‹ Voyage en OrientChapitre 5 sur 17 · SERAI · texte numérisé non relu

SERAI

enfin une voisine, dont le mari était, disait-elle, secrétaire d'ambassade à Londres, se mit à pousser des cris discordants qui semblaient ne devoir jamais finir. Rien de plus barbare que la musique des Turcs. 1^ chanteuse avait de superbes cheveux noirs ; elle se disait très^éprisedeson mari absent, et comme preuve de ses sentiments» elle s'était plaqué sur le front le pain à cacheter de sa dernière lettre.

€ Dans tous les boudoirs, sur les canapés se trouvaient de petits miroirs d*or, ornés d'une grande émeraude au milieu de laquelle brillait une éloile de diamant.

c J'essayai plusieurs fois, mais en vain, de m'en aller; on employa tons les moyens imaginables pour me retenir, et la mère du séraskier déclara que je devais coucher au harem. Les esclaves grecques apportèrent encore un plateau de sorbets et de grenades sucrées auxquelles on me força de goûter ; après quoi, je réussis à m'échapper au milieu des prières et des invitations de toutes ces femmes qui me pressaient de revenir les voir. •

Du lieu où j'avais aperçu le harem du sultan, on voit encore le logement des eunuques noirs, les gardiens du harem; les bains de Sélim II avec leurs trentedeux chambres revêtues de marbre; l'oratoire où le souverain allait chaque jour se prosterner, et le kiosque du khazné ou trésor impérial, destiné à contenir non^seulement les richesses du sultan, mais encore une collection d'objets précieux, comme la veste de Mahomet, étendard sacré de l'empire, son sabre, sa ceinture, et autres reliques provenant de la race d'Othman. C'est un lieu sacré dont les firmans les

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plus particuliers ne sauraient ouvrir les portes à un infidèle.

Que si on descend dans les jardins du Serai, à l'endroit où s'élève la colonne en marbre de Théodose, une porte se présente, au delà de laquelle s'ouvre une enceinte carrée, sorte de parterre cultivé avec soin, rempli de fleurs et d'orangers. On y voit un bassin au milieu, puis une serre chaude et un kiosque éléganl, au-dessous duquel se trouve une salle d'été tout en marbre, remplie de jets d'eau et de fontaines, qui rappelle celle de l'Isola Bella sur le lac Majeur.

c De là, dit M. Adalbert de Beaumont, on pénètre dans les appartements du SéraïBournou, palais qui se trouve au bord de la mer, à la pointe du Serai, et qui est la résidence d'hiver du sultan Abd-ul-Medjid. Cette habitation est riche et élégante; mais construite depuis trente ou quarante ans, elle se ressent du goût de l'époque, et n'offre rien de ce style oriental, si pur, si élégant, si harmonieux, dont on retrouve encore un échantillon dans deux ou trois kiosques, qui sur les rives du Bosphore ont résisté au temps, aux révolutions et aux incendies. A la suite du premier salon, on remarque dans une petite salle une armoire à glace où se trouvent les objets que chaque sultan doit, selon l'usage, y déposer lors de son avènement au trône. Ce sont des sabres magnîGques, de belles aigrettes avec des diamants, des émeraudes énormes et autres bijoux précieux.

c Je ne décrirai pas la longue suite d'appartements que l'on traverse, et qui, au grand désappointement des amateurs de couleur locale, ressemblent bien

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pins à ceax d*un opulent Parisien du temps de Louis XV qu'aux souvenirs des Mille et une Nuits* Hais ce qu'ils ont d'inimitable» c'est la plus belle, la plus riante position du monde» au-dessus des flots poétiques du Bosphore et en face de ces montagnes que l'imagination de l'Asie antique avait peuplées de ses dieux.

c Du palais» un grand escalier aboutit à une cour intérieure, s'ouvrant sur ces mêmes jardins dont les magnifiques Ombrages» vus du dehors» attirent l'œil de tous côtés» et s'offrent, dès l'abord, au voyageur dont le navire suit le pied de leurs hautes murailles» en entrant dans le port de Constantinople.

f Dans ces jardins, ou le giaour (l'infidèle) pénètre diflScilement, j'ai eu le bonheurd'entrer souvent et d'y passer des journées entières» grâce à la protection d'un officier français» instructeur delà gardedu sultan.

c Le hasard semble avoir été le dessinateur de ces jardins; il n'y a là ni allées ni plan qui indique une intention autre que celle d'avoir de l'ombre; mais ces arbres sont si beaux dans leurs allures sauvages; ces terrasses avec la mer, les montagnes de l'Olympe et les faubourgs de Scutari pour fond, composent de si admirables paysages! Quelle nature sublime et quelle végétation ! Dans un coin de la grande esplanade, où se trouve le kiosque deGulkhané ou des Roses, il y a un petit kiosque avec un bassin de marbre rococo, entouré d'arbres et de gazons,, où les sultanes viennent faire le kief, ce doux repos de l'Orient ; où viennent paître les daims, où viennent s'abreuver les tourterelles. A lui seul» il compose un délicieux tableau. A côté» se trouvent quarante pins parasols, formant

avenue, emmanchés les uns dans les autres de la façon la plus pittoresque; puis ce sont les cyprès si sombres qui s'élancent comme des minarets au-dessus des dômes verdoyants des platanes et des térébinthes, et ces hauts murs si blancs couronnés de coupofeSî qui soutiennent d'autres jardins et semblent refouler et contenir avec peine ces masses de verdure qui s'épanchent par-dessus. J'ai rencontré là, une seule fois, ces chariots ou araba$ du Serai, dont la forme élégante ne se retrouve plus maih tenant qu'en certaines villes éloignées d'Asie Mineure.

c C'est en ce lieu, sur cette place de Gulkané, que le jeune sultan Âbd-ul-Medjid,au mois de juillet 1839, par la voiK du premier ministre, Reschid-Pacha, lut, en présence du corps diplomatique et du peuple assemblé, le khati'Shériff, charte sainte, impériale, par laquelle il faisait de grandes innovations, accordant des privilèges aux rayas, détruisant des abus et réorganisant l'armée. Comme Français, je ne puis que m'associer aux bonnes intentions du sultan ; comme artiste, je déplore des innovations qui dépoétisent de jour en jour un empire qui avait échappé à cette fatale loi du trivial, dont le reste de l'Europe semble frappé.

c L'admirable position des jardins du Séraï et la beauté de leur végétation sont aujourd'hui leur seul ornement ; il y a cent vingt ans» qui le croirait? ils offraient des merveilles dignes des jardins defiabylone, sous le sultan Ahmed III, qui fit construire la belle mosquée aux six minarets sur la place d'Atméïdan, et la jolie fontaine du Serai, que j'ai heureusement pu dessiner.

« Ce sultan^ artiste dans toute l'acception du mot.

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était digne d'être le descendant de Soliman le Magnifique, sous le règne duquel il y eut en Turquie upe vraie renaissance des arts.. A la fois poëte, peintre, architecte et musicien, et passionné pour les fleurs, qu'il cultivait lui-même, il avait fait de ce superbe emplacement, où les colères du peuple n'ont plus laissé que des arbres, une forêt de fleurs et d'arbustes les plus rares. Les vieux jardiniers du Serai, qui l'ont appris de leurs pères, racontent encore les merveilles de ce paradis terrestre. Le long des murs crénelés qui bordent la mer, s'élevaient de hauts treillis de fils d'or recouverts par des toiles rayées de couleurs brillantes, sous lesquels étaient enfermés les oiseaux les plus rares, les plantes de toutes les parties du monde, qu'une chaleur factice enti*etenait pendant l'hiver. Des bassins de jaspe et d'albâtre oriental, d'où s'élançaient des jets d'eau, rafraîchissaient ces bosquets enchantés; et pour ajouter encore à tous les parfums des fleurs, on brûlait dans des cassolettes de marbre et d'or, placées dans les massifs, des bois de senteur, l'aloès et le benjoin. La nuit, ces jardins étaient illuminés par mille lampes imperceptibles suspendues à de légers fils, comme dans les mosquées ; elles produisaient ces efiets de mouches de feu qui resplendissent dans l'obscurité des nuits des pays chauds. Cette illumination est connue sous le nom de lalé-schiraghani, qui veut dire illumination des tulipes, flqur de prédilection des Turcs. Le kiosque qui s'élevait dans' ce paradis terrestre était en dehors comme en dedans revêtu de glaces de Venise qui reflétaient les fleurs, les oiseaux, les illuminations et les jets d'eau. Construit dans le goût arabe du kios-

quedes Miroirs à Ispafaan, il était beaucoup plus grand et plus riche encore. Entre ses arcs, pendaient à des cordons de soie de grosses boules d'argent, ciselées à jour, d'où tombaient des queues de cheval ; un divan d'argent entourait la salle principale, au milieu de la* quelle une fontaine de cristal lançait des gerbes d'eau parfumée. C'est là que le sultan Ahmed III écrivait et peignait les manuscrits sur vélin, qu'on montre encore dans le turbé ou tombeau qui renferme son cercueil. C'était son art favori avec la culture des fleurs. Chaque sultan, d'après le Coran , doit exercer une profession mécanique : Mahmoud I" fut bijoutier; Osman III, menuisier; Mustapha III battait monnaie; l'infortuné Sélim III peignait sur mousseline; Ahmed III était écrivain, peintre, architecte et jardinier; il se reposait là trop souvent, enivré des parfums, du chant des bulbuls, du bruissement des eaux jaillissantes, oubliant, au milieu de ses femmes et de ses ogians favoris, les soins de l'empire.

« Uite émeute populaire et brutale comme toutes les émeutes, ajoute à ces curieux détails M. de Beaumont, non contente d'avoir déposé le sultan, ravagea et détruisit en un jour ces merveilles, dont il ne reste plus que remplacement sans pareil et les arbres qui ont repoussé sur les débris des autres. Sotte et inutile profanation ! qui détruisit dans le présent un chefd'œuvre, et qui dans l'avenir déshérita la pointe du Serai; car depuis, les sultans ont abandonné ces jardins et transporté leur luxe sur les rives du Bosphore, sans doute pour fuir cette colère de Stamboul, si voisine de ce lieu, malgré les hautes murailles qui en défendent l'entrée. »

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