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CHAPITRE IV

LE BÉRAI.

Le Serai, ou palais de Stamboul, n'est pas plus un palais que le Kremlin de Moscou n*esl une forteresse, comme le croient à tort ceux qui ne Tont jamais vu. Le Séraï impérial, ou, comme on l'appelle aussi. Serai Bournou (Séraï Cap, ou pointe du Sérâî), est une vaste enceinte triangulaire, entourée de murailles crénelées, et située à Tangle de la mer de Marmara et du port de la Gorne-d'Or, en face du Bosphore. Il a environ une lieue de circuit. Il se compose de jardins, de terrasses, de palais, de kiosques, de casernes et de dépendances de toute espèce ; il contient une population considérable de serviteurs, de gardes, de femmes et de pages, pour le service personnel du sultan.

Certaines parties du Séraï sont journellement ouvertes au public; d'autres peuvent être visitées pai* les étrangers munis des autorisations nécessaires ou accompagnés de hauts dignitaires : mais il en est une surtout dont on ne franchit jamais le seuil impéné-

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irable sans s'exposer an plus affreux de tous les supplices. Aussi est-ce le lieu le plus mystérieux de la terre...

c Le caractère général de cette admirable demeure, dit H. de Lamartine, n'est ni la grandeur, ni la commodité, ni la magnificence ; ce sont des tentes de bois doré et percées à jour. Le caractère de ces palais, c'est le caractère du peuple turc : l'intelligence et l'amour de la nature. Cet instinct des beaux sites, des mers éclatantes, des ombrages, des sources, des horizons immenses encadrés par les cimes de neige des montagnes, est l'instinct prédominant de ce peuple. On y sent le souvenir d'un peuple pasteur et cultivateur qui aime à se rappeler son origine, et dont tous les goûts sont simples et instinctifs. Ce peuple a placé le palais de ses maîtres, la capitale de sa ville impériale, sur le penchant de la plus belle colline qu'il y ait dans son empire, et peut-être dans le monde entier. Ce palais n'a ni le luxe intérieur ni les mystérieuses voluptés d'un palais d'Europe; il n'a que de vastes jardins, où les arbres croissent libres et éternels comme dans une forêt vierge, où les eaux murmurent, où les colombes roucoulent; des chambres gercées de fenêtres nombreuses toujours ouvertes; des terrasses planant sur les jardins et sur la mer, et des kiosques grillés où les sultans, assis derrière leurs persiennes, peuvent jouir à la fois de la solitude et de l'aspect enchanté dû Bosphore. C'est partout de même en Turquie; maître et peuple, grands et petits, n'ont qu*un besoin, qu'un sentiment, dans le choix et l'arrangement de leurs demeures ; jouir de l'œil, de la vue d'un bel horizon ; ou, si la

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situation et la pauvreté de leur maison s'y refusent» avoir au moins un arbre, des oiseaux, un mouton, des colombes, dans un coin de terre autour de leur masure. Aussi ^ partout où il y a un site élevé, sublime, gracieux, dans le paysage, une mosquée,- un santon, une cabane turque, s'y placent. S*asseoir à l'ombre, en face d'un magnifique horizon, avec de belles branches de feuillage sur la tète, une fontaine auprès, la campagne ou la mer sous les yeux , et là, passer les heures et les jours à s'ennuyer de contemplation vague et inarticulée, voilà la vie du musulman; elle explique le choix et l'arrangement de ses demeures; elle explique aussi pourquoi ce peuple reste inactif et silencieux, jusqu'à ce que des passions le soulèvent et lui rendent son énergie native, qu*il laisse dormir en lui, mais qu'il ne perd jamais. Il n'est pas loquace comme l'Arabe ; il fait peu de cas des plaisirs de l'amour-propre et de la société; ceux de la nature lui suffisent; il rêve, il médite et il prie. C*est un peuple de philosophes; il tire tout de la nature, il rapporte tout à Dieu. >

Le Serai actuel a été créé par Mahomet II. Il avait d'abord fait construire un autre palais qu'on désigne aujourd'hui sous le nom d'Eski-Séraï, c'est-à-dire vieux Serai, situé entre la mosquée de Soliman le Magnifique et celle du sultan Bajazet; mais l'emplacement choisi avait des inconvénients de position, et le vainqueur de Constantin fit élever une nouvelle habitation plus sûre et plus agréable sur le haut du promontoire que baignent les flots du Bosphore et de la Propontide. Le vieux Serai devint alors l'habitation des sultanes veuves et des kadioes répudiées

(c'est-à-dire les femmes du sultan qui n'avaient pas eu d'enfants mfties) ; maintenant il sert de palais au séraskier, général en chef des armées. Le nouveau Serai a toujours été depuis lors la demeure des sultans, qui n'avaient pas moins apprécié les avantages de sa position militaire que le charme incomparable de sa situation.

Du côté de la mer et du port, le Serai est entouré par la continuation de la muraille fortifiée et flanquée de tours qui sert d'enceinte à la ville; sur ses deux autres côtés il a pour enceinte propre une muraille semblable qui monle jusqu'à Sainte-Sophie et redescend ensuite vers la mer : la longueur en est évaluée à plus de quatre mille mètres. L'ancienne Byzance ne s'avançait pas au delà de cette ligne ; ce ne fut que sous les règnes de Théodose le Jeune et d'Héraclius que la ville s'étendit jusqu'aux limites actuelles de Gonstantinople.

Huit portes principales donnent accès au Séraï, cinq du côté de la mer et trois du côté de la ville. De la première, à l'entrée du port, on se rend directement, et par la ligne la plus courte, à Sainte-Sophie, en traversant les jardins du Séraï ; c'est le chemin que suivent ceux qui y ont librement accès, soit comme Turcs, soit comme autorisés. On y arrive en débarquant à Yali-Kiosk , le Kiosque Vert ou impérial, lun des plus élégants du Serai.

Toutes ces portes ont été le théâtre de ces drames sanglants si fréquents dans l'histoire de la Turquie, surtout la porte impériale , celle qui donne son nom à l'empire, Babi-Houmayoun , entrée principale du côté de Gonstantinople. A droite et à gauche de cette

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porte, d'ao aspect imposant, se trouvent deox niches oh l'on déposait les têtes sanglantes des malheoreux condamnés par ordre du souverain, et où furent entassées jusqur'au sommet les têtes des janissaires massacrés en 1825, lorsque le sultan Mahmoud détruisit cette fameuse milice.

Cette entrée magnifique, gardée par cinquante capidjis, donne sur la place de Saittte*Sophie, en face d'une jolie fontaine tout en marbre et en porcelaine qui en est le plus gracieux ornement. Elle conduit dans une cour vaste et irrégulière, entourée de tous côtés de constructions, garnie d'arbres et de fontainés. A gauche, d'abord, est l'ancienne église de Sainte- Irène, construite par Constantin le Grand. Au lieu de la convertir en mosquée, comme presque tous les autres temples chrétiens, on en a fait un musée fort curieux d'armes antiques ou précieuses, et dans lequel on voit les clefs en or et en argent des villes conquises par les Turcs. En face s& trouvent les écuries où les 1,000 chevaux du Grand Seigneur sont soignés par un nombre proportionné de palefreniers; les logements des commissionnaires ou baltadjis; celui des pages ou icoglans et des eunuques blancs. L'hôtel des Monnaies, qui n'offre rien d'intéressant, est à côté de Sarnte-Irène; vis-à-vis se voient llnlirmerie, puis les logements du defterdar-effendi ou grand trésorier, celui du veznédar-aghaoïx caissier du ministre des finances, puis enfin des casernes pour la garde particulière du sultan. Lechehir emini ou. architecte en chef, ainsi que le secrétaire du chef des eunuques noirs, logent aussi dans cette cour.

Au pied d'un platane immense de douze mètres

environ de circonférence, on remarque un mortier renversé qui servait jadis à broyer le chef des ulémas lorsqu'il était condamné à mort. Le caractère sacré du premier ministre de la religion et des lois le mettant à Tabri de la peine du sabre, on avait inventé ce supplice pour éluder la loi. Enfln, au fond de la cour de Sainte-Irène s'élève une porte élégamment décorée, couverte de peintures et d'inscriptions, et qui a l'apparence d'une entrée* de château fort, crénelée et flanquée de deux tourelles à meurtrières et mâcbecoulis; elle se nomme Bab-us-Selam ou Porte . des Salutations. C'est sous le vestibule de cette porte qu'en sortant de chez le Sultan les hauts fonctionnaires disgraciés recevaient le fameux cordon de soie, des mains du bourreau, dont le logement est à gauche de l'entrée, en face de celui du capidgï-fHichi, portier en chef.

Après avoir franchi' la Porte des Salutatieps, on se trouve dans une galerie fort élégante, couverte d'un toit immense, découpé, sculpté, peint et doré; les murailles sont garnies de marbres et- de porcelaines de Perse; des œufs d'autruche et des queues de cheval pendent des poutres du plafond. Cette galerie ouvre sur la seconde cour, plus petite que la première, garnie d'allées de cyprès et de platanes magniflques, conduisant au Couthey-Hutné , salle du conseil du grand vizir, dans les jours de solennité. Les murs de cette salle sont en marbre, et les plafonds richement peints ; mais l'ensemble n'a aucun caractère oriental. Le grand vizir s'assied d'ordinaire en face de la porte d'entrée; à ses côtés se placent le capitan' pacha, grand amiral,* le defterdar, le nikiandji-effendi.

les deux kazy-asker (juges de Tarmée) et le grand Biaitre des cérémonies. Le reis-effendi, minislre des affaires étrangères, reste dans un cabinet volsîUy ail le grand vizir lui transmet ses ordres. Le sultan assiste parfois aux délibérations du divan; il se tieul derrière une petite fenêtre grillée, ménagée au-dessus de la place du vizir, et de telle façon qu'il puisse» 'Sans être vu, prendre part au conseil.

A peu près en face de la porte des Saints, se trouye le petit édifice qui renferme la salle du trène. Il est carré et environné d*un portique de marbre; c'est là» sous ce portique, que se place le sultan le jour de la grande cérémonie du baïram, qui termine le ramazan. La cérémonie commence au lever du soleil; dans la première cour que iious venons de traverser sont rangées les troupes en grande tenue, cavalerie et in-* fanlerie, sur deux lignes, jusqu'à la mosquée du sul*^ tan Achqiet. A sept heures, les hourras annoncent l'arrivée du sultan; il est à cheval et se reconnaît, au milieu des pachas, ministres et employés de toutes classes, à son aigrette de diamants, à sa poitrine couverte de diamants, ainsi que le collet de son manteau. Il va au pas, suivi de tous les dignitaires, faire sa prière à la mosquée, et revient de même, au Séraï, s'asseoir sur son trône, placé dans cette seconde cour, pour la cérémonie du baise*pied. Bientôt le& cris onze fois répétés : c Que Dieu lui prête longue vie ! » annoncent que le défilé commence. A droite du sultan, debout, se tient le premier ministre, qui fait baiser l'écharpe sainte, en soie brune à franges d'or, ceinture de Mahomet, dit-on; puis, ensuite, chaque dignitaire, tour à tx)ur, suivant son rang, se prosterne

et baise ie pied du sultan. Le chef des imaDS, des prêtres, vient le dernier ; et au moment ou il veut se baisser, le sultan se lève et Ten empéclie. Celte longue procession a lieu au bruit d'airs turcs et de coups de canon^ qui retentissent jusqu'à la fin de la cérémonie.

r Mais pénétrons dans la salle du tr6ne par la porte Balhus^Seadei , p^ie de la Félieiié^ Cette pièce, ou le saltan-reeevait les ambassadeurs, est petite, voûtée et obscure ; le jour n'y arrive que par des vitraux coloriés; elle est en marbre et peinte azur et or. On y voit d'abord le trône, espèce de lit à baldaquin, ou de dais en argent doré, dont les quatre coloiinettes sont incrustées de pierres précieuses, améthystes, topazes, grenats, saphirs et turquoises de^ la plus mauvaise qualité et sans valeur aucune. Aux qualre angles de ce trèue sont attachés des globes d'or, d'où pendent des queues de cheval, emblème du pouvoir dans les camps. Ces queues de cheval, qu'on appelle tottgh en turc, servent d'étendards aux armées; lorsque le sultan marche en tète des troupes, six tonghs indiquent sa présence; les grands pachas ont le droit de se faire précéder par trois queues , les pachas de second rang ne peuvent en avoir plus de deux ; de là v^t le titre de pachas à deux et à trois queues.

À côté de ce trône, qui m'a semblé d'une époque indiquant la décadence, se trouve un véritable objet d'art : c'est la cheminée, dont les piliers et le manteau , formant tuyau comme au temps du moyen âge, sont d'argent sculpté en relief, et offrent des arabesques d'une finesse et d'une pureté remarquables.

En quittant la salle du Trône, on passe sous deux

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portiques ou porles en marbre, de peu d'élévatioo, placées cooime un petit arc de triomphe au baut du perron et délicieusement sculptées, puis on se trouve dans une troisième cour fort étroite. D*un côté est un pavillon qui renferme la bibliothèque. Cette collection est assez pauvre. On assurait qu'elle possédait des manuscrits de la plus haute importance, mais on ne les y a pas trouvés. On voit aussi d^ns ce pavillon Tarbre généalogique de tous les sultans avec leurs portraits, ainsi que leur ikougra ou signature, richement peinte et ornementée en or et couleur, comme les manuscrits anciens. Chaque sullan se compose une signature qui contient la même formule, mais change de forme, suivait les lettres arabes des noms qu'ils portent. Elle est écrite de façon à faire un dessin original, mystérieux et indéchiffrable au vulgaire; les plus habiles calligraphes seuls, en les étudiant longtemps, Bnissent par en.déméler les signes.

Tel est le thougra d'Abd-ul-Hedjid, le sultan actuel, qu'on trouve sur les monnaies de l'empire et en tôte de tous les Grmans ou ordres émanés du Séraï, et dont le sens est celui-ci : c Abd-ul-Medjid-Khan, fils de Mahmoud-Khan, toujours victorieux. >

Outre la bibliplhèque, cette cour renferme le palais qu'habitait le sultan., et celui qui servait à la fois de demeure et de prison à ses fils avant que l'usage de tenir cloîtrés les héritiers du trône fût aboli par le sultan Mahmoud. Ce dernier se compose de douze pavillons , semblables de grandeur et de former. Ces pavillons , appelés Tchim-Chiriik , du nom des buis qui les entourent, et élevés au milieu d'un petit jardin fort bien tenu, qui est enclos d'une muraille éle-

vée y sont des habitations élégantes, dorées et meublées avec luxe. Ils se nomment cafess, cages, parce que dans ces cages dorées, véritables prisons cependant , étaient élevés les schah-zadés , ou princes du sang impérial. Là s'écoulait leur vie triste et solitaire, n'ayant pour toute distraction que la société de quelques jeunes pages et officiers, jusqu'au moment où le chef des eunuques noirs , le chef des émirs, le muphti et le grand amiral venaient annoncer que le maître de l'empire était mort ou détrôné, et que ces prisons allaient fournir un héritier à l'empire et un successeur aux califes.

En suivant la plate -forme du palais, à gauche on arrive, par un étroit balcon que supportent de hautes terrasses, au harem ou habitation des femmes et des maîtresses du sultan. Nous n'approchâmes pas plus près de ce séjour interdit à l'œil. Nous vîmes seulement les fenêtres grillées et les délicieux balcons entourés aussi de treillis et de persiennes entrelacées de fleurs, où les femmes passent leurs jours à contempler les jardins, la ville et la mer.

On ne sait guère ce qui se passe dans ce magnifique palais, où n'arrivent jamais les bruits du dehors, où un trésor inépuisable a rassemblé toutes les merveilles du luxe , des bains de marbre, des jardins enchantés qui ont pour clôture une mer étincelante , pour dôme le plus doux ciel de la terre, des légions d'esclaves n'ayant d'autre volonté que celle du maître, d'autres lois que ses caprices , prêts à payer de leur tête son moindre déplaisir, et dans cet Éden quatre à cinq cents femmes choisies parmi les plus belles de l'univers...

Les femmes du harem se diviseut en plusieurs classes. Sous le nom de kadines^ on comprend celles qui, ayant eu le bonheur de plaire à Sa Hautesse, sont devenues ses favorites ; elles habitent chacune des appartements séparés y et ont à leur service une quantité de jeunes esclaves nommées usiu». Il y a ordinairement quatre kadines; toutefois il est loisible an sultan d'en augmenter le nombre; AmuratUI, par exemple, trouvait bon de les décupler; il avait à la fois 40 favorites, et il eut plus de 300 enfants. Les kadines sont les femmes du Grand Seigneur» les odalisques ou kedeklis sont ses maltresses. Choisies parmi les plus belles filles de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe orientale, les odalisques composent pour Sa Hautesse un charmant bataillon de pages, c Douze des plus parfaites sont affectées au service du bain , dit M. de Valon ; c'est parmi elles que le Sultan recrute de nouvelles kadines lorsqu'il lui plaît de ré* former les anciennes et de les reléguer au vieux sérail. Si elles donnent le jour à un garçon, elles passent au rang d'hasseki. Leur position change alors complètement; d'esclaves elles deviennent sultanes, et leur influence est quelquefois très-grande. Outre les odalisques, un grand nombre déjeunes filles entrées à l'âge de dix ans au harem, et portant le nom de shagirdennés, sont élevées dans les murs du sérail ; elles grandissent pour l'avenir, et prennent rang, plus tard, suivant leur beauté, parmi les odalisques ou les djargéj qui sont de simples femmes de chambre. Il va sans dire que les fantaisies du padischa accroissent chaque jour le nombre dès belles captives du harem, et de plus, chaque année, le dernier jour du Rama-

zan » la nation offre en cadeau à Sa Hautesse la plus belle esclave qui se puisse trouver en Géorgie* Celle qui fut donnée» il y a deux ans, à Abd-ul-Medjid, n'avait pas coûté moins de 1,200,000 piastres. Toutes les femmes du harem obéissent à une odalisque hors d*âge, qui porte le titre de kehaga-kadine, et dont les fonctions soDt de faire connaître aux esclaves le bon plaisir du Grand Seigneur. Nées sous un ciel brftiant, ayant pour toute religion lamour, et Tamour pour unique pensée, ces belles jeunes femmes passent en* semble toute leur vie. Beaucoup d'entre elles sont à peine connues du sultan; elles ne voient que leurs gardiens hideux, et l'on comprend que de cette réclusion barbare résulte une effrayante démoralisation.

cU est difficile de croire qu'un homme, au risque d'une mort affreuse et avec bien peu de chances de réussite, ait osé franchir le seuil impénétrable de ce mystérieux palais. On raconte pourtant qu'un jeune diplomate russe , ayant séduit à prix d'or une juive qui vendait des parfums aux captives du harem, parvint , il y a quelques années , à s'introduire avec elle sous des habits de femme dans le quartier habité par les odalisques. Il y régoa en sultan, dit-on, pendant deux jours entiers. Au bout de ce temps» découvert par un eunuque et ne voyant aucune autre voie de .salut, il brisa, par un effort désespéré, les treillis d'une croisée, et se jeta à corps perdu dans le Bosphore. Le soir même il s'embarqua, et partit pour Odessa. Que faut-<il penser de cette anecdote ?£lle est populaire à Constantinople. Forcer le harem du plus pauvre musulman serait une entreprise peut-être plus périlleuse encore, en ce que l'audacieux coureur

d*aventures ne pourrait rester une heure caché dans la petite maison d'un particulier, tandis queles mille détours du sérail et le nombre infini de ses habitants peuvent lui laisser un fol espoir d'évasion. Le chrétien surpris avec une musulmane, fût-elle la dernière des femmes, serait impitoyablement massacré, et son ambassadeur n'oserait pas même réclamer son cadavre, i « Les femmes tur^es, ajoute le même écrivain , marchent d'ordinaire les yeux baissés et subissent, en apparence, avec beaucoup de résignation, leur sort, qui, du reste, est moins triste qu'on ne le pense. Sans doute, elles occupent dans la société un rang secondaire; mais, élevées dans l'ignorance la plus complète, elles n'ont aucunement conscience de leur dégradation , et supportent d'autant plus facilement leur existence, que, n'ayant pas de termes de comparaison, elles n'en conçoivent pas une plus heureuse. Elles sont traitées par leurs maîtres avec la plus grande douceur, et n'ont pas à souffrir, comme on le croit, de leur caprice et de leur brutalité. Quoi qu'on ait dit dans ces derniers temps, on persiste en Europe à se représenter le turc comme un heureux mortel, eutouré sans cesse d'un essaim de voluptueuses oda* lisques, auxquelles il jette à son gré le mouchoir. C'est une singulière erreur que de prendre pour des sultans tous les sujets de l'empire. Il y a à Constantinople à peine quelques Turcs qui s'autorisent de la loi pour avoir deux ou trois femmes; encore les logent*ils dans des maisons séparées et ordinairement fort distantes les unes des autres. Sans aller en Turquie^ on trouverait peut-être en Europe de semblables ménages. Les autres Turcs, il faudra le répéter

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souvent pour qu'on l'entende, les autres Turcs ont une seule femme à laquelle ils sont très-Gdèles. A la vérité, chaque mari donne à sa femme une suite d'esclaves aussi nombreuse que le permet sa fortune, c'est le luxe d'Orient ; ces jeunes Glles sont quelquefois trèsbelles, et le musulman est maître absolu dans son intérieur. Toutefois , s'il use en secret de son autorité , il commet une action dont il rougît lui-même, et si, bravant la jalousie de sa femme, il est ostensiblement infidèle, il encourt le blâme général. »

Une touriste anglaise, miss Pardoe, a pénétré dans les appartements de plusieurs femmes turques, et elle en a fait de longues descriptions auxquelles j'emprunte les détails suivants. La vie de la femme turque est une longue somnolence ; non-seulement elle dort pour dormir, mais elle dort pour se distraire; elle regarde la veille comme un état bizarre et contre nature, t Jugez, dit H. Quin, de l'embonpoint-maladif, de la pâleur fade et mate qui doivent résulter d'une telle vie, et pardonnez à la jolie femme qui a épousé le sommeil en s'alliant à un mari turc, d'ajouter à ses couleurs naturelles une légère teinte rose avec un pinceau de poil de chameau. > Aussi, entrez dans l'appartement d'une femme turque, et vous verrez comme tout y est bien arrangé pour le sommeil. L'appartement un peu bas, mais large et carré, est garni de trois côtés par un divan qui ne s'élève pas à plus d'un pied au-dessus de terre; siège élastique et doux couvert de damas cramoisi, et sur lequel Ssont jetés au hasard un grand nombre de coussins brodés d'or et de soie. Fait-il froid , vous apercevez un chaudron de cuivre rempli de braise allumée au fond de l'apparte-

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menl ; des couvertures plus on moins riches, des serviettes élégautes et quelques petites tables de bois de rosier coniplètent raoïeublement. L'habitante de ce paradis du sommeil n'a qu'à arranger des coussins , croiser les bras et fermer les yeux. Horphée arrive, et l'âme de la femme turque voltige en liberté dans le pays des chimères. Un demi-jour mystérieux tombe des fenêtres toutes garnies d'un épais treillage. Elle dort, l'heureuse femme, et qu'aurait-elle de mieux à faire? Point d'intrigue, de politique, de spectacle, de talent musical ou artistique, rien qui occupe l'esprit, rien qui intéi*esse le cœur. Une femme turque dit à sa voisines : c Venez demain faire un petit somme avee moi ; • absolument comme une femme française dit à une autre : « Venez passer demain la soirée et apportiez votre ouvrage. > Cette habitude du sommeil engraisse singulièrement et fait tomber les cheveux de bonne heure. Miss Pardoe a découvert que la plupart des femmes turques portaient perruque. Ces Bères odalisques ont de faux cheveux et de fausses nattes, dont les tresses se croisent avec les plis du turban et du mouchoir brodé qui lui servent de coiffure.

La bourgeoise turque ou la femme du commerçant aisé porte chez elle une chemisette de gaze de soie bordée de franges de rubans étroits, avec des pantalons très-larges de cotonnade peinte qui tombent jus*' qu'à la cheville. Ses pieds sont nus, mais près d'elle se trouvent de jolies petites pantoufles jaunes chargées d'ornements délicats. Ses tapis sont si épais et si doux qu'elle met rarement ses pantoufles ; elle les regarde moins comme que nécessité que comme un ornement de luxe; aussi n'épargne*t-elle ni 1*01% ni

les pierreries, ni les broderies, pour en augmenter la valeur et l'éelat. Par-dessus sa chemisette, elle porte une robe de cotonnade de couleur éclatante bordée d'une frange, ouverte des deux côtés, garnie d'une queue et attachée sur la laille par un chàle de cache* mire. En hiver, une veste serrée presque toujours de couleur verte ou violette, et garnie defourrures, corn* plète son costume. Quand elle sort, elle met son turban et son voile, une pelisse Icmgue flottante de couleur olive, etdeà bottes jaunes par-dessus ses pantoufles, c Par voile, vous mesdames qui vivez en An* gleterre, écrivait M. Quin en 1838, vous entendez un morceau de mousseline ou de dentelle carré d'une délicieuse transparence, coquettement jeté sur la tôte, un voile qui ne voile rien, espèce de plaisanterie et de prétexte, mode introduite par les femmes espa* gnôles, modification habile de l'ancien costume mo^ resque. Ce mensonge de voile laisse briller à travers son tissu les vives étincelles du regard, adoucit les traits, fait revivre la jeunesse douteuse, et ne ressemble point à cette prison hermétique que les Turcs appellent un voile; celui-là est un véritable manteau pour la figure, une enveloppe jaloase et épaisse destinée à écarter réellement les regards profanes et à mettre la beauté à Tabri. S'il était fidèle aux premiers règlements de l'islamisme, il formerait un rempart inviolable derrière lequel se cacheraient les yeux, le nez, la bouche, le menton et le front de la propriétaire. Ainsi le veut la loi, mais la loi est éludée. Tout en continuant à attacher ce voile autour de sa tête, la femme musulmane l'abaisse avec une négligence assez bien calculée pour éveiller l'attention, provo-

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quer les regards, piquer la curiosité. La femme reste femme en dépit des lois et des mœurs. Entre la che*velure et les yeux on aperçoit toujours un front poli, blanc, rayonnant, orné de deux ai*cs à la courbe d'ébène. Quelquefois ce voile trompeur descend un peu plus bas encore, si bas que les yeux puissent voir et être vus ; il arrive même qu'en se drapant avec beaucoup de grâce, il découvre par moment des lèvres vermeilles faisant la plus agréable moue qui se puisse imaginer, et des joues fraîches, grasses, rosées, qui donnent une fort bonne idée du paradis inventé par Mahomet. >

Une autre Anglaise, lady Londonderry, a publié une description détaillée de Fintérieur de deux harems de Constantinople qu'il lui a été permis de visiter, c En enti*ant dans le harem du séraskier, nous trouvâmes, dit-elle, plusieurs esclaves et une fort belle odalisque. On me prit par les coudes pour m'aidera monter l'escalier, couvert, comme les planchers, de fort belles uattes. Bientôt parut joiadame Houstaplia, la principale femme du séraskier, qui en a six. Elle était couverte d'un long vêtement de soie blanc, brodé en couleur; elle avait un pantalon très-large, un châle rayé autour de la taille, et sur sa tête une espèce de toque de soie violette, entourée de nattes, de boucles, de gaze et de diamants. Elle s'assit près de moi sur un divan ; mais lorsqu'on annonça le séraskier, elle se leva aussitôt et resta debout les bras croisés sur la poitrine. Le séraskier est un bel homme, quoiqu'il ait près de soixante ans. Il s'assit sur une chaise à côté de moi, et, après de nombreuses politesses, suivant la coutume orientale, il m'invita à

dtner à la turque avec ses femmes. Je m'empressai d'accepter.

t Le séraskier a presque toujours acheté des Gircassiennes, et son harem est tout à fait dans le goût oriental. Toutes ses femmes étaient jolies, et quatre étaient remarquablement belles. Elles avaient toutes des toilettes semblables, mais de couleurs différentes. Une seule, aux yeux bleus et à Tair languissant, se tenait isolée dans un coin et refusait de se mêler aux autres. Etait-ce un caprice? élaitoelle malade? Je n'ai pas pu le savoir... C'était la dernière achetée, et par conséquent la favorite. Elle venait d'accoucher et allaitait un enfant qu'elle ne voulut pas me montrer. Je n'ai pas compté les enfants, mais il y en avait bien une douzaine. Une jolie petite fille aux grands yeux bleos, vifs comme ceux de sa charmante mère, dont elle tenait la robe, était habillée d'une veste rose et verte avec un pardessus garni de fourrure. Toutes les autres femmes avaient les yeux et les sourcils bruns, leurs dents étaient gâtées, et leurs pieds nus passablement dégoûtants.

c On mit sur une table très^basse un plateau garni d'une douzaine de petites soucoupes pleines de fromage, d'esturgeon et de confitures, et des vases de cristal contenant des boissons parfumées. Les femmes burent à petites gorgées de ces boissons, et, prenant de ces différents mets, elles placèrent ce qu'elles en avaient pris sur des morceaux de pain déposés devant elles, puis elles trempèrent le tout dans différentes sauces. On m'offrit une chaise, mais je refusai, et m'assis par terre. Les esclaves nous mirent autour du cou des mouchoirs de mousseline brodés

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en or; et, ayant enlevé le premier service, dles placèrent au milieu de la table un grand bol bleu plein de soupe au lait. Toutes les femmes y puisèrent avec leur petite cuiller d'écaillé, et parurent manger avec beaucoup de plaisir. La soupe fut remplacée par une vingtaine de plats non moins avidement dévorés. C'était du pilau, du viz^ du poulet» des- morceaux de viande rôtie. Chaque femme prenait ce qui lui convenait avec ses doigts, et ne manquait pas de les bien lécher avant de les remettre dans le plat»

f On servit ensuite de la crème à l'essence de rose et de l'eau à la fleur d'oranger; puis arriva un plat de saucisses qui excita des transports de joie indicibles; enfin vinrent des crèmes» de la pâtisserie» de la gelée et des fruits de toutes sortes. Je mangeai peu , car la forle odeur d'ail et d'oignon répandue dans cette chambre chauffée par un brasier et hermétiquement fermée à l'air extérieur» faillit m'asphyxier. Ce que Je trouvai de meilleur» ce fat une crème épaisse et froide, mélangée de riai et parfumée à l'essence de rose. Lorsque je demandai de l'eau» on m'en donna avec des gouttes de fleur d^oranger» dans un grand vase de cristal doré.

« Le dîner fini, nous nous levâmes. Les esclaves nous présentèrent à genoux de grandes cuvettes d'argent avec des houles de savon parfumé» et nous nous frottâmes les mains tandis qu'elles versaient dessus de l'eau chaude avec des aiguières d'argent. Nous passâmes alors de la salle à manger dans le boudoir où l'on nous servit du café; la femme du séraskiet* et moi assises sur le divan, les autres par terre. On proposa de chanter» mais il y eut de nombreux refus;

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