SAINT-MARC
Nous avons, en décrivant la Piazza, donné l*aspect général de Saint-Marc, tel qu'on peut le saisir au premier coup d'œil; mais Saint-Marc est un monde sur lequel on écrirait des volumes, et Ton nous permettra d'y revenir.
Comme la mosquée de Cordoue, avec laquelle elle a plus d'un point de ressemblance, la basilique de Saint- Marc a plus d'étendue que de hauteur, contrairement aux habitudes des églises gothiques, qui s'élancent vers le ciel à grand renfort d'ogives, d'aiguilles et de flèches. La grande coupole centrale n'a que cent dix pieds d'élévation. Saint-Marc a conservé le caractère du christianisme primitif, lorsque, à peine sorti des. catacombes, il essayait, n'ayant pas encore d'art formulé, de se bâtir une église avec les débris des temples antiques et les données de l'art païen. Commencé en 979, sous le doge Pierre Orseolo, la basilique de Saint-Marc s'est achevée lentement, s'ehrichissant à chaque siècle de quelque nouveau trésor, de quelque nouvelle beauté, et, chose singulière qui dérange toute idée de proportion, ce ramas de colonnes, de chapiteaux, de bas-reliefs, d'émaux, de mosaïques, ce mélange de styles grec, romain, byzantin,
nraûe, gothique, produisent rensemble le plusharmonieux.
Ce temple incohérent, où le païen retrouverait Tautel de Neptune avec ses dauphins, ses tridents, ses conques marines servant de bénitier, où le mahométan pourrait ie croire dans le mirah de sa mosquée en voyant les légendes circuler aux parois des voûtes, comme des Souras du Coran, où le chrétien grec rencontrerait sa Panagia couronnée comme une impératrice de Constantinople, son Christ barbare au monogramme entrelacé, les saints spéciaux de son calendrier dessinés à la manière de Panselinos et des moines-peintres de la montagne sainte, où le catholique sent vivre et palpiter dans l'ombre des nefs illuminées du fauve reflet des mosaïques d'or la foi absolue des premiers temps, la soumission au dogme et aux formes hiératiques, le christianisme mystérieux et profond des âges de croyance ; ce temple, disons-nous, fait de pièces et de morceaux qui se contrarient, enchante et caresse l'œil mieux que ne saurait le faire Tarchitecture la plus correcte et la plus symétrique : l'unité résulte de la multiplicité. Pleins cintres, ogives, trèfles, colonnettes, fleurons, coupoles, plaques de marbre, fonds d'or et vives couleurs des mosaïques, tout cela s'arrange avec un rare bonheur et forme le plus magnifique bouquet monumental.
La façade tournée vers la place a cinq porches donnant dans l'église, et deux conduisant sous les galeries extérieures latérales; en tout, sept ouvertures, trois de chaque côté du grand porche central. La porte principale est marquée par deux groupes de quatre colonnes de porphyre et de vert antique au premier étage, et de six au second, qui supportent les retombées du plein cintre. Les autres porches n'ont que deux colonnes aussi à deux étages. Nous ne parlons ici que de la façade même, car l'épaisseur des porches est garnie d'autres colonnettes en marbre cipolin, jaspe, pentélique et autres matières précieuses.
Nous allons examiner avec quelque détail les mosaïques et les ornements de ce merveilleux portail. En commençant par la première arcade du côté de la mer, nous remarquerons, au-dessus d'une porte carrée et fermée d'une grille, un placage byzantin noir et or en forme de reliquaire, avec deux anges accolés aux nervures de l'ogive. Plus haut, dans le tympan du plein cintre, se présente une grande mosaïque sur fond d'or, représentant le corps de saint Marc enlevé des cryptes d'Alexandrie et passé en fraude à la douane turque, entre deux flèches de porc, animal immonde que les musulmans ont en horreur, et dont le contact les forcerait à des ablutions sans nombre. Les infidèles s'écartent avec des gestes de dégoût, et laissent emporter bêtement le corps du saint apôtre. Cette mosaïque a été exécutée sur les cartons de Pietro Vecchia, vers 1650. Dans la retombée de Tarchivolte, à droite, est encastré un bas-relief antique. Hercule portant sur ses épaules la biche d'Érymanthe et foulant aux pieds l'hydre de Lerne, et, dans la retombée de gauche (au point de vue du spectateur), par un de ces contrastes si fréquents à Saint-Marc, on voit l'ange Gabriel debout, ailé, nimbé et botté, s'appuyant sur sa lance; singulier pendant au fils d'Alcmène et de Jupiter !
Dans la seconde arcade est coupée une porte non symétrique à l'autre. Cette porte est surmontée d'une fenêtre à trois ogives, où s'inscrivent deux trèfles quadrilobés et qu'entoure un cordonnet d'émaux. La mosaïque du tympan, également sur fond d'or, conune toutes celles de Saint-Marc, a pour sujet l'arrivée du corps de l'apôtre à Venise, où il est reçu à sa descente du vaisseau par le clergé et les principaux de la ville ; on voit le navire qui l'a transporté et les mannes d'osier qui le renfermaient : cette mosaïque est aussi de Pietro Vecchia.
Un saint Démétrius, assis, tirant à demi l'épée du fourreau, son nom gravé près de la tête, d'un aspect trés-basempire et très-farouche, continue la ligne des bas-relie6
enchâssés dans la façade de la basilique comme dans un mur du musée.
Nous voici arrivé à la porte centrale, au grand porche, dont le contour entaille la balustrade de marbre qui règne au-dessus des autres arcades ; il est, comme cela devait être, plus riche et plus orné ; outre la masse de colonnes en marbre antique qui l'appuient et lui donnent de l'importance, trois cordons, dont deux intérieurs et l'autre extérieur, dessinent très-fortement son arc par leur saillie. Ces trois boudins d'ornements sculptés, fouillés et découpés avec une patience merveilleuse, se composent d'une spirale touffue de feuillages, de rinceaux, de Heurs, de fruits, d'oiseaux^ d*anges, de saints, de figurines et de chimères de toutes sortes; dans le dernier, les arabesques jaillissent des mains de deux statues assises à chaque bout du cordon.
La porte, garnie de valves de bronze constellées de mufles d'animaux fantastiques, a pour couronnement une niche avec des volets dorés, treillissés et troués à jour en manière de triptique ou de cabinet.
Un Jugement dernier de grande dimension occupe le haut de l'arcade. La composition est d'Antonio Zanchi, et la traduction en mosaïque de Pietro Spagna. L'œuvre date de 1680 environ, et a été restaurée en 1838 sur l'ancien dessin. Le Christ, qui rappelle un peu celui de Michel-Ange dans la Sixtine, fait la séparation des bons et des méchants. Il a près de lui sa divine mère et son disciple bien-aimé saint Jean, qui paraissent intercéder pour les pécheurs, et s'appuie sur sa croix que soutient un ange avec une sollicitude respectueuse. D'autres anges sonnent de la trompette à pleines joues, pour réveiller dans leur tombe les dormeurs obstinés.
C'est au-dessus de ce porche, sur la galerie qui fait le tour de l'église, que sont placés, ayant pour socles des piliers antiques, les célèbres chevaux qui ont orné un instant l'arc de triomphe du Carrou^Y» \a^ ^Y^\àwN& %^^sN^
très-partagées à leur endroit : les uns veulent que ce soit une œuvre romaine du temps de Néron, transportée à Constantinople au quatrième siècle; d'autres, une œuvre grecque de Tile de Chio, amenée par Tordre de Théodose, au cinquième siècle, dans la même ville, où elle décorait l'hippodrome ; et d'autres enfin affirment que ces chevaux sont de la main de Lysippe. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils sont antiques, et que, l'an 1205, Marino Zeno, qui était podestat à Constantinople pour les Vénitiens, les fit enlever de l'hippodrome et les donna à Venise. Ces chevaux, de grandeur naturelle, un peu ramassés dans leur encolure, la crinière droite et coupée comme celle des chevaux du Parthénon, peuvent être classés parmi les plus beaux restes de l'antiquité. Ils sont historiques et vrais, qualité rare ; leur mouvement montre qu'ils étaient attelés à quelque quadrige triomphal. Leur matière n'est pas moins précieuse que leur forme ; ils sont, dit-on, en airain de Corinthe, dont on voit la patine verdâtre à travers un vernis de dorure écaillé par le temps.'
Le quatrième porche offre dans sa partie inférieure la môme distribution que le second. Le tympan de l'arcade est occupé par une mosaïque représentant le doge, les sénateurs, les patriciens de Venise venant honorer le corps de saint Marc étendu sur une châsse et recouvert d'une brillante draperie bleue ; à l'angle se cache un groupe de Turcs confus de s'être laissé dérober un tel trésor. Cette mosaïque, une des plus éclatantes de ton, a été faite par Leopoldo del Pozzo, sur le dessin de Sébastien Rizzi, en 1728. Elle est fort belle. Le sénateur en robe de pourpre a un air tout à fait titianesque. Dans la retombée de l'archivolte qui avoisine le grand portail, on voit un saint Georges en style gréco-byzantin, dans l'autre un ange ou une.sainte inconnue.
Le cinquième porche est un des plus curieux. Cinq petites fenêtres à treillage d'or, de découpure variée, en teinplissent la portion inférieure, ^.u-dessus, les quatre
animaux évangéliques en bronze doré, le bœuf, le lion, Taigle, l'ange, aussi fantastiques de formes que des chimères japonaises, se jettent des regards louches, tandis qu'un cavalier étrange, sur une monture qui peut être Pégase ou le cheval pâle de l'Apocalypse, piaffe entre deux rosaces d'or. Les chapiteaux des colonnes sont aussi d'un goût plus sauvage, plus archaïque et plus touffu que partout ailleurs.
Plus haut, une mosaïque, ouvrage d'un artiste inconnu du douzième siècle, contient un tableau d*un grand intérêt, une vue de la basilique élevée pour recevoir les reliques de saint Marc, telle qu'elle était il y a huit cents ans. Les dômes, dont la perspective ne laisse apercevoir que trois, les porches de la façade ont à peu près la même forme qu'aujourd'hui; les chevaux, récemment arrivés de Constantinople, sont déjà à leur place ; l'arcade du milieu est occupée par un grand Christ byzantin avec son monogramme grec, et les autres sont remplies de rosaces, de fleurons et d'arabesques. Le corps du saint, porté sur les épaules par des prélats et des évéques, entre de profil dans l'église qui lui est consacrée. Une foule de personnages, des groupes de femmes vêtues, comme on se figure les impératrices grecques, de longues robes constellées d'émaux, se pressent pour voir la cérémonie.
La ligne de bas-reliefs disparates, dont nous avons dit les sujets, se termine de ce côté par un Hercule chargé du sanglier de Calydon et qui semble menacer un petit être grotesque à moitié enfoncé dans un tonneau. Sous ce bas- . relief s'allongent deux lions rampants, et, un peu plus bas, une figure antique en ronde-bosse tient une amphore renversée sur son épaule. Ce thème, donné sans doute par le hasard, a été heureusement repris dans le reste de Tédifice.
Cette rangée de porches qui forme le premier étage de la façade est bordée d'une balustrade de marbre blanc; le second contient cinq arcades, doxA. c^W^ &vx\kX\^^>^^^^^^
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grande que les autres, s'arrondit derrière les chevaux de Lysipf e, et, au lieu de mosaïque, est vitrée de verres ronds et ornée de quatre piliers antiques.
Six clochetons, composés de quatre colonnes à jour formant niche pour une statue d'évangéliste et d*un pinacle entouré d'une couronne dorée et surmonté d'une girouette, séparent ces arcades dont le tympan est en plein cintre» et dont les nervures s'effilent en pointe d'ogive. Les quatre sujets des mosaïques représentent l'Ascension, la Résurrection, Jésus faisant sortir des limbes Adam et Eve et les patriarches, et la Descente de croix de Luigi Gaëtano, d'après les cartons de Maffeo Verona, en 1617. Dans les retombées des arcades sont placées des figures d'esclaves nus, de grandeur naturelle, portant sur l'épaule des urnes et des amphores penchées comme s'ils voulaient verser de haut dans quelque bassin l'eau prise à la fontaine ; à ces amphores creusées s'ajustent des gouttières, et les escLwes sont des gargouilles. Us ont une grande variété de pt ses et une superbe tournure.
Dans la pointe ogivale de la grande fenêtre du milieu, sur un fond bleu foncé semé d'étoiles, se détache le lion de Saint-Marc, doré, nimbé, l'aile déployée, l'ongle sur un évangile ouvert où sont inscrits ces mots : Pax tibi^ Marce, evangelbta métis. 11 a l'air apocalyptique et formidable, et regarde la mer comme un dragon vigilant; audessus de cette représentation symbolique de Tévangéliste, le saint Marc, cette fois sous sa forme humaine, se dresse au bout du pignon et semble recevoir les hommages des statues voisines. Ces cinq arcades sont festonnées sur leur nervure en ogive de grandes volutes, de feuillages, de riches fleurons découpés en acanthe qui ont pour fleur un ange ou un saint personnage en adoration. Sur chaque pignon se lève une statue, saint Jean, saint Georges, saint Théodore, saint Michel, coiffés d'un nimbe en forme de chapeau.
A chaque extrémité de la balustrade, il y a deux mâts
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peints en rougepour attacher les étendards les dimanches et les jours de fête; au coin du garde-fou, du côté du Campanile, est plantée une tête coupée, de porphyre sanguin.
La façade latérale, qui donne sur la Piazzetta et touche au palais ducal, mérite qu'on l'examine. Si, malgré tout le soin et toute Texactitude possible, notre description vous paraît un peu confuse, ne nous en veuillez pas trop : il est difficile de peindre avec beaucoup d'ordre un édifice hybride, composite et disparate comme Saint-Marc. A partir de la porte de Bartholomeo, qui mène à l'escalier des Géants, dans la cour du palais des Doges, la basilique vous montre un flanc chamarré de plaques de marbre et de bas-reliefs antiques, byzantins, moyen âge, oiseaux, chimères, entrelacs, animaux de toutes sortes : lions, bêtes féroces poursuivant des lièvres; enfants engloutis à demi par des dragons qui ressemblent à la guivre de Milan, et tenant dans leur main un cartouche dont l'inscription est presque effacée.
Une des curiosités de cet angle sont deux figures de porphyre, répétées deux fois d'une façon exactement pareille. Elles représentent des guerriers ayant à peu prés le costume des croisés entrant à Constantinople , et sculptés d'une manière tout à fait primitive et barbare, comme les plus naïfs bas-reliefs gothiques. Ces hommes de porphyre, la main sur la garde de leur épée, ont l'air de se concerter pour une résolution violente : on a voulu y voir Harmodius et Aristogiton se préparant à frapper le tyran Hipparque. C'est l'opinion vulgaire. Le savant chevalier Mustoxidi y reconnaît les quatre frères Anomuria, qui avaient conspiré contre Alexis Comnène, empereur d'Orient. Ce pourraient bien être tout bonnement les. quatre fils Aymon. Nous penchons vers cet avis. Selon d'autres, ces quatre bonshommes de porphyre seraient deux couples de voleurs sarrazins qui, ayant conçu le projet d'enlever le trésor de Saint-Marc, s'empoisonnéreiii, réciproquement pour avoir plus grosse part.
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C'est de ce côté que sont plantés isolément deux gros piliers pris à l'église de Saint-Saba, à Saint-Jean d'Acre, tout couverts d'ornements bizarres et d'inscriptions en caractères cufiques assez frustes et dont le mystère n'est pas bien pénétré. Un peu plus loin, à l'angle de la basilique, il y a un gros bloc de porphyre en forme de tronçon de colonne, avec un socle et un chapiteau de marbre blanc, espèce de pilori sur lequel on exposait autrefois les banqueroutiers. Cet usage est tombé en désuétude ; mais il est rare cependant qu'on s'y assoie, et les Vénitiens, si prompts à s'établir sur le premier socle ou sur le premier escalier venu, semblent l'éviter.
Une porte de bronze conduisant à la chapelle du baptistère occupe le bas de la première arcade ; elle a pour imposte une fenêtre à colonnettes, avec ogive et trèfles à quatre feuilles, deux boucliers d'émaux de couleurs vives, dont l'un est chargé d'une croix, et une rosace trouée en truelle de poisson, complètent la décoration de ce tympan. Une mosaïque de saint Vitus dans une niche, un évangéliste tenant un livre et une plume, se dessinent aux deux pointes inférieures de l'arcade. Un petit fronton dans le goût de la Renaissance et des plaques de marbre blanc coupées par une croix verte remplissent le vide du second porche. Un banc en brocatelle rouge de Vérone offre, au bas de cette espèce de façade en épure, un siège commode au paresseux ou au rêveur qui, les pieds au soleil et la tête à l'ombre, d'après la méthode de Zafari, ne pense à rien ou pense à tout, en regardant à la base du campanile la logette de Sansovino ou la mer bleue et l'île Saint-Georges, au bout de la Piazzetta.
Sur les chapiteaux de vert antique qui supportent cettç arcade, s'accroupissent deux monstres de l'Apocalypse, formes extravagantes entrevues par saint Jean dans les hallucinations de l'île de Pathmos : l'un, qui a un bec crochu, comme un aigle, tient une petite génisse les jambes repUées sous elle; l'aulre, qui participe du lion
et du griffon, enfonce ses ongles dans le corps d'un enfant posé en travers. Une des serres semble crever l'œil de la victime.
L'angle est formé par une colonne détachée et trapue, qui porte un faisceau de cinq colonnettes sur son large chapiteau. A la voûte de ce portail à jour et recouvert d'un placage de marbres variés, il y a un aigle en mosaïque, tenant un livre entre les serres.
Le second étage nous montre sur les pignons des ai*cades deux statues de vertus cardinales d'une belle tournure : la Force caressant un lion familier qui se dresse comme un chien joyeux, et la Fermeté tenant une épée d un air de Bradamante. Le sacristain baptise l'une du nom de Venise, et l'autre de reine de Saba.
Dos incrustations de malacliite, des émaux voriés, deux petits anges de mosaïque déployant le linge qui garde la divine empreinte, une grande madone barbare présentant son fils à l'adoration des fidèles et flanquée de deux lampes qui s'allument chaque soir; un bas relief de paons déployant leur queue, venant peut-être d'un vieux temple de Junon; un saint Christophe chargé de son fardeau, des chapiteaux tressés en corbeille et du plus charmant caprice : voilà les richesses que présente cet angle de la basilique aux promeneurs de la Piazzetta.
L'autre face latérale donne sur une petite place, prolongement de la Piazza. A l'entrée de cette place sont accroupis deux lions de marbre rouge, cousins germains de ceux de l'Alhambra par la fantaisie ignorante de leurs formes et la férocité grotesque de leurs mufles et de leurs crinières.; ils ont acquis un poli prodigieux, car depuis un temps immémorial les petits vauriens de la ville passent leurs journées à grimper dessus et s'en servent comme de chevaux de voltige. Au fond s'élève le palais du patriarche de Venise, de construction récente, assez maussade à voir, s'il ne disparaissait dans l'ombre de Saint-Marc ; et, sur le flanc, Tancienne façade de l'église de San-Hasso.
Ce côté est un peu moins chargé que l'autre : il est plaqué de disques, de mosaïques et d'énwux, de cadres, d'arabesques de tous les temps et de tous les pays, oiseaux, paons, aigles à formes bizarres, comme les alérions et les merlettes du blason. Le lion de Saint-Marc joue aussi son rôle dans celte ménagerie symbolique: le vide des porches est rempli, soit par de petites fenêtres entourées de palmes et d'arabesques, soit par des incrust/itions de fragments antiques ou byzantins; dans ces médaillons sont sculptés des hommes et des animaux luttant. En y regardant bien, on y trouverait peut-être le taureau mithriaque frappé au col par le sacrificateur, pour qu'aucune religion ne manque à ce temple naïvement panthéiste. Mais, à coup sûr, voilà Gérés qui cherche sa fille, un pin brûlant dans chaque main pour flambeau, et montée sur un char attelé de deux dragons cabrés. On dirait une idole hindoue, tellement le style en est archaïque et rappelle les sculptures persépolitaines. C'est un étrange pendant pour un sacrifice d'Abraham en bas relief, qui doit remonter aux premiers temps de l'art chrétien.
Un autre bas-relief composé de deux files de moutons, six de chaque côté, regardant un trône et séparés par deux branches de palmier, nous a fort préoccupé, car nous aurions voulu savoir ce qu'il signifie, et nous avons fait de vains efforts pour déchiffrer l'inscription en lettres gothiques ou grecques abréviées qui en indique sans ' doute le sujet. Ces moutons sont peut-être des vaches, et alors le bas-relief aurait pour sujet le songe de Pharaon. Un fragment antique, encastré dans le mur un peu plus loin, montre une initiée aux mystères d'Eleusis posant une couronne sur la palme mystique, ce qui n'empêche pas saint Georges de se carrer dans l'archivolte sur son trône de style grec, et les quatre évangélistes, saint Marc, saint Jean, saint Luc et saint Matthieu, de continuer leur marche sur les tympans, les pignons et les voûtes, seuls ou accompagnés de leurs animaux symboliques.
Le porche qui ouvre dans le bras de la croix formée par la basilique est entouré d'une épaisse nervure fouillée, évidée, ciselée, charmante floraison de rinceaux, de feuillages et d'anges ; une délicieuse Vierge sert de clef de voûte ; au-dessus de la porte se contourne une ogive en cœur, échancrée à la base comme celles de la mosquée de Cordoue, fantaisie arabe corrigée à temps par une jolie Nativité toute chrétienne et d'un sentiment trèsonctueux. Au delà, nous n'avons à mentionner qu'un saint Christophe, des apôtres et des saints dans des .cadres de marbre blanc et rouge, en damier, et une jolie Notre-Dame de face, les mains ouvertes comme pour en laisser tomber les bénédictions, entre deux anges agenouillés qui l'adorent.
Nous avons, dans notre description, parlé d'une tête de porphyre enchâssée dans la balustrade, au-def=sus du tronçon de colonne sur lequel on faisait asseoir les banqueroutiers. Suivant un conte populaire, dont nous ne garantissons nullement l'exactitude, le comte Carmagnola, après de grands services rendus à la république, ayant voulu s'emparer du pouvoir, pour concilier la justice et la reconnaissance, le conseil des Dix le fit décapiter et lui éleva un monument qui consiste en ce socle et cette tête de porphyre, étrange statue dont le corps manque et dont la tête, sur cette balustrade, semble exposée comme dans une cage un chef de malfaiteurs ; mais le pilori est Saint-Marc, le lieu sacré, le Capitole et le palladium de Venise. Quand il fallut mettre le héros à la torture pour obtenir de lui les aveux nécessaires, dans les idées du temps, à sa condamnation, on respecta ses bras, qui avaient combattu vaillamment pour l'État, et on lui mit le feu à la plante des pieds, mélange de déférence et de cruauté qui s'accorde assez bien avec la légende.