‹ Voyage en OrientChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

STAMBOirL.

Lorsqu'on arrive à l'entrée de la Corne-d'Or, on n'en aperçoit qu'une partie, mais c'est la plus belle.

« Sur la rive gauche, dit M. Charles-Emmanuel, est Stamboul, dont les plus belles hauteurs sont venues se ranger de ce côté; Stamboul, avec une grande partie de ses innombrables maisons, peintes de toutes les couleurs, échelonnées, grimpées les unes sur les autres à* distance, la plupart entourées d'arbres et paraissant ainsi porter un bouquet de verdure à leur sein; Stamboul avec son vaste sérail, avec les dômes de ses plus imposantes mosquées et les flèches les plus élancées de ses minarets; Slamboul enfin avec sa brillante ville de bois pour les hommes et sa majestueuse ville de pierre pour Dieu.

« En face,, sur la rive droite, les faubourgs de ïop- Khana et de Galata soutiennent Péra étage sur leur tête : Top-Khana, ville turque et militaire, gardant avec ses canons l'entrée du port que domine de faulre

côté l'artillerie da sérail; Galata, ville earopéenne et trafiquante; Péra, européenne encore, mais diplomatique, siège de toutes les chancelleries, Eldorado de toutes les intrigues, et, comme un oiseau de proie du haut de son aire , s*épuisant à contempler Stamboul avec un œil d*envie et de convoitise.

c Telle est l'entrée et la plus belle partie de la Gomè-d'Or, celle qui, par un heureux effet de sa courbure, s'offre d'abord seule aux regards lorsqu'on arrive par la mer devant Gonstantinople. Alors l'ensemble du coup d'œil est d'un merveilleux effet. Stamboul, Top-Khana, Galata et Péra, qui paraissent ne faire qu'un, composent à elles quatre, autour d'un vaste bassin de mer arrondi , un amphithéâtre immense et profond de hautes collines chargées de maisons qui descendent baigner leur pied dans les flots, et cou-* ronnées de temples qui dressent vers le ciel leurs coupoles étincelantes et les longs bras toujours en prière de leurs minarets aériens.

c Plus loin, quand^ à votre grand étonnement, le navire qui vous porte pénètre à travers cet amphithéâtre en apparence impénétrable, la Gorne-d'Or continue de serpenter devant vous avec un eacaissement de saillies naturelles moins pompeuses, mais toujours aussi ravissantes, jusqu'à ce qu'elle aille enfin se perdre dans la vallée célèbre des Eaux douces. Sur la rive gauche, le long des murs de Stamboul, qui dans cet endroit commencent à s'éloigner de la côte, trois faubourgs se succèdent : le Fanar, quartier des Grecs byzantins et digne succursale de Péra pour les machinations diplomatiques; Balata, miséi*able taudis des malheureux juifs; Eyoub, plus propre et

plus heureux, comme les musuimaos qui babilenl ses bosquets, et fier de sa jolie mosquée où les sultans vieoneot ceindre le sabre d'Olfamaa sur les cendres du héros dont le village porte le nom. Sur la rive droite» à la suite deGalata , qu'un pont de bois légèrement posé sur les flots» comme une longue galerie découverte» a récemment mis en communication avec Stamboul» vient Hassim-Pacha, le petit Toulon des Turcs» port intérieur dans le grand port» presque entièrement peuplé par les employés de l'arsenal et les familles des marins. Après Hassim-Pacha » l'arsenal avec ses grands chantiers et ses grosses carcasses de vaisseaux» vis-à-vis du Fanar que les cris interrompus des gardiens de quart empèc\kQul la nui^ de dormir, sans qu'il ait jusqu a ce jour armé d'autres brûlots que dans les coulisses des chancelleries. Puis» après l'arsesenal» une agréable traînée de villages jusqu'à la naissance de la vallée des Eaux douces, qui tourne brusquement à droite.

c Telle est l'esquisse imparfaite de ce bras de mer» qui seul pouvait dignement servir de port à une capitale comme Gonstantinople. Quant au mouvement qui l'anime» on s'en ferait difficilement une idée : toute la vie du paysage est là. Les villes, les faubourgs, les quartiers, les villages qui l'entQurent, y versent à l'envi leurs essaims de population. Encore plus que les voitures sur nos boulevards» on y voit circuler et s'y croiser dans tous les sens des navires de toutes les formes, de toutes les dimensions, depuis les plus petits bateaux à rames jusqu'aux plus lourds vaisseaux. De toutes les échelles s'élancent des nuées de kaïks , légers comme le vent , rapides comme la flèche , les

uns lravei*sant d'une rive à l'autre, ceux-ci remontant le porty ceux.-là le redescendant à la voile ou à la rame. Quelquefois c'est une flotille de bâtiments de commerce qui arrivent par centaines des Dardanelles ou de la mer Noire, lorsque le vent longtemps contraire a changé tout à coup. Un autre jour, ce sont les gros vaisseaux de guerre qui se rendent majestueusement de l'arsenal au Bosphore ou du Bosphore à l'arsenal, selon les besoins du service ou les changements de saison , la flotte stationnant six mois dans un endroit, six mois dans l'autre. Des deux c6tés du port, mais surtout devant Gaiata, une foule de bâtiments sous tous les pavillons dorment à l'ancre, et l'immobilité de leur longue forêt de mâts fait un curieux contraste avec les mâts mouvants et les voiles glissantes qui entrent et qui sortent à tous les instants du jour.

€ A ce mouvement perpétuel , ajoutez les cris des bateliers turcsqui s'avertissent de loin pour éviter une dangereuse rencontre, les chants des matelots européens, enfin toutes les scènes vivantes qui se reproduisent dans les foyers où afflue le gros de la population, et vous aurez une idée de l'animation qui règne dans le sein du port de Constant inople. Pour une ville que l'on vous a toujours représentée comme si tranquille et comme eusevelie dans un silence de morl, cette peinture vous semble peut-être mêlée d'exagération. Vous ne le croirez plus, quand vous saurez qu'à Stamboul, la principale voie de communication, c'est moins la terre que l'eau , et que le port est la grande artère où viennent aboutir toutes les rues de la ville. Ce n'est donc pas seulement un port tellement vaste

qtte tons les vaisseaux du monde pourraient y tenir, c'est encore une grande route et une sorte de place publique, comme les boulevards de Paris. Au lieu du bruit des voitures, vous avez le mouvement des kaîks, voilà la différence. A Constantinople, ville essentiellement maritime, on est toujours sur Feau; on s'y promène, on y fait des courses, je dirai presque, on y marche en kaïk.

c D'après ce qui précède, vous devez voir à présent que Constantinople ne se compose pas seulement de Stamboul, déjà toute vaste qu'elle soit, mais qu'il faut encore comprendre dans son sein Top-Khana, Galata, Péra, le Fanar; en un mot tout ce qui fait ceinture à la Corne-d'Or, mer intérieure de la ville, et son véritable centre. Du reste, la cité tu4*que ne doit pas perdre pour cela dans votre estime , car elle n'en est pas moins, et pour la splendeur asiatique et pour la majesté impériale, la digne sultane de tout le cortège qui l'environne. >

Il y a neuf ans on ne pouvait aller de Galata , Péra et Top-Khana à Stamboul que par eau , à moins de faire un immense détour par terre. En 1837 seulement, le sultan Mahmoud fit construire, sous la direction d'Achmet-Pacha , alors grand amiral, un pont de bateaux praticable aux voitures et qui, traversant la Gorne-d'Or, relie ses deux rives. Mais ce pont, fort utile d'ailleurs , a l'inconvénient d'être éloigné du centre; en outre, comme il s'ouvre toutes les fois qu'un navire est obligé de passer de l'une dans l'autre des deux parties du port qu'il sépare, la circulation s'y trouve souvent interrompue. Aussi, bien qu'une foule nombreuse s'y presse constamment, la plupart des in-

dividos qui n'ont pas de tenps si perdre, et pi^esque tous les étrangers prennent encore un ka'ik pour traverser la Corpe-d'Or.

Je t'ai déjà décrit les kaïks — ces fiacres de Coastantinople — à propos du Bosphore; je t*fii expU<{aé combien il était difficile 4^ s'y teuir en équilibre, combien il était dangereux d'y faire le plus léger mouvement; mais je ne t'ai rien dît des kaïdjis ou bateliers qui les conduisent et je n^'empresse de réparer mon omission involontaire. C'est une belle race d'bommes, dont le costume relève encore la beauté. Ils p^lenlun caleçon blanc à plis aussi larges que ceux d'ua jupon ; une ceinture de soie cramoisie le reUeii^ au milieu du corps ; ils ont la tête coiffée d'un petit bonuet grec eo laine rOuge surmonté d'un long gland de soie qui paud par derrière; le qou et la poitrine nus ; une large cbemi^e^de soie écrue, à grandes manches pendautes, leur couvre les épaules et les bras.

Les kaïdjis de Gonstantinople sont, de l'aveu de tous les voyageurs , les premiers rameurs 4u monde. On les voit ramer pendant quatre heures de suite, au soleil, tout ruisselants de sueur, sans se reposer, sans se plaindre, sans proférer upe seule parole. Le pied appuyé contre une barre de bols» ils tirent , ils poussent avec les bras , ils poussent avec les jambes , avec tous les muscles du corps; ils seoiblent ne Êiire qu'un avec la rame. En eux revivent les rameurs de l'antiquité dont les traditions conservées paries Grecs n'ont jamais dû tomber en oubli à Gonstantinople. Au signal donné par le chef, toutes les raoïes , avant de fouetter la mer en cadence, s'alignent des deux eûtes de la barque aveq la même régularité que les fusils

STAlkBOtJL. lld

d*uD régiment qui croise ki baïonnette. Au second temps elles s'abaissent, entament adroitement la mer par nn de leurs côtés, y pénètrent profondément, plient sous l'effort du bras qui les agité, et sortent tontes à la fois de l'eau qui fuit, pour rétomber en<> oore avec la même précision et reparaître toujours alignées, toujours intelligentes, toujours infatigables.

Les kaidjis des grandes maisons, bien habillés et bien nourris, ont un salaire suffisapt pour entretenir leur femille et mettre de côté quelques épargnes. Le prix auquel la course est fixée permet aux kaïdjis de louage de gagner une trentaine de piastres par jour, environ 7 fraocs, somme avec laquelle ils vivent dans l'aisance, font vivre leurs femmes et leurs enfants, et se ménagent des ressources pour la vieillesse; quel*qués-uns trouvent même le moyen d'acheter une esclaTC. Dans la belle saison, et à Constàntinople la belle saison dure presque huit mois, ils gagnent 40 à 45 francs par jour. Lorsque le bateau leur appartient, c'est un bénéfice à peu près net, car les droits à acquitter sont minimes.

La grande famille des kaidjis offre de nombreuses variétés, c Ainsi, les bateliers -des kaïks à plusieurs paires de rames, a dit un écrivain qui en a publié une intéressante monographie dans le Magasin pittoresque (t84i) ont une allure plus militaire, comme il convient à des hommes exercés aux manœuvres d'ensemble et soumis aux lois de la discipline. Ceux des kaïks à une paire de rames, au contraire, ont plus d'abandon et de bonhomie : ce sont nos cochers de cabriolet avec leur humeur liante et leurs privautés. Du plus loin qu'ils vous aperçoivent, ils vous appel-

iSO STAMBOUL.

lent en criant : € Capitan, capiian, bana^bak ' : Capic tatne» capitaine, regarde-moi. • Si vous hésitez, ils ajoutent : < Capitan, viens à moi, mes bras sont de fer, c mon kaïk est léger comme un oiseau, > Hâtez-vous de vous décider , sinon vous serez entouré d'une nuée de kaïdjis; celui-ci vous tirant par un bras, celui-là par l'autre, un troisième par votre habit; tous parlant ensemble et vous empêchant de faire un pas.

c Naturellement questionneur, le kaïdji aime peu à répondre aux questions qu'on lui adresse. Lui demandez-vous si la journée sera belle, il répond : fit/men (je ne sais pas); ou bien, poussé dans ses derniers retranchements, il se risque à dire : Allah billir (Dieu le sait). Avec son Dieu le ^ait, il ne redoute aucune indiscrétion, surtout en matière politique, c Le sultan est-il aimé de son peuple, kaïdji? — Dieu c lésait! — Croyez-vous qu'il soit sincèrement dévoué c aux Russes? — Dieu le sait! — Hais enfin, pensez- « vous que les Turcs, si bons musulmans, ne se révoU c teront pas un jour contre le protectorat des Russes, c qui à leurs yeux ne sont que des gîàours?Dieu le € sait! » Il faut qu'il ait une bien grande confiance en vous pour répondre : Ick Allah ! (plaise à Dieu !) C'est

' Capitan veut dire capitaine ; c^est le nom que les Turcs donnent aux Européens quand ils ont intérêt à flatter leur amour-propre. Alors même ils se font scrupule de nous accorder le titre d'effendi, qui correspond à notre mot nwnsieur, et qu*ils n^échangeiit avec plaisir qu*entre musulmans. LorsquMls tiennent peu à nous plaire, ce qui arrive souvent, nous ne sommes pour eux que des gtaaurs ou des kiopeck , c*est-à-dire des infidèles ou des chiens , expressions synonymes dans leur langage.

que ie aias8aicn6<d«s^ janissaires est loujoars présent à ssa i»é|iioire,et (\vtr\\ n -ignore pas qu'en Orient les tét«s ne tiennent pas bien sur les épaules. 'Mais, diveriYo^usv kmqu'ils'agil de savoir si la journée sera belle, pourquoi )rép«»dr8jeucpre : len'en.saiS:rienyOuDieuil^ sait ? -r Pourquoi.? Parce que tiput musulman, et par* 4i€uliièi!éiiient toutkaidji, est imbu'sde la doctrine du fatalisme; parce qa*il se croirait impie s'H se permet^ tait de firedanfi lés signes exté^ientf'a que .la^Praividence éfaleccpeDdarit avec bontë>auTL^8x.du<mani», pôur^cpiii) poisse présager lefca^imerouilatempéiè. Le despotisme dst teH^ment :datis::le& woéurstdèis Orientaux qu'ils font de Dieu lui-même un despole^et qii'4is :s'i&aagîneiit>que pour ]e pUdar dèjimaiiifesler son ,ommpoieiice^ il A:hangBrait,:tout ii poapiile.beau tempà en pluie, s'ils oaaîeali aprè&aVbicobseryé l'hélât da cieUémettreiijine opinion) q']iieloonf|ué.».Ii en est beaucou)^ iqutpousaeiitrcetteidîspDsitiob si iloin», qi^'à lejir^jFoux les boffa^SjetJes montireâ'Soiyl'iinQ^iiniieii-^ tioB' du diable;';çeilSf4^, quand: un çhnétien, leut V0ya49t une montre, ;a la. naïveté àe/}sdm demander quelle heure il est, répondent, pieu^etqeot ; Dieu le saitf i^.donc .vôus; tenez. àics^userraKèe votre kaïdji, é¥i|«^:tout:eequi touche à la politique et àtlà religioù; n'entamez pas .Dion jplus le.fihâpitEe des tmoèursjdés p^gpl)ÇS;kiiiùsiilman$^jrs6. croirait tosuUé. Parlez-lui dq$ ii)sage&idesinaibiôns chirétjemies, il vous.smvraa^&BC plaisM* s^r oe^^^ain;; U jf)ei;tnaRq4]Bra pasiderire à chaque maliee que rV04i^liii;di^^zi,:etiJi' VOUS] étjcif^nera plasd']iiiOe:foia.par le bon aanè; là'fiiwfi^ éMâimalîee dq ^69 ^partie$;Jl devièQjdrai^us^i lianti Quelle ûâcher

c|e cabpriolet de. Paris, mai^ cependant i^yec de meil-

lelires manières , sftos jamais dépMsw \m bornes 4» respect, sans jamais se inam|uer à lui^mémer GeUe ^ispérioriiéYieat en^ande partie de ce qu'il ae fait pas Msage de boissons ^piritueuses ; Véducation religieuse y est aussi pour beaucoup ; enâucttne oocasipn sou métier de kaîdjt ne lui fera oqUîer qu*il est homme , qu'il es^ mahcHuëlan. Au terme de la traversée, s'il tofts chicane sur le prix conYeau, dites4iii sams colère et. plutôt avec une froideur, dédaigneuse : c Je. crovais les mahométans des hommes droits. » TobI à coup ses exigences.ridicutes feront place à des dispositions honnétee; sa dignité d'homme a repris le dessus.

Les kaïdjis forment une corporation nombreuse et importante qui a ses règtementâ, ses coutumes, ses chefs, «ses privilèges; à; chaqse échelle ou débarca<dère, .réside yn kiahia (batelier maître) chargé .de dd* Cendre ienr« droits, der mettre des bornes à leurs exi* gences, de punir leursr infractions; en un mot, un bopitaine de port au. petit pied, remplissant tour à tour les f(»ictions de- commissaire de police et de }iige dé paix; eçnoilîateur quand* on Fécoute et quji ' e^t :de bonne humeur; mais armé d'un bâton «t sachant en faire -usage si on se montre récalcitrant ou s'il n'est pas dans^ de bonnes dispositions. ^ • Les kaidjis sont très-jaloux de lenrs privilèges; ils les défendent avec «ne opiniâti^té et ufve énergie qui leur assurent souvent la victoire. S'ils n'ont pas pu empèehèr Mahmoud de jeter si>r la Gorne->d'Or ce pont si utile dans l'intérêt général mais si nilîsible à l'intérêt de leur corporation, ils Tont forcé à*retirer a une compagnie anglaise ï^autorisalion qu'il Inî avait

SXAMBÛUf^ ISS

accordée d'élabUr un servici^ de bat^UK à vapeur aur

le Bosphore* Entre autrespi^vilégos, ils ont celttî d'être

exemples du service sur 1^ vaisseaux de TÉtal. «Il esl

assez singulier, dii M.d'Âubîgnosc» que .ces hommes»

les seuls de tout Tempire qui aieoli si Von peut^'ox^

primer ainsî^ Je pied vwin et une idée quelconque de

la direction .des vents, SQÎetttJMréciséfaeal lesseulsqtie

la marine ne puisse empRHJ^ malgré, le besoin, le

BÛeuX'ConstatéJ £a échange, on enrôle«ou l'on presse

pour te service de la vsifif des laiileurs, des ooixbn*

niers, de» pâtissiers, etc.; et c'est une escadre ainsi

équipée que Toa met tant de soin à faire surveiller par

nos amiraux. »

Riea nesembleratt devoir être plus fréquent* et rien. Q*est pourtant p(us rare^ qoe la rencontre de, deux kaiks en pleine eau. La mer eu est.cependant :cott« verte, surtout le soir, à l'heure oii^ les affaires ces*sant, chacun regagne soa domicile«.Le choc de deux kaïks a toujours pour résultat d'en: couler un. Q^ielr quefois ils coulent tous les deux. Le péril, est d'^ui^ tant plus grand que. corfime les courants sont inès^ forts dans, le port de Constantinople, un. corps qui 'tondre à l'eau estausètlfirt entraîné an loin. et. devient presque immédiatement la proie des .goissons. Heun reusement pour les passagers obligés de se confier à eux, les bateliers savent s^éviter réciproquement avec ime adresse merveilleuse. Ils s'avertissent sans cesse par uii cri qui pent se inaduire ainsi : « batelier, ne t'endors pas sur l'abîmej i Les. accidents ne sont vraiment à craindre! que lorsqu'on navigue à ta voilé et qu '.il survient. un coup de venu Si, à la suite jd'un orage, l'absence d'un bateau et d'un batelier sapro*»

longe ^aa <telà de vingt ^quatre heures » ceux qili s'e» aperçoivent disent filtre «nx : < Il aura sombré dans>Ie coup de vent d'bîer.» On tfe^it aucune enquête, on ne c0n»tate pas led^ès» il n'est pins qtesUon d,i|idé£unlv' e( se» parents on ses amis , s'il n'a: plus de parents , se disputent et se partagent son héritage à ri«su dufiso; Telle est pourtant IUttfigi'j<s 4u peuple ottonian et de sont gouvernement, qiiffièn que des wnmunicatîons si actives aient lieu diaquB jdbr,' au moyen de^ba^ teaux, entiré la vitfe et ses fMibourgs, on n'a jamais; songé à rendrefaciles; sûres et communes, les échelles d*;einbâh]tteiiteHt et de débarquement. Gônst^fltinppte n'a pas de quai. Les maisons s'avancent dans>la mer, et la paJ'tie que baignent les ealix eii bÂtte sur des pilotis si mal établis, que^leurs interstices iaciUtent la stagnation des immondices incessamment . cbarriéts par les coursmts,. et qui deviennent ainsi des foyers d'infection* De loin en loin, à l'issue dequelqoès rues tnèSf-étroites et à peine: pavée& qui arrivent jusqu'à là mer,, s'ouvi^ent, de petites phuces^irèSé^résserréës où le^ kaïfcs vieanenli prendre et déposer leurs, passagers;* et coqme si^ce^ n'était pas ^assez dei cette causé d'en*combrement,. souvent -cbô&naviresiohotstssent cesMibarcadère&déjjisi' rares et si insuffisants, pour y dé^ barqueroii:y recevoir des matériauxideconstruetioiis on des marchandises de;poids. ; .

i Que si, débarqué sans accident à l'une de ces écbeè? lasy vouspéiiétrez dansie8T4ieS'd0Stanii)pùl, c'en esl bientôt fait.de l'inpnessiôn |[}ueiV.oùs.avie2i]éprdByéé en la conlemplaiit'du/por^. Lels iéçriques images qui avaient charmé vos* regards, enchanté .votre esprit, -sp perdeat dsâis> la plàsiriste^dèsiO'éaUiési Jiiille part

il ne peut y: avoir oa plus pénible «oalraste entre Ws is œuvres de

rii persoDuelle.

Je w moi. .

Valon, bodI pli isenvureque

tiel s de boi».mai

co: percée d'une

inl i eusaiUJe sur

le à gaudie ces

pu uledfl toutes

les !s pierres p(H

8é <vo& pieds et

40US expos&à des chutes co&liauelles (iaridéfiagréables dans ces rues uii, rBUled'écoulefflenl, «^baque trou est une Quque d'euu et de boue noire. Sur les' établis des . premières boutiques que l'on rencontre, sont entassés par Hioaueaux.dQ grunds poissons dont les écailles resplendissent ^au soleil, loalgré la poussière. Des ebien^ jaunes, beaucoup plus nombreux qu'à tialata, se ruent dam vos jambes, et malbear à qui se débar- ■■assei-ail' tropi énei^iquementiile ces hideuses bêles que protège la piété musulinuoe. Les mœurs <lc ces Miniaax, dont le nombre s'élève « assure-t'on, à une centaine de mille, saut assez singulières; ils n'appartiennent à personne et n'ont ipas-de logis. C'est en pleine rue qu'ils naissent, qn'ils'viveiit.et qu'ils meuv renl, A tout inslant-,'ûa volt une Jicè allaiter sp le pavé sa portée nombreuse qui n reçu le jour atixoin d'iine bc^e. De qiioise noàrrisseitt ces ((ttadrupèdes, c'est ce qu'il est asses difficile de savoir i Le gouvernement leur abandonne oumplélenlent lii police c

le aeltoyage des mes, et les ordures de tout genre ou les cadavre se con»-

poseat'app -e-.iWe-

rail horribl c rddfeot

souvent pa lels que

soient leur xluisent

avec une r( années,

la race can lopte de

Idle &Qon u grand

scandale di ntre an-

tres réforn i4'anrait

pas osé, q t^,000

de ces aniii èa quel-

que sorte ij oi, mou-

rant de fai lèreot à

l'unisson d 'on prit

pitié d'eux, et ils furent ramenés en! tiiomphe à Constantinople. Heureusement, riiydropbpbie est un mal inconnu dans le Levant. L'iinportation'de la rage dans un pays. où les chiens , presque aussi aombreijx que les bommes, sont beaucoup plus respect», serait assurément le plus terrible des' moyens d^ destructions f Les ehiens de Constantinople, dit M. Marmier, sont divisés par clans, et cliaque clan campe nuit et jour dans wn quartier. La pais règne enlre eux, à lu condition qu'ils restent dans les limites de leur lêrrir toive et ne s'avancent pointsur celui de leurs voisîas. J'ai'plus d'une fois vainement (enté leur vbrat'ilé. J'en prenais un an hasard, je l'allécliais avec un gàleau acheté cliee )e pâtissier du coin; je marcbais lentement devant lui, en lui montrant toujours le séduisant appât. Il me suivait le nez au vënl; naîs-dès que nous

arrivioDS 8up le& confins d'une autre tribu;. il s'arfêr. tait, me regardait d'un airJnquief^et 8*eh retoumaîl* * Il n'y a qu*une seule circonstance où toutes ces peuplades de ot4(B^orteiil^ sans crainte de leurs diSe*> rents dolfiaine^p se vuukssehl en un commun accord» C'est l/csqu*il8 sont satires par un banquel extraordir^ naire, lorsque leurs naseaux aspirent Todeur delquelque cheval qui viebt de périr^ La bopne nouvelle.âe répand en un roatant de district en di&lrjot. On l6& voit .alors se j'assem^r près de la maison qui leur promet c^te >*i<^h^{gP|M^ils se grodpeirtdeuxàdeux. derrière t'iniroai qJHW qondviti k voirie i le sui.r vent en siteoce, pas«ff|ia$, aiEec une so^te de tristesse byptpcrite ; puis , dès que Iq cadavre eét abandon«é , ils se précipitent sur lui et rest^ii^ aUacbés à cette curée .iaol. qu'il y caste un .os à ronger, après. quoi chacun d'eux s'en retourne dans son: quartier. ?

Si on dpit en croÎM^rauteur de*^. Turquie noUn ^çlle, les cb^cQS errants sympathisent avec les êtres ait milieu; desquels ils vivept« A Siambou)» \h sgut caressants pouç les Turcs et hargneux pour le^ Francs* A Péra, c'est Je contraire; ils caressent les Francs ei moirdept les Turcs. Du reste« il e^t (aci)ç de les m'eVAre ep f^ile quand \\» devjenneàt trop menaçants. U.suflSt de leur crier liou&U woi turÇ; qui.se traduit asse^) bien en français par l'ex^himati^^Q arrière/ Toutefois^ il fa^At le prononcer à la turque» ç'esUà'<dii>eaveC: Qali^e». avec dignité et d'une voix de poitrine un peu caverneuse. Am premier AoM^r ainsi articulé,* ils s'apaise^Ml et se retirent en vous prenant pour :up-musiilmat% dé? guUé eu chrétien. ;<

On ferait un livre tout entier avec les chiens de Ck>n<'

12t8 STAMBOUL.

stôtttiiiople. Je n'ai pas la prétention d'épuiser ce sujet sf fécond, jeveuK ^ulement ajouter ici quetquesèétails curieux à ceux» que j'ai empru nt^ aux auteurs doiit-je viedsde citer des frag^ents^fljj^rdvoe qu'on appelle en France le chien turc •'exme niàConstan-* tinople ni svraucan autre point delà Turquie. La race canine cb&z les Turcs se rapproche du loup beaucoup plus que du do^ue, Ensoile, si les Turcs {»*otégent tes diiens^ ce u'esC pas' par afFeetion^ c'est par intérêt per-* soonel. Ils ne les aimeni pas a^z poui^ les admettre sdus leur toit. «;Leur orgù0itfli>dit un écrivain, dé* daigne d'aKsceptdrte^hien pour cdtopagnon^ilsen sont punie eri né trouvant jantàis en lui un ami fidèle^ trop sôwtBiit plus ifidèle que tous les autres, i S'alla le protègent, c'esiqu'tl leur est utile, c'est qu'il nettoie le devant de leurmai^n, c'est qu'il le» met à l'abri des voleurs^ c'est efi(tni qu'il déteste les chrétiens. Du reste, ils ne fontrien^pour lui que d#défendre qu'on le tue. De tempi» à autre seuleipefat, quelques àme^' chari* tablée, des sultanes surtout , affectent dans leur testament une partie de leur héritage à Tetitretien des chienà d'un quartier. En vertu de cette disposition, tous les* joûrs,'à heure fixe, ai*i4vc un homtne portant sur sa tête un'énorme panier de vivres qu'il dépose- religieus(ementià teire, non sans avoir^'eu beaucoup de peiné à fendre la foulé aboyante qui se preisse et sau*fe amour deitti': c'est -un plaisir de-voir avec qu'elle ardeur ce»'>an¥maU^ font fête à la piéu6e aumône. Mat^ heure^ijsement) ces sortes de legs ne sont communs quedans lesquartîei^ riisbes, et la maigreur deschiens qui habitent les quartiers pauvres accuse de cruelles privations: ' > : '

Ce qu'oji fifiUeea premier lieu à Stamboul, ce soBt leshaizavs. Ils. ne t^pondenl pas à Tiidée qoo»8:eii fait avant de les avoir vus^Ils rappellent moins daiiâ leur etisembl^^ftos élégantes boutiques. que les couloirs de «oslialles ou;les piliers du Temple» C'est un ifniBenae dédale de larges corridors voûtés comme des.tuBfnfels gpoeisièremeut bftiis .^t éterneHemeni humides ; cbaqiue: genre de jonarchandifie y a sa place spéciale, depuiei 1^ riehe» tapis de Perse» les soyeuses étoffes de BrQUsse'j juscfu'aui» plus^imples usl^siles déménage. C!Qstune:|»|||^siiion.iàymétrique de tputes les professioi^s comïiperoiales» une ville de marchands çt d'ouvriers au milieu de lavHte des fonctionnaires, des bourgeois eldes soldats. Mâûs il: ne'faudraii poiitt s'attendra à y irquver les élégantes dispositions de w$ m^asins. Il n'y a là ni devanture de marbre^Bi arabesques dorées, ni enseignes fastueuses. Chs^ue fliagasin est ouvert aux regards comme unei échoppe, et les. marchandises étalée'9 $ur Iqs: comptoirs û'out pas besioin d'enseignes. D'iuo «epup.dVeil on Jes voit %

peii pi^$ toutes, el* $an$ .ei^trer dans: la boîuique on foit son emplette* JLes marchands d'Qiient ne se don- «ent ppittt tant de spuçis que leqrs conifères de Paris. Le matin, vers les huit heures, ils ouvrent leurs voleta, {S'asseyent. sur leur comptoir, et attendent patiemment la.pratique eu fumaiit leur pipe. Au coueher du soleil.ib-fernp^lt leur, porte et s'en- vont rejoindre leur faofiille. Le vendredi et les jours de bairam».pas lia Turc neparatt à sa boutiquei; les Juifs fermePitlâi l^r le /Samedi» et: les Greo&^le dimanche. L(e$ Turcs ;8e distinginenL entre tous pan le flegme 4|u'ils%appoi^teQt d$ms .leuir. néf^Or.par I jmpassiUe

résignation aviec laquelle ils «voient s'éloigner sans bourse délier le chaland qui, d'abord, s'était arrêté près d'eax. c ineh Allah! Dieu. le veut, » disent-ils quand ils ont ainsi perdu une ^cc^sion de bénéfice, et ils se remettent paisiblement à fumef leur ebibooque. On les cite aussi comme les pliis honnétes.'il est vrai qullsr ont l'habitude de surfaire coosidét»âblement leurs denrées, mais, à part cette ruse générale dont on doit se défier, pn peut en toute asi»urance compter sur leur «probité. C'est un témoignage que tous Jes étrangers $ accèrdeiir à leur rendre, et d^ négociants d'Europe établis depuis longtemps dans le Levant m'ont dit qu'ils préf^aieut la parole d'un Turc à ta signature d'un Grec ou d'un israélile.

L'endroit le plus intéressant du grand basar est sans contredit le bezestin ; c'est pour ainsi dire l'hè^ tel des commissaires-priseurs ; les vieilles armes, les meubles anciens et les antiquités de tons genré$>'y vendent à Tenean; et si Fétranger, qui séjouruepeu «de temps, veut avoir une idée de ce mouvement ptt<toresque el tout oriental, H l«i faut s'arrêter et.sî*à«seoir dans la boutique d'un dè'oes marchands, qui s'empresse avant toute chose de lui offrir la pipe ^t le café. . • - ' . . • •

a Une multitude itnmense, et bien autrement curieuse à observer que les marchandises étalées, s'y presse à toute heure du }our; dit l'auteur â*une Année dans le. Levant. Ck>nslant1noplè,'malgré sa décadence, est toujours le point d'in^ter$eciion des- dedx mondés, le* centre obligé vers lequel convergeât de -piaH et d'autre les relations qui unissent les pays d'Occident aux eoQtrées orientales. A<ee retldez-^vôHd généra où

STAHSOUL. 131

l'Europe ei l'Asie se raf^rochent sans, se confondre, on t)eiil étudier l'espèce humaine .entière dans ternie la yar^ié de ses types : Risses qui. ohserveiit, Ah^ glais qui caloalent. Américains qui négocient, Italiens qui gesticulent, Français qui pérorent. Grecs qui posent Juife qui brocantent, Nègres qui regardent, Arabes qui voyageait^ Persansqui trafiquent, se presr sent péle^méle autour du Turc qui fume, et qui rêve, 4«iiiobile au milieu de Tagitation générale. C'est unp ÎBConcef^able œélééxie pelissesd^ soi^ eld^udifermes, de buPDOus blancs elhfdlnbîts noirs, eCcûmmé une riyière i^o«joiir& mouvante de turbans verts, de fez rouges et -de chapeaux de castor i. Des troupes de feftiïues avec leurs domioDs bjanes s'avuDceui leiter menl au mîMeu de cette jg^àltitude que fait souvent ^nir'ouHirîr.devant'Iiii uii pa«baÀ ebeval,. suivi de ses dOinejs^iques: trottaut a piodiderraèréJui. Des ânes -dbargéS'dô ballots: sont arrêtés çà et là; au .bout des galeries tléfflbeat quelquefois des .caravane^ :de/ chameaux^ Ou entend les erts .perçants des marchands dei^ôrbets se méleraox hurlements des chiens,, et des Itogucms lYnicoiilenl au-dessus de cette foule bigfirrée dont les mille voix se confoiidçnt en un long et. continu bpuedjonidemeni. Go«iidéré daus son ensemble, ce spectacle provoque rëtonuesH^nt plutôt qile l'admiratioi); examiné dai^ sie» détails, i^ présente une infinité» de scène ordinales et d^. tableaux pleins de eatoactère : ici 0'esluh musicien AmbuUulqt^i chante à. son: auditoire accroupi une de ces ballades sans fie dodl les' Tuyes'ae' se lassent jùnais; là uué société dranuis.d)ne eii'pttblîc^.ise ré|$ale d'une adrbeilledè coacombrés^Krenls,! • • , •.

13S STAH&eUL.

Le vrai bazar de Conslan^iiKople; le bazar soanda^ leux, celui qui mérite raUentipn des philosophes, <3'est le bazar auxesolares. Il n^ a pas longtenips que ieé Européens y sont adfnis, et je n^ai pas manqué de m'y rendre^ Il fait: suite aux autnes bazars. C'est une cour carrée, spaci^ise, plantée de quelques arl)ustjes et entourée d'une galerie de bois &a ron cir^ «uleà Tombre devant vnè rangée. decases fermées par 4in treillage du . côté ^ du : speetal^eur ; • De '• grandies .piàces.deloîle tendues ^à:et là d'un arbre à>l -antre pnojettent'des.eaj^rés d^ombrei^ans; oeitteHcour brû>» 'lante; Sous ces sortes de ièntes sont ac€noo|[>i«s, par groupes, siur des. nattes, one quantité de négresses. Je remarquai ^ûrtoutune troupe de jeunes filles d*A^ iyyssinte au noinbiiedédo$ize oïDquinae; adossées les unes aU'Xiautres coimaétei^ figurèsianti^ues^de caria** tides^qui soutieDnenl'u'n Vase ^nrhletlrs têt^, eU^s foî>nlaient'un; ceik^edont icrus les^ visages étaient ,to«rr*nés v«rs les spectateurs* Cèsyikaigesétaiènilreti^^éhé*' ratd*une gi'ande beauié» Les yeîix en amatiëe^/lenez nquiltn, les lèvres ùiinces, lé contour ovale jet déHaat des JQues, les longs cheveux- noirs luisants comoHÇ deS' ailes de corbeau, Texpression pensive, triste et languissante de t4 physionomie font des Abyssiniennes, malgré la couleur c^^ivrée de leur teint, -une. raoe de femmes des; plus adiiUrables ; celles :»iit tgrétides; minces de .taille, éiàhèéesicoin^ine les tigeédeiipah nbier delpur beau pays. Leurs tbrâs ont des alditttdes ravissantes^ Ces jeunes fiUes n 'avaient pràr vêtements qu*une longue chemise de toilegrossièteiet janliàiréj Elles avaient aux jainbes dess bracelets de perlés de verre bleu. Assises sur leurs talons, immobiles, <la tête

appuyéo sur le revers de leur main ou sur le genou, - e1le& nous regardaient d'un œil aussi doux et aussi triste que Toeil de la chèvre ou de Tagneau que la paysanne tient par la corde et marchande à la foire de nos villages; quelquefois l'une disait un mot à l'autre et elles souriaient. Il y en avait une qui tenait un petit enfant dans ses bras et qui pleurait parce que le marchand voulait le vendre sans elle à un revendeur d'enfants. Non loin de ce groupe, sept ou huit petits nègres de l'âge de huit à douze ans, assez bien velus, avec l'apparence de la santé et du bienêtre, jouaient ensemble à un jeu de l'Orient dont les instruments sont de petits cailloux que l'on combine de différentes manières dans de petits trous qu'on fait dans le sable. Pendant ce temps^là, les marchands et revendeurs circulaient autour d'eux, prenaient tantôt l'un, tantôt l'autre par le bras, Texaminaient avec attention de la tète aux pieds, le palpaient, lui faisaient montrer ses dents, pour juger de son âge et de sa santé; puis l'enfant, un moment distrait de ses jeux, y retournait avec empressement. Je passai ensuite sous les portiques couverts, remplis d*une foule . d'esclaves et d'acheteurs. Les Turcs qui font ce commerce se promenaient, superbement vêtus de pelisses fourrées, une longue pipe à la main, parmi les groupes, le visage inquiet et préoccupé, et épiant d'un œil jaloux le moindre regard jeté dans l'intérieur de leurs magasins d'hommes et de femmes. Des marchands ambulants de petits gâteaux et de fruits secs parcouraient la galerie, vendant aux esclaves quelque nourriture.

Nous visitâmes un grand nombre de chambres con-

tenaqt chaoune quatre ou cinq femmes presque toutes noires et laides» mais avec les apparences de la santé. La plupart semblaient indifférentes ù leur situation et même sollicitaient les acheteurs ; elles causaient, riaient entre elles, et faisaient elles-mêmes des observations critiques sur la figure de ceux qui les marchandaient. Une ou deux pleuraient et se cachaient dans le fond de la chambre, et ne revenaient qu'en résistant se placer en évidence sur Testrade où elles étaient assises. Nous en vîmes emmener plusieurs qui s'en allaient gaiement avec le Turc qui venait de lés acheter, prenant leur petit paq^^et plié dans uii mouchoir, et recouvrant leurs visages de leurs voiles blancs. ISqus fûmes témoins de deux ou trois actes de miséricorde que la charité chrétienne envierait à celle des bons musulmans. Des Turcs vinrent acheter de vieilles esclaves rejetées de la maison de leurs maîtres pour leur vieillesse et leurs infi» raités, et les einmenèrent. Noui demandâmes à quoi ces pauvres femmes pouvaient leur ôtr^ utiles. A plaire à Dieu, nous répondit le courtier, qui m'apprit aussi que plusieurs musulmans envoyaient ainsi dans les marchés acheter de pauvres esjclaves infirmes des deux sexes pour les nourrir par charité dans leurs maisons.

« Les dernières chambres que nous visitâmes étaient à demi fermées, raconte M. de Lamartine dans son Voyage en Orient, et on nous disputa quelque temps l'entrée; il n'y avait qu'une seule esclave dans chacune, sous la garde d'une femme. C'étaient de jeunes et belles Circassiennes nouvellement arrivées de leur pays; elles étaient vêtues de blanc et avec une élé-

STAMBOtJL. 135

gance^tuHe coquetterie remarquables. Leurs beaux traits ne témoignaient ni chagrin ni étonnement, mais une dédaigneuse indifférence. Ces belles esclaves blanches de Géorgie ou de Gircassie sont devenues extré^ mement rares, depuis que les Grecques ne peuplent plus les sérails, et que la Russie a interdit le com* merce des femmes. Cependant les familles géorgiennes élèvent toujours leurs filles pour ce honteux commerce, et des courtiers de contrebande parviennent à en emmener de temps en temps des cargaisons. Le prix de oes belles créatures va jusqu'à douze ou vingt mille piastres (de trois à cinq mille francs), tandis que les esclaves noires d'une beauté ordinaire ne se vendent que cinq ou six cents francs, et le^ plus belles mille à douze cents. En Arabie et en Syrie, on en aurait pour cinq ou six cents piastres (de cent cinquante à deui^cents francs). Une de ces Géorgiennes était d'uneityeauté accomplie : les traits délicats et sensibles, 1'œil doux et pensif, la peau d'une blandieur et d'un éclat admirables. Mais la physionomie des femmes de ce pays est loin du charme et de la pureté de celles des Arabes : on sent le Nord dans ces figures. Elle fut vendue sous nos yeux pour le harem d'un jeune pacha de Constantinople. Nous sortîmes le cœur fléfri et les yeux humides de cette scène, qui se renouvelle tous les jours et toutes les heures dans les villes de l'Orient, et nous revînmes pensifs au bazar de Stamboul. Voilà ce que c'est que les législations immobiles! Elles consacrent lesbar*baries séculaires et donnent le droit d'antiquité et de légitimité à tous les crimes. Les fanatiques du passé sont aussi coupables et aussi funestes à l'humanité

que les fanatiques de l'avenir. Les uns immolent rhomme à leurs ignorances et à leurs souvenirs; les autres, à leurs espérances et à leur précipitation. Si rbomme faisait, pensait, croyait ce que faisaient et croyaient ses pères, le genre humain tout entier en serait au fétichisme et à l'esclavage. La raison est le soleil de l'humanité : c'est l'infaillible et perpétuelle révélation des lois divines, applicables aux sociétés. Il faut marcher pour la suivre, sous peine de demeu^ rer dans le mal et dans les ténèbres; mais il ne faut pas la devancer, sous peine de tomber dans des précipices. Comprendre le passé sans le regretter; tolérer le présent en l'améliorant; espérer l'avenir en le préparant; voilà la loi des hommes sages et des institutions bienfaisantes. Le péché contre l'Esprit-Saint, c'est ce combat de certains hommes contre l'amélioration des choses; c'est cet effort égpïste et slupide pour rappeler toujours en arrière le monde moral et social, que Dieu et la nature poussent toujours en avant : le passé est le sépulcre de l'humanité écoulée; il faut le respecter, mais il ne faut pas s'y enfermer et vouloir y vivre. »

Les mosquées exceptées, Stamboul possède peu de monuments publics. La Sublime Porte, dont le nom rappelle à l'esprit tant de négociations mémorables, tant d'arrêts sanglants, n'est qu'un édifice assez ordinaire, décoré seulement à l'extérieur d'un portail qui m'a semblé fort peu sublime. C'est là que les ministres traitent des affaires de leur département et donnent des audiences. Le luxe oriental des épithètes pompeuses est resté attaché à cette demeure, mais c'en est fait de son terrible renom. La Sublime Porte

n'a plus de foudres à lancer sur les contrées chrétiennes, et il n'y a plus que les solliciteurs qui» en passant, la regardent avec une crainte respectueuse. L'Atmeidan, la plus grande place de Stamboul, est un vaste carré oblong, bordé d'un côté par une trèsbelle mosquée, la mosquée d'Achmet, et de l'autre par de chétives habitations. Cette place, commencée par Sévère et achevée par Constantin, sur le modèle du cirque de Rome, a été le théâtre des jeux frivoles, des luttes puériles qui occupaient, dans ces derniers temps de décadence, les peuples dégénérés du Bas- Empire. Elle était autrefois entourée de portiques et ornée de statues; aujourd'hui on n'y trouve plus que trois monument» dégradés et; tombant en ruine : l'obélisque de Théodose, qu'un tremblement de terre a déjà renversé et qu'un coup de vent pourrait renverser à présent; la pyramide en briques, qui ne présente plus que' l'aspect d'un squelette difforme depuis qu'une indigne cupidité l'a dépouillée des plaques de bronze dont Constantin Porphyrogénèle l'avait fait revêtir; et la colonne Serpentine, qui portait jadis le trépied d'or consacré à Apollon par les Grecs après leur victoire de Platée. On dit que les Turcs ont pour ce monument une superstitieuse vénération, qu'ils le regardent comme une espèce de talisman auquel est attachée la destinée de leur capitale. S'il en est ainsi, ils doivent croire cette destinée déjà fort compromise. Les trois têtes de serpents qui surmontaient la colonne ont été abattues, il ne reste de ce trophée antique que trois tronçons mutilés. Ne semble-t-il pas voir une image de cette vieille ville de Constaotinople qui avait conquis en Asie, en Europe, en Afrique, une

triple couronne? Ses trois couronnes sont à demi brisées, et son empire, lacéré, ébranlé, ne repose plus, comme le trépied d'Apollon, que sur une base chancelante.

Près de là est une autre ruine toute récente encore, mais d'une grandeur terrible : c'est la caserne des janissaires où, dans l'espace de quelques heures, Mah«moud extermina cette milice effrénée qui, depuis si longtemps, tyrannisait le peuple et épouvantait les sultans. Les fenêtres brisées de cet édifice portent en* core les traces de la mitraille dont elles furent criblées, et ses larges murailles, noircies par la poudre, crevassées par les flammes, renversées à demi par le canon, sont comme une page d'histoire écrite en caractères sanglants par le sabre d'un sultan, à la lueur d'un incendie.

< Un officier égyptien frappa un soldat turc, raconte M. de Lamartine; les janissaires renversent leurs marmites; le sultan instruit, et prêt à tout, était avec ses principaux conseillers dans un de ^s jardins à Beschiktasch, sur le Bosphore. Il accourt au sérail, prend l'étendard sacré de Mahomet ; le muphti et les ulémas, réunis autour de l'étendard sacré, prononcent l'abolition des janissaires; les troupes régulières et les fidèles musulmans s'arment et se rassemblent à la voix du sultan; lui-même s'avance à rhevalà la tête des troupes du sérail; les janissaires réunis sur l'Atmeïdan le respectent; il traverse plusieurs fois leur foule mutinée, seul, à cheval, risquant mille morts, mais animé de ce courage surnaturel qu'inspire une résolution décisive. Ce jour-là doit être le dernier de sa vie, ou le premier de son affranchissement et de sa

pamsance. Les janissaires, sourds à sa voix, se refusent à reprendre leurs agâs; ils accourent de tous les points de la capitale, au nombre de quarante mille hommes. Les ti'oupes Bdèles du sultan, les canonniers et les bostangis occupent les débouchés des rues voi*sines de THippodrome ; le sultan ordonne le feu, les canonniers hésitent; un officier déterminé, Rara- I>jehennem , court à un des canons , tire «on pistolet sur Tamorce de la pièce, et couche à terre sous la mitraille les premiers groupes des janissaires* Les janissaires reculent; le canon laboure en tout sens la place; rincendie dévore les casernes; prisonniers dans cet étroit espace , des milliers d'hommes périssent sous les pans de murs écroulés, sous la mitraille et dans les flammes; l'exécution commence, et ne s'arrête qu'au dernier des janissaires. Cent vingt mille hommes, dans la capitale seulement , enrôlés dans ce corps , sont la proie de la fureur du peuple et du sultan. Les eaux du Bosphore roulent leurs cadavres à la mer de Marmara ; le reste est relégué dans l'Asie Mineure, et périt en route; l'empire est délivré. Le sultan, plus absolu qu'aucun prince ne le fut jamais, n'a plus que des esclaves obéissants ; il peut à son gré régénérer l'empire; mais il est trop tard; son génie n'est pas à la hauteur de son courage; l'heure dé la décadence de^ l'empire ottoman a sonné; il ressemble à l'empire grec; Constantinople attend de noiiveaux arrêts du destin. Je vois d'ici la flotte russe, comme le camp flottant de Mahomet II, presser de jour en jour davantage la ville et le port; j'aperçois les feux des bivacs des Kalmouks sur les collines de l'Asie. Les Grecs reviennent sous le nom et sous le costume des Russes,

et la Providence sait le jour où un dernier assaut, donné par eux aux murs de Constantinople , qui est aujourd'hui tout Tempire, couvrira de feu^ de fumée et de ruinesy cette ville resplendissante, qui dort sous mes yeux son dernier sommeil. >

Non loin de TAtmeidan, je visitai une des anciennes citernes construites par les empereurs grecs avec un luxe inutile, et connue sous le nom de réservoir des mille colonnes. C'est un temple souterrain dans lequel, au lieu de mille colonnes, on n en compte guère plus de deux cents, el qui ressemble un peu aux caves des docks de Londres. Ces vastes catacombes sont abandonnées aujourd'hui à des cordiers, à des fileurs de soie, ou pour mieux dire au premier occupant. On assure qu'elles pouvaient contenir douze mille pieds d'eau. Mais Constantinople est approvisionné sous ce rapport d'une manière suffisante au moyen de la prise d'eau de la forêt de Belgrade, qui lui verse, par des conduits ingénieux^et des réservoirs {bend) convenablement échelonnés, la masse liquide nécessaire à sa consommation. C'est peut-être le seul service public organisé d'une manière intelligente et régulière dans cette capitale, où il n'y a ni pavage, ni éclairage, ni désignation de rues, ni numérotage des maisons, ni poste aux lettres, ni balayage quotidien, ni règlements pour la voirie, ni état civil, ni police des inhumations, ni secours officiels en cas d'accident, même contre les incendies, si fréquents que la durée moyenne d'une maison à Constantinople est évaluée à cinq ans, et le prix des loyers payé en conséquence. Ce qu'on appelle secours contre l'incendie ne mérite pas ce nom. Les habitants le savent si bien, qu'il existe dans plusieurs

maisons une sorte de sanctuau'e bâti en briques ou en pierres dans lequel on dépose les objets les plus précieux, dont la perte serait infaillible sans cette précaution.

On n'en finirait pas si Ton voulait énumérer tout ce qui manque à une ville turque, et particulièrement à Gonstantinople , pour ressembler à une ville chrétienne; il n*y a surtout aucun établissement public où un étranger puisse trouver ce qui lui est nécessaire pour se loger et se nourrir. Un étranger — ^je ne parle pas des Européens, car Pér^ est plutôt une ville européenne qu'une ville turque, mais d'un Turc, d'un Arabe, d'un Arménien ou d'un Persan, — arrive-t-il à Gonstantînople, il se rend dans un kan ou caravanséraï, et il y loue une chambre entièrement nue pour lui, une place sous les voûtes pour son bagage, une autre à l'écurie commune pour son cheval. Le propriétaire ou le concierge du kan ne lui fournit, contre payement, que de la paille et de l'orge. Veut^il boire, il faut qu'il achète une cruche et traite avec un sacca (porteur d'eau); a-t-il froid, il doit se procurer un mangal (brasier] et du charbon; veut-il manger, il y a dans les environs des boulangeras, des épiciers, des rôtisseurs chez lesquels il peut s'approvisionner; sortil pour ses affaires, est-il pressé, il peut prendre, il est vrai, au coin de la rue un cheval que précédera à pied l'homme qui en a la garde; mais que la faim le surprenne en chemin, que d'embarras pour composer un repas, si modeste qu'on le suppose! Il achètera du pain chez le boulanger, du fromage chez l'épicier, des fruits à l'éven taire d'une revendeuse, et, chargé de tous ces objets, il entrera chez un rôtisseur qui lui

fournira du kibab (viande grillée), du sel et de Teau sans nappe, couvert ni couteau; après quoi il ira se reposer dans un café, la seule ressource qu'oifre Constantinople à un musulman hors de son domicile.

A part quelques exceptions fort rares, rien n'est moins élégant qu*un café turc. Qu'on se figure une chambre sale et basse où les fourneaux de pipe entretiennent sans cesse une épaisse fumée. Autour des murs, sur des planches de bois, sont rangés des verres, des tasses et des narguilés. Un grand réchaud fume au milieu de la salle. A travers l'atmosphère odorante et vaporeuse, on voit une ligne de vieux Turcs accroupis comme des singes le long des murs. Le maître de rétablissement cumule quelquefois les fonctions de cafetier et de barbier. Il rase en même temps ses pratiques et leur sert de la limonade. Cependant la plupart des cafés de Constantinople sont destinés uniquement à prendre du café, des boissons chaudes ou glacées, à fumer, à jouer et à se reposer.

Presque tous les cafés ont des balcons, et ceux qui n'en ont pas restent ouverts à la curiosité des passants. Un Turc n'a pas de vie privée, si l'on en excepte la vie du harem. Il mange, il boit, il dort au grand jour, il fume son chibouque à la face du peuple. Peu lui importe qu'on le voie et qu'on le regarde. Il reste toute la journée assis à la même place, humant son café, fumant sa pipe, grave comme une idole, et ne faisant aucune attention aux badauds et aux gamins qui s'amusent à le contempler '.

■ On trouve cependant en Turquie deux établissements de grande utilité pour le public. Les uns sont les cabinets secrets

iD i CeiiUaitmDplc.

c Nouvellement débarqués à Constantinople et ne comprenant pas encore la langue turque, nous entrons un jour dans un café avec notre interprète, raconte un écrivain anonyme. Deux Turcs vénérables, accroupis sur un sofa, savouraient leurs pipes et échangeaient, entre deux bouffées, des paroles prononcées d'un ton grave et majestueux. La noblesse de leur maintien, la pureté de leur aiccent, mais surtout une niâleur (je copie) et une sévérité indicible fixaient vivement notre attention. Ce que disaient ces deux vieillards devait être bien beau, suivant nous, car leurs traits respiraient la convenance la plus parfaite, et leurs manières une dignité exquise. Nous prions notre drogman de nous le répéter. Pour toute réponse, il nous regarda en riant et continua d'aspirer son narguilé. Enfin, pressé de s'expliquer» il nous dit : — Eh bien! Je vais vous traduire littéralement leur conversation. Après avoir échangé les salamalecs d*usage, le vieux Turc au turban vert et à la pelisse ronge, celui qui est en face de vous et qui est un émir, c'est-à-dire un parent du prophète, dit à son voisin au turban blanc et à la pelisse verte, qui est un uléma, c'est-à-dire un membre de la magistrature :

c -- Effendi, le poisson est bien cher depuis quelques jours.

c — Vous avez raison, effendi, répondit l'uléma.

« — Effendi, reprit le parent du prophète, pourquoi le poisson est^l si cher depuis quelques jours?

qui existent dans les pourtours et dans la cour de chaque mosquée ; les autres, les bains, otiverls jour et nuit à tout venant. Les premiers sont gratuits, les seconds peu coûteux.

« — Jene sais pas au juste, effendi, répliqua l'uléma ; c*est probablement parce que le temps aura été contraire à la pèche.

c— Hélas! effendi» croiriez-vousqu'hierj'ai payé six piastres un poisson qui, la veille, ne m'en avait coûté qu'une?

c — Hélas I hélas! et moi, effendi, je l'ai payé sept piastres.

c Le reste du dialogue était de la même force. Dans la suite, nous eûmes occasion de nous convaincre par nous-mêmes que notre drognian ne nous avait trèsprobablement pas trompés. Voici les Turcs : des en«fants avec une longue barbe et sous des dehors virils et majestueux. Leur empire s'en va comme, il y a quatre siècles, s'en allait celai des Grecs. Ils ne discutent pas comme ces derniers, mais ils fument et se demandent avec un aplomb imperturbable le prix du poisson. »

On peut définir l'Ottoman : un être quî prie et qui fume. A pied, à cheval, debout, couché, à bord d'un vaisseau, ou qu'il dorme, rêve, chante, pèche, chasse, achète, vende ,^ écrive , raconte, lise, s'amuse, s'ennuie , étudie , le Turc n^a pas plutôt écouté la voix perçante qui retentit au haut des minarets, qu'aussitôt il étend son tapis, tombe à genoux et prie. Jamais à l'heure voulue il ne manque à ce devoir d'adoration et de reconnaissance.

Gonstantinople mérite presque autant que Rome l'éloge qu'on a fait de cette ville en disant que c'était un vaste magasin d'églises et de fontaines. On y compte en effet, cinq cents fontaines, qui ne sont pas comparables, sans doute, à la fontaine Pauline de

Rome et à, la foiilawe Trévi, mais qui fouraissent à la popnlation, sinon toute Teau dont elle a besoin, au moins la meilleure partie de celle qu'elle consomme. Les mosquées se divisent en deux classes : les grandes mosquées (djami) et les petites mosquées (dmesdjid). Le nombre des grandes s'élève à cent, dont vingtquatre portent le titre de mosquées impériales. Celui de£t petites ne dépasse pas trente-six. Il y a en outre il Gonstantittople vingt-quatre églises grecques^ deux églises arméniennes et deux synagogues.

Autrefois les portes des mosquées étaient, comme celles du sérail, fermées aux infidèles. Mais la cupidité a vaincu Tinlolérance religieuse; il suffit aujourd'hui d'acheter un firman, de donner aux officiers des pourboires, en on mot de dépenser environ cent écus, pour visiter les temples de Tlslam. Les principales mosquées de Stamboul ont été depuis quelques années si souvent visitées et décrites, que, bien que j'aie cru devoir les visiter, à mon tour, je crois pouvoir me dispenser de les décrire.

Les mosquées se ressemblent toutes, à b grandeur et à la couleur près; elles sont précédées de grandes cours entourées de cloîtres oii sont les écoles et les logements des imans. Des arbres 'supei*bes ombragent ces cours, et de nombreuses fontaines y répandent le bruit et la fraîcheur volnptoense de leurs eaux. Des minarets, d'un travail admit*able, s'élèvent, comm^ quatre bornes aériennes, aux quatre coins de la mosquée. Ils s'élancent au-dessus de leurs dômes; de petites galeries circulaires, avec un parapet de pierre sculptée à jour comme de la dentelle, environnent à diverses hauteurs le fût léger du minaret; là se place,

aux différentes heures du jour, le nauezlim qui crie l'heure et appelle la ville à la pensée constante du mahométan, la pensée de Dieu. Un portique à jour sur les jardins et les cours, et élevé de quelques marches, conduit à la porte du temple. Le temple est un parvis carré ou rond, surmonté d'une coupole portée par d'élégants piliers ou de belles colonnes cannelées. Au fond est une niche (mt/ira/i), qui indique.de quel côté il faut se tourner pour faire la prière. C'est dans cette niche que les softas déposent le Coran. Une chaire, appelée minnber^ est adossée à un des piliers à la droite du mihrah. La frise est formée par des versets du Coran écrits en caractères ornés sur le mur. Les murs sont peints en arabesques. Des fils de fer traversent la mosquée d'un pilier à Tautre, et portent une multitude de lampes, des œufs d'autruche suspendus, des bouquets d'épis ou de fleurs. Dés nattes de jonc et de riches tapis couvrent les dalles du parvis. L'effet est simple et grandiose, c Ce n'est point, dit M. de Lamartine, un temple où habite un Dieu ; c'est une maison de prière et de contemplation, où les hommes se rassemblent pour adorer le Dieu unique et universel. Ce qo'on appelle culte n'existe pas dans la religion. Mahomet a prêché à des peuplades barbares chez qui les cultes cachaient le Dieu. Les rites sont simples; une féfe annuelle, des ablutions et la prière aux cinq divisions du jour, voilà tout. Point de dogmes que la croyance en un Dieu créateur et rémunérateur; les images supprimées de peur qu'elles ne tentent la faible imagination humaine et ne convertissent le souvenir en coupable adoration. Point de prêtres, ou du moins tout fidèle pouvant

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faire les fonctions de prêtre. Le corps sacerdotal ne s'est formé que plus tard et par corruption. On sent que le mahométisme avait son art à lui, son art tout fait et conforme à la lumineuse simplicité de son idée, quand il éleva ces temples, simples, réguliers, splendides, sans ombres pour ses mystères, sans autels pour ses victimes. »

La plus belle mosquée de Stamboul est, sans contredit, celle de Sainte-Sophie, un des plus vastes édifices que le génie de la religion chrétienne ail fait sortir de la terre. Fondée en 525 par Constantin le Grand, reconstruite treize ans plus tard par Constance son fils, incendiée cent ans après par les ariens, reconstruite par Théodose et Ârcadius, détruite de nouveau en 532, Sainte-Sophie avait éfé rebâtie par Justinien telle, à peu près, qu'elle est aujourd'hui. Mahomet II la préserva de la dévastation en la transformant en mosquée. Depuis, bien des tremblements de terre, des tempêtes et. des incendies Font menacée d'une ruine complète, mais elle a échappé ù tous ces dangers. Seulement , si elle est restée debout, elle a eu besoin de nombreuses réparations , de contre-forts , d'étais , de murs d'appui ; et le temps lui a fait subir d'horribles outrages. Grâce à MM. Fossali, elle va être restaurée. Abdul-Medjid a autorisé ces habiles architectes à la solidifier et à la réparer. Huit cents ouvriers y travaillent '.

' Lel3 juillel 1849, Sainle-Sophie a été inaugurée et rendue au culte après deux années dMncessants Iravau^. Celle cérémonie a eu lieu avec toute la pompe orientale, au milieu de la popu-

€ L'extérieur de Saînte-Sopbîe, flanqué de contreforts et de murailles pesantes soutenant les murs et

latîon entière de Stamboul, deGalata eldeSeutari. Cétaitpour les Turcs, si profondément religieux , un événement d*une importance sans pareille. Le sultan, en sa double qualité de chef spirituel et temporel, comme successeur immédiat des califes, y assistait, entouré de toute sa cour et des chefs de la religion. A midi , des salves de canon firent retentir de toutes parts les rives du Bosphore ; le sultan sortit alors du Serat par la grande porte, Bab-el-Houmaxoun, qui s'ouvre sur la place même de Sainte-Sophie. Couvert du manteau de grande tenue, dont le collet étincelle de diamants, l'aigrette impériale an front et monté sur un cheval blanc caparaçonné d'or et de perles , il s'avança accompagné du grand viiir Reschid-Paeha ; puis venaient le capitan-pacha , le ministre de la guerre et les autres grands dignitaires de l'empire, tous à pied, en signe de respect. Les troupes contenaient tout autour la foule empressée, tandis que la musique de la garde exécutait les airs nationaux. A gauche, des écuyers tenant en main les chevaux des pachas, richement harnachés, attendaient le retour de leur maître. Près delà porte, on apercevait, dans un araba doré, attelé de quatre chevaux, la reine-mère, Falidé suUane, entourée de ses femmes. Près d'elle, les enfants du sultan, son frère et tout le harem impérial, regardaient passer le cortège.

A son arrivée sur le seuil de la mosquée , le Grand Seigneur fut reçu par les ulémas et les deux frères f ossati. Honneur extrême, exception sans précédents dans les fasteç de la religion mahomélane. Le sultan avait senti que ceux qui venaient de rendre un si éclatant service au pays ne pouvaient èlre exclus d'une pareille cérémonie. Aussitôt après l'entrée du souverain, le Cheik'ul-JsUun (grand prêtre .de Tislamisme) et le grand muphti, assistés de tout le haut clergé, procédèrent, suivant les rites les plus compliqués de la liturgie mahométane, à la consécration nouvelle du monument. Puis vinrent les prières pour la prospérité de l'État, p<mr le bonheur du très-grand, très-tniêértcordieuaf padiachah Abd-ul-Medjid , qui a ordimné, comme l'konunage le plus agréable au Dieu de Maho-

la coupole qni menaçaient de s'écrouler, est informe, dit M. A. de Beauroont, et on ne saurait, sous cette enveloppe grossière, deviner la légèreté véritablement aérienne de cette coupole. Mais, en pénétrant dans rintérieur, on comprend que sa réputation n'est pas usurpée. On est saisi de respect et d'étonnement en découvrant l'étendue de ce temple sans pareil. Le regard se perd avant d'arriver à cette coupole d'une élévation fabuleuse et qui, par un artifice admirable, semble plutôt suspendue comme une lampe à la voûte du ciel que reposant sur la terre comme les édifices humains. En effet , elle ne s'appuie que sur des sections de dômes dont un surmonte le sanctuaire, les

met, cet important travail, si heureusement et si promptement terminé, A. ces paroles , le jeune sultan , avec ce tact du cœur qui le fait aimer de tous, fit approcher les deux artistes et les remercia en soo nom et au nom de son peuple. « Fous nous rende», leur dit -il, ncftre belle mosquée tout autre qu'elle était hier, mais telle qu'elle fut dans le principe, » La cérémonie terminée, Sa Hautesse s'est rendue, suivant Tusage, dans des appartements contigus, nouvellement et magnifiquement préparés pour la recevoir. Une surprise Vf attendait. Uo Vénitien, décorateur habile, NL. Fornari, qui a aussi travaillé à la restauration du temple, avait peint à fresque, sur le mur du fond de Tun des petits jardins attenants au kiosque, deux grandes vues perspectives des villes de la Mecque et de Médine, disposées comme une décoration d^opéra. L'aspect de ces lieux si chers aux miisulmans fit sur le sultan une impression aussi vive qu*agréable. a Fous me permettez de faire, lui dit-il, te saint pèlerinage, moi qui ne puis, comme chef de l'empire, l'exécuter q^ie par procuration; Je vous en remercie I

Une médaille commémorative, commandée à Paris, n'a pu être prèle à temps pour compléter celte imposante cérémonie, qui s'est terminée par des illuminations et des feux d'artifice.

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autres couvrant des galeries qui communiquent entre elles au moyen de celles que soutiennent les deux nefs à droite et à gauche. Huit colonnes gigantesques de porphyre et quatre-vingt-douze autres de jaspe, de serpentin et divers marbres précieux, soutiennent ce système aérien de coupoles. Vingt-quatre fenêtres, ouvertes autour de la coupole principale et qui la détachent encore de l'édifice, laissent pénétrer la lumière et produisent des effets plus variés que l'ouverture unique qu'on voit au sommet des rotondes de l'ancienne Rome.

c La mosquée de Soliman le Magnifique, beaucoup plus belle extérieurement, avec ses cours, ses terrasses, ses fontaines et ses grands arbres, est, comme toutes les mosquées de Gonstantinople, une imitation de l'église de Sainte-Sophie. Inférieure par ses proportions aussi bien que par sa richesse, elle en diffère encore par l'ornementation, qui est de style arabe. Construite à l'époque d'une vraie renaissance des arts , la SoUmanié mérite une grande attention , et , après la cathédrale, je la mets, sans hésiter, bien audessus de toutes les autres. Sa chaire, ses vitraux en pierres précieuses, cadeau d'un schah de Perse, ses sculptures et ses belles proportions en font un trèsremarquable monument. >

Après avoir lu la description suivante que j'emprunte au même artiste littérateur, j'ai regretté dç n'avoir pas pris le temps de visiter la mosquée d'Eyoub.

« Aux rues larges et bien percées du faubourg d'Eyoub, aux minarets dorés et aux dômes éclatants de ses mosquées, aux majestueux ombrages du vaste

champ des morts au milieu duquel s'élève le temple le plus vénéré, la mosquée sainte par excelleDcey on reconnaît aisément que ce village est l'endroit de prédilection des souverains ottomans. Dans cette mosquée d'Eyoub, en effet, les sultans viennent en grande pompe, cinq ou six jours après leur avènement, faire consacrer leur droit à l'héritage impérial. Le cheik des Mewlewis ou derviches- tourneurs leur ceint le sabre (ïOihman avec les cérémonies usitées en pareille circonstance.

c La mosquée renferme les cendres de saint Eyoub (saini Job)^ compagnon d'armes d'Olbman. Ce hérus périt , suivant les Turcs , à la première attaque que les bordes ottoouines dirigèrent contre Byzance. Mahomet II, ayant retrouvé son corps, lui éleva celte mosquée e| y lit placer ces reliques précieuses qui, depuis lors, ont toujours été l'objet du respect des fidèles croyants. Jamais chrétien n'y avait mis le pied avant le jour où le prince héritier du trône de Russie exigea qu'on lui en ouvrit les portes.

c On ne saurait rien imaginer de plus beau, de plus grand et de plus pittoresque en même tevips que cet Elysée rempli d'arbres magnifiques, de Qeurs, de fontaines, de ruisseaux et de tombes de toute forme et de toute couleur. Ici ce sont des rues bordées de cages en treillis dorés, entremêlées de roses et de jasmins qui recouvrent la tombe; là des pierres tumuluires debout et couvertes de dorures et de peintures éclatantes; ou bien c'est un niagnitique mausolée de marbre blanc, soutenant une coupole à jour en grillage de fer de la plus élégante architecture, comme celui de Validé sultane, la mère glorieuse de Sélim III.

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c Près de là se toit aussi le tombeau de Hussein^ pacha, cet esclave géorgien qui, par sa haute capacité, parvint au rang de grand amiral. Une de ces fontaines turques, appelées zébir, est attachée à ce monument par une pieuse fondation du mort. Elle s'avance sur la route afin que les voyageurs altérés puissent y trouver de Teau toujours fraîche, et que cette jouis^ sauce, si appréciée dans les pays chauds, leur rappelle le fondateur. Charmante et poétique manière d'attirer sur sa mémoire la reconnaissance et les prières des vivants. •

Chaque semaine, le vendredi (qui est le dimanche des Turcs) le sultan va faire la prière dans une des mosquées. Il la désigne la veille et s'y rend à cheval ou en calque, selon le quartier. J'ai rencontré une fois son cortège; la police avait fait occuper les avenues du palais par un détachement d'infanterie, et les eu* rieuse se tenaient sor le seuil des maisons voisines ou aux fenêtres des cafés. Quand le sultan parut, la musique de sa garde à cheval , formée par le frère de Donizetti, jouait la Marseillaisef et c'est au bruit de cette marche que Je vis s'avancer d'abord une foule de domestiques en livrée , tenant ei\ main des chevaux caparaçonnés de la manière la plus brillante ; puis de nombreux pachas tourbillonnant à pied dans la poussière; puis, après un assez long intervalle, le sultan lui-même, à cheval, suivi, à une distance respectueuse, d'une foule d'officiers et d'eunuques à cheval.

Abd-ul-MedJid , le vingt et unième enfant de Mahmoud, est né à Constantinople le 19 avril 18S3. Sa barbe noire et épaisse le fait paraître plus vieux que

son &ge ; sa taille est élancée» son air distingaé ; il a rœil brillant , les traits réguliers , la jl^hysionomie grave ; son visage est légèrement marqué de la petite vérole, mats ce défaut est d'autant moins visible que le jeune sultan, selon la mode du harem, prend soin de se composer^ pour les jours de cérémonies, un teint artificiel. Un énorme diamant brillait au poitrail de son beau cheval gris. Il était- coiffe d'un fez ronge orné d'une aigrette de pierreries, et il portait un long manteau d'une coupe sévère que retenait au cou une agrafe de brillants, il saluait d'un léger signe de tête les oflSciers qui s'inclinaient devant lui, et il paraissait accueillir avec bonté les pétitions nombreuses qui lui étaient présentées. On le dit animé d'excellentes intentions, et il manifeste publiquement, dans toutes les circonstances, le vif désir qu'il a de travailler au bonheur de son peuple. Il sait que son père lui a légué une tâche immense, et il paraît décidé à la mener à bonne fin. Dieu le veuille] c Blalheureusement, sa complexion est délicate, dit M. de Valon, et les excès ont, de bonne heure, affaibli sa poitrine. Ses indispositions continuelles, sa pâleur hâtive, ses dents, déjà mauvaises, annoncent qu'à vingt-trois ans il expie ses plaisirs de sultan par une décrépitude prématurée. Abd-ul-Medjid a déjà plusieurs enfants : ils sont débiles comme leur père, et leur santé inspire les plus vives inquiétudes. »

Mahmoud était déjà bien oublié peu de temps après sa mort. Personne n'en parlait plus dans Gonstantinople, sinon pour déblatérer contre ses réformes, qui avaient choqué les préjugés les plus irritables des Turcs. Son tombeau, que j'allai visiter, était dénué

de toute espèce d'honneurs. C'est une petite chapelle hexagonale, qui pourrait passer pour un salon élégant à la campagne, et qui est décorée d un lustre de bronze doré, comme ceux de nos cafés à la mode. Le corps du sultan y est déposé dans un cercueil recouvert de châles , de cachemires , et surmonté du fez à aigrette de diamants que portait le défunt, c Cette indifférence pour le grand réformateur s'explique, écrivait il y a trois ans H. Blanqui, par la réaction qui a suivi sa mort et qui menace même aujourd'hui, sur toute la surface de l'empire, de remettre en honneur . ce que Mahmoud avait aboli. Uais les abus qu'il a frappés d'une main vigoureuse ne pourront jamais renaître tels qu'ils existaient quand il en entreprit la suppression. L'armée turque, malgré son insuffisance "^ actuelle, a reçu le baptême de la discipline. Les soldats du nizam ne sont pas très-bons; mais ils valent mieux que les janissaires, et ils sont plus honnêtes que les Albanais. Ils commencent à manoeuvrer passablement; ils connaissent assez bien le maniement des armes. C'est dans leur tenue extérieure, dans leur organisation administrative, que les troupes turques laissent le plus à désirer... > Mais, si je continuais cette citation, je tournerais bientôt à la politique ; pour échapper à ce danger, je m'arrête : seulement, à propos de la tenue extérieure de l'armée turque, j'ajouterai que les fantassins qu'on a essayé de déguiser en Européens sont de véritables caricatufes. Coiffés d'un énorme bonnet rouge, ils sont vêtus d'une veste ronde de drap bleu, mal coupée, mal portée; d'un pantalon de toile grossière, étroit par devant, faisant des plis par derrière, et qui.

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s'étant raccourci au lavage, laisse à moitié nu le bas de leurs jambes et leurs longs pieds chaussés de savates éculées.

Toute capitale vraiment digne de ce nom a une physionomie particulière et un caractère qui lui est propre : ce cachet qui la distingue, c'est celui de la nation qu'elle représente. Ainsi le militarisme est trop la passion dominante de la Russie pour que l'aspect de Saint-Pétersbourg ne fasse pas involontairement surgir dans un esprit observateur l'image d'une immense caserne. Effectivement, dans cette capitale toute guerrière, on devine à chaque pas que c'est l'état-major qui préside au plan de la ville; presque partout les maisons sont traitées par lui comme des soldats.

A Paris , quoique l'esprit belliqueux ne fasse pas défaut non plus, cependant le grand architecte n'est plus le même. Non; quelque chose de plus noble distingue cette capitale de la civilisation. Paris est la plus sociale de toutes les villes, comme le peuple français est le plus sociable de tous les peuples. L'esprit de société, voilà ce qui a déterminé la formç particulière des maisons, des rues, des promenades, des magasins, des théâtres, de tous les monuments de cette grande cité, qui est, pour ainsi dire, le salon de la France, et qui range au nombre de ses invités tous les peuples de la terre. C'est encore l'esprit de société qui, dans toutes les rues, a élevé ces demeures si hautes, qui a entassé étages sur étages, ou plutôt maisons sur maisons, pour que les individus fussent plus rapprochés et mieux à portée de se réunir. Direz-vous que cette agglomération ne doit être attri-

buée qu'à ud motif d^économie? Slais alors pourquoi la même cause n'a-t*elle pas produit le même résultat partout ailleurs, et principalement à Loodres, ville de calcul et de commerce, où cependant Tindividualisme et l'amour du cbez«soi ont donné une maison presque à chaque famille? En même temps, il est vrai, lesprit de négoce y a multiplié les marchés» docks ou autres lieux propices aux réunions de négociants, comme il convenait dans une ville dont la vie se passe en affaires et dont le forum est à la Bourse. A Rome, c'est différent, le forum est dans le temple : aussi la dévotion y a-t-elle multiplié les églises.

« A Gonstantinople, au contraire, à part les mos* quées et les fontaines, qui sont, celles-ci une pensée hygiénique prescrite par le Coran, celles-là une inspiration religieuse, Tindividuaiisme, dit Bf. Charles- Emmanuel, a été l'origine ou l'auteur de toutes choses.

<i Stamboul n'a pas une seule place publique entièrement pavée, pas de promenades dans ses murs (00 s'y promène dans les cimetières), pas de théâtre^, pas même de rues dignes de ce nom. Quant à ses mai" sons, elles sont toutes fort basses, parce que jaooais elles ne contiennent plus d'une famille, et à leur forme, aux grillagea de bois qui masquent les fenêtres, à la petite porte toujours bien close, qui sert par intervalles d'entrée ou de sortie à un seul homme, à des esclaves ou à quelques femmes bien voilées , il est facile de voir que ces demeures n'ont été ainsi faites que pour l'inviolabilité et pour le mystère. L'inviolabilité du domicile! Tout musulman y croit

comme à l'unilé de Dieu. Et ce n'est pas chez des Turcs que pourraient s'exécuter les visites doqt, au ncMQ de la société et par l'entremise de la police», nos gouvernements honorent quelquefois lès suspects.

ft Dans ses pénâtea» tout musulman, tout bourgeois turçeât maître absolu, maître comme le sultau* Son royaume est resserrée entre quatre murs^ son autorité ne.s'exerce que sur. quelques têtes; mais enfin il est souverain dans toute l'extension du terme. Ordonnant e^t faisant exécuter ses ordres par la force, récompensant $es sujets quand ils sont dociles, les pu* nissant, les flagellant quand. ils sont rétifs, il dispose de leur liberté, il dispose de leur existence. Esclave au dehors, il est roi cheziui, despote au besoin, et personne, pas même le sultan, personne que Dieu n'a le droit d'y trouver à redire. D'après la conslitu* tion du pouvoir en Orient, une pareille exaltation de l'individu aurait lieu de surprendre, si l'on né savait pas que toujours un excès en amène un autre. Le despotisme dans l'État n'a pu être tempéré que par le despotisme dans la famille: un despote en a en* fahtémille autres. De là le phénomène d'une société politique où fe citoyea De possède aucune autre li* bertéque celle d'être tyran che^s lui quand bon lui . semble.

t Hàtous-BOûs d'ajouter, à la losange des Tur(5s, qu'ils abusent rarement de ce pouvoir discrétiour naire, et que, presque toujours, ils traitent leurs esclaves avec humanité, souvent avec afiection,, les ménageant comme s'ils faisaient partie dé la famille, et respectant le caractère de l'homme sous le déguisement même de la servitude; Aussi , rien de plus

ordinaire que de voir dans le sein de la maison un esclave prendre voix au chapitre^ donner son avis ou ses conseils, et dire nous en parlant de son maître, que Tenlend sans donner aucune marque de surprise: Nous avons eu raison de faire telle chose... Nous aurions tort de faire telle autre... Le sultan est satisfait de nos services... Avant trois mois nous serons promus à la dignité de pacha, ce qui fera joliment enrager les esclaves du voisin, etc., etc.

< Mais il n*est pas moins vrai , en principe et en droit, que le bourgeois turc est maître absolu dans sa famille, comme le sultan est maître absolu dans rÉtat. Le seul frein légal qui vienne modérer ce double absolutisme, c'est la religion, ou, si vous aimez mieux, le sentiment des devoirs naturels; car, chez eux, la religion n*est autre chose qu'un pieux natu-* ralisme.

« L'individualisme, vous ai-je dit, voilà ce qui domine dans la physionomie de Gonstantinople. Rieii qu'à voir ses rues si tortueuses, si inégales, si mal entretenues, ses maisons si artistement construites pour voir au dehors sans que l'intérieur en puisse être vu, on comprend qu'aucune idée sociale ne préoccupe les habitants de celte ville. Ils se barricadent dans leurs demeures comme autrefois les seigneurs féodaux se retranchaient dans leurs castels, et ils n'en sortent que pour aller prendre part à cette guerre au plus fin, qui eût le caractère distinctif de la vie orientale.

« Mais, aussitôt qu'il a franchi le seuil de sa porte, le maître abdique, et l'esclave reparaît ; en effet, une fois dans ta rue, le Turc n'est plus chez lui, il est

chez le sultan. A ce propos je me rappelle un détail qui ne repose que sur une légère différence dans le langage, mais qui ne vous fera pas moins voir avec quelle naïveté les musulmans se conforment à ce changement de rôle. Un jour, dans un bazar de Stamboul, je rencontrai un Turc de ma connaissance qui se promenait avec un enfant de huit à iftuf ans, d'une beauté merveilleuse. tEffendi, lui disjje, après les salutations d'usage, il ne faut pas demander si ce joli petit garçon est à vous? — Oui, capitan, me répondit-il, avec la permission de Dieu et du sultan, c'est mon fils. > Quelques mois plus tard, me trouvant en visite chez ce même Turc, et le voyant sourire aux jeux du petit bonhomme, qui lui faisait mille malices, je ne craignis pas de me répéter, et je fis la même question. Cette fois, comme je m'y attendais., mon Turc se passa de la permission du sultan pour être père, celle de Dieu lui parut suffisante. Nous n'étions plus dans la rue, où quelqu'un pouvait entendre; nous étions dans l'intérieur du domicile, où nul contrôle humain ne pèse sur la pensée, c Allah est grand, me dit-il avec une vive expression de bonheur, et cet enfant est le mien. >

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