus gracieux que ces longues rangées d'arbres qui, reliés par leurs bras de pampres, ont l'air de se donner la main et de danser autour des champs une farandole immense; on dirait un chœur de bacchantes végétales qui, dans un transport muet, célèbrent l'antique fête de Lyaeus : ces vignes folles, courant de branche en branche, donnent une

élégance inimaginable au paysage. De loin en loin, des métairies ouvertes laissaient voir sous leur portique des travailleurs prenant gaiement leur repas du soir, et donnaient de la vie au tableau.

Notons ici quelques particularités du chemin de fer italien. Sur les écriteaux qui marquent la distance parcourue, sont indiquées aussi la pente ou Télévation du terrain. Les signaux se font au moyen de paniers d'une formç particulière, qu'on hisse le long de grands mâts à des hauteurs convenues. La voie de fer est simple et n'a pas de rail de retour. Aux stations, qui sont assez fi équentes, des marchands viennent vous offrir de menues pâtisseries, de la limonade, du café qu'il faut avaler bouillant; car vous n'avez pas plutôt approché la tasse de vos lèvres, que le sifflet à vapeur fait entendre son cri strident, et que le convoi se remet en marche.

Le chemin de fer frôle Vicence, et bientôt arrive à Padoue, dont nous ne pouvons dire que la phrase qui sert d'indication au décor d'Ângelo : « Â Thorizon, la silhouette de Padoue au moyen âge. » Une tour et quelques clochers se détachant en noir sur une bande de ciel à ton pâle, voilà tout ce que nous avons pu en démêler; mais nous nous dédommagerons plus tard.

Le temps ne se raccommodait pas; des rafales de vent, des bouffées de pluie et de subites illuminations d'éclairs poursuivaient le wagon dans son vol; il faisait presque froid, et ce bon vieux caban qui nous a rendu de si loyaux services en Espagne, en Afrique, en Angleterre, en Hollande et sur les bords du Rhin, nous prêta fort à propos Tabri de sa Taste rotonde et de ses grandes manches soutachées. Quoi* que la locomotive nous menât grand train, il nous semblait, tant notre impatience était vive, voyager sur un de ces chars traînés par des colimaçons, comme on en voit dans les arabesques de Raphaël. Chaque homme, poêle ou non, se choisit une ou deux villes, patries idéales qu'il fait habiter par ses rêves, dont il se figure les calais^ le^ t^^^^

les maisons, les aspects, d'après une architecture intérieure, à peu près comme Piranése se plaît à bâtir avec sa pointe d'aquafortiste des constructions chimériques, mais douées d'une réalité puissante et mystérieuse. Qui jette les fondations de cette ville intuitive? Il serait difficile de le dire. Les récits, les gravures, la vue d'une carte de géographie, quelquefois l'euphonie ou la singularité du nom, un conte lu quand on était tout Jeune, la moindre particularité : tout y contribue, tout y apporte sa pierre.. Pour notre part, trois villes nous ont toujours préoccupé : Grenade, Venise et le Caire. Nous avons pu comparer la Gre nade réelle à notre Grenade, et dresser notre lit de camp dans l'Âlhambra : mais la vie est si mal faite, le temps coule si gauchement, que nous ne connaissions encore Venise que par cette image tracée dans la chambre noire du cerveau, image souvent si arrêtée que l'objet même l'efface à peine. Nous n'étions plus qu'à une demi-heure do la Venise véritable, et nous qui n'avons jamais souhaité qu'un seul grain de poussière accélérât sa chute dans le sablier, tant nous sommes sûr que la mort arrivera, nous aurions volontiers supprimé de notre vie ces trente minutes. Quant au Caire, c'est un autre compte à régler, et d'ailleurs Gérard de Nerval l'a vu poumons.

Malgré la pluie qui nous fouettait la figure, nous nous penchions hors de la fenêtre du wagon pour tâcher de saisir dans l'ombre quelque ébauche lointaine de Venise, la vague silhouette d'un clocher, le scintillement d'une lumière ; mais la nuit se faisait profonde, et l'horizon impénétrable ; enfin, à une station, l'on avertit les gens qui voulaient descendre à Hestre. C'était à Hestre que naguère on s'embarquait pour Venise; maintenant, le chemin de fer a rendu la gondole inutile : un pont immense enjambe la lagune et soude Venise à la terre ferme.

Jamais nous n'avons éprouvé d'impression plus étrange. Le wagon venait de s'engager sur la longue chaussée. Le ciel était comme une coupoU de basalte rayée de veines

fauves. Des deux côtés, la lagune, avec ce noir mouillé plus sombre que Tobseurité même, s'étendait dans Tinconnu. De temps en temps des éclairs blafards secouaient leurs torches sur l'eau, qui se révélait par un soudain embrasement, et le convoi semblait chevaucher à travers le vide comme l'hippogriffe d'un cauchemar, car on ne pouvait distinguer ni le ciel, ni l'eau, ni le pont. Certes» ce n'était pas ainsi que nous avions rêvé notre entrée à Venise; mais celle-là dépassait en fantastique. tout ce que l'imagination de Martynn eût trouvé de mystérieux, de gigantesque et de formidable pour une avenue de Dabyloue ou de Ninive. L'orage et la nuit avaient préparé à la manière noire la planche que le tonnerre dessinait en traits de feu ; et la locomotive ressemblait à ces chariots bibliques dont les roues tourbillonnaient comme des flammes et qui ravissent quelque prophète au septième ciel.

Cette course vertigineuse dura quelques minutes, puis la locomotive ralentit son essor et s'arrêta. Un grand débarcadère, sans aucune décoration architecturale, reçut les voyageurs, à qui l'on demanda leurs passe-ports, en leur donnant une carte pour les envoyer retirer plus tard; l'on entassa les malles dans une gondole-omnibus installée en façon de galiotte, et Ton se mit en marche. L'auberge de l'Europe, qu'on nous avait indiquée, se trouve précisément à l'autre bout de la ville, circonstance que nous ignorions alors etqui nous valutla plus étonnantepromenade qu'on puisse imaginer : ce n'est pas le voyage dans le bleu de Tieck, mais c'est un voyage dans le noir, aussi étrange, aussi mystérieux que ceux qu'on fait pendant les nuits de cauchemar, sur les ailes de chauve-souris de Smarra.

Arriver de nuit à la ville que l'on rêve depuis longues années est un accident de voyage très-simple, mais qui parait combiné pour pousser la curiosité au dernier degré d'exaspération. Entrer dans la demeure de sa chimère les yeux bandés est tout ce qu'il y a de çVw&VmV^SLV «jwûssw^^^

Nous Tavions déjà éprouvé pour Grenade, où la diligence nous jeta à deux heures du matin, par des ténèbres d'une opacité désespérante.

La barque suivit d'abord un canal très-large, au bord duquel se dessinaient confusément des édifices obscurs piqués de quelques fenêtres éclairées et de quelques falots qui versaient des traînées de paillettes sur Teau noire et vacillante ; ensuite elle s'engagea à travers d'étroites rues d'eau très-compliquées dans leurs détours, ou du moins qui nous paraissaient telles à cause de notre ignorance du chemin.

L*orage, qui tirait à sa fin, illuminait encore le ciel de quelques lueurs livides qui nous trahissaient des perspectives profondes, des dentelures bizarres de palais inconnus. A chaque instant l'on passait sous des ponts dont les deux bouts répondaient à une coupure lumineuse dans la masse compacte et sombre des maisons. A quelque angle une veilleuse tremblait devant une madone. Des cris singuliers et gutturaux retentissaient au détour des canaux ; un cercueil flottant, au bout duquel se penchait une ombre, filait rapidement à côté de nous; une fenêtre basse rasée de près nous faisait entrevoir un intérieur étoile d'une lampe ou d'un reflet, comme une eau-forte de Rembrandt. Des portes, dont le flot léchait le seuil, s'ouvraient à des figures emblématiques qui disparaissaient; des escaliers venaient baigner leurs marches au canal et semblaient monter dans l'ombre vers des babels mystérieuses; les poteaux bariolés où Ton attache les gondoles prenaient devant les sombres façades des attitudes de spectres.

Au haut des arches, des formes vaguement humaines nous regardaient passer comme les mornes figures d'un rêve. Parfois toutes les lueurs s'éteignaient, et Ton avançait sinîstrement entre quatre espèces de ténèbres, les ténèbres huileuses, humides et profondes de l'eau, les ténè- Jbres tempétueuses du ciel nocturne et les ténèbres opaques

aes deux murailles, sur Tune desquelles la lanterne de la barque jetait un reflet rougeâtre qui révélait des piédestaux, des fûts de colonne, des portiques et des grilles aussitôt disparus.

Tous les objets touchés dans cette obscurité par quelque rayon égaré prenaient des apparences myslérieuses, fantastiques, effrayantes, hors de proportion. L'eau, toujours si formidable la nuit, ajoutait encore à Teffet par son clapotement sourd, son fourmillement et sa vie inquiète. Les rares réverbères s'y prolongeaient en traînées sanglantes, et ses ondes épaisses, noires comme celles du Cocyte, paraissaient étendre leur manteau complaisant sur bien des crimes. Nous étions étonné de ne pas entendre tomber quelque corps du haut d'un balcon ou d'une porte entr'ouverte; jamais la réalité n'a moins ressemblé à ellemême que ce soir-là.

Nous croyions circuler dans un roman de Maturin, de Lewis ou d'Anne Radcliff, illustré par Goya, Piranèse et Rembrandt. Les vieilles histoires des Trois Inquisiteurs, du conseil des Dix, du pont des Soupirs, des espions masqués, des puits et des plombs, des exécutions au canal Orfano, tout le mélodrame et la mise en scène ron^.anlique de l'ancienne Venise nous revenaient malgré nous en mémoire, assombris encore par des réminiscences du Confessionnal des Pénitents noirs et d'Abellino ou le Grand Bandit, Une terreur froide, humide et noire comme tout ce qui nous entourait, s'était emparée de nous, et nous songions involontairement à la tirade de Malipiero à la Tisbé, quand il dépeint l'effroi que lui inspire Venise. Cette impression, qui semblera peut-être exagérée, est de la vérité la plus exacte, et nous pensons qu'il serait difficile de s'en défendre, même au philistin le plus positif ; nous allons même plus loin, c'est le vrai sens de Venise qui se dégage, la nuit, des transformations modernes ; Venise, cette ville, qu'on dirait plantée par un décorateur dé théâtre et dont un auteur de drames semble avoir ar

rangé les mœurs pour le plus grand intérêt des intrigues et des dénoûments.

L'ombre lui rend le mystère dont le jour la dépouille, remet le masque et le domino antiques aux vulgaires habitants, et donne aux plus simples mouvements de la vie des allures d'intrigue ou de crime. Chaque porte qui s'entre-baille a Tair de laisser passer un amant ou un bravo. Chaque gondole qui glisse silencieusement paraît emporter nn couple amoureux ou un cadavre avec un stylet brisé dans le cœur.

Enfin la barque s'arrêta au bas d'un escalier de marbre dont la mer baignait les premières marches, devant une façade qui flamboyait par toutes ses ouvertures. Nous étions à l'ancien palais Giustiniani, transformé aujourd'hui en hôtel, comme plusieurs autres palais de Venise. Une demi-douzaine de gondoles étaient groupées à la porte comme des voitures qui attendent leur maître : un grand escalier, assez monumental, nous conduisit aux étages supérieurs, composés chacun d'une salle longue et profonde, de la largeur des fenêtres, et d'appartements latéraux ayant vue sur le canal et sur la terre.

En attendant qu'on nous servit à souper, nous nous étions accoudé au balcon, orné de colonnes de marbre et d'ogives moresques. La pluie avait cessé. Le ciel pur et lavé resplendissait d'étoiles, la voie lactée tachetait le sombre azur de cent millions de gouttelettes blanches, et de nombreux bolides rayaient l'horizon de leur fusée si vite évar.ouie. Quelques points brillants, étoiles de la terre, scintillaient à l'autre rive, qu'elles faisaient deviner; une silhouette indistincte de dôme s'ébauchait à notre droite, de l'autre côté de l'eau, et, en nous penchant un peu, nous découvrions à notre gauche une scintillante ligne de feux, que nous jugeâmes devoir être les réverbères de la Piazzetta. Quelqiies petites étincelles, semblables à celles qui courent sur le papier brûlé, sér-

pentaient sur le fond noir. C'étaient les lanternes dc^ gondoles qui allaient et venaient.

Il n'était pas tard encore, et nous aurions pu sortir ; mais nous nous étions promis de nous garder intact pour le lendemain le coup d'œil de la place Saint-Marc, et nous avions résolu d'attendre que la décoration fût éclairée. Nous eûmes donc la force de ne pas quitter notre chambre, où ne nous tardâmes pas à nous endormir, malgré les piqûres des moustiques, en repassant dans notre tête la Venise de Canaletto, deBonnington, de Joyant et deWyld.

Le matin, notre premier mouvement fut de courir au balcon : nous étions à l'entrée du grand canal, en face de la douane de mer, bel édifice à colonnes rustiques ornées de bossages et supportant une tour carrée, terminée par deux hercules agenouillés dos à dos et soutenant de leurs épaules robustes une boule du monde, sur laquelle tourne une figure nue de la Fortune, chauve par derrière, échevelée par devant, et retenant avec ses mains les deux bouts d'un voile qui fait girouette et cède à la moindre brise ; car celte figure est creuse comme la Giralda de Séville. Près de la Dogana, s'arrondissait la blanche coupole de Santa Maria délia Sainte, avec ses volutes contournées, son escalier pentagone et sa population de statues. Une Eve dans le déshabillé le plus galant, nous souriait du haut d'une corniche sous un rayon de soleil. Nous reconnûmes sur-le-champ la Sainte, d'après le beau tableau de Canaletto, qui est au Musée : au fond, l'on apercevait la pointe de la Giudecca et l'île de Saint-Georges-Majeur, où l'église de Palladio montre, au-dessus d'une batterie autrichienne, sa façade grecque, son dôme oriental et son clocher vénitien du rose le plus vif.

Une école de natation était installée à l'embouchure du canal, et diverses embarcations de différents tonnages, depuis le bateau de pèche jusqu'au bateau à vapeur et au trois-mâts, dessinaient leurs agrès dans la sérénité bleue du matin. Les barques qui approvisionnent la ville arri-

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valent h la voile ou â la rame, suivant leur direction. C'était un tableau ravisisant, aussi clair que celui de la veille élait sombre.

Aller a pied dans Venise est cliosc difficile pour un lUranger. Notre premier soin Tut donc de louer une gondole. On a beaucoup abusé de la gondole dans les opÈrascomiques, les romances et les nouvelles. Ce n'est pas une raison pour qu'elle soit mieux connue. Nous en ferons ici une description détaillée, La goudole est une production naturelle de Venise, un être animé ayant sa vie spéciule et locale, une espèce de poisson qui ne peut subsister que dans l'eau d'un canal. La lagune et la gondole sont inséparables et se complètent l'une par l'autre. Sans gondole, Venise n'est pas possible. La ville est un madrépore dont la goudole est le mollusque. Elle seule peut serpeoler à travers les réseaux ineslricables et l'ûifinie capilla- I ilé des rues aquatiques.

La gondole éti'oite et longue, relevée à ses deux bouts, liranl trés-peu d'eau, a la forme d'un palin. Sa proue est armée d'une pièce de fer, plate et polie, qui rappelle vagfucmcnt un col de cygne courbé, ou plut<}t un manche de riolon avec ses chevilles. S x dents, dont les interstices soDt quelquefois ornées de découpure) coulribuent à cette ressemblai! e. Celte pièce de fer sert de décoration, de défense et do conire-poids, l'embarcatiou étant plus chargée â l'arrière ; sur le bordage de la gondole, près de la proue et de la poupe, sont plantés deux morceaux de bois contnuniés comme ceux des Jougs de bœuf, où le barcalol appuie sa rame debout sur une jietite plate-forme e^ le talon calé par un tasseau.

Tout ce qui parait de la gondole est enduit de goudroa

Upctnt en uoir. Un lapis plus ou moins riche en garnit

~*&^u milieu est posée la cabine, la feice qui s'eo-

it lorsqu'on veut lui substituer un tendelet,

Ifemodeme dont tout bon Vénitien gémit. Ls

al tendue en drap noir, et meublée d»

deux moelleux coussins de maroquin de môme couleur avec dossiers renversés ; de plus, il y a deux strapontins sur les côtés, de sorte qu'on peut y tenir quatre ; sur chaque face latérale sont coupées deux fenêtres qu'on laisse ordinairement ouvertes, mais qui se ferment de trois manières, premièrement par une glace de Venise à biseau ou à cadre de fleurs entaillées dans le cristal ; i:econdement, par une jalousie à lames mobiles pourvoir sans être vu ; troisièmement, par un panneau d'étoffe sur lequel, pour plus de mystère, on peut encore faire tomber lo drap de la felce: ces différents systèmes glissent sur une coulisse transversale. La porte, par laquelle on entre à reculons, car il serait difiicile de se retourner dans cet étroit espace, a seulement une glace et un panneau. La partie qui est en bois est sculptée avec plus ou moins d'élégance, selon la richesse du propriétaire ou le goût du barcarol. Au chambranle gauche de cette porte reluit un écusson de cuivre surmonté d*ui:e couronne; c'est là que l'on fait graver son blason ou son chiffre ; au-dessous, un petit cadre garni d'un verre et s'ouvrant à l'intérieur contient l'image pour laquelle le patron ou le gondolier ont une dévotion spéciale : la Sainte-Vierge, saint Marc, saint Théodore ou saint Georges.

C'est de ce côté-là aussi qu'on accroche la lanterne, usage qui commence à se perdre un peu, car bien des gondoles cheminent sans avoir cette étoile au front. A cause du blason, du saint et de la lanterne, la gauche est la place d'honneur; c'est là que se mettent les femmes, les personnes âgées ou considérables. Au fond, un panneau qui se déplace permet de parler au gondolier posté à la poupe, le seul qui dirige vraiment l'embarcation, son aviron étant à la fois une rame et un gouvernail. Deux cordes de soie avec deux poignées vous aident à vous relever lorsque vous voulez sortir, car l'on est assis trèsbas; le drap de la felce est enjolivé à l'extérieur de houppes de soie assez semblables à celles des bonnets de

prêtres, et, lorsqu'on veut se fermer complètement, il se déploie sur Tarrière de la cabine comme un drap mortuaire trop long sur un cercueil. Pour terminer la description, disons que sur le bordage intérieur des espèces d'arabesques sont enlevées en blanc sur le champ noir du bois. Tout cela n'a pas l'air fort gai, et cependant, s'il faut en croire le Beppo de lord Byron, il se passe dans ces noires gondoles des scènes aussi drôles que dans les carrosses d'enterrement. Madame Malibran, qui n'aimait pas à entrer dans ces petits catafalques, essaya, mais sans succès, d'en changer la couleur. Cette teinte, qui peut nous sembler lugubre, ne le paraît pas aux Vénitiens, accoutumés au noir par les édits somptuaires de l'ancienne république, et chez qui les corbillards d'eau, les draps mortuaires et les croque-morls sont rouges.

Nous avions choisi une gondole à deux rameurs : celui delà poupe, cuit et recuit par le soleil, avec sa petite calotte vénitienne sur le haut de la tète, son épais collier de barbe fauve, ses manches retroussées, sa ceinture et son pantalon large, rappelait assez l'ancien caractère ; celui de la proue, beaucoup plus petit-maître et modernisé, portait une casquette d'où sortait une mèche frisée, une veste d'indienne à raies, un pantalon de monsieur, et mélangeait au type du gondolier le type du domestique de place. Comme il faisait beau, un tendelet à bandes bleues et blanches remplaçait, à notre grand regret, la felce sous laquelle nous eussions volontiers étouffé de chaleur par l'excessif amour de la couleur locale.

Nous demandâmes qu'on nous conduisît tout de. suite à la place Saint-Marc, qui se trouvait bien où la ligne de gaz nous l'avait fait supposer la veille. En prenant le large, nous pûmes examiner la façade de notre auberge, qui était vraiment fort magnifique avec ses trois étages de balcons, ses fenêtres mauresques et ses colonnetles de marbre. Sans un malheureux écriteau planté audessus du portique et contenant ces mots : « Hôtel

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de TEurope, chez Marseille, » le palais Giustiîiiani serait encore tel qu'on le voit sur le merveilleux plan d'Albert Durer, à l'exception de deux fenêtres au troisième étage, percées à côté de la baie primitive, qu'on discerne [toujours dans la muraille ; et les anciens propriétaires, s'ils revenaient de l'autre monde dans la gondole à Caron, barcarol de l'enfer, retrouveraient sans hésiter leur demeure sur le grand canal, intacte, quoique déshonorée. Venise a cela de particulier que, bien que son drame soit fini, la décoration du passé y est restée en place.

Les gondoliers rament debout en se penchant sur leur aviron. Il est étonnant qu'ils ne tombent pas à chaque instant dans l'eau, car tout le poids de leur corps porte en avant. Ce n'est que la grande habitude qui leur donne l'aplomb nécessaire pour se tenir ainsi toujours en suspens. L'apprentissage doit coûter plus d'un plongeon; rien n'égale leur adresse à éviter les chocs, la précision avec laquelle ils tournent un angle de rue, abordent un traghetto, un escalier; la gondole est si sensible à la moindre impression, qu'on dirait un être vivant.

Quelques coups de rames nous eurent bientôt amené en face d'un des plus merveilleux spectacles qu'il soit donné à l'œil humain de contempler : la Piazzetta vue de la mer ! Nous tenant debout à la proue de la gondole arrêtée, nous regardâmes quelque temps, dans une muette extase, ce tableau sans rival au monde, et le seul peut-être que rin.agination ne puisse dépasser.

A gauche, en prenant le point de vue du large, on aperçoit d'abord les arbres du jardin royal, traçant une ligne verte au-dessus d'une terrasse blanche, puis la Zecca (hôtel de la Monnaie), bâtiment de la robuste architecture, et l'ancienne bibliothèque, œuvre de Sansovino, avec ses élégantes arcades et son couronnement de statues mythologiques.

A droite, séparé par un espace qui forme la Piazzetta,

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vestibule de la place Saint-Marc, le palais ducal offre sa façade vermeille losangée de marbre blanc et rose, ses piliers massifs supportant une galerie de colonnettes, dont les neiTures contiennent des trèfles quadriiobés, à six fenêtres en ogive, son balcon monumental enjolivé de consoles, de niches, de clochetons, de statuettes, que domine une Sainte-Vierge ; son acrotère découpant sur -le bleu du ciel ses feuilles d'acanthe et ses pointes alternées, et le listel en spirale qui cordonne ses angles, et se termine par un pinacle évidé à jour.

Au fond de la Piazzetta, du côté de la Bibliothèque, s'élève à une hauteur prodigieuse le Campanile, immense tour de briques au toit aigu surmonté d'un ange d*or. Du côté du palais ducal, Saint-Marc, vu de flanc, montre un coin de son portail, qui fait face à la Piazza. La perspective est fermée par quelques arcades de vieilles Procuraties, et la tour de l'Horloge, avec ses Jacquemarts de bronze, son lion de Saint-Marc sur fond bleu étoile, et son grand cadran d'azur, où les vingt-quatre heures sont inscrites.

Au premier plan, en face du débarcadère des gondoles, entre la Bibliothèque et le palais ducal, se dressent deux énormes colonnes de granit africain d'un seul morceau, jadis roses, mais lavées de tons plus froids par la pluie et le temps.

Sur celle de gauche, en venant de la mer, se tient, dans une attitude triomphante, le front coiffé d'un nimbe de métal, Tépéeau côté, sa lance au poing, la main appuyée à sa targe, un saint Théodore d'une belle tournure, foulant aux pieds un crocodile.

Sur celle de droite, le lion de Saint-Marc en bronze, les ailes déployées, la griffe sur son évangile, le mufle refrogné, tourne la queue au crocodile de saint Théodore, de l'air le plus farouche et le plus maussade que puisse prendre un animal héraldique. Les deux monstres ne paraissent pas vouloir frayer ensemble.

On dit qu*il n*est pas de bon augure de débarquer entre ces deux colonnes, où se faisaient autrefois les exécutions, et nous priâmes le gondolier, quand il nous mettrait à terre, de débarquer par l'escalier de la Zecca ou du pont de la Paille, ne nous souciant nullement de finir comme Marine Faliero, à qui mal en prit d'avoir étéjelé par la tempête au pied de ces piliers redoutables.

Au delà du palais ducal on vpit les prisons neuves, auxquelles il se relie par le pont des Soupirs, espèce de cénotaphe suspendu au-dessus du canal de la Paille; puis une ligne courbe de palais, de maisons, d'églises, d'édifices de toutes sortes, qui forme le quai des Esclavons (la riva dei Schiavoni), et se termine par le massif de verdure des jardins publics, dont la pointe s'avance dans a mer.

Prés de la Zecca débouche le grand canal et se présente de front la douane de mer, qui fait, avec les jardins publics, les deux bouts de cet arc panoramique sur lequel s'étend Venise, comme une Vénus marine qui sèche sur le rivage les perles salées de l'élément natal.

Nous avons indiqué, le plus exactement qu'il nous a été possible, les principaux linéaments du lableau; mais ce qu'il faudrait rendre, c'est l'effet, c'est la couleur, c'est le mouvement, c'est le frisson de l'air et de l'eau, c'est la vie. Comment exprimer ces tons roses du palais ducal, qui semble vivre comme de la chair ; ces blancheurs neigeuses des statues, dessinant leur galbe dans l'azur de Véronèse et de Titien ; ces rougeurs du Campanile, que caresse le soleil ; ces éclairs d'une dorure lointaine, ces mille aspects de la mer, tantôt claire comme un miroir, tantôt fourmillante de paillettes comme la jupe d'une danseuse? Qui peindra cette atmosphère vague, lumineuse, pleine de rayons et de vapeurs, d'où le soleil n'exclut pas le nuage; ce va-et-vient de gondoles, de barques, d'argosils. c'e isaliotes; ces voiles rouges ou

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blanches ; ces navires appuyant familièrement leurs guibres sur le quai, avec leurs mille accidents pittoresques de pavillons, de filets et de lignes qui sèchent ; les matelots qui chargent et déchargent les barques, les caisses qu'on porte, les tonneaux qu'on roule, les promeneurs bigarrés du môle, Dalmates, Grecs, Levantins et autres, que Canaletto indiquerait d'une seule touche ; comment faire voir tout cela simultanément, comme dans la nature, avec un procédé successif? Car le poète, moins heureux que le peintre et le musicien, ne dispose que d'une seule ligne; le premier a toute une palette, le second tout un orchestre.

Le débarcadère de la Piazzetta est orné de lanternes gothiques, historiées de figures de saints, plantées sur des poteaux qui trempent dans la mer. L'une de ces lanternes a été donnée par la duchesse de Berry. Les gondoles font émeute à ce traghetto, le plus fréquenté de tous. Pour approcher de la rive, il faut se servir du fer de hache de la barque comme d'un coin, à l'aide duquel on divise cette masse épaisse. Quand on aborde, une foule de faquins vieux et jeunes, en guenilles, accourent tenant à la main un bâton armé d'un clou qui accroche le bateau comme une gaffe, et le maintient pendant que vous mettez pied à terre, opération qui présente dans les premiers temps une certaine difficulté, vu la mobilité extrême de la frêle embarcation. Vous pensez bien que cette sollicitude n'a pas pour but de vous empêcher de tomber à l'eau ou de prendre un bam de pieds sur une marche inférieure. Une main sale ou un bonnet crasseux, humblement tendus, vous inviteront à y laisser tomber le sou ou le centime autrichien, récompense de ce petit service.

Sur le socle des deux colonnes se tiennent assis des gondoliers attendant la pratique, des mendiants, des enfants hâves et demi-nus qui cherchent leur vie sur les escaliers de Venise, toute une population picaresque, amoureuse de far niente et de soleil. Ces socles étaient

autrefois ornés de sculptures aujourd'hui presque effacées par le frottement, et qui semblent avoir représenté de& figurines tenant des fruits et des feuillages. Combien a-t-i' fallu de fonds de culottes pour user ce granit, est un problème que nous laissons à résoudre aux mathématiciens sans ouvrage. Pour en finir avec les colonnes, disons que celle de saint Théodore penche un peu vers la Bibliothèque, et celle du lion de saint Marc vers le palais ducal.

Dès les premiers pas que Ton fait vers la Piazzetta, on rencontre une guérite autrichienne zébrée de Jaune et de noir, et quatre pièces de canon aux affûts peints en jaune, la gueule bouchée, le caisson par derrière, dans une espèce de parc d*arlillerie adossé aux arcades en ogive du palais des Doges. Toute idée politique à part, cette vue choque comme une dissonance dans ce concert de choses admirables; c'est la brutalité qui s'épate lourdement au milieu de la poésie.

La façade du palais ducal qui donne sur la Piazzetta est pareille à celle qui regarde la mer; elle a, comme elle, une croisée monumentale d'où Manin, en résignant le gouvernement provisoire après la capitulation de Venise, en 1849, harangua le peuple pour la dernière fois.

Au bout de la Piazzetta se trouve la Piazza, qui fait équerre avec elle, et qui, comme son nom l'indique, est beaucoup plus grande.

Les quatre pans de la Piazza sont occupés par la façade de l'église de Saint-Marc, située près du palais ducal, par la tour de l'Horloge, les Procuraties vieilles et neuves, qui se font pendant, et un vilain palais moderne de goût classique, élevé stupidement en 1800 pour faire une salle du trône, à la place de la délicieuse église de San-Germiniano, dont le style élégant correspondait si bien à la basilique. Le Campanile, orné à sa base d'un charmant petit édifice de Sansovino, qu'on appelle la Logette^ e^t

isolé et se dresse à Tangle des Pi ocuraties neuves ; sur h même ligne, à peu près, sont plantés les trois mâts qui supportaient les étendards de la république.

En se reculant vers le fond de la place, on jouit d'un coup d'œil vraiment féerique et qui vous cause un éblouissement, qu<^lque préparé qu'on y soit par les peintures et les dcscripinns. Saint-Marc est devant vous avec ses cinq coupoles, s^cs porches étincelants de mosaïques à fond d'or, ses clochetons à jour, son immense verrière devant laquelle piaffent les quatre chevaux de Lysippe, sa galerie de coloniiettes, son lion ailé, ses pignons en ogive fleuronnés de feuillage qui portent des statues, ses piliers de porphyre et de marbres antiques, son aspect de temple, de basilique et de mosquée : édifice étrange et mystérieux, exquis et barbare, immense amoncellement de richesses, église de pirates, faite de morceaux volés ou conquis à toutes les civilisations.

Une vive lumière faisait étinceler le grand évangéliste sur son ciel étoile d'or ; les mosaïques reluisaient par paillettes ; les coupoles d'un gris argenté s'arrondissaient comme les dômes de Sainte-Sophie à Constantinople, et des bouffées de colombes s'envolaient par moment des corniches et des balustrades pour venir s'abattre familièrement sur la place. On eût dit un rêve oriental pétrifié par la puissance de quelque enchanteur, une église moresque ou une mosquée chrétienne élevée par un calife converti.

A cette promenade nous ne regardâmes particulièrement aucun détail, et nous vous traduisons notre impression incomplète, mais générale et colorée de cette nuance vive que donne le premier coup d'œil. Nous monterons maintenant, si vous le voulez, au Campanile. C'est notre habitude quand nous arrivons dans une ville : nous préférons cette carte en relief à tous les plans et à tous les guides du monde. On se loge ainsi tout de suite dans la tête la configuration de l'endroit que l'on va habiter.

Comme la Giralda de Séville, le Campanile n'a pas d'escalier : Tascension s'opère par une rampe que Ton pourrait gravir à cheval, tant la pente est douce. L'intérieur du Campanile est rempli par une cage de briques autour de laquelle tourne la rampe, et qui est fenestrée de grandes ouvertures allongées. A chaque pilier une petite meurtrière pratiquée sur une des faces de la tour laisse filtrer une lumière suffisante. Après avoir monté assez longtemps, on parvient à la plate-forme, où sont les cloches. Des colonnes de marbre vert et rouge supportent quatre arcades sur chaque pan du Campanile et laissent la vue s'étendre aux quatre points de l'horizon ; un escalier en spirale permet de s'élever encore plus haut, jusqu'au pied de l'ange doré : mais c'est une fatigue inutile, car le panorama complet de Venise se déroule dès cette première station.

Si, en s'appuyant au balcon, la figure tournée du côté de la mer, on regarde au-dessous de soi, l'on voit d'abord le toit peuplé de Vénus, de Neptune, de Mars, et autres allégories, de la Bibliothèque de Sansovino, aujourd'hui palais royal, puis celui du palais ducal, tout lamé de plomb; on plonge aussi dans la cour de la Zecca ; et la Piazzetta, avec ses colonnes et ses gondoles, étale son pavé à compartiments. Plus loin c'est la mer tachetée d'iles et d'embarcations.

Saint-Georges Majeur avec son clocher rouge, ses deux bastions blancs, son bassin, sa ceinture de barques attirées par la franchise du port, apparaît au premier plan. Un canal le sépare de la Giudecca, ce faubourg maritime de Venise qui tourne vers la ville une ligne de maisons et vers la mer une ceinture de jardins. La Giudecca a deux églises, Santa-Maria et le Rédempteur, dont la coupole blanche abrite un couvent de capucins.

Au delà de Saint-Georges l'on découvre la Sanita, petit !lôt ; San-Servolo, ouest l'hôpital des fous ; les Arméniens, monastère et collège des langues orientales ; puis enfin

le Lido, plage aride et sablonneuse, qui fait, avec la longue, étroite et basse langue de terre de Malamocco, un rempart à Venise contre le flot de TAdriatique.

Derrière la Giudecca, s'enfonçant plus moins à Thorizon, 8*étagent sur le bleu de la mer la Grazia^ San-Clemente, lieu de pénitence et de détention pour les prêtres disciplinaires ; Poveglia, où les vaisseaux font quarantaine, et plus loin encore que la ligne de Malamocco, presque invisible dans le scintillement des vagues, la petite île de San-Pietro. Ces îles sont signalées à Tœil par un de cas longs clochers rouges à la vénitienne dont le Campanile semble être le prototype.

Sur cette mer se fait un grand mouvement de barques, de gondoles et de bâtiments de toutes sortes : le bateau à vapeur de Trieste, au moment où nous étions sur le clocher, arrivait crachant la vapeur, agitant ses palettes et faisant de grands remous dans Teau paisible dont on voyait le fond par places ; des lignes de pieux marquent sur la lagune les canaux praticables pour les navires ; car la profondeur ordinaire n'est que de trois ou quatre pieds ; ces pieux vus de cette hauteur ont l'air d'hommes qui pèchent dans l'eau jusqu'à mi-jambes.

Plus loin, l'œil se perd dans ces grands cercles d'azur que l'on prendrait pour le ciel, si quelque voile dorée par un rayon de soleil ne vous avertissait de votre erreur.

La transparence du ciel, la limpidité des eaux, l'éclat de la lumière, la netteté des silhouettes, la force et la finesse du ton donnaient à cette vue immense une splendeur éblouissante et vertigineuse.

En se tournant vers le fond de la Piazza, la perspective se présente ainsi : la continuation de la Giudecca, la Dogana avec sa Fortune échevelée, dont la boule, qu'on est entrain de redorer, luit d'un éclat tout neuf ; la Salute et son double dôme, l'entrée du grand canal qui, malgré sa largeur, disparaît bientôt entre les maisons ; San-Mose et son clocher, rejoint à l'église par un pont ; San-Ste-

phanOy à la tour de briques, surmontée d'une statue qui foule un croissant ; la grande église rougoâtre de Santa- Maria Gloriosa dei Frari, élevant au-dessus des toits son porche anguleux; la coupole noire de Saint-Siméon le Petit, la seule à Venise qui soit de cette couleur, parce qu*au lieu d'être couverte de plomb elle est coiffée de cuivre, ce qui produit au milieu des casques d'argent des autres églises l'effet de ces armures de chevaliers mystérieux dans les tournois du moyen âge ; puis, à l'extréinilè du canal toujours invisible San-Geremia, dont le dôme cl la tour ont reçu quelques boulets pendant le siège. Derrière San-Geremia verdissent les arbres du Jardin botanique» et hs Scalzi montrent, à côté de la station du chemin de fer, leur façade en réparation encombrée de charpentes.

Entre ces églises dépassant les bâtisses vulgaires de toute la h luteur de ridée, faites moutonner un océan de toits tumultueux et de tuiles désordonnées, faites jaillir des milliers de cheminées rondes, carrées, évasées en turban, crénelées en tourelles, épanouies en pots de fleurs, des formes les plus bizarres et les plus inattendues, découpez quelque fronton, quelque angle de palais qui se dégage de la cohue des maisons, et vous aurez le premier plan frappé d'une lumière nette, chaude, dorée, qui fait admirablement valoir le bleu vague de la mer que vous retrouvez au delà des toits, piquée seulement de deux îles, San- Angelo délie Polvere et Saint-Georges in Alga.

A rhorizôn extrême ondulent en lignes d*azur les monts Euganéens, ramifications des Alpes du Frioul. Au pied des montagnes, de larges bandes vertes indiquent de fertiles cultures de la terre ferme, et Padoue dessine sa silhouette estompée par Téloignement; une plage cendrée que la marée laisse à découvert, car il y a un flux et un reflux dans l'Adriatique, quoiqu'il n'y en ait point dans la Méditerranée, sert de transition et comme de demi-teinte entre la terre et l'eau. Le pont du chemin de fer, aisément visible de cette hauteur, traverse la lagune, relie Venise au

continent et d*une ile fait une presqu'île. Fusîne etMestre sont de ce côté, la première à gauche du chemin de fer, le second à droite.

La troisième face du Campanile regardant la tour de l'Horloge encadre dans sa fenêtre Santa-Maria deirOrto, dont le haut clocher rouge et le grand toit de tuiles se distinguent parfaitement ; les Saints-Apôtres, avec leur tourelle blanche, ornée d'un cadran et d'une croix sur une boule, et les jésuites, faisant danser sur le bleu de la mer les statues contournées et strapassées de leur fronton ; plus, l'accompagnement obligé des cheminées et des toits.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que nulle part on ne découvre l'apparence d'un canal ; les coupures que devraient faire ces rues d'eau dans les îles de maisons ne se soupçonnent même pas ; tout forme un bloc compacte, une tempête figée de tuiles et de combles, où les églises surnagent comme des vaisseaux à l'ancre.

En inclinant un peu vers la droite, l'œil rencontre le clocheton de la coupole grise de Saint-Jean et de Saint- Paul, vaste bâtiment de briques : la tour élégante de Santa- Maria Formosa, dont la blancheur tranche sur les tons roux de l'ensemble, et plus loin l'île de San-Secundo, fortin dans la mer. Au largo, le cimetière encadré de murs roses et flanqué de deux églises, San-Cristoforo et San- Micliele, s'offre comme une petite tache verte mouchetée de croix noires. Dans la même direction au milieu de la lagune, Murano, où se fabriquaient ces verres de Venise qui font encore l'ornement des dressoirs, attire le regard pnr le campanile rouge de son église des Anges, le toit de Saint-Pierre et trois grands cyprès qui s'élèvent comme trois flèches sombres d'un groupe de maisons et d'arbres.

Par delà le palais ducal, en se penchant à la quatrièma fenêtre du Campanile, on découvre Saint-François des Vignes et son clocher, remarquable par ses panneaux rouges^ bordés de blanc; San-Andrea et San-Zaccaria, dont le dôme grisâtre surmonté de croix avec bou'es, comme les-

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:îroix de Saint-Marc, et la haute façade composée de trois frontons arrondis, émergent du milieu des maisons ; TArsenal, avec sa tour carrée, rose par en haut, blanche par en bas, ses bassins où Teau miroite, ses grands hangars de construction en forme d'arches d'aqueduc, ses poulies, ses engins et son aspect général de magasin et de corderie ; et plus loin le dôme et le clocher de San-Pietro, di Gastello, le fronton triangulaire et la flèche de Santa- Elena.

Au large, sur la ligne de la pleine mer, se dessinent Burano, Mazorbo et Torcello, où habitèrent les premiers Vénètes ; Tèloignemènt ne permet d'en saisir que des plaques verdoyantes de culture, quelques taches de maisons et trois églises, dont Tune plus apparente que les autres.

Ensuite, c'est le ciel ou l'eau ; un feston d'écume qui blanchit, une voile qui passe, un goéland battant de l'aile dans la vapeur lumineuse et bleue ; une immensité claire, la plus grande des immensités !

Dans l'épaisseur de cette fenêtre, nous avons lu écrite en lettres d'une calligraphie caractéristique cette inscription gravée au couteau: Adrian Ziegler, 1604. Est-ce un aïeul du peintre moderne de ce nom qui a laissé au front du Campanile cette trace de son passage à Venise?

Maintenant, nous pouvons redescendre dans la ville, la parcourir en tous sens, en examiner chaque détail ; nous en connaisons la configuration générale. L'Italie, tout le monde le sait, a la forme d'une botte à l'écuyére; Veniso a Tair d'une botte à chaudron. L'entonnoir est formé par les quartiers de Dorsoduro, de Santa-Croce, la jambe par Saint-Marc, Canneggio,^ Castellano, la pointe du pied par les jardins publics, le talon par l'île de Saint-Pierre, et le sous-pied par le pont de Gastello. Le grand canal qui serpente dans le haut de la botte représenterait la piqûre du revers.

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