CHAPITRE
PÉHA.
Le port de Conslantinople s'appelle la Corned'Or, D'où lui vient ce nom, que les aneiens lui ont donné à une époque très- reculée? On ne le sait pas d'une manière positive. A en croire Gibbon, qui s'appuie sur l'autorité de Strabon, il a été nommé ainsi parce qu'il fait une courbe semblable à la corne d'un cerf et d'un bœuf, et parce qu'il y arrive journellement des navires chargés des productions les plus précieuses de toutes les contrées de l'univers. D'autres écrivains ont proposé et soutenu d'autres étymologies. Quelle que soit l'origine de son nom, c'est le plus beau et le plus commode de tous les ports des cinq parties du monde. Formé par les eaux du Bosphore, il s'étend entre deux promontoires, sur une longueur d'environ cinq milles, jusqu'à l'embouchure de la rivière Lycus, dont il reçoit les eaux à son extrémité. Large d'un mille environ à son ouverture, il se rétrécit à mesure qu'il s'avance dans l'intérieur des terres. Plus de i,200 navires peuvent y tenir à l'aise, et il est assez
profond pour porter, même le long de ses bords, les plus gros bâtiments de guerre.
Constanlinople, ou plutôt Stamboul, occupe, sur la rive occidentale de la Gorne-d*Or, un promontoire triangulaire qui foi^mait seul, autrefois, la capitale de l'empire d'Orient. Du c6té de ce triangle, où la mer ne la défend pas, l'ancienne Byzance était etitièrement entourée de murs bâtis par Constantin et réparés par Théodose et ses successeurs. Ces murailles, où tant d'assauts échouèrent , et derrière lesquelles le misérable empire grec se crut si longtemps impérissable, existent toujours, et, après le Parthénon et Balbek, passent pour les plus majestueuses ruines qui attestent la place d'un empire, c Ce sont, dit M. de Lamartine, des terrasses de pierre, de cinquante à soixante pieds d'élévation, et quelquefois de quinze à vingt pieds de large, revêtues de pierres de taille d'une belle couleur gris-blanc, souvent même entièrement blanches, et comm^ sortant du ciseau de l'ouvrier. On en est séparé par d'anciens fossés comblés de débris et de terre végétale luxuriante, où les arbres et les plantes pariétaires ont pris racine depuis des siècles, et forment un impénétrable glacis. C'est une forêt vierge de trente ou quarante pas de large , remplie de nids d'oiseaux et peuplée de reptiles. Quelquefois cette forêt cache entièrement les flancs des murs et des tours carrées dont elle est flanquée, ou n'en laisse apercevoir que les crènaux élevés. Souvent la muraille reparaît dans toute sa hauteur, et réverbère, avec un éclat doré, les rayons du soleil. Elle est échancrée du haut par des brèches de toutes les formes, d'où la verdure descend comme dans des ravines de
montagnes, et vient se confondre avec celle des fossés. Presque partout son sommet est counniné de végétation qui déborde et forme un bourrelet de plantes, des chapiteaux et des volutes de lianes et de lierres. Çà et là, du sein des tours comblées par les pierres et la poussière, s'élance un platane ou un cyprès qui entrelace ses racines à travers les fentes de ce piédestal. Le poids des branches et des feuilles, et tes coups de vent dont ces arbres aériens sont sans cesse battus , font incliner leurs troncs vers le midi, et ils pendent comme des arbres déracinés avec leurs vastes branchages chargés de nids d'une multitude d'oiseaux. Tous les trois ou quatre cents pas, on rencontre une des tours accouplées , d'une magnifique construction , avec les énormes voûtes d'une porte ou d'un arc antique entre ces tours. La plupart de ces portes sont murées aujourd'hui, et la végétation, qui a tout envahi» murs, portes, créneaux, tourelles, forme, dans ces endroits, les plus bizarres et les plus beaux accouplements avec les ruines et les œuvres de l'homme. Il y a des pans de lierre qui descendent du sommet des tours, comme des plis d'immenses manteaux ; il y a des lianes formant des ponts de verdure de cinquante pieds d'arche d'une brèche à l'autre; il y a des parterres de giroflées, semés sur des murs perpendiculaires, que le vent balance sans cesse comme des vagues de fleurs; des milliers d'arbustes forment des créneaux dentelés de feuillages et de couleurs diverses. Il sort, de tout cela, des nuées d'oiseaux, quand on jette une pierre contre les flancs des murs tapissés, ou dans les abîmes des fourrés qu'on a à ses pieds. > C'est dans l'enceinte formée parées murailles que se
trouvent tontes les mosquées, les khans, les baios, les bazars, le serai, les principales ruines de Tanti* quité, les établissements publics, la ville turque en un mot. Nous y pénétrerons tout à l'heure pour ia visiter en détail. Quant à présent, allons débarquer à Galafa, sur la rive orientale de la Gorne-d'Or, en face de la douane, où vont d'ordinaire jeter l'ancre les bateaux à vapeur qui arrivent à Conslantinople.
Galaia est le plus grand et le plus important des faubourgs de Constantinople. Un vaste cimetière le sépare, à l'ouest, de Cainm-^Pacha; à Test, il se relie a Top-Khana ; au nord, il est dominé par Péra, Ce sont les quartiers où les Francs ont le droit de ré<sider.
En débarquant sur le quai de Galata on éprouve un singulier désappointemeut. Tout paraît changé; lepa* oorama enchanté qu'on contem|:dait avec tant de ra^ vissement sur le pont du bateau a disparu ; on se trouve dans un petit carrefour immonde, à l'entrée d'un la*byrinthe de ruelles humides, obscures et boueuses. Les maisons qui vous entourent, faites de mauvaises planches disjointes, ont un aspect misérable; le temps et la pluie ont délayé, en des nuances sales et sans nom, leur couleur rouge primitive. Un de ces minarets qui de loin m'avaient paru si sveltes, si élégants, se dressait auprès de moi; c'était une colonette sans grâce dont le crépis déplâtre crevassé se détachait par plaques et tombait par lambeaux. Les promeneurs turcs, qu'à une certaine distance j'avais pris pour d'o* pulents Osmanlis , étaient des misérables coiffes de loques et vêtus de guenilles. Derrière les portefais qui encombraient le débarcadère, desboucherséventraient
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en pleiae rue des moutoos; le pavé était couvert d'une boue sanglante et d'entrailles encore chaudes» autour desquelles une cinquantaine de chiens hideux, au poil fauve, aux oreilles droites, se roulaient en hurlant. Une odeur fétide sortait de ces couloirs humides, où jamais Tair ni la lumière ne pénètrent, où croupissent des ordures de tout genre, où jamais le balai n'a passé, où, pour tout dire, Ton marche à chaque pas sur des rats et des chiens morts. Tel est, sans exagération, l'aspect de la plupart des rues de Gonstantinople et en particulier des échelles de Galata. Gomme le fait observer fort justement M, du Valon, ce contraste entre la misère de ce qui vous entoure et l'incomparable beauté des plans éloignés, n'a pas été assez remarqué par les voyageurs qui ont cherché à décrire Gonstantinople, 4 Avec raison peut-être, ajoute-t-il , ils n'ont pas voulu refroidir l'enthousiasme de leurs lecteurs, en salissant de ces hideux détails leurs Uescripiiom d'or et d'argent plaquées, >
Sans pouvoir me rendre compte de ce changement à vue, je suivis les porteurs de bagages dans une de ces ruelles montueuses mal pavées, et si étroites que trois hommes y peuvent à peine marcher de front. Au costume près, ces rues présentent pour ainsi dire le même aspect que les environs des marchés de nos villes : des échoppes de bois où Ton fait frire des pâtisseries ou des viandes pour le peuple ; des boutiques de barbiers, de vendeurs de tabac, de marchands de légumes et de fruits; une foule pressée et active; des chiens qui aboient; seulement, tous les costumes et toutes les langues de l'Orient s'y heurtent à l'œil et à l'oreille. En gravissant la pente escarpée qui conduit de Galata à
Péra, j'examinais avec curiosité les maisons turques, qui me semblaient pauvres et abandonnées ; leurs fenêtres grillées ne laissent rien voir. De Tinlérieur, de temps en temps, la verte flèche d'un cyp'*ès sort d'une enceinte de murailles grises et ruinées, et s'élance immobile dans un ciel transparent. Des colombes blanches et bleues sont éparses sur les toits des maisons, et remplissent les rues silencieuses de leurs mélancoliques roucoulements. Après maints détours dans des passages inextricables, nos guides s'arrêtèrent auprès d*un terrain incliné, dépourvu de maisons, planté de cyprès et entouré d'un mur à hauteur d'appui : nous étions arrivés au petit Champ des Morts, devant un des meilleurs hôtels de Gonstantinople, où, moyennant 12 francs par jour, on a une jolie chambre bien tapissée, une table bien servie, un bon lit garni d'un moustiquaire.
Péra est élevé de 110 mètres au-dessus du niveau du Bosphore; on y respire un air pur — qui n'empêche pas la peste d'y faire de grands ravages ,- — et on y découvre une vue admirable; seulement, il faut monter au sommet de ses toits pour jouir du magnifique coup d'œil dont la nature et l'homme l'ont environné. Mais en soi Péra n'a ni caractère, ni originalité ni beauté. On donne une origine très-simple à son nom. Quand des personnes qui venaient de Gonstantinople avaient affaire dans ce quartier et s'informaient à Galata de la direction qu'elles devaient suivre pour s'y rendre, on leur répondait : Péra, plus haut. H. firayer, l'auteur de Neuf années à Constantinople , prétend, au contraire, c que le nom de Péra , mot grec signifiant en face , de l'autre côté ou vis-à-vis, a été donné à ce
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quartier à cause de sa situation , qui est en &ce ou vis-à-vis de la ville proprement dite et de Tautre côté du port. >
Péra n'avait été pendant longtemps qu'un chélif hameau, lorsqu'en 1535, à la suite d*un traité de commerce et d'amitié conclu entre François I*' et le sultan Soliman, ce dernier le désigna pour être la ré* sidence de l'ambassade de France et des Francs qui s'y établirent sous sa protection. Depuis celte époque il s'est constamment agrandi. Sa population s'élève actuellement à environ 3,000 habitants de toutes les nations de l'Europe. On y parle toutes les langues ; cependant, le français et l'italien dominent. Il était devenu la résidence de tous les ambassadeurs, ministres et consuls étrangers; mais l'incendie du 2 août 4831 détruisit leurs palais avec 20,000 maisons. Pendant plusieurs années, les représentants des puissances étrangères habitèrent des villas situées sur le Bosphore. Ils commencent à revenir à Péra, où les beaux hôtels qu'ils yont fait reconstruire forment un désagréable contraste avec les horribles masures qui les entourent, c Celui d'Angleterre, dit M. X. Harmîer, est d'une physionomie sévère et voilée comme la politique dont il renferme les exig^ntes et astucieuses combinaisons. Celui de France, nouvellement construit, est une jolie maison de plaisance, qui, avec sa légère galerie ouverte en vue du Bosphore , semble n'avoir d'autre souci que d'aspirer gaiement les douces brises de la mer et le parfum des orangers. Celui de Russie, posé sur d'épaisses murailles, s'étale orgueil*leusement sur une large crête, domine de la hauteur de ses chapiteaux tous ses voisins, et de loin apparaît
aux regards comme le maître du pays. Les Grecs disent qu'il a été bâti par le czar lui-même, et s'attendent bien à Ty voir trôner un jour. La construction grandiose de cet édifice doit aisément entretenir cette idée dans leur esprit. C'est une citadelle de guerre; c'est un palais d'empereur. >
C'est à peine si à Péra on s'aperçoit que l'on est sous la domination turque. L'autorité du divan y est balancée, et, dans plusieurs cas, annulée par les prérogatives concédées aux Européens et à leurs ministres ; en vertu des traités avec la Sublime-Porte, les habitations des premiers et les palais des seconds sont tenus inviolables pour l'autorité turque. Une judicieuse unanimité, et peut-être la seule que l'on remarque dans cette agglomération de nations diverses, se révèle toutes les fois que les immunités des Francs pourraient être compromises.
c A Péra, la vie sociale, ajoute M. d'Aubignosc, se rapproche en mille points des habitudes de la chrétienté ; les nuances ne se manifestent que dans les usages particuliers à chaque peuple. Du reste, quoi^ que formant une dépendance d'une grande capitale, le faubourg de Péra offre cependant le tableau des allures et des inconvénients des petites villes. Les habitants vivent entre eux, et, pour ainsi dire, les uns sur les autres, tant les limites de leur quartier sont restreintes. On s'y épie, on s'occupe beaucoup de ses voisins, on se critique ; les caquetages engendrent des discordes et souvent des haines de familles. I^s Européens, venus en Turquie pour y faire une fortune, soupirent après l'instant où le succès, ayant couronné leurs efforts, leur permettra de regagner le
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sol natal. Tous se plaignent et font porter leurs griers sur les hommes avec lesquels ils sont contraints de vivre. •
Aucun écrivain n'a décrit et ne décrira mieux que M. de Lamartine le panorama que Ton découvre du haut des terrasses de Péra :
c Les collines de Galata, de Péra et trois ou quatre autres collines glissant de mes pieds à la mer, couvertes de villes de différentes couleurs ; les unes ont leurs maisons peintes en rouge de sang, les autres en noir avec une foule de coupoles bleues qui entrecoupent ces sombres teintes ; entre chaque coupole s'élancent des groupes de verdure formés par les platanes, les figuiers, les cyprès des petits jardins attenant à chaque maison. De grands espaces vides, entre les maisons , sont des champs cultivés et des jardins où l'on aperçoit des femmes turques, couvertes de leurs voiles noirs, et jouant avec leurs enfants et leurs esclaves à l'ombre des arbres; des nuées de tourterelles et de pigeons blancs nagent dans l'air bleu au-dessus de ces jardins et de ces toils, et se détachent, comme des fleurs blanches balancées par le vent, du bleu de la mer qui fait le fond de l'horizon. — On dislingue les rues qui serpentent en descendant vers la mer comme des ravines, et, plus bas, le mouvement de la population dans les bazar;s, qu'enveloppe un voile de fumée légère et transparente; ces villes ou ces quartiers de ville sont séparés les uns des autres par des promontoires de verdure couronnés de palais de bois peints et de kiosques de toutes les nuances, ou par des gorges profondes ou le regard se perd entre les racines des coteau», et d'où l'on voit s'élever seule*
ment les têtes des cyprès et les flèches aiguës et brillantes des minarets; arrivé à la mer, l'œil s*égare sur sa surface bleue au milieu d'un dédale de bâtiments à Tancre jou à la voile ; les kaïks, comme des oiseaux d*eau qui nagent tantôt en groupe, tantôt isolément, sur le canal, se croisent en tout sens, allant de l'Europe à l'Asie, ou de Péra à la pointe du sérail. Quelques grands vaisseaux de guerre passent à pleines voiles, débouchent du Bosphore, saluent le sérail de leurs bordées, dont la fumée les enveloppe un inslant comme des ailes grises, puis en sortent resplendissants de la blancheur de leur toile, et doublent, en paraissant les toucher, les hauts cyprès et les larges platanes du jardin du Grand Seigneur, pour entrer dans la mer de Marmara. D'autres bâtiments de guerre, c'est la flotte entière du sultan, sont mouillés, au nombre de trente ou quarante, à l'entrée du Bosphore; leurs masses immenses jettent une ombresur les eaux du côté de terre; on n'en aperçoit en entier que cinq ou six ; la colline et les arbres cachent une partie des autres, dont les flancs élevés, les mâts et les vergues, qui semblent entrelacés avec les cyprès, forment une avenue circulaire qui fuit vers le fond du Bosphore. Là, les montagnes de la côte opposée ou de la rive d'Asie forment le fond du tableau : elles s'élèvent plus hautes et plus vertes que celles de la rive d'Europe ; des forêts épaisses les couronnent et glissent dans les gorges qui les échancrent; leurs croupes, cultivées en jardins, portent des kiosques solitaires, des galeries, des villages, de petites mosquées toutes cernées de rideaux de grands arbres; leurs anses sont pleines de bâtiments mouillés, de kaïks à rames.
de petites barques à voiles. I^ grande ville de Scutari s'étend à leurs pieds sur une large marge, dominée par leurs cimes ombragées, et enceinte de sa noire forêt de cyprès. Une file non interrompue de kaiks et de barques, chargées de soldats asiatiques, de chevaux ou de Grecs cultivateurs apportant leurs légumes à Constantinople, règne entre Scutari et Galata, et s'ouvre sans cesse pour donner passage à une autre file de grands navires qui débouchent de la mer de Marmara.
c En revenant à la côte d'Europe, mais de l'autre côté du canal de laGorne-d'Or, le premier objet que Tœil rencontre après avoir franchi le bassin bleu du canal, c'est la pointe du sérail : c'est le site le plus majestueux, le plus varié, le plus magnifique et le plus sauvage à la fois que le regard d'un peintre puisse chercher. La pointe du sérail s'avance comme un promontoire ou comme un cap aplati entre ces trois mers, en face de l'Asie ; ce promontoire, à partir de la porte du sérail, sur la mer de Marmara, en finissant au grand kiosque du sultan, vis-à-vis l'échelle dePéra, peut avoir trois quarts de lieue de circonférence ; — c'est un triangle dont la base est le palais ou le sérail lui-même, dont la pointe plonge dans la mer, dont le côté le plus étendu donne sur le port intérieur ou canal de Gonstantinople; du point où je suis, on le domine en entier ; c'est une forêt d'arbres gigantesques dont les troncs sortent, comme des colonnes, des murs et des terrasses de l'enceinte, et étendent leurs rameaux sur les kiosques, sur les batteries et les vaisseaux de la mer; ces forêts, d'un vert sombre et vernissé, sont entrecoupées de pelouses vertes, de
parterres, de fleurs, de balustrades, de gradins de marbre, de coupoles d*or ou de plomb, de minarets aussi minces que des mâts de vaisseaux, et des larges dômes des palais, des mosquées et des kiosques qui entourent ces jardins; vue à peu près semblable à celle qu'offrent les terrasses, les pentes et le palais de Saint-Gloud, quand on les regarde des bords opposés de la Seine ou des collines de Meudon ; mais ces sites champêtres sont entourés de trois côtés par la mer et dominés du quatrième côté par les coupoles des nombreuses mosquées et par un océan de maisons et de rues qui forment la véritable Constantinople ou la ville de Stamboul. La mosquée de Sainte- Sophie, le Saint-Pierre de la Rome de TOrient, élève son dôme massif et gigantesque au-dessus et tout près des murs d*enceinte du sérail ; Sainte-Sophie est une colline informe de pierres accumulées et surmontées d'un dôme qui bi'ille au soleil comme une mer de plomb ; plus loin, les mosquées plus modernes d'Achmet, de Bajazet, de Soliman, de SuUanié, s'élancent dans le ciel avec leurs minarets entrecoupés de galeries moresques ; des cyprès aussi gros que le fût des minarets les accompagnent et contrastent partout, par leur noir feuillage, avec l'éclat resplendissant des édifices; au sommet de la colline aplatie de Stamboul, on aperçoit parmi les murs des maisons et les tiges des minarets une ou deux colonnes anti* ques noircies par les incendies et bronzées par le temps; ce sont quelques débris de l'antique Byzance, debout sur la place de l'Hippodrome ou de l'Âtmeidan ; là aussi s'étendent les vastes lignes de plusieurs palais du sultan ou de ses vizirs; le Divan, avec sa
porte qui a donné le nom à Tempire, est dans ce groupe d'édifices; plus haut, et se détachant à cru sur l'horizon azuré du ciel, une splendide mosquée couronne la colline et regarde les deux mers; sa coupole d'or, frappée des rayons du soleil, semble réverbérer l'incendie, et la transparence de son dôme et de ses murailles, surmontées de galeries aériennes, lui donne l'apparence d'un monument d'argent ou de porcelaine bleuâtre. L'horizon de ce côté finit là, et l'œil redescend sur deux autres larges collines couvertes sans interruption de mosquées, de palais, de maisons peintes, jusqu'au fond du port, où la mer diminue insensiblement de largeur et se perd à l'œil sous les arbres dans le vallon arcadien des eaux douces d'Europe. Si le regard remonte le canal, il fiottp sur des mâts groupés au bord de l'échelle des Mdrls de l'arsenal, et sous les forêts de cyprès qui couvrent les flancs de Gonstantiuople; il voit la tour de Galata, bâtie par les Génois, sortir, comme le mât d'un navire,, d'un océan de toits de maisons, et blanchir entre Galata et Péra, semblable à une borne colossale entre deux villes, et il revient se reposer enfin sur le tranquille bassin du Bosphore, incertain entre l'Europe et TAsie. Voilà le matériel du tableau; mais si vous ajoutez à ces principaux traits dont il se compose le cadre immense qui l'enveloppe et le fait ressortir du ciel et de la mer, les lignes noires des montagnes d'Asie, les horizons bas et vaporeux du golfe de Nicomédie, les crêtes des montagnes de l'Olympe de Brousse qui apparaissent derrière le sérail, au delà de la mer de Marmara, et qui étendent leurs vastes neiges comme des nuées blanches dans le fir-
mament ; si vous joignes à ce majestueux ensemble la grâce et la couleur inânie de ces innombrables dé* taîls; si vous vous figurez par la pensée les effets variés du ciel, du vent» des heures du jour sur la mer et sur la ville; si vous voyez les flottes de vaisseaux marchands se détacher, comme des volées d*oiseaux de mer, de la pointe des forêts noires du sérail» prendre le milieu du canal, et s'enfoncer lentement dans le Bosphore en formant des groupes toujours nouveaux ; si les rayons du soleil couchant viennent à raser les cimes des arbres et des minarets, et à enflammer, comme des réverbérations d'incendie, les murs rouges de Scutari et de Stamboul ; si le vent qui fraîchit ou qui tombe aplatit la mer de Marmara comme un lac de plomb fondu, ou, ridant légèrement les eaux du Bosphore, semble étendre sur elles les mailles resplendissantes d'un vaste filet d'argent ; si la fumée des bateaux à vapeur s'élève et tournoie au milieu des grandes voiles frissonnantes des vaisseaux ou des frégates du sultan; si le canon de la prière retentit, en échos prolongés, du pont des bâtiments de la flotte jusque sous -les cyprès du champ des Morts; si les innombrables bruits des sept villes et des milliers de bâtiments s'élèvent par bouffées de la ville et de la mer, et vous arrivent, portés par la brise, jusque sur la colonne d'où vous planez ; si vous pensez que ce ciel est presque toujours aussi profond et aussi pur; que ces mers et ces ports naturels sont toujours tranquilles et sûrs ; que chaque piaison de ces longs rivages est une anse où le navire peut mouiller en tout temps sous les fenêtres, où Ton construit et on lance à la mer des vaisseaux à trois ponts sous Tom-
bre même des platanes du rivage; si vous vous souvenez que vous êtes à Constantinople, dans cette ville reine de l'Europe et de TAsie, au point précis ou ces deux parties du monde sont venues» de temps en temps, ou s'embrasser ou se combattre ; si la nuit vous surprend dans cette contemplation dont jamais l'œil ne se lasse ; si les phares de Galata , du sérail, de Scutari, et les lumières des hautes poupes des vaisseaux s'allument; si les étoiles se détachent peu à peu, une a une ou par groupes, du bleu firmament, et enveloppent les noires cimes de la côte d'Asie, les cimes de neige de l'Olympe, les lies des Princes dans la mer de Marmara, le sombre plateau du sérail, les collines de Stamboul et les trois mers, comme d'un réseau bleu semé de perles, où toute cette nature semble nager; si la lueur plus douce du firmament oii monte la lune naissante laisse assez de lumière pour voir les grandes masses de ce tableau, en effii* çant ou en adoucissant les détails, vous avez à toutes les heures du jour et de la nuit le plus magnifique et le plus délicieux spectacle dont puisse s'emparer un regard humain ; — c'est une ivresse des. yeux qui se communique à la pensée, un éblouissement du regard et de l'âme ; c'est le spectacle dont je jouis tous les jours et toutes les nuits depuis un mois. »
Après avoir admiré plusieurs heures, sans pouvoir m'en rassasier,ce magnifique panorama Je m'apprêtais à redescendre à Galata pour aller rendre une première visite à Stamboul, lorsqu'un de mes compatriotes, logé au même hôtel que moi , m'engagea à venir voir avec lui les derviches tourneurs. Je me laissai entraîner, et il me conduisit à un bâtiment
circulaire entouré d'un petit jardin où se pressait une foule nombreuse de Grecs, de Turcs et d'Arméniens. Arrivés dans le vestibule» on nous engagea à chausser des pantoufles et à confier nos bottes à un indus* triel qui tient en ce lieu un dépôt de chaussures, à rinstar des dépôts de caducs et de parapluies établis à l'entrée de nos monuments publics. cCet usage, ditltf. de Valon, est général en Turquie; non-seulement on ne peut entrer dans une mosquée avec des souliers qui ont foulé la poussière de la rue, mais il serait tout à fait inconvenant de se présenter avec ses bottes dans une maison turque où Ton arrive toujours sans ôter son chapeau. Cet usage, dont on s'étonne dans le premier moment, est peut-être, tout bien réfléchi, plus raisonnable que le nôtre. >
Après nous être conformés à ce cérémonial, nous pénétrâmes dans une salle ronde d'assez grande dimension et éclairée par le haut. Au centre de cette pièce était un cirque parqueté, ciré avec le plus grand soin et entouré d'une balustrade assez semblable à celle sur laquelle s*accoudent, à Paris, les agioteurs de la Bourse. Autour de cette arène réservée aux acteurs se pressaient en grande quantité des spectateurs de tous les âges , de tous les pays , de tous les costumes, exhalant , les uns et les autres, une forte odeur d'ail. La cérémonie était commencée. Aux sons d'un orchestre barbare, composé de petites timbales, de flûtes à bec avec accompagnement de voix nasillardes, une vingtaine de grands garçons barbus, vêtus de longues robes blanches, valsaient fort gravement autour d'un petit vieillard couvert d'une pelisse bleue. Ces hommes portaient sur la tête un épais bonnet de feu-
Ire absolument semblable, quant à sa forme et à sa couleur, à un pot de fleurs renversé. Leur robe blanche, faite d'une étoffe de laine souple et pesante, était si constamment gonflée par Tair qui s'engouffrait- sous ses larges plis , qu'on eût dit une jupe de bois. Les bras étendus comme des crocifiés, la main gauche un peu plus élevée que la droite, le regard fixé au pla>* fond d'un air béat , les derviches tournaient si rapidement sur leurs pieds nus, si régulièrement, avec une impassibilité telle, en conservant si bien leurs distances, qu'il était impossible de ne pas les prendre pour des automates placés sur des bases mobiles et mis en mouvement par des ressorts. On ne comprendrait pas que ces hommes puissent pirouetter si vite et si longtemps sans tomber frappés d*une congestion cérébrale, l'on ne^avait que c'est là leur spécialité. Ils se sont si exercés dès l'enfance; toutes leurs études ont été dirigées vers ce but , et pourtant il arrive fréquemment qu'avant la fin de la représentation , quelques-uns d'entre eux, ne pouvant supporter ce martyre, roulent à terre étourdis et comme assommés. A les voir faire, nous éprouvions nous-mêmes une sorte d*éblouissement.
Tout à coup la musique cessa , et les derviches se jetèrent simultanément à genoux la tête en bas. Pendant plusieurs minutes , ils restèrent immobiles dans cette position; puis des domestiques ayant étendu sur eux de longs manteaux noirs , ils se levèrent de nouveau et se rangèrent militairement sur une seule ligne. L*homme à la pelisse bleue, qui , assis sur ses talons, avait observé sans se déranger tous ces exercices, entonna alors d'une voix chevrotante une corn-
plainte à laquelle ses subordonnés répondirent en hurlant. Le chant fini , chaque demche se détacha à son tour de la ligne, s'approcha du chef, embrassa respectueusement le bout de ses doigts , et vint offrir sa main à baiser à tous ses compagnons; il y eut ensuite un nouveau concerto de cris gutturaux, qui semblaient sortir plutôt de gigantesques mirlitons que de gosiers humains, et la foule commença à s'écouler...
Outre les derviches tourneurs que je venais devoir, il y a encore à Gonstantinople des derviches hurleurs. Au lieu de valser jusqu'à extinction, ceux-là poussent des cris effroyables, jusqu'à ce qu'ils tombent sur le plancher épuisés et écumants. Les historiés ont donné à ces exercices singuliers différentes origines, c II faut croire» ajoute M. de Valon, que les contorsions des derviches sont les restes des danses furieuses que d'anciens peuples de l'Asie avaient enseignées aux Gorybantes. Les derviches passent à Gonstantinople pour de fort mauvais sujets, et leurs exercices sont seulement tolérés par le Coran, qui prohibe toutes les danses, ce qui n'empêche pas les Turcs d'aller voir en secret les ballerini, enfants grecs élevés dans l'infamie, qui , vêtus d'un élégant costume, et fardés comme des courtisanes, exécutent, moyennant une asses forte rétribution, une sorte de cachucha lascive et hideuse dans des cafés mal James. »
Au bas de la colline de Péra s'étend un vaste cimetière où des mausolées brisés, des sépulcres en ruine gisent en désordre au pied des noirs cyprès. En suivant jusqu'à son extrémité la grande rue de ce faubourg, on arrive encore à d'autres cimetièces. C'est par là que passent les ânes et les mulets qui transpor-
tent les denrées d'an quartier à l'autre ; c'est là que la foule oisive va se promener, au risque de recueillir les émanations pestilentielles de ce sol jonché de cadavres. On a .écrit, et c*est même une opinion assez répandue, que les Turcs ont un tendre respect pour leurs morts, c L'aspect de leurs cimetières, dit M. Marmier, ne m'a point donné cette idée. Je n'y ai vu que les signes d'un désolant oubli, ou d'une houleuse profanation. On a grand soin, il est vrai, d'élever sur la fosse qui vient d'être creusée une tombe en pierre blanche ou en marbre ; on y grave des légendes dorées qui racontent pompeusement les titres et les vertus du défunt; mais bientôt ces tombes s'écroulent, et nulle main pieuse ne vient les relever. La ville des morts n'est pas mieux entretenue que celle des vivants. Les femmes turques viennent chaque vendredi s'asseoir près de quelques sépulcres, et j'incline à penser que ces visites funéraires sont pour ces recluses des harems plutôt une distraction mondaine qu'un acte de religieuse commémoration. Comment croire d'ailleurs à ce prétendu l'espect pour les morts, quand on voit ces cimetières servant de sentiers à tout le monde, traversés du matiu au soir par les bêtes de somme, sillonnés, dévastés la nuit par les chiens? Quelle différence avec nos humbles cimetières de village, abrités sous leur haie d'aubépine, près de l'église qui les a bénis I On n'y voit point de monuments splendides, tout au plus une simple pierre consacrée par la reconnaissance des iidèles à la mémoire d'un prêtre vénérable. Mais, chaque année, le printempis les revêt d'un gazon fleuri, et sur chaque fosse s'élève la croix qui console et qui rassure le
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cœar chrétien. Quand une femme ouvre la barrière de cet asile de deuil, ah ! ce n'est point pour y promener son importune oisiveté, c'est pour tomber à deux genoux au bord du cercueil, joindre les mains avec un profond sentiment d'espérance et de douleur, et prier et pleurer.
c II y a pourtant un caractère d'austère et mélancolique moralité dans l'aspect de ces cimetières turcs établis au sein même des villes. Cette image constante de la mort au milieu du mouvement de la vie, ces générations ensevelies sous terre près des générations qui ont repris leur place dans le monde; cette dernière demeure de Tbomme érigée au pied des autres demeures où l'homme poursuit le cours de sa destinée éphémère, doivent éveiller dans l'esprit ou une émotion religieuse, ou de philosophiques pensées. Hais je crois qu'elles sont de nature à frapper surtout l'étranger^ et qu'elles échappent à celui qui dès son enfance a eu ce spectacle sous les yeux. >
Quiconque n'a pas l'habitude de dormira huit heures se trouve fo|*t embarrassé de sa soirée à Gonstantinople. Au coucher du soleil, les musulmans disparaissent, et la ville turque sommeille. A Péra, pendant une heure encore, quelques oisifs se promènent au petit champ des Morts, ou vont prendre le café et écouter de mauvaise musique dans un petit jardin semblable à ceux des cabarets de nos faubourgs. La nuit venue, chacun se retire, et, dans les rues désertes, on ne rencontre que des troupes de chiens affamés, fort dangereux pour l'étranger qui n'est pas muni d'une lanterne. Les Grecs et les Arméniens, habitants du. pays, ont en partie adopté les usages
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des Tares ; ils ne reçoivent personne. Les membres dtt corps diplomatique composent donc seuls, pendant l'hiver, une petite société qui se dissout pendant la belle saison. Dès les premiers jours du printemps, les ambassadeurs abandonnent pour la campagne leurs résidences de la ville.
c On se tromperait fort, dit H. de Yalon, si Ton pensait que Téloignement ou Finfluence du pays donnent aux réunions des Européens, à Gonstantinople, un caractère étranger. Dans un salon de la capitale de l'empire turc, il n'y a d'oriental que les longues pipes, dont les dames autorisent l'usage, et sauf la fumée du latakié, on pourrait se croire dans une maison de fa Gbaussée-d'Antin. La navigation régulière des paquebots français et autrichiens a fait de l'Orient un faubourg de l'Europe. Chaque semaine, à jour fixe, on reçoit, non-*seuIement dans les principaux ports de Grèce et de Turquie, dès journaux et des lettres de tous les coins du monde, mais on y apprend encore, par les officiers des bâtiments ou par les passagers, les nouvelles les plus détaillées, les plus mystérieuses chroniques des salons de Londres, de Naples, de Vienne et de Paris. Les sociétés oisives de Constantinople, d'Athènes et de Smyrne, s'alimentent uniquement de ces cancans dont les voyageurs font entre eux un perpétuel échange, et qui, à Syra, à Malte, h Trieste, passent avec les marchandises d'un bord à l'autre. Les dames surtout attachent te plus grand prix à ces relations occultes avec un monde qu'elles ne connaissent guère, et rien n'est plaisant comme d'entendre disserter, en Asie, sur l'enlèventéht de madame ***, sur le mariage iiell.***^ ou suc
les chanoes de succès du prochain opéra. Tout en s^occupanl des nouvelles exotiques, on ne néglige pas non plus les histoires indigènes. Dans le Levant, tout le inonde se connaît. Les sociétés de Gonstanti- Dople, de Smyrne, d'Athènes et d'Alexapdrie ne forment qu'une seule société. Si Ton ne s'est jamais vu, on a mille fois entendu parler les uns des antres. On sait par cœur le caractère, les liaisons et jusqu'aux habitudes de chacun; en un mot, on csiuse à Péra des salons d'Athènes, comme dans le faubourg Saint- Germain, des réunions de la Ghaussée-d'Antin, et il est inutile de chercher à Gonstantinople d'autres délassements. A la vérité, en 1839, un Italien, nommé Gaelano Hele, Gt construire à Péra, sur rautorisation de Mahmoud, une salle de spectacle ; et ce qu'il y eut de plus étrange dans cet événement, c'est que la liste de souscription fut en partie remplie par les Turcs ; mais ce théâtre, qui existe toujours, est le plus souvent fermé, faute d'acteurs. La troupe italienne qui exploite le Levant se 6xe de préférence au milieu des sociétés plus nombreuses d'Athènes et de Smyrne. » Les Turcs n'ont point de théâtres, et par conséquent point de pièces écrites; la religion ne le permettrait pas, et les préjugés s'y opposent. En revanchent, ils admettent dans leurs maisons et dans les lieux de réunions publiques, des manières d'ombres chinoises du plus révoltant cynisme. Ge spectacle, qui pénètre dans le palais du sultan et jusque sous les yeux des odalisques, est connu sous le nom de Caragucus (littéralement yeux noirs), qui est aussi le nom propre du principal personnage, espèce de pôlichinetle, lequda, en effet, les paupières, les prunelles^
les sourcils , les cils d'un noir de jais. • Les scènes qu'on y représente seraient, dit Tauteur de la Tur^ quie nouvelle, ce qu'il y a de plus repoussant au monde, si le dialogue qui en donne l'explication ne l'emportait sur la représentation. Les Turcs, ajoute-t-il, affectionnent ce spectacle; chez ceux qui peuvent en faire les frais, il n'y a pas de fête de famille où il ne soit admis. Les particuliers h qui la pénurie de leurs moyens ne le permet pas, s'en dédommagent en allant en prendre leur part, à peu defrais, dans les cafés qui de temps à autre en amusent leurs chalands. •
Après €aragucus, les Turcs n'ont d'autres moyens d'égayer leurs réunions de famille que d'y attirer des faiseurs de tours d*adresse qui n'ont aucun talent particulier, ou des danseurs, ordinairement des Grecs, qui mettent en action les impuretés de Caragucus.
Les spectacles et les jeux, sur les voies et les places publiques, se réduisent à des exercices de saltimbanques, de funambules et quelquefois d'écuyers; on montre aussi parfois des animaux vivants, des vues d'optique, des chambres obscures, etc. De tous ces exercices, le plus caractéristique et le plus intéressant est, sans contredit, le djirid, sorte de joute à cheval, dans laquelle se poursuivent alternativement deux adversaires armés du djirid, bâton léger et de quarante-huit pouces environ de longueur, qui a donné son nom à ce spectacle.
c Celui qui donne la chasse, dit M. d'Aubignosc, imprime à son cheval l'allure la plus vive, et de son djirid, qu'il lance avec une vigueur et une justesse remarquables, il cherche à toucher l'adversaire, qui fuit à toute bride. Celui-ci, incliné sur le cou de son
coursier, met tous ses soins à détourner, avec le djirid dont il est lui-même porteur, Tarme qui lui a été lancée. Dès qu'il l'a évitée, et c'est presque toujours le cas, tant est grande l'adresse de ces combattants, il fait parcourir à son cheval une courbe, qui le place sur la trace de son antagoniste, fuyant à son tour, après avoir ramassé le djirid dont il a suivi la direction, sans mettre lui-même pied à terre ni ralentir sa course. >
Des paysans bulgares jouissent du privilège d'amuser la population de Constantinople, pendant les premiers et les derniers jours du printemps. Ils arrivent par bandes, à la fin de l'hiver, enrôlés pour veiller sur les chevaux du suUan, que l'on met tous les ans au vert dans les prairies et les pacages baignés par les eaux douces. Divisés en groupes de 4 à 6 hommes, ils exploitent tous les quartiers de la ville en hurlant certains chants, faisant maintes simagrées révoltantes, et se livrant à certaines danses, vraisemblablement empruntées aux ours et autres habitants des forêts, auxquels ils doivent en outre les vêtements qui les couvrent. Quelquefois une espèce de' lyre à deux cordes, dont ils tirent trois ou quatre sons déchirants, ou une espèce de tambour, accompagne leurs beuglements et en complète la discordance. Mais leur principal moyen de forcer l'admiration des spectateurs consiste à lancer fortement contre le pavé la coiffure informe et bizarre qui couvre leur tête, à piétiner dessus, à la relancer, à la reprendre et à la présenter enfin aux assistants, pour solliciter leurs largesses.
A propos des divertissements turcs, je dois au
moins une menlion aux conteurs arabes qui font le charme des familles d'élite, dit M. d'Aubignosc, comme ils font supporter au nomade, sous la tente, la durée des longues veillées.
Ces conteurs conservent et cultivent comme leur plus précieux, et souvent leur unique héritage, les féeries que leur ont transmises leurs auteurs. C'est une propriété sacrée, à laquelle personne n'ose at* tenter. On sait que telle histoire fantastique est dans telle famille depuis tant de siècles, et qu'elle n'a jamais subi d'altération.
Celuf qui désire l'entendre et en faire jouir sa famille et ses amis, traite avec le possesseur, et lui indique le jour où il devra venir la réciter. Le sultan est une des meilleures pratiques de ces narrateurs.
Quelquefois , surtout dans le temps du Ramazan, carême le jour et carnaval la nuit pour tout disciple du prophète, les principaux cafés de la capitale offrent ce passe-temps a leur clientèle.
Le bruit se répand que tel conteur se fera entendre, après la prière du soir, dans tel café. L'affluence est grande. Le local est bientôt comble d'auditeurs. Ceux qui ne peuvent trouver place dans l'intérieur setiennent en dehors et dans la rue. La foule se groupe jusqu'au point où la voix du conteur ne saurait plus se faire entendre.
On a eu soin de laisser au centre du café une enceinte libre de trois à quatre pieds de diamètre, dans laquelle cet homme se place; un tabouret et une pipe composent tout le mobilier dont il a besoin pour la représentation qu'il va donner.
Le public réuni et chaque spectateur assis,, les
jambes croisées^ au poste qu'il a pu se procurer» le récit commence. Il dure d'abord environ une demiheure, après laquelle il y a un repos d'une durée égale. Le silence sévère qui a été observé durant le discours n'est pas interrompu, comme dans nos théâtres, par les exigences de la gorge et du nez des spectateurs ; il ne l'est que par les offres ou demandes de boissons rafraîchissantes, de café ou de feu pour allumer les pipes. La vente des comestibles forme le bénéfice du maître des lieux. Celui du conteur se compose du produit des collectes qui se font à chaque entr'acte; il y en a toujours trois, parce que le texte du conte est divisé et récité en trois parties. Chaque récit' et chaque repos durent une demi-heure; et les rondes relatives aux rafraîchissements et à la quête se renouvellent à chaque fois. On n'a point à craindre d'être interrompu par le bruit des voituresî il n'en circule pas; ni par les colloques des passants: ils observent le mutisme le plus complet.
La séance finie, chacun s'éloigne à petit bruit, sans témoigner ni satisfaction ni regret de la manière dont il a passé la soirée.
Telles sont les seules distractions qui apportent un peu de variété dans la vie monotone des sujets de Sa Hautesse.