SAINT-MARC
Tous les promeneurs du Môle et de la Piazzetla odI remarqué deux petites lumières qui brillent invariable-» ment au flanc de Saint-Marc, à la hauteur de la balustrade, devant la madone dessinée en mosaïque sur cette face de la cathédrale.
Sur ces lumières, il y a deux légendes différentes. Nous lions vous raconter sans critique Tune et l'autre version, dont l'authenticité n'offre aucun doute aux sacristains ni aux gondoliers.
Au temps de la république, un homme fut assassiné sur la Piazzetta. Le meurtrier, troublé par quelque bruit, laissa, en s'enfuyant, choir la gaîne de son stylet. Un boulanger qui passait par là pour rentrer chez lui vit briller le fourreau orné d'argent et se baissa pour le ramasser, n'apercevant pas le corps tombé dans l'ombre. Des sbires qui survinrent et heurtèrent le cadavre du pied, découvrant un homme à quelques pas de la victime, l'arrêtèrent et, l'ayant fouillé, trouvèrent sur lui la gaîne, qui s'adaptait parfaitement au poignard retiré de la blessure. Le pauvre boulanger, malgré ses dénégations, fut emprisonné, jugé, condamné, exécuté. Quelques années ensuite, un célèbre bapdit, chargé de crimes et prêt à
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monter à la potence, poussé de quelques remords, prouva que le malheureux mis à mort à sa place était innocent, et que lui seul avait fait le coup.
La mémoire du pauvre boulanger fut réhabilitée solennellement ; les juges qui Tavaient condamné furent exé* culés, et leurs biens confisqués pour fonder une messe annuelle et constituer une rente destinée à l'entretien de ces deux lumières perpétuelles. Ce n'estpas tout : de peur que ces petites étoiles tremblotantes ne soient pas un mémento suffisant pour la conscience des juges, à la fin de tout procès criminel, lorsque la condamnation est portée et que le bourreau va s'emparer de sa proie, un huissier, Tair impérieux et fatidique, s'avance jusqu'au pied du tribunal et dit aux juges: « Souvenez-vous du boulanger. » Alors l'arrêt est cassé, et l'on reprend la procédure de fond en comble. La phrase de l'huissier constitue au profit du coupable un appel en révision.
Voici l'autre version : un patricien , un magnifique seigneur de la république» eut un jour cette fantaisie lugubre de descendre au caveau de ses ancêtres et de se faire ouvrir leurs bières ; alors il vit une chose qui l'épouvanta : les corps au lieu de conserver la roide immobilité du cadavre, étaient tordus dans des attitudes violentes et désespérées. On eût dit que leur agonie avait recommencé sous terre. Il acquit ainsi la certitude qu'ils avaient été inhumés vivants, sous une apparence de mort léthargique, et ordonna qu'on ne descendît son corps au caveau, lorsque lui-même paraîtrait arrivé à sa dernière heure, qu'après l'avoir gardé le plus longtemps possible, et il se réveilla lorsqu'on allait le mettre dans la gondole rouge pour le conduire à sa dernière demeure. En reconnaissance d'avoir échappé à ce péril, il fit vœu de tenir toujours deux lampes allumées devant cette madone, à laquelle il avait une dévotion particulière.
Pour que l'une de ces versions soit vraie, il faut que l'autre soit fausse ; mais nous ne sommes pas chicanier
en matière de légende, et toutes les deux ont assez le caractère vénitien. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les deux lumières s'allument tous les soirs avec les étoiles, et qu'en venant du large on les voit briller au fond de la Piazzetta comme une pensée pieuse que ne peut distraire le bruit de la ville.
Avant d'entrer dans l'église, regardons les cinq coupoles pareilles à des casques d'argent, et qui se terminent par de petits dômes à côtes de melon, surmontés de croix de Saint-André ayant à chaque pointe trois boules d'or. A propos d'or, il .fut un instant question, pendant les splendeurs de la république, de dorer entièrement les dômes et les clochetons. La chose était si bien décidée, que Gentile Bellini, ayant à peindre une vue de Saint -Marc dans un tableau représentant une procession sur la place, dora de confiance ses clochetons pour se trouver exact à l'avenir. Mais Léonardo Loredano, pressé d'argent pour une guerre qui survint, prit les sequins, dont il se servit pour défaire les ennemis de Venise, et la dorure de Saint- Marc n'exista que sur le tableau.
La basilique de Saint-Marc, comme un temple antique, est précédée d'un atrium qui ailleurs serait une église, et qui mérite une attention particulière. Regardez d'abord, lorsque vous avez franchi la porte, cette grande dalle de marbre rouge qui se détache des dessins compliqués du pavage ; elle marque l'endroit où l'empereur Frédéric Barberousse s'agenouilla en disant : Non tibUsedPetro, devant l'orgueilleux pape Alexandre III, qui lui répondit superbement: Et Petro et mihù Que de pieds, depuis le 23 juillet H77, ont effacé dans la poussière la trace des genoux du grand empereur qui dort aujourd'hui au fond de la caverne de Kaiserslautern, en attendant que les corbeaux ne volent plus sur la montagne !
Les trois portes de bronze incrustées et niellées d'argent, couvertes de figurines et d'ornements qui conduisent dans la nef, viennent , dit-on , de Sainte-
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Sophie de Constanlinople. L'une d'elles est signée Léon de Molino.
Au bout du vestibule, à droite, on discerne, à travers une grille, la chapelle de Zeno, avec son retable et son tombeau de bronze. La statue de la Vierge, placée entre saint Jean-Baptiste et saint Pierre, s'appelle la madonna délia Scarpa, la madone du Soulier, à cause de l'escarpin d'or qui chausse son pied usé par les baisers des fidèles : toute cette ornementation de métal a un aspect bizarre et sévère.
La voûte de l'atrium, arrondie en coupoles, présente en mosaïque l'histoire de V Ancien Testament, On y voit d'abord, car toute l'histoire religieuse commence par une cosmosgonie, les Sept jours de la création, d'après le récit de la Genèse, distribués en compartiments concentriques. La barbarie archaïque du style a quelque chose de mystérieux, de farouche et de primitif, qui convient à ses représentations sacrées. Le dessin, dans sa roideur, a l'absolu du dogme, et semble plutôt l'hiéroglyphe d'un mystère que la reproduction de la nature. C'est ce qui donne à ces grossières images gothiques une autorité et une puissance que n'ont pas des ouvrages plus parfaits. Ces globes bleus étoiles, ces disques d'or et d'argent qui figurent le firmament, le soleil et la lune, ces lanières échevelèes qui symbolisent la séparation de l'eau et de la terre, ce pei^ sonnage singulier aux gestes impossibles, dont la dextre fait èclore des animaux et des arbres de formes chimériques, et qui se penche comme un magnétiseur sur le premier homme endormi pour lui tirer la femme du flanc, ce mélange de linéaments anguleux et de tons éclatants, occupent le regard et l'esprit comme une arabesque inextricable et comme un symbolisme profond. Les versets de l'Écriture tracés en caractères antiques, compliqués d'abréviations et de ligatures, ajoutent beaucoup à l'aspect hiéroglyphique et génésiaque ; c'est bien un monde qui se débrouille du chaos. L'Arbre de la science du biea et dsi
mal, la Tentation, la Chute, le Renvoi du Paradis terrestre complètent le cycle cosmogonique et primitif, cette période quasi divine de Thumanitè.
Plus loin, Caïn tue Abel après avoir vu son sacrifice rejeté du Seigneur. Adam et Eve cultivent la terre à la sueur de leur front. La légende : « Croissez et multipliez, » se traduit naïvement par un couple amoureux s'embrassant dans un lit dont la courtine est relevée, et qui nous semble d'une ébénisterie un peu avancée pour Tépoque. Les quatre colonnes appliquées contre la muraille, audessous de ces mosaïques, comme ornement, car elles ne soutiennent rien, sont de marbre oriental blanc et noir d'une grande rareté, et viennent de Jérusalem, où la tradition veut qu'elles aient fait partie du temple de Salomon. L'architecte Hiram, à coup sûr, ne les trouverait pas déplacées dans la cathédrale de Saint-Marc.
Dans la voûte suivante, Noé, d'après l'ordre de Dieu, construit en prévision du Déluge, une arche à laquelle se rendent, couple par couple, tous les animaux de la création, admirable sujet pour un naïf mosaïste du treizième siècle. Rien n'est plus curieux que de voir se dérouler sur fond d'or cette zoologie fantastique, qui tient du blason, de l'arabesque et des enseignes de ménageries foraines ; le Déluge est très-formidable et très-lugubre, dans un goût tout différent de celui tant vanté du Poussin. Les cheveux des vagues s'emmêlent étrangement avec les fils de la pluie, qui ont l'air de dents de peignes ; le corbeau, la colombe, la sortie et le sacrifice d'actions de grâces, rien n'y manque. Là se ferme le cycle antédiluvien. Des versets de la Bible, qui serpentent partout comme les inscriptions de l'Alhambra et font partie de l'ornementation, expliquent chaque phase de ce monde disparu : toujours l'idée est à côté de l'image. Le Verbe plane partout sur sa représentation plastique.
L'histoire, interrompue un instant par le porche d'entrèe orné de quelques mosaïques, la Vierge avec des ar-
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changes et des prophètes, se continue sous l'autre voûte. Noé plante la vigne et s'enivre ; la séparaiion de3 races a lieu. Japhet, Sem et Cham noirci par la malédiction paternelle, donnent chacun naissance à une famille du genre humain. La tour de Babel élève jusqu'au ciel le naïf anachronisme de son architecture byzantine, qui appelle l'attention de Dieu inquiet de se voir approché de trop près. La confusion des langues force les travailleurs à discontinuer leur ouvrage. La race humaine, qui jusquelà était une et parlait le même idiome, va commencer ses longues pérégrinations à travers le monde inconnu, pour retrouver ses titres et se reconstituer.
Les coupoles suivantes, placées, la première dans le vestibule, et les autres dans la galerie qui regarde la place des Lions, renferment l'histoire du patriarche Abraham avec tous ses détails, celle de Joseph et de Moïse, le tout accompagné de prophètes, de prêtres, d'évangélistes, Isaïe, Jérémie, Êzéchiel, Élie, Samuel, Habacuc, saint Alipius, saint Siméon et une foule d'autres qui se groupent ou s'isolent dans les arcs, dans les pendentifs, dans les clefs de voûte, partout où peut se loger une figure qui ne tient ni à ses aises, ni à l'anatomie, et qui se casserait un bras ou une jambe pour orner un angle biscornu.
Toutes ces légendes bibliques, pleines de détails naïfs^ de curieux ajustements orientaux, ont un caractère superbe et sauvage sur le champ d'or dont l'éclat les rembrunit et les découpe. Ces vieilles mosaïques, exécutées probablement par des artistes grecs appelés de Constantinople, nous plaisent beaucoup plus que les mosaïques plus modernes qui visent au tableau : par exemple, celle qui couvre le mur de la galerie, du côté de San-Basso, audessous de l'histoire d'Abraham, et qui représente le Jugement de Salomon^ exécutée sur les cartons de Salviati. La mosaïque, comme la peinture sur verre, ne doit pas chercher l'imitation de la nature : des formes typiques bien arrêtées, des couleurs frânfihfia^ de graa<k Iq\ns> \$^^^^;»:^>
des fonds d'or éloignant toute idée de tableau, voilà ce qui lui convient. Une mosaïque est un vitrail opaque, comme un vitrail est une mosaïque transparente. La palette du maître mosaïste se compose de pierres, celle du peintre verrier de pierreries : ni Tun ni l'autre ne doivent chercher la vérité.
Au bout de cette galerie, dans le tympan d'une porte, nous avons beaucoup admiré une madone assise sur un trône, entre saint Jean et saint PieiTe, et présentant l'enfant Jésus aux fidèles. C'est une des plus belles mosaïques de Saint-Marc. La tête, avec ses grands yeux fixes qui vous pénètrent sans vous regarder, a quelque chose d'impérial et d'impérieux dans sa douceur. On dirait qu'Hélène ou qu'Irène ont brodé à Byzance le coussin sur lequel elle repose : la mère de Dieu, comme le dit son monogramme grec, et la reine du ciel, ne pouvait être représentée d'une façon plus majestueuse. Certaines barbaries de dessin qu'on pourrait croire hiératiques donnent à cette admirable figure un aspect d'idole, àHcone, pour nous servir du terme des chrétiens grecs, qui nous semble indispensable pour les sujets de sainteté.
Sous cette galerie il y a trois tombeaux, dont l'un, remarquable par son antiquité, représente Jésus-Christ et les douze apôtres rangés en file au-Klessus d'une ligne de thuriféraires.
Pour en finir avec le Saint-Marc extérieur, entrons dans la chapelle du baptistère, qui ne se rattache à la cathédrale que par une porte de communication.
L'autel est fait d'une pierre rapportée de Tyr, en 1126, par le doge Domenico Michiel : selon la tradition, c'était sur cette pierre que montait Jésus-Christ lorsqu'il parlait aux Tyriens. Nous ne discuterons pas cette opinion populaire. Si elle est douteuse au point de vue historique, n'est-ce pas poétiquement une belle idée d'avoir fait de ce quartier de roche, d'où le réformateur, méconnu encore, annonçait la bonne nouvelle à la foule, un autel
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dans ce temple ruisselant d'or et rayonnant de chefsd'œuvre? N'est-ce pas, en effet, sur cette humble pierre, divinisée par le pied du céleste prédicateur, que sont fondées touies les cathédrales du monde chrétien ?
Ce que les espagnols appellent le retable^ les Italiens lapala, et les Français le tableau d'autel, est formé d'un Baptême de Jésus-Christ par saint Jean, entre deux anges sculptés en bas-relief; saint Théodore et saint Georges, à cheval, i>e font pendant de chaque côté, et au-dessus la mosaïque offre un grand crucifiement avec les saintes femmes sur un fond d'or et d'architecture.
La coupole représente Jésus-Christ dans sa gloire, entouré d'une grande roue de têtes et d'ailes disposées en cercles. Cela reluit, palpite, papillote, flamboie et tourbillonne étrangement : archanges, trônes, dominations, vertus, puissances, principautés, chérubins, séraphins, entassent leurs tètes oblongues, entre-croisent leurs ailerons diaprés de manière à former comme une immense rosace de tapis turc. Aux pieds de la Puissance se tord le Démon enchaîné, et la Mort vaincue rampe devant le Christ tiûomphant.
La coupole suivante , d'aspect très- singulier, nous montre les douze apôtres baptisant chacun les Gentils d*une contrée différente. Les catéchumènes, suivant l'usage antique, sont plongés dans une cuve ou un bassin Jusqu'aux aisselles, et le manque de perspective leur donne des attitudes contraintes et des mines piteuses qui font ressembler ces baptêmes à des supplices. Les apôtres, aux yeux démesurés, aux traits durs et farouches, ont l'air de bourreaux et de tortionnaires. Quatre docteurs de l'Église, saint Jérôme, saint Grégoire, saint Augustin et saint Ambroise, occupent les pendentifs. Les croix noires dont leurs dalmatiques sont semées ont quelque chose de sinistre et de funèbre.
Ce caractère est conmiun à toute la chapelle. Les mosaïques, Jd'une haute antiquité, les plus vieilles de l'église.
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y sont d'une barbarie féroce et révèlent un christianisme implacable et sauvage.
Dans Tare de la voûte, il y a un grand médaillon représentant le Christ sous un aspect terrible ; ce n*est plus le Christ doux et blond, le jeune Nazaréen aux yeux bleus que vous savez, mais un Christ sévère et formidable, avec une barbe qui s'échappe à flots gris comme celle de Dieu le père, dont il a Tâge, puisque le père et le fils sont coétnrnels ; des rides pleines d'éternités sillonnent son front, et sa bouche se contracte, prête à lancer l'anathème : on dirait qu'il désespère du salut du monde qu'il a sauvé, ou qu'il se repentde son sacrifice. Shiva, le dieu de la destruction, n'aurait pas une face plus menaçante et plus sombre dans la pagode souterraine d'EUora. Autour de ce Christ vengeur sont groupés les prophètes qui ont annoncé sa venue.
Sur les murailles se déroule l'histoire de saint Jean- Baptiste. On y voit l'ange annonçant à Zacharie la naissance du Précurseur, sa vie au désert sous une peau de bête sauvagement hérissée, le baptême de Jésus-Christ dans le Jourdain, mosaïque plutôt hindoue que byzantine, plutôt caraïbe qu'hindoue, tant ce corps maigre et ces eaux figurées par des lanières bleues et blanches ont un aspect baroque ; la danse d'Hérodiade devant Hérode, la décollation et la présentation du chef coupé sur un plat d'argent, sujet favori de Juan Valdes Leal. Dans ces derniers tableaux, Hérodiade, vêtue de longues dalmatiques bordées de menu vair, rappelle ces impératrices dissolues de Conslantinople, ces grandes courtisanes du Bas- Empire, Théodora, par exemple, luxueuses, lascives et cruelles. Une symétrie singulière signale la scène du festin : pendant qu'Hérodiade apporte la tête coupée, un écuyer tranchant arrive avec un faisan sur un plat, à l'autre côté de la table. Cette cuisine et ce meurtre mêlés font un effet horrible dans sa naïveté.
Les fonts baptismaux se composent d'une vasque de
marbre et d'un couvercle de bronze dont les bas-reliefs, modelés en 1545 par Desiderio de Florence et Tiziano de Padoue, tous deux élèves de Sansovino, rappellent les motifs de l'histoire de saint Jean. La statue du saint, aussi de bronze, est de Francesco Segala et couronne admirablement Fœuvre. Au mur est appliqué le tombeau du doge Andréa Dandolo.
Entrons maintenant dans la basilique. La porte est surmontée d'un saint Harc en habits pontificaux, d'après un carton du Titien, par les frères Zuccati, sur lesquels George Sand a fait sa charmante nouvelle des Maîtres mosaistes. Cette mosaïque a un éclat qui fait comprendre que des rivaux jaloux aient accusé les habiles artistes d'employer la peinture au lieu de s'en lenir aux ressources ordinaires. L'imposte intérieure est un Christ entre sa mère et saint Jean-Baptiste, d'un beau style do Bas-Empire, imposant et sévère, disons-le tout de suite, pour n'avoir pas à détourner un instant les yeux de l'admirable spectacle qui va s'offrir à nous.
Rien ne peut se comparer à Saint-Marc de Venise, ni Cologne, ni Strasbourg, ni Séville, ni même Cordoue avec sa mosquée : c'est un effet surprenant et magique. La • première impression est celle d'une caverne d'or incrustée de pierreries, splendide et sombre, à la fois étincelante et mystérieuse. Est-on dans un édifice ou dans un immense écrin ? Telle est la question que l'on s'adresse, car toute idée d'architecture est ici mise en défaut.
Les coupoles, les voûtes, les architraves, les murailles sont recouvertes de petits tubes de cristal doré, fabriqués à Murano, d'un éclat inaltérable, où la lumière frissonne comme sur les écailles d'un poisson, et qui servent de champ à l'inépuisable fantaisie des mosaïstes. Où le fond d'or s'arrête, à hauteur de colonne commence un revêtement des marbres les plus précieux et les plus variés. De la voûte descend une grande lampe en forme de croix à quatre branches, à pointes fleurdelisées, suspendue à uu^
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boule d'or découpée en filigrane, d'un effet merveilleux quand elle est allumée, effet que le diorama a rendu populaire chez nous. Six colonnes d'albâtre rubanné à chapiteaux de bronze doré, d'un corinthien fantasque, portent d'élégantes arcades sur lesquelles circule une tribune qui fait le tour de presque toute l'église. La coupole forme, avec le Paraclet pour moyeu, des rayons pour jantes et les douze apôtres pour circonférence, une immense roue de mosaïque.
Dans les pendentifs, de longs anges sérieux découpent leurs ailes noires sur un point illuminé de fauves lueurs. Le dôme central, qui se creuse à l'intersection des bras de la croix grecque dessinée par le plan de la basilique, offre dans sa vaste coupe Jésus-Christ assis sur un arc de sphère, au milieu d'un cercle étoile soutenu par deux couples de séraphins. Au-dessus de lui, la Mère divine, debout entre deux anges adore son fils dans sa gloire, et les Apôtres, séparés chacun par un arbre naïf qui symbolise le jardin des Oliviers, forment à leur maître une cour céleste ; des vertus théologales et cardinales sont nichées dans les entre-colonnemenls des fenêtres du petit dôme qui éclaire la voûte; les quatre évangélistes, assis dans des cabinets en forme de châteaux, écrivent leurs précieux livres au bas des pendentifs, dont la pointe extrême est occupée par des figures emblématiques répandant d'une urne inclinée sur leur épaule les quatre fleuves du paradis : le Gehon, le Phison, le Tigre et l'Euphrate.
Plus loin, dans la coupole suivante, dont le centre est rempli par un médaillon de la Mère de Dieu, les quatre animaux familiers des évangélistes, délivrés cette fois de la tutelle de leurs maîtres, se livrent à la garde des saints manuscrits, dans des attitudes chimériques et menaçantes, avec un luxe de dents, de griffes et de gros yeux à en remontrer aux dragons des Hespérides.
Au fond du cul-de-four qui reluit vaguement derrière Jfi grand autel, se dessine le Rédempteur sous une figure
gigantesque et disproportionnée, pour marquer, selon l'usage byzantin, la distance du personnage divin à la faiblo créature. Gomme le Jupiter Olympien, ce Christ, s'il se levait, emporterait la voûte de son temple.
L'atrium de la basilique, nous l'avons montré, est rempli par l'Ancien Testament : l'intérieur contient le Nouveau Testament tout entier, avec l'Apocalypse pour épilogue. La cathédrale de Saint-Marc est une grande Bible d'or historiée, enluminée, fleuronnée, un missel du moyen âge sur une grande échelle. Depuis huit siècles, une ville feuillette ce monument comme un livre d'images sans pouvoir se lasser dans sa pieuse admiration. Près de l'image se trouve le texte : partout montent, descendent, circulent des inscriptions, des légendes en grec, en latin, des vers léonins, des versets, des sentences, des noms, des monogrammes, échantillons de la calligraphie de tous les pays et de tous les temps; partout la lettre noire trace ses jambages sur la page d'or, à travers le bariolage de la mosaïque : c'est plutôt encore le temple du Verbe que l'église de Saint-Marc, un temple intellectuel qui, sans se soucier d'aucun ordre d'architecture, se bâtit avec des versets de la vieille et de la nouvelle foi, et trouve son ornement dans l'exposé de sa doctrine.
Nous n'essayerons pas une description détaillée qui exigerait un ouvrage spécial, mais nous voudrions au moins pouvoir rendre l'impression d'éblouissement et de vertige que cause ce monde d'anges, d'apôtres, d'évangélistes, de prophètes, de docteurs de figures de toute espèce, qui peuple les 'coupoles, les voûtes, les tympans, les arcs-doubleaux, les piliers, les pendentifs, le moindre pan de muraille. Ici l'arbre généalogique de la Vierge étend ses rameaux touffus qui portent pour fruits des rois et des saints personnages, et remplit un vaste panneau de ses frondaisons étranges ; là rayonne un paradis avec sa gloire, ses légions d'anges et ses bienheureux. Cette chapelle coutient l'histoire de la Vierge ; celte voûte déroule tcHit
le drame de la Passion, depuis le baiser de Judas jusqu'à rapparilion aux saintes femmes, en passant par les agonies du jardin des Oliviers et du Calvaire. Tous ceux qui ont témoigné pour Jésus, soit par la prophétie, soit par la prédication, soit par le martyre, sont admis dans ce grand Panthéon chrétien. Voilà saint Pierre crucifié la tête en bas, saint Paul décapité, saint Thomas devant le roi indien Gondoforo, saint André souffrant son martyre; aucun des serviteurs du Christ n'est oublié, pas même saint Bacchus. Des saints grecs que nous connaissons peu, nous autres Latins, viennent grossir cette multitude sacrée : Saint Phocas, saint Dimitri, saint Procope, saint Hermagoras, sainte Euphémie, sainte Érasma, sainte Dorothée, sainte Thècle, toutes les belles fleurs exotiques du calendrier grec, qu'on croirait peintes d'après les recettes du manuel de peinture du moine d'Aghia-Lavra, viennent s'épanouir sur ces arbres d'or et de pierres précieuses.
A certaines heures, quand l'ombre s'épaissit, et que le soleil ne lance plus qu'un jet de lumière oblique sous les voûtes et les coupoles, il se produit d'étranges effets pour l'œil du poète et du visionnaire. De fauves éclairs jaillissent brusquement des fonds d'or. Les petits cubes de cristal fourmillent par places comme la mer sous le soleil. Les contours des figures tremblent dans ce réseau scintillant; les silhouettes si nettement découpées tout à l'heure se troublent et se brouillent à l'œil. Les plis roides des dalmatiques semblent s'assouplir et flotter : une vie mystérieuse se glisse dans ces immobiles personnages byzantins; les yeux fixes remuent, les bras au geste égyptien s'agitent, les pieds scellés se mettent en marche; les chérubins font la roue sur leurs huit ailes; les anges déploient leurs longues plumes d'azur et de pourpre clouées au mur par l'implacable mosaïste; l'arbre généalogique secoue ses feuilles de marbre vert; le lion de Saint-Marc s'étire, bâille, lèche sa patte griffue ; l'aigle
aiguise son bec et lustre son plumage; le bœuf se retourne sur sa litière et rumine eh faisant onduler son fanon. Les martyrs se relèvent de leurs grils ou se détachent de leurs croix. Les prophètes causent avec les é\angélistes. Les docteurs font des observations aux jeunes saintes, qui sourient de leurs lèvres de porphyre ; les personnages des mosaïques deviennent des processions de fantômes qui montent et descendent le long des murailles, circulent dans les tribunes et passent devant vous en secouant Tor chevelu de leurs gloires. C'est un éblouissement, un vertige, une hallucination ! Le sens véritable de la cathédrale, sens profond, mystérieux, solennel, semble alors se dégager. On dirait qu'elle est le temple d'un christianisme antérieur au Christ, une église faite avant la religion. Les siècles se reculent dans des perspectives infinies. Getle Trinité n'est-elle pas une trimurli? Cette Vierge tient-elle sur ses genoux îlorus ou Crichna ? est-ce Isis ou Parvati ? Cette figure en croix souffre-t-elle la Passion de Jésus ou les épreuves de Wishnou ? Sommes-nous dans l'Egypte ou dans l'Inde, dans le temple de Karnak ou la pagode de Jaggernat? Ces figures à poses contraintes diffèrent-elles beaucoup des processions d'hiéroglyphes coloriés qui tournent autour des pylônes ou s'enfoncent dans les syringes?
Quand on ramène les yeux de la voûté vers le sol, on aperçoit à gauche la petite chapelle élevée à un Christ miraculeux, qui, frappé par un profanateur, versa du sang. Son dôme, supporté par des colonnes d'une rareté excessive, dont deux en porphyre blanc et noir, a pour couronnement une boule formée d'une agate la plus grosse qui soit au monde.
Au fond se déploie le chœur, avec sa balustrade, ses colonnes de porphyre, sa rangée de statues sculptées par l#^s frères de Massegne, et sa grande croix de métal de Jacopo Benato ; ses deux chaires en marbres de couleurs, et son autel qu'on entrevoit sous un dais- <»ntre (\jialte
colonnes de marbre grec, ciselées comme un ivoire chinois par de patientes mains qui ont inscrit toute l'histoire de rÂncien Testament en figurines hautes de quelques pouces.
La pala de cet autel, qu'on appelle la pala d*Oro, a pour étui un tableau à compartiments en style du Bas- Empire. La pala elle-même est un fouillis éblouissant d'émaux, de camées, de nielles, de perles, de grenats, de saphirs, de découpures d'or et d'argent, un tableau de pierreries représentant des scènes de la vie de saint Marc, entouré d'anges, d'apôtres et de prophètes; cette pala a été faite à Constantinople en 976, et restaurée en 1342 par Giambi Donasegna, qui, en signant son travail, demanda pieusement des prières pour lui.
L'arrière autel, l'autel cryptique, a de remarquable ses colonnes d'albâtre, parmi lesquelles il y en a deux d'une transparence extraordinaire. Près de cet autel se trouve la merveilleuse porte de bronze où Sansovino a encastré à côté du sien les portraits du Titien, de Palma et de l'Arétin, ses grands amis. Cette porte conduit à une sacristie dont le plafond est fleuri d'une admirable mosaïque en arabesque, exécutée par Marco Rizzo et Francesco Zuccalo, sur le dessin du Titien. Il est impossible de rien voir de plus riche, de plus élégant et de plus beau.
11 nous faudrait plus d'espace que nous n'en avons à notre disposition pour décrire en détail la chapelle de Saint-Clément, de la Vierge des Mâles (dei Mascoli), où il y a un retable magnifique de Nicolas Pisano, et les merveilles d'art que l'on rencontre à chaque coin : tantôt c'est une madone avec son bambin en albâtre, et d'une suavité exquise, tantôt un bas-relief d'un travail charmant, où des paons se font un nimbe de leur queue, ou bien une ogive turque brodée de dentelles arabes, un disque d'arabesques en émail, une paire de candélabres de bronze, d'une ciselure à décourager Benvenuto Celliui, quel-
que objet d'art ou de dévotion curieux ou vénérable.
Le pavage en mosaïque, qui ondule comme une mer, par suite de l'ancienneté et du tassage des pilotis, offre le plus merveilleux bariolage d'arabesques, de rinceaux, de fleurons, de losanges, d'entrelacs, de damiers, de grues, de griffons, de chimères lampassées, ailées, onglées, rampant, grimpant comme les monstres de l'art héraldique. 11 y a là de quoi fournir de dessins pour des siècles la manufacture des Gobelins et celle de Beauvais. On est vraiment effrayé, confondu de la faculté créatrice déployée par l'homme dans la fantaisie ornementale. C'est tout un monde aussi varié, aussi touffu, aussi fourmillant que l'autre, et qui ne tire ses formes que de luimême.
Que de temps, de soins, de patience et de génie, quelle dépense pendant huit siècles il a fallu pour cet immense entassement de richesses et de chefs-d'œuvre ! combien de sequins d'or se sont fondus dans le verre des mosaïques ! combien de temples antiques et de mosquées ont cédé leurs colonnes pour supporter ces coupoles ! que de carrières ont épuisé leurs veines pour ces dalles, ces piliers et ces revêtements de brocatelle de Vérone, de porter, de lumachelle, de bleuline, d'albâtre roux, de cyphise, de granit veiné, de granit mosaïcain, de vert antique, de porphyre rouge, de porphyre noir et blanc, de serpentine et de jaspe ! Quelles armées d'artistes, se succédant de générations en générations, ont dessiné, ciselé, sculpté dans cette cathédrale ! Sans parler des inconnus, des humbles ouvriers du moyen âge que recouvre la nuit des temps, qui se sont ensevelis dans leurs œuvres, (juelle liste de noms l'on pourrait dresser, dignes d'être inscrits sur le livro d'or de l'art !
Parmi les peintres qui ont fourni les cartons des mosaïques, car il n'y a pas un seul tableau dans Saint-Marc, on compte Titien, Tintoret, Palma, le Padouan, Salviati, Aliense, Pilotti, Sébastien Rizzi, Tizianello; parmi les maî-
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1res mosaïstes, en tête desquels il faut placer le vieux Pétrus, auteur du Christ colossal qui occupe le fond de Téglise, les frères Zuccati, Bozza, Vincenzo Bianchini, Luigi Gaetano, Michel Zambono, Giacomo Passerini ; parmi les sculpteurs, tous gens d'un talent prodigieux et qu'on s'étonne de ne pas voir plus connus, Pierre Lombard, Campanato, Zuanne Alberghetti, Paolo Savi, les frères délie Massegne, Jacopo Benato, Sansovino, Pier-Zuana délie. Campane, Lorenzo Breghno, et mille autres, dont un seul suffirait à la gloire d'une époque.
Saint-Harc, quoique nous ne soyons pas dans un siècle bien fervent, a toujours dans quelque angle un petit groupe de fidèles qui écoute une messe, ou des dévots isolés qui prient devant un saint spécial, une madone chérie ou privilégiée. Les vieilles femmes abondent comme partout; mais il y en a aussi de jeunes dont la ferveur n'est pas moindre, qui baisent le pied des statues, promènent leurs mains sur les images en traçant une croix, et recueillent avec leurs lèvres les atomes de sainteté ramassés par leurs doigts, respectables puérilités, enfantillage de la foi vive, dont on peut sourire, mais qui attendrissent. 11 y a de ces images des marbres les plus durs, de ceux qui font rebrousser le ciseau du sculpteur, usées et fondues comme de la cire sous l'ardeur et la persistance de ces baisers !
Nous avons vu un baptême à Saint-Marc, qui ressemble à tous les baptêmes, sauf ce détail : l'enfant est emporté dans une petite châsse vitrée dont un carreau seul est ouvert, comme si l'eau lustrale venait d'eu faire un saint.
Devant l'église s'élèvent les trois étendards supportés par des piédestaux de bronze d'AIessandro Leopardo, représentant des divinités marines, des Chimères d'un travail exquis et d'un poli admirable. Ces trois étendards symbolisaient autrefois les royaumes de* Chypre, Candie et Morée, ces trois possessions maritimes de Venise. Maintenant, le dimanche, la bannière noire et jaune de l'Âunlfiche flotte seule à la brise qui vient de Grèce et d'Orient !