‹ Voyage en OrientChapitre 15 sur 17 · IN1VE · texte numérisé non relu

IN1VE

occupé ces différenls lieux, ayant apparlefiu, selûn loute apparence, à des époques diverses ainsi qu*à d'autres phases de Tari, peuvent avoir été chacun la Nineveh de son temps, le siège principal des rois et du culte de l'Assyrie, sans qu'aucun d'eux eût été détruit; seulement ils avaient été abandonnés, ilsavaient, pour ainsi dire, passé de mode. Cette agrégation de cités, cet amas de capitales ayant presque les mêmes limites, a pu recevoir l'appellation proverbiale de ville aux trois jours de marche, de même que celle de ville aux cent portes fut donnée à Thèbes. Cette conjecture, qui s'était présentée a notre esprit en lisant la première partie du livre de M. Layard, est d'accord avec ses propres conclusions. Une pareille hypothèse nous semble, du reste, la seule qui puisse expliquer comment il a existé un si grand nombre d'édifices dans une enceinte évidemment trop étendue pour une seule ville^ mais non pour une caprtale formée par l'adjonction de plusieurs cités»

M. Layard apprit bientôt la manière dont il fallait attaquer ces carrières d'antiquités; la confiante assuranceavec laquelleil procédait, cette sorte de baguette magique intuitive qui le dirigeait vers les curiosités cachées, frappait les ouvriers d'une surprise non moindre que celles qu'ils éprouvaient à le voir consumer tant d'argent et de temps en un labeur qui leur paraissait si improductif. Le mode fort simple de poursuivre ses découvertes, auquel M. Layard s'arrêta, et qui à l'avenir pourra épargner beaucoup de temps et de frais, reposait sur un usage, constamment suivi par les fondateurs des grands édifices assyriens, qui pouvait leur être imposé par les circonstances et

NINITE. 169

b nature du pays. Les plaines busses ou ils bâtirent leurs villes les obligeaient ù créer des élévations artificielles, afin de se concilier la force de la position et lavaniage de commander le terrain adjacent, au-dessus duquel Tédifice pouvait être aperçu de loin. Sur un massif en briques de 30 à 40 pieds de hauteur, on établissait un pavé, aussi en briques crues , dont i*étendue était proportionnée à celle de la construction. C'était sur ce pavé qu'on édifiait le palais-temple avec toutes ses salles ou chambres: En conséquence, la première chose à faire pour commencer une recheiche, c'est de creuser jusqu'à cette plate-forme fondamentale; descendre plus bas serait peine perdue. Une fois sur ce pavé, il en faut suivre la surface jusqu'à ce qu'on soit arrêté par un mur; puis cheminer le long de ce mur, tant qu'il n'est pas interrompu par une porte conduisant à d'autres pièces. Les portes des salles principales soutordinairement marquées par des figures de lion de formes naturelleson composées, gardiens gigantesques de ces vastes salles. Les vantaux qui garnissaient ces portes, si toutefois il y en eut jamais, ont dû être de matière plus périssable : on n'en trouve aucun vestige.

C'est de cette manière que M. Layard suivit ses dernières recherches dans le grand monticule de KouYunjik, situé au delà du Tigre, en face de Mossoul, et dans celui de Kalah-Shergat, l'echerches également fructueuses. Si ce plan avait été connu plus tôt, il aurait épargné beaucoup de peine à M. Botta et à M. Luyard lui-même dans les fouilles qu'il a faites à Khorsabad après le savant consul de France.

A Nimrod, lors de ses premières excavations, 2. 15.

170 NimvE.

M. Layard n*avail pas eu le ten]|;>s de découvrir ce procédé; aussi les recherches furent moins régulières, parce qu'elles n*élatent dirigées que sur la forme extérieure des monticules et sur Tapparilion de quelques murs qui semblaient appeler l'ouvrier. Le premier guide arabe de M. Layard Gt remarquer un morceau d'albâtre qui eflDleurait le sol. On reconnut en fouillant qu'il faisait partie d'une grande dalle; la chambre où se trouvait cette dalle causa plus de perplexité que de satisfaction; il ne s'y rencontre ni bas -reliefs ni inscriptions, il y avait d'ailleurs des preuves que cette chambre avait été déjà fouillée. Mais le savoirfaire bientôt acquis par M. Layard le fit arriver à des pièces non encore explorées, et enfin trois grands édifices, ornés de sculptures différentes de caractère et d'époque , furent la récompense de ses persévérants efforts. L'un était à l'angle nord-ouest, un autre au centre, un troisième au sud-est. Ainsi parut à la lumière la Nineveh de Ninus et de Sémiramis , de Salmanéser et de Sennachérib, d'Ésarhaddon et de Sardanapale. Â la fin de 1846, M. Layard n'avait encore ouvert que huit chambres; mais, ayant reçu la nouvelle que des fonds avaient été mis à sa disposition par les administrateurs du Muséum Britannique, il put donner plus d'extension et d'activité à ses travaux. Quand il les termina, vingt-huit salles et galeries avaient revu le jour. Grâce à ses dessins , nous sommes en état de suivre le plan des édifices. Grâce aussi à plusieurs gravures très-bien exécutées par M. George Scharf , nous pouvons nous faire une idée des états successifs du monticule. Un monceau informe de décombres, couvert de gazon, devient un assemblage de ruines,

NINIVE. m

OÙ Ton voit des murs privés de toit, mais debout pour ia plupart; des salles apparaissent; plusieurs ont brillé d*abord des plus riches couleurs; malheureusement cet éclat s*est effacé à la lumière du jour. Les murs sont recouverts de dalles sculptées. Si, par ce moyen, nous ne voyons pas toute retendue d'un palais assyrien, nous en comprenons la structure , nous en saisissons la disposition.

Le palais situé au nord-est du monticule, le plus ancien des édifices de Ninive, au jugement de M. Layard, en a été aussi le plus magnifique. Il se distingue par sa construction plus régulière, par les belles sculptures et les curieuses inscriptions dont il est recouvert. Cependant les fouilles exécutées au centre de ce monticule mirent au jour des indices peut-être encore plus surprenants. On trouva les débris disposés par couches qui, bien qu'elles n'aient pas exigé pour leur formation le temps prodigieux que les stratifications géologiques oui mis à se déposer, prouvent néanmoins une ancienneté bien capable d'embarrasser la chronologie des antiquaires. Sur les ruines du palais ninivite, un peuple avait placé ses sépultures : et ce peuple, tout démontre qu'il a vécu à une époque très-reculée. Les pionniers furent obligés de traverser un lit de tombes et de déplacer les restes des morts, ce qu'ils firent avec un grand soin. Ces sépultures n'étaient pas celles d'une peuplade nomade qui les aurait entassées précipitamment; c'étaient des tombeaux construits régulièrement en briques jointes avec soin , mais sans ciment. Quelques-uns étaient recouverts de dalles d'albâtre; d'autres étaient de grands sartrophages de terre également recouverts de

17â NIMVE.

dalles. En ouvrant ces sépulcres, on vit des parties de squelettes encore entières; mais elles tombèrent en poudre dès qu'on y toucha. Dans le premier tombeau se rencontrèrent des vases en terre rougeâtre, des grains et de petits ornements qui avaient fait partie d'un collier; de plus, un cylindre oii était représenté un roi monté sur son char et poursuivant un taureau sauvage; enfin un ornement en cuivre, deux bracelets d'argent et une épingle à cheveux. Sans doute c'était la sépullured'une femme. D'autres tombeaux offrirent des vases de poterie verte, des miroirs de cuivre, des cuillers lustrales et divers ornements. Par leur caractère comme parleur forme, tous ces ornements étaient égyptiens. A cinq pieds au-dessous de ce cimetière, on trouva les restes d'une construction, mais d'une construction ruinée; on pouvait seulement en reconnaître les murailles en briques crues. Quant aux dalles chargées de sculptures qui les avaient revêtues, on les avait détachées dans le but évident de les transporter ailleurs. On pourrait croire qu'on les destinait à quelque édifice voisin. M. Layard assure avec fondement, ce nous semble, que les Assyriens sculptaient toujours ces dalles en place. Ici, dans un espace assez resserré, qui avait contenu environ vingt tombes, se voyaient plus de cent dalles disposées par rangs, l'une devant Faufre, comme dans un chantier de tailleur de pierres, ou comme les feuillets d'un livre gigantesque. Toutes ces dalles étaient sculptées, et , attendu qu'elles étaient rangées en séries régulières d'après les sujets qui y étaient représentés, évidemment on les avait placées dans l'ordre où on les avait trouvées sur les murailles, et on se proposait de les employer ailleurs.

NIKIVE. 173

Il resle donc peu de doute que Tédifice cenlral n'ait été détruit dans le dessein d'en faire servir les matériaux à la construction de celui du sud-ouesl. En effet les sculptures de ces deux palais ou temples se ressemblent beaucoup. On a aussi trouvé dans le palais du sud-ouest des dalles dont les reliefs élaient tournés du côté des murailles.

M. Layard a été inévitablement amené à cette conclusion: qu'un long espace de temps a dû s'écouler entre le déplacement de ces dalles et la transformation de TemplacemcMit de l'édifice en cimetière à l'usage d'une autre population. II a fallu beaucoup d^ temps, en effet, pour que la construction assyrienne disparût sous une couche de décombres et de terre, aujourd'hui remuée pour la première fois, dix-neuf siècles après J.-Ç. Quant à la population adventive, il y a lieu de la croire égyptienne, ou modifiée au moins par l'adoption des coutumes et des arts égyptiens. Elle dut être alliée, assimilée, si l'on veut, à cette race dont nous avons appris à connaître jusque dans les plus petits détails les ustensiles, les ornements, les parures que nous montrent les sépultures et les monuments. Il a fallu percer la couche sépulcrale d'une époque pour arriver- au palais ou au temple d'une autre. Une génération choisit un terrain {)Our y déposer ses morts, et elle paraît ignorer que sous ce terrain sont enfouies les demeures d'une population si ancienne, que le souvenir en est effacé. M. Layard se contente de formuler modestement ces (fuestions : Quelle race habita celte contrée après la destruction des palais assyriens? Quelle est l'époque de ces sépulcres? Quelle antiquité faut-il assigner,

174 NINIVB.

en conséquence, aux conslruclions inférieures? Ce qui semble manifeste, c'est que la population pro* blématique n*élait ni perse ni grecque. Elle vivait en un âge plus reculé, où une connexité marquée rapprochait TAssyrie et TÉgypte. Le temps n*est pas encore venu de résoudre ces difficultés; l'explication en est peut-être cachée dans les inscriptions. Jusqu'ici elles n'ont été lues que d'une manière incertaine; et, si elles ont été interprétées, c'est avec plus d'incertitude encore : leur secret reste donc voilé.

Mais on peut poser une question beaucoup plus simple, que suggère le livre entier de M. Layard. Quel est le résultat de ces singulières découvertes ? Quelle lumière jettent-elles sur l'histoire des hommes , sur leurs premiers développements, sur la marche progressive de la civilisation? Jusqu'à quel point ce grand empire d'Assyrie, immense et vague tradition de l'Orient, mythe imposant et mystérieux, est-il devenu une réalité? Jusqu'à quel point pouvons-nous remplir les nombreuses lacunes de ses obscures annales ? Ces problèmes , on le conçoit , il ne nous appartient pas de les discuter et de les résoudre ici. Qu'il nous suffise de les avoir posés. Cependant^ avant de quitter ce grave sujet, nous devons au moins une mention à d'autres découvertes non moins curieuses, mais un peu antérieures, faites dans le Louristan et l'Arabistan, par un voyageur russe, M. le baron C.-A. de Bode.

L'auteur de l'Inde anglaise en 1843, M. E. de Warren, a résumé ainsi, dans la Revue des Deux Mondes (15 mars 1847), les résultats archéologiques du voyage de M. de Bode, dont il avait fait ressortir l'intérêt sta-

MINITE. 175

tislique el ethnographique. «Ces résultats sont, ditH'l, importants et nombreux ; nous les citerons dans leur ordre. On doit d*abord à M. de Bode ta déterminalion des limites exactes et de la physionomie actuelle de Tancienne Chaldée. Certains points des Écritures restés douteux jusqu*à lui ont été éclaircis par ses rechcîrches. I^a roule d'Alexandre , depuis Suse jusqu'à PersépoliSy a été retrouvée et fixée. Enfin, M. de Bode a précisé la position géographique de Suse, de façon à rendre, sur ce point, toute nouvelle controverse inutile. Pendant longtemps on avait cru retrouver Suse dans Schouster ; mais les recherches de M. de Bode ont démontré , contrairement à cette supposition, qu'il fallait chercher remplacement de Suse parmi les immenses ruines connues aujourd'hui sous le nom de Shoush. Les palais, les principaux, monuments de Suse ayant été construits non en marbre, comme ceux de Persépolis, mais en briques cuites au soleil , comme ceux de Babylone , ont partagé le sort de ces derniers, c'est-à-dire qu'il n'en est point resté de sufiisamment intacts pour qu&Je voyageur modernes pût en reconnaître la destination. Cependant, si l'on ne peut plus distinguer l'usage des diverses constructions, on peut au moins apprécier l'époque et le style de l'architecture. Or, tandis que Schouster n'offre ni un monument ni une ruine que Ion puisse faire remonter à une époque plus ancienne que le califat, les ruines de Shoush, au contraire, appartiennent cerlainement à l'époque babylonico-perse. Enfin la position de Shoush s'accorde seule avec cellequiestassignée par les historiens à l'ancienne capitale. Strabon fixe à quatre mille stades (environ cent soixante lieues) la

176 MINIVE.

dislance de Susc à Persépolis; or, Sciiousler ifesl qu*à cenl dix-sepl lieues des ruines persépolilaines, et de ces ruines à Shoush on compte au moins cenl quarante lieues à vol d'oiseau.

( Jamais, ajoute M. de Warren, après avoir rappelé les découvertes de Niebuhr, Kinneir, Heeren, Ker- Porter, et de MM. Fiandin et Bolla, jamais de plus hardis pionniers n*ont parcouru l'Asie dans lous les sens. En présence de tant d'efforts patients et d'heureuses découvertes, on aime ù l'épéler ces paroles du savant Heeren , qui les expliquent et qui tormuleiit une conviction devenue aujourd'hui commune : « Plus nous remontons dans l'histoire, plus nous comparons les traditions des peuples sur leur origine et leurs premières destinées, plus aussi nous nous voyons rapmenés constamment à l'Asie, et plus il devient vraisemblable que ce fut là le berceau du genre humain, comme ce fut aussi, il faut l'avouer, le berceau de toutes les sciences et la pairie de toutes les religions, qui, en se propageant, se sont élevées jusqu'au rang de religions dominantes. Aucune partie de l'ancien monde n'est donc plus digne d'attirer l'attention de l'antiquaire et du philosophe, qui ne se bornent pas seulement à Tétude de quelques peuples isolés, mais qui veulent arriver à des conclusions générales sur l'histoire de l'humanité. >

Page 1