‹ Voyage en OrientChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

uws AscsNaiOfr dv momt ara&at.

c Et le dix-septième jour du septième mois, Tarche s'arrêta sur la montagne d*Araral. >

Ararat, tel était le nom que, il y a 3,000 ans, Moïse donnait dans la Genèse à la contrée où se trouve située la montagne sur le sommet de laquelle il apprenait au peuple juif que l'arche s'était arrêtée le dixseptième jour du septième mois après le déluge. Ce nom était alors tout moderne; il signiBait la chute d'Âraï (Araï-arat), roi arménien, tué, 1,750 ans environ avant Jésus-Christ, dans une bataille sanglante, par les Babyloniens, sur une plaine de l'Arménie. Avant cet événement, avant Hoïse. par conséquent, le pays s'appelait Amassis, du nom de son souverain, le sixième successeur de Japhet, et la montagne se nommait Massis. Aussi les Arméniens qui l'habitent ne la

désignent jamais autrement. Si on leur parlait d'Ararat , ils seraient aussi étonnés, ils paraîtraient aussi ignorants qu'un Européen qu'on interrogerait au sujet de Hassis.

La montagne nommée Massis en Arménie et Ararat en Europe s'élève vers l'extrémité méridionale d'une plaine d'environ 35 milles de largeur et 70 milles de longueur, arrosée par l'Araxe. Elle se compose, à proprement parler, de deux montagnes : le grand Ararat, au nord-ouest, et le petit Ararat, au sud-est, dont les sommets sont éloignés d'environ 7 milles en ligne droite et dont les bases viennent se confondre par des pentes insensibles dans une large vallée.

Le point culminant du grand Ararat ( 59" 42' lat. nord et 61 "^ 55' long, est ) a 17,210 pieds au-dessus du niveau de la mer, et 14,320 pieds au-dessus de la plaine de TAraxe. On peut estimer à 14 milles la longueur de son versant nord-est ; à 20 milles, celle de son versant nord-ouest. Il est couronné de neiges et de glaces éternelles. Ces glaces et ces neiges descendent à une distance de deux tiers de mille perpendiculairement , ou d'environ 3 milles obliquement, et se terminent par des dentelures irrégulières selon les accidents du terrain. Du côté du nord , à la hauteur de 14,000 pieds au-dessus du niveau de la mer jusqu'au sommet, elles forment çà et là une crête escarpée, d'où s'élancent seulement un petit nombre de pics, et, du côté du midi, elles s'étendent par des pentes graduelles à un niveau un peu inférieur.

Le petit Ararat (39« 39' lat. nord et 62° 2' long, «st )a 13,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, et 10,140 pieds au-dessus de la plaine de VAraxe.

Malgré celte grande élévation, il est coinpléteinent débarrassé des neiges de Tbiver en septembre et en octobre, quelquefois même, probablement, en août et en juillet. Ses pentes sont beaucoup plus roides que celles du grand Ararat ; sa forme ^ presque parfaitement conique» et les crevasses peu profondes qui rayonnent de son sommet à sa base, lui donnent un aspect tout particulier et un caractère d'un vif intérêt.

Bien que ces deux montagnes paraissent complètement isolées, elles se relient cependant à d'autres chaînes. Au sud-ouest , leurs derniei*s escarpements viennent se perdre dans les collines de fiayazid et de Diadina, qui contiennent les sources de TËuplirate, et les pentes nord-ouest du grand Ararat se rattachent à une chaîne hérissée de pics coniques singulièrement aigus et qui borde toute la rive droite de TAraxe.

A en croire la tradition, les débris de Tarche se sont conservés jusqu'à ce jour sur le sommet du grand Ararat, et Dieu en a depuis le temps de Noé défendu l'approche à tous les mortels. Les chroniques arméniennes racontent À ce sujet une légende dont les Arméniens ne doutent pas plus que de la tradition. Un jour un moine, nommé Jacques, qui fut depuis patriarche de Nisibis, et qu'on suppose avoir été contemporain et parent de saint Grégoire, résolut de se convaincre par ses propres yeux s'il était vrai que l'arche de Noé existât encore au sommetdu grand Ararat. Il partit donc pour entreprendre l'ascension de cette montagne; mais, dès qu'il commença à la gravir, il tomba à terre épuisé de fatigue et s'endormit d'un

sommeil profond. A peine réveillé, il reprît sa marche; nouvelle chute, nouvel assoupissement. En rouvrant les yeux, il s*aperçut, à son grand étonnement, que pendant son sommeil il avait élé transporté à l'endroit d'où il était parti. Il renouvela une troisième fois sa tentative, les mêmes phénomènes se reproduisirent. Cependant Dieu eut pitié de lui. Tandis qu'il faisait son quatrième somme, un ange envoyé du ciel tout exprès vint lui tenir à peu près ce langage : t Tous tes efforls seront inutiles; le sommet de TAi^arat est inaccessible à l'homme; le Créateur le veut ainsi; n'essaye donc plus de lui désobéir. Pour récompenser ton zèle et pour satisfaire la curiosité de l'humanité, je t'apporte, au nom du Tout-Puissant, un fragment de Parcbe de Noé, que j'ai pris en passant sur la montagne.» En se réveillant, Jacques trouva à côté de lui un petit morceau de bois de couleur sombre, quadrangulaire, bien conservé et gravé sur une surface. Inulile d'ajouter qu'il renonça immédiatement à son entreprise, çt qu'il revînt le plus vite possible à son couvent avec la précieuse relique. Ce fragment de l'arche de Noé est aujourd'hui une des principales richesses du trésor sacré du monastère d'Etchmiadzin.

Cette tradition et cette légende sont pour les Arméniens des articles de foi. Ils y croient comme à l'existence de Dieu. Dans leur opinion, le sommet du grand Ararat est inaccessible aux mortels parce que les débris de l'arche de Noé s'y sont conservés miraculeusement jusqu'à ce jour. On les y transporterait de force, on leur prouverait le contraire, qu'ils n'ajouteraient pas foi au témoignage de leurs yeux. Aussi n'en ont-ils jamais tenté l'ascension, et, avant le dîx-neu-

vième siècle, aucun des voyageurs européens qui ont visité l'Arménie, soit manque de temps, soit indifférence, soit crainte des difficultés, soit enfln conviction bien arrêtée qu'ils échoueraient comme saint Jacques, n'a essayé de gravir ce sommet consacré, où nul pied humain ue s'est posé depuis le déluge. En effet, la promenade de Tournefort, la seule qui soit venue à notre connaissance, ne peut pas passer pour une tentative sérieuse, c Nous assurâmes nos guides, dit-il, que nous ne passerions pas au delà d'un tas de neige que nous leur montrâmes, et qui ne paraissait guère plus grand qu'un gâteau ; mais, quand nous y fûmes arrivés, nous y en trouvâmes plus qu'il n'en fallait pour nous rafraîchir , car le tas avait plus de trente pieds de diamètre. Chacun en mangea tant et si peu qu'il voulut, et, d'un commun consentement, il fut résolu qu'on n'irait pas plus loin; nous descendîmes donc avec une vigueur admirable, ravis d'avoir accompli notre vœu et de n'avoir plus rien à faire que de nous retirer au monastère. > Puis il ajoute : cNous nous laissâmes glisser sur le dos pendant plus d'une heure sur ce tapis vert ; nous avancions chemin fort agréablement, et nous allions plus vite de cette façon-là que si nous allions sur nos jambes. On continua à glisser autant que le terrain le permit ; et quand nous rencontrions des cailloux qui meurtrissaient nos épaules, nous glissions sur le ventre ou nous marchions à reculons à quatre pattes. > Est-ce un voyageur sérieux le voyageur capable d'écrire de pareilles phrases? Était-il digne d'atteindre le sommet de l'Ararat, celui qui, dans sa relation, déclarait hautement que « cette montagne était une des plus affreuses et plus dés-

b UNE ASCENSION DU MONT ARARAT.

agréables choses qu'il y ait sur la surface de la terre?» Un pacha de Bayazid, le père et le prédécesseur du pacha acluel, Mohammed-Bahalnlil, résolut un jour» il esl vrai, de s'assurer si le sommet de TArarat était ou non accessible aux mortels, et non-seulement il essaya de résoudre par lui-même ce problème, mais il offrit une forte récompense à quiconque lui en apporterait la solution. 11 ne dépassa pas les limite^ que ne peut franchir un bon cheval persan, et l'appât du gain ne tenta aucun de ses subordonnés. Les Persans ai* ment trop la chaleur, le repos et leur bien-être, pour s'élever jamais volontairement, par curiosité ou dans l'intérêt de la science, au-dessus de la ligne des neiges éternelles. L'essai malheureux du pacha de Bayazid, qui n'avait certes pas subi les influences des préjugés religieux des Arméniens, confirma Topinion généralement répandue qu'il était impossible et défendu à l'homme de parvenir au sommet de l'Ararat.

Ainsi, depuis la création du monde jusqu'à ces dernières années, aucun être humain n'avait visilé ce point élevé du globe, ou, selon la tradition chrétienne, l'arche de Noé s'est arrêtée après le déluge, et où ses débris auraient été miraculeusement conservés. Ce ne fut qu'en 1829 que le docteur Friedrich Parrot, professeur de physique à l'université de Dorpat, prouva au monde savant — ce que d'autres voyageurs lui ont également démontré depuis — que l'ascension du mont Ararat était permise et possible, tout aussi bien que celle du Mont-Blanc. Les intéressants détails que l'on va lire sont extraits de sa relation {Reise %um Ararat ) publiée en allemand, en 1834, à Berlin, et qui n'a jamais été traduite en français^

UNE ASCENSION mi MOKT ARARAT. 7

M. le docteur Parrot avait déjà fait, en iSll, avec M. Maurice d'Engelhardt, un voyage scientifique dans la Crimée et le Caucase {Reise in dïeKrym und den Kaukasus ; Berlin, 1815)» et il avait rapporté de cette expédition un vif désir de la recommencer, ou du moins d'en, faire une encore plus importante. Il voulait surtout étudier TArarat, qu'il avait aperçu de loin, sur le Kasbeck, à travers une éclaircie des nuages, pendant une tempête de neige. Dix-sept années s'écoulèrent sans que les circonstances politiques loi permissent de mettre son projet favori à exécution. Enfin la paix de Turkmansbai, conclue le 10 février i838 entre la Russie et la I^rse, ayant étendu les limites de l'empire russe au delà de l'Araxe, il jugea le moment favorable; et le 30 mars 1829 (11 avril) , tous ses préparatifs terminés, il partit de Dorpat, accompagné de MM. deBebaghel d'Adlerskron, de deux élèves de l'Université, MM. Julius Hebn et Karl Schiemann, et d'un jeune astronome d'un mérite éminent, M. Yassali Fedorow , que le gouvernement russe lui avait adjoint. Avant de se mettre en route, il avait soumis son projet à l'appréciation de l'empereur, qui s'était empressé de l'approuver en ces termes : « Ce projet a ma pleine et entière approbation. Qu'un feldjâger (courrier ou guide militaire), d'une fidélité éprouvée , accompagne l'expédition et reste au service des voyageurs jusqu*à leur retour. »

Le 20 septembre seulement, l'exp^ition, partie le li avril de Dorpat, arrivait au monastère d'Etchmiadzin, situé au milieu de la plaine de l'Araxe, à 35 milles de l'Ararat, à 3,035 pieds au-dessus du niveau de la mer Noire, et à quelques lieues d'Érivan.

Elle y foi on oe peut mieux accueillie, et elle s'y reposa de ses fatigues passées en s'y préparant à ses fatigues futures. Le docteur Parrot donne peu de dé* tails sur cette partie de son voyage, mais il nous sera facile de combler cette lacune avec les ouvrages, plus récemment publiés d'ailleurs, de HH. Dubois de Montpereux et Wagner.

En quittant Tiflis pour aller à Érivan, on traverse une vaste plaine tellement chaude et infestée de tant de cousins, pendant l'été, qu'elle cesse d'être habitable. Aussi a-t^on été obligé d*en faire faire le tour à la route , bien que cette courbe l'allonge d'au moins 20 verstes. Suivant la rive droite du Kour, on traverse l'Alghet à gué et le Ehram sur un pont qui mérite une mention. Ce pont porte plusieurs noms : les Russes l'appellent le Pont-Rouge ; les Géorgiens, Gathekhili'Khidi ; les Tartares Térekmènes, Synek" Keurpi; ces deux derniers mots signifient pont ca$sé^ ruiné. Il avait été en effet longtemps cassé et ruiné, lorsqu'en l'année 4647 le roi de Géorgie, Rostom, le fit réparer, et, non content d'avoir construit à côté un caravansérai, y bâtit un village. Chardin, qui passa sur ce pont le 1'"' mars 1673, vil ce village, composé de 150 maisons. Le voisinage du pont l'avait fait appeler Kouprikent (village du pont). Ce pont, selon lui, dut son irrégularité, extraordinaire à la première vue, à deux grandes masses de rochers qui se sont trouvées dans le lit du Khram et de la Débéda, et que l'on utilisa pour y asseoir les deux piles principales, il avait quatre arches. Les piles des deux extrémités, étant vides, renfermaient plusieurs petites chambres et portiques, chacun avec une cheminée,

poar y loger les passants. La pile du milieu, la plus grande^ fut destinée à devenir une espèce de café»' consistant en deux chambres ouvertes des denk c6« tés du pont et aboutissant à deux grands balcons couverts; sospeiKlus sur le fleuve, où Ton descendait par m escalier pratiqué dans l'épaisseur du parapet et oà Ton prenait le frais en été» Près de ce pont existait un caravansérail qui commençait à lomber en ruine; G*étaît un bean bâtiment; plusieurs chambres avaient aossi des; balcons sur le Khram.

c Les choses ont bien changé depuis Chardin , dit H. Dubois de Monlperenx* Le potit lui-méine, eon« struit en briques rouges^ est resté inlac^ tant il était sotkieRicint constmit; mais foa tes ces chambres où le voyagçur trouvait un refuge sont têltemenr encombrées de fumier et d'immondices, qu'ily en a quelquesunes où l'on ne peut pas pénétrer. Les be^ux balcons couverts où Ton prenait le frais sont tombés de vé<^' tustér et il ne reste plus que quelques débris de poutres et les trous dans lesquels on les avait pratiqués. Les chambres soiit vides, et leurs parois, jadis blanchies, sont couvertes de milliers de noms et de signatures de voyageof^ de toutes les nations qni s'y sont enregistrés.

c Le pont, dans toute sa longueur, a 480 pas oii 400 pieds. Dans la partie la plus étroite, sa largeur est de 6 pas ou 13 pieds; On voit que, dans l'origine, ce pont n'a pas été fait' pour des voitures telles que les diligences françaises. Le parapet a deux pieds et demi d'épaisseur.

c Le grand et beau caravanséraî a disparu ; à peine en reste-t-il quelques traces. Le village de Kouprikent

10 VKE ASGEIfSiOll W MONT ARARAT.

n'existe plus; enfin rieo déplus solîlaire que les en» virons de cq pont, l'un des points 1^ plu« ioiportanls de ia Géorgie» car en face de l>aiplaeeik)eDt actuel du poni s'élevaU jadis l'anci^ne forteresse de Khodnaiii ou MtkvariS'TsiLbé des Çréorgiens, KhouasiRdes Arn^uiens ,. qui fut fondée fpar .Kartblos » lé patriarche des Géorgiens.L'imp^ptanoede cette pesiiion fui iou* JQurç gr^khde»: p^r ceia.iuéme'qu'elleest le seui point de pownunicâiion.^QSi graodes plaines et des 'valléc& au sud du Kour avecJa Soinkliétie et le Karifati. > .. . Le lendemaindu jour où Je- voyageur qui v» deTiflisà Érivan a. franchi le Pont-fiouge, il passe dans. Je bassin. de la Djogais auprès xl'une curiosité naturelle qa\ ne peiit ui^inquer d'attirer souatteutîon. En efiei, au .milieu d'une v^ale. enceinte circulaire^ légèreiaent op4vlé^> ^rge de ^ à (i. verstes, ekitouf:ée de collioe» depoitpliyr^^ décofmposé, déchirées, s'élève un. pio iso)éde l.âQQ pieds de l'effet le. plus pittoresque^ et c pliispyraoïidiid, dit un voyageur, que les pyramides

d'Égyple. > Ç>st 1q Gbévarzin-Dache* II* <3^i>sîsI® ^^r tièremeni en po.rpbyré jaunâtre ou bruu rouillé. Si escarpé qu'il paraisse^ il n'est pqiut inaccessible Ji rbomnié. Un sentier conduit jusqu'à .s;i cime. Les aociens habitants de ki vallée, Karlbles ou Arméniens, ^vaient construit une forteresse au piçd dé ce rocher extraorklinairç. Selou une légende locale, un roi d'Ariménie parvint à s'emparer de cette forteresse. Hais ses défenseurs* fori-és de l'abaudonner, se retirèrent, dit-on, dans une grande caverne qui s*ouvre aii. centre de la montagne, et à l'entrée de laquelle leur vainqueur alluma un grand feu qui les. fit tous périr. On raoçnte que des corbeaux ont appçrté.de celle

grotte des lambeaux de fil d'or et de ridies yéte<meiits;

A 3 ou 4 verstes dé la roche de Ghévar^iv)'» sm^ là rive droite de la Djogas, est le village arménien de Mélikfa-Kend ou' Pipis. « Toutes les moteohs de ee villa^ sont dané là terre, disait M. Duboîs de Mon'tpe* reuK'en iS54. Âa milieu de ces tertres informes; se-^ mes çà et là, des greniers à foin, élevés sur qfuatre grosses perches et mis dinsi hors de la portée du bé- (ail) indiquent seuls à quelque distânci^ là demeure d^ vivants. » : • .

A Pipis;» chef-lieu d'uù di^frlet,* M. Wagner fut frappé, en 1H4S , de Taspecit d*un élégant édifice moderne,' et apprît avec surprise que c'était une école créée par l'ancien gouverneur, M. le généi^al Rosea. Une école dans cette région sauvage^ habitée par une faible peuplade de farouches Xartaresetd*Arméniens, était une iàstitulion aussi extraordinaire qu'un cabinet de lecture dans le village d'Ojlbbev^ay. Les portes de ce bfttiment étaient ouvertes, les salles inoccupées; les fenêtres brisées* Sur les murailles H>térieures, tes -araignées filaient en paix leurs toiles, et un lézard se pfomenaiten liberté. Il n'y avait là ni bancs, ni tables^ rit maîtres, ni élèves, et il n'y en a jamais eu, dit un lieiftenant de* Cosaques dont le& chevaux paissaient dans la cour. Cette école était un acte dé courtisaiierie improvisé en l'honneur du czar. Dans d'autres .contrées, le passage dés princes est marqué par de^ arcs de triomphé, des guirlandes, des illuminations'. £n Russie^ il n'en est pas de même* L'empereur Nico*- Jas préfère lès œnvres utiles aux vaîns ornements. Lorsqu'il! parcourt quelques provinces tointaines de

12 VNE ÀSCBN^IQII MJ MOMT AEARAT.

ses vastes États» les gouv^neors «^berebent à lui &ire voir que la civilisation progresse parmi ses sujets. Les propriétaires se metteot à l'œuvre et construisent en toute bâte des édifices pareils à des décorations de théâtre. Quand il approcha de Tiflis» on éleva une école, on y rédigea bien vite un plan d'instruction pour les Tartares et les Arméniens. Les bogues et les autres sciences devaient être professées, dans cet établissement , et Ton devait payer les pères de fentille pour qu'ils y envoyassent leurs enfants* « Ce projet était ma^gnifiquCy dit le lieutenant de Gosaques« mais il est resté là. A peiné l'empereur avaitsTii visité le bâtiment et .exprimé sa satisfaction, qu6 les bras des maçons et des charpentiers furent comme paralysés. Il en a été de même de l'édifice de Pipis ; l'architacle l'a abandonné. Nous avons pris possession de ces grandes salles désertes, qui nous sont fort commodes en été, et de cette cour où nous renfermons nos chevaux. » L'intelligence, la perspicacité et les autres grandes qualités de Nicolas ne peuvent le préserver de ces supercheries. C'est en vain que» dans SQU sçèle infetigable, il s'en va jusque dans les régions les plus reculées de son empire* A moins qu'il n'anrive incognito, comme Haroun-al-Raschtd, il sera abusé. Les fonctimnaires civils et militaires conspirent à la. fois pour le tromper ; et ceux qui leur sont soumis n'oseraient révéler la vérité, car ils en seraient punis. Un administrateur d'un des districts de l'Arménie russe, M. Ivanoff, disait à M. Wagner en se couchant sur un divan et en savourant l'arôme de sa pipe et de son cigare : i La vie est ici délicieuse. Quelle sottise, de la part des Russes que de regaixler le Caucase comme un re-

GNB ASCEKlHOlf W MONT ARARAT* IS

paire dç brigandage, et de plaindre ceux qui doivent le traverser comme s'ils allaient au purgatoire! Je vous assure qu'on existe ici fort bien, et que celui qui se plaint d'un tel régime n'est qu'un âne, un misérable ou un imposteur. Voyez, ma maison est con* fortaUe , et ma table n'est pas mauvaise. }'ai vingtquatre chevaux de sellé dans mon écurie, des bétes superbes, dignes d'un haras de prince. De plus, je suis aimé et respecté des vingt otille créatures humaines que je gouverne comme un représentant du pouvoir suprême, etc. » .

. L'aveu sincère d'Ivanoff contrastait avec les lamentations hypocrites de plusieui'S de ses collègues, qui, tout en épuisant le pays pour remplir leurs poches, affectaient de considérer leur séjour dans les régions transcducasiennes comme un rude châtiment.

f ^e fait esty dit M. Wagner, que rien ae manquait au confort de M. Ivanoff : un ameublement convenable; une cuisine du premier ordre, des vins de France, des cigares de la Havane; les plus beaux chevaux de l'Arabie , de la Perse , toutes choses qui coûtent fort cher; et, pour se procurer tous ces agréments, M. Ivanoff ne recevait qu'un traitement annuel de 600 roubles (600 et quelques francs '). 11 avait une assez jolie femme, à laquelle il. rapportait tontes sortes de présents chaque fois qu'il allait au bazar d'Ërivan, et il y allail ordinairement chaque semaine. C'étaient des bijoux, des soieries, de riches tapis, tout ce qui souriait aux fantaisies de la' jeune femme ; et si on ne

' Le rouble russe, dit rouble papier, vaut un franc et quelques centimes ; le rouble argent quatre francs.

trottvail rien d'assez beau a Érivao, on s'adressait à Tifiis. Quand ivanoffpairtaît pour une de ses tournées officielles^ îl était suivi de vingt hommes àefoeval appartenant à sa maison et marchant sous sa bannière. Qiiellie existence! Richesses* pompe orientale, pouvoir despotique! Qui ne voujdrait être dief d'un district dans l'Arménie russe? El le tout pour une douzai^ne de francs par semaine ! »

Cestiinechoseplttsétoiiiia»teqae l'école de Pipis* Un Arménien qui eiccompagnait M. Wagner et qui ne connaissait pas les usages des fonctionnaires russes , œ pouvait s'e&pliquer une telle isituaftion« Ivanoff déclarait qu^l ne possédait rien que son traitements II assaraij; qu'il était aimé de ses subordonnés, et les paysans arméniensconfirmaient le faiC.Cen'étaitdonc ni par des ex^torsions ni par un pillage viotent qu'il se procurait' tant d'objets de liixè. Quelques Jours après*, dans un antre district ^ M. Wagner se rendit compte de ce myslère.< Il rencontra une longue procession de Tarlares et d'Arméniens qui se rendaient à la demeure d*'un collègue dlvano£F. Chacun d'eux aU lait lui ofFHr quelques présents ; celui-ci un cheval , celqi«là un mouton, cet autre une chèvre. La femme du fionctionnaire recevait d-un air dédaigneux toutes ces offrandes : animaux, lait, œufs, gàteanx j argent. A voir son visage sombre, on eût dit quelle' trouvait le -tribut trop mesquin. M. Wagner, qui observait cette sicène, enlendit cette femme redoutée dire au ohef de la députatioQ : « Vous pouvez vous estimer heureux si vous en êtes quittes à si bon marché; car si on savait que le tschuma est parmi vous!... » A ce mot de Ischuma, celui à qui il élait adressé parut frappé

Vm A^EKStON DU ItONT ARAFAT. 15

comme d'un; coup de tonnerre. Le tschuma, c^e^t la pesté. Le gouverneur des pnovince^ transcausasienoes dok, selon lesi ordi^es de Saint-Pélerisbourg , travailler «ans ce$se à paralyser ce fléau dans la contrée qu'il 'administre. Si le chef d'un district signale Tinvasion de la peste datis un village, aussitôt cç village est mis en quarantaine et cerné pAv un cordon de Gosaquès^ Pendant des mois entiers, ses malheureux habitants sont privés de <;ommuii'ic9)flion avec les villages àe& etevirons, leurs travaux agricoles sont suspendus, leur mbiâson pourrit d^ns la terre, et ils manquent des choses les plus néqesssiires. On brûle sans rései^ve leurs vètementS) leur linge,- leurs lits,- tout ce qui peut propager la contagion, et l'indemnité qu'on iew alloue :n'équivattt pas au dixième de leurs pertes. De là le terrible pouvoir d'Mu chef de district. ;Uû mot lui suffît pour déclarer un village frappé[ de (a peste. Uh cas de. fièvre, ou quelque autre accident, lui suffit pour prononcer cet ari*ét . À la moindre menace de ce fiéril, les paysans, appréhendant leur ruiné, se hàteàt de sacrifier une p^riie de ce qu'ils possèdent pour adôucii^ par leurs présents une -volonté redoutables De -là «venaient les vingt-^inq-chéva^ix d'Ivanoff eb ses -aufre» richesses^ Cependant il était aimé parce qu'il ne brutalisât^ pas ses subordonnés, et qu'au lieu de thésauriser , comme ses collègues,:il'dépensait généreusement son argent. Et les pauvres paysans lai appèrtaient volontiers leur tribut pour le tenir en bonne -buinear, car* ils craignaient qu'il ne fût remplacé par un homme phis< sévère. Supposons que le czar Nicolas visite les provinces armépiennes, quel est le pauvVe ignorant paysan qui oserait venir lut adresser ses

i6 UNB ASCENSION DU MONT ARARAT.

piainies? Ces peupladas ont entendu parler de sa justice et y ont confiance, car elles savent qu'il chfttie prompteraent et sévèrement les feutes qu'il découvre; mais ne savent-elles pas aussi qu'elles s'exposent à un sérieux péril en accusant ceux qui les oppriment? On connaît V esprit de corps des employés russes. Un fonctionnaire disgracié peut s'en rapporter à son sue* cesseur pour la vengeance qu'il aura à exercer sur ceux qui l'auraient dénoncé. «.Dans ces régions, la corruption administrative, dit M. Wagner, n'a pas de bornes. Les hommes de haut rang, les princes, les officiers généraux n'en sont pas plus exempts que les employés subalternes.*Une corneille, dit un proverbe allemand, n'arrache pas les yeux d'une autre corneille. > Cependant, malgré l'intérêt de ses agents, l'empereur ne &iit pas un voyage dans ses États sans découvrir quelque tromperie. C'est ce qui lui arriva lorsque, pour la première fois en 1837, il vit la &• meuse citadelle d'Éri van. Les pompeux récits du comte Paskewitcb lui avaient donné une tout autre idée de ses faibles remparts, composés de pierres volcaniques cimentées avec de la terre glaise et de la paille* Ses observations eurent alors, selon l'opinion de M. Wa« gBçr, une très -grande influence sur ses idées administratives. Elles l'affermirent dans une pensée de modération à l'égard de sa conquête asiatique, f Cette contrée a grand besoin d'amélioration, » dit<41 à un oflicier supérieur qui l'accompagnait à travers les campagnes incultes, inhabitées. Au milieu des misérables bourgades de l'Arménie, au lieu de songer à étendre ses conquêtes, il éprouva le désir de donner à celles qu'il avait faites une situation meilleure, et tout

UNE ASCENSION DIT MONT ARARÀT. i7

le long de la frontière méridionale et orientale de la Russie on peut, dit M. Wagner, remarquer Tactîon de ce sentiment. Cependant il a voulu avoir des forts construits à la fois pour la défensive et Toffensive. On en a élevé à Érivan pour remplacer la faible citadelle dont nous venons de parler. En 1843 , les dépenses nécessitées par la construction d*une vaste citadelle sur la frontière de Turquie firent ralentir les travaux de celle d'Ërîvan.

c Cette nouvelle forteresse, ajoute M. Wagner, est, du reste, moins destinée à être un moyen de défense qu'un arsenal pour l'armée russe dans ses opé* rations contre les provinces de Perse, dont Nicolas léguera sans doute la conquête à ses successeurs. Les formidables constructions de Sévastopol, de Nicolajeff, de Gumri, sont faites dans une intention analogue à regard de la Turquie. Ces forts sont comme une épée de Damoclès, que l'empereur tient suspendue sur ses voisins, non pour s'en servir peut-être lui-même, mais pour seconder, dans des circonstances propices, les projets guerriers d'un de ses descendants. »

Mais nous ne sommes. pas encore à Érivan. Avant d'y arriver il nous faut franchir le col élevé de l'Ecfaak-Me'idan, continuation de la. chaîne du Bambak qui sépare la Géorgie de l'Arménie et du système de ses rivières. Au delà de Pipis on passe de la valfée basse de la Djogas dans celle de l'Akstafa, puis on entre dans le ravin du torrent de Dilijan, que l'on remonte une dizaine de verstes en le côtoyant tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre. Ce chemin est facile. Autrefois il était fort bien entretenu, car il est ai»si

IB UNE. asgehsiou i^u mokt ararat.

ancien que l'histoire dé Géorgie et d^Annénie, et, coffline le dit H. Dubois de llontpèreux, il a toujours servi aui grands passages et aux grandes communîcalîons» rivalisant avec le col du fiambak. Quand on a dépassé la limite des forêts, on ne trouve que deis coU liues arrondies et dies pentes douces couvertes en été de la plus belle végétation; Le col est encaissé entre deux sommités qui le dominent de 500 à 600 pieds, c L'on descend, dit M. Dubois deMontpèreux, qui Ta passé au mois de février, par des pâturages qui doivent être magnifiques, mais qu'une neige profonde cachait à mes regards; une vue toute nouvelle â'onvrait sur un paysage très-éxtraordinaire pour mot. ËaquiUant Tiflis, où il n'y avait pas la moindre trace de neige, et où j'avais déjà cueilli des merendera càu* easica, j'imaginais qu'en avançant vers le midi j'allais trouver le printemps à Érivan et dans la belle Armé* nie. Je n'avais vu nulle part de neige en remontant l'Akstafa, j'étais bien loin de songer au spectacle qui m'attendait sur le Commet de la montagne; aussi, au moment où mes regards purent passer sur la haute barrière qui me séparait de l'Arménie, ma surprise et môndésàppoinlemenl furçnt extrêmes. Un paysage immense, mais un paysage glacé; tout lé lac Sévan'g, long de soixante verstes ou^quinze lieues,; presque entièr€;p}ent gelé, les montagnes de porphyre quîl'en* ti^urent d'un côté, les pics volcaniques qui l'encaissent de l'autre^ blancs de neige et à peine tachetés çà et là des couleurs noires de leurs fladcs à pic ou déchirés. Autour du village de Tchoubouklou jusqu'au lac Sévang, pas une tâche sur une neige d'un à deux pierfs qttî. recouvre les champs et les montagnes, excepté

quelques points noirs qui marquejnt les cheminées'et lies las: de kesiek du village à moitié dans la terre eomine presque tous les villages du pays. >

Le: lac Sévaug ou Gokcha, appelé aussi Eau-Bleue et lit6r4)ouce» est Jes^ul lac considérable de la Transeaiica$ie russe» Il:a80 verstes de lon^evr, et sa iar-: geur varie de lOà 30«.La surface de cette imposavile Doaase d'^11 est évaluée à 3»00O verstes carrées* et sa plus grande profondeur à 2S0 sagènes (1,750 pieds aoglals)^ Ces observations ont: été faîtes en 1858 par un oflQcier de marine chargç d'organiser la navigation duSévang, qui jusqu'alors n'avait été sillonné par aucun navire. Ce lac gèle toirjours en hiver; et cela tient à sa grande élévation,.qu'on estime être do 5,000 pieds au-dessus de. la: mer Noire: Il est entouré d'un amphithéâtre .de. hautes montagnes, parmi les-' quelles on voit quelques cimes toujours couvertes de neige. Trente ruisseaux et torrents l'alimentent, dont les principaux sont le Mazri, l'Adiaman et le Kovar. Son seul écoulement visible est la Zenga, qui passe à Ërivan et se jette plus loin dans l'Araxe. Sous les rois d*Arménie, les rives du Sévaug étaient parsemées d'innonobrables. villages. et de belles églises, dont on admire encore les ruines. Hais, à la suite des caiami* tés de la guerre, la population a diminué, et on ne compte plus que ciaquante-trois villages tatars et arméniens. Une colonie russe^ récemment établie, contribuera, beaucoup à l'animatîoQ de ce vaste bassin, encore ^i peu utilisé. Le Sévang est très-poissonneux et abonde en truites, carpes et truites saumonées, qui pèsent quelquefois jusqu'à SO livres. A la pointe septentrionale. du lac, sur une petite île, s'élève un

90 U1Œ ASCENSION ]>C IKMT ARARAT.

aoUque monastère, où les ArinéDieiis vienneiil fré* qaefliiiieni en pèlerinage. L*eau du côté nord-ouest est bonne et agréable à boire, tandis que sur le côté opposé elle est salée et malsaipe. Cette différence tient à ce que le côté méridional est entouré d'une plaine et à ce que le rivage est bas, plat ; de sorte que Ton peut avancer fort loin dans Teau sans en avoir plus haut que les épaules. Le sol même est volcanique, mêlé de cendres et de débris de volcans, tandis que le côté du nord, entouré en grande partie de hauts rochers, est très-profond..

c Partout les maisons des Arméniens sont tes méiàest dit M. Dubois de Hontp^eux; un peu plus de soin ici, un peu moins là. Elles ont beaucoup d analogie avec les maisons on les habitations sontei*raines des Géorgiens. Dans un fiays qui manque de bois, et où il fait si froid pendant rhiver, on cherche à obtenir et à conserver un certain degré de cbalear à son habitation, en la plaçant au milieu des écurres et des étabies : on a soin d'élever cette chambre de quelques pieds au-dessus de l'écurie; mais du reste c'est comme si on y était; car deux ou trois des parois ne consistent qu>en quelques poutres qui soutiennent la toi-* ture et en une balustrade grossière à hauteur d'appui qui empêche de tomber dans* l'écurie, du reste vous voyez, vous entendez, vous sentez tout ce qui se passe autour de vous. Telle est la demeure du riche et du pauvre : partout même économie de calorique.

• Ce n'est que quand on a des hôtes de distinction que l'on brûle quelques morceaux de bois mort de ses jardins. A l'ordinaire, le combustible consiste en galettes de bouse de vache que l'on amasse soigneu-

sèment et que l'on applique comme du mortier contre une muraille pour la faire sécher ; tout le pouHour d'une maison en est souvent recouvert on tigré. Une fois séchées, on entasse ces galettes en piles circulaires, que l'on recouvre soigneusement, afin de les mettre à l'abri de la pluie pendant l'hiver; on a même des espèces de greniers pour cela.

.c Le feu se fait dans une cheminée placée dans le mur extérieur, au milieu de Fun des côtés étroits de l'appartement. Tout l'appartement est tapissé de nattes et de feutres; mais le long des deux longs côtés on y joint encore des tapis, quelquefois fort beaux, fort riches, tapis de Perse, tapis de Bakou, qui sont les articles qui distinguent l'homme aisé d'avec le pauvre. > ♦

Il ne faut qu'une journée de marche pour aller des bords du lac Sévaog à Érivan. On descend le long de la Zeoga, que l'on traverse plusieurs fois. En été, le pays environnant est superbe, fertile, couvert d'une herbe haute de 3 pieds , mais inhabitable à cause du manque d'eau. Les bords de la rivière sont parsemés de grands et beaux villages, dont le plus considérable est Bzni. Ce n'est qu'à Kanakir, situé à 7 versles au nord d'Érivan, sur les flancs des belles et fertiles montagnes Gokchai, à 4,392 pieds an*dessus du niveau de la mer, 1,450 pieds au-dessus de TAraxe et 884 pieds au-dessus d'Érivan, que l'on aperçoit pour la première fois le vaste bassin de l'Arménie dominé par les deux Ararat, qui, vus de ce point, ont l'air d'être isolés, tant les chaînons qui les rattachent, à l'ouest, à la chaîne du Takhaltou, ont l'air humbles et rabaissés. Derrière Kanakir, vis^-vis des Ararat, s'élève 2. 3

une pyramide à peu près semblable, quoique moins haute, cac elle n*a que 12,871 pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est TAlajas ou Alaghés, dont le cratère ouvert et déchiré est couvert de glaces éternelles.

Pour peindre la différence qui caractérise trois des principales villes des frontières du Caucase, on raconte rhistoire suivante : t Trois Arméniens, Kun d'Astrakan, l'autre deTiflis, le troisième d'Érivan, se rencontrèrent quelque part ; le premier dit aux autres : cChez nous l'on ne saurait distinguer le riche c d'avec le pauvre. — A'Tiflis, dît le second, l'on ne peut c distinguer le jeune d'avec le vieux. — Hélas ! à Érivan , « dit enfin le troisième, impossible de distinguer les c vivants d'afec les morts. > En effet, le climat d'Éri- ^ van est fort malsain. Autant les hivers y sont rigoureux — le thermomètre y descend à 26'' -^ autant les étés y soiit chauds. Pendant les mois de juillet, d'aoàl et de septembre, les autorités et presque tous les ha-^ bitants se retirent dans les montagnes. Hais ce climat si défavorable à l'espèce humaine est on ne peut plits favorable aux arbres fruitiers. Érivan, dont la population ne dépasse pas 12,000 habitants répartis en 1,700 maisons, renferme près de l,âOO jardins plan* tés en arbres ou en vigne.

Érivan, la capitale de l'Arménie russe, est arrosée par deux rivières, le Kerk-Boulak et la Zenga, qui vont se jeter à quelques verstes plus loin dans TAraxe. Les bords de la Zenga offrent quelques escarpemenls pittoresques. Du reste la ville est fort triste. Ce ne sont partout que petites ruelles tortueuses bordées de hautes murailles en terre glaise qui cachent les

maisons et les jardins. Les femmes ressemblent à de grands fantômes entortillés d'une pièce d'étoffe bleue ou blanche et supportés par deu\ bouts de pantalons verts ou rouges sur une paire de pantoufles. Le bain n'est ni commode ni propre. Le caravanséraï ne mé-^ rite pa^ une visite. Les bazars sont grands» mais à moitié déserts et mal approvisionnés, c Ce qui m'y amuse lé plus, dit un voyageur, e'est de voir les divers métiers à l'ouvrage, et d'entendre les chaudronniers forger le cuivre en musique. Ils ont de longs marteaux d'acier sonores, de toutes les dimensions et par conséquent de tous les tons; et quand sept hommes se mettent à battre le cuivré à tour de rôle et à tour de bras, cela fait une harmonie sauvage fort extraor* dinaire. >

La seule curiosité d'Értvan, c'est le palais de Houssein^ le dernier sardar ou vice-roi. Cet édifice, entiè*-* rement dans le goût oriental, s'élève sur un rocher à pic au bord d'un précij^ice où mugissent les eaux de la Zenga. Autour des trois cours intérieures s'ouvrent le harem, les logenients des officiers, les vestibules d'audience, et le grsmd appartement appelé salle des miroirs. C'est un parallélogramme de 40 pieds de longueur, sur 21 de largeur et 20 de hauteur; Les murailles .sont partout recouvertes de glacés, dé miroirs découpés selon la fantaisie la plus capricieuse, et entremêlés de bouquets de fleurs et d'arabesques. Dans l'un des longs côtés de la salle se trouve une vaste niche en ogive ornée de quatre tableaux du styte persan le plus pur. En face de cette alcôve, jaillit dans un charmant bassin de marbre blanc une fonlaine qui. se reflète dans les fûts de deux colonnes

toutes resplendissantes de glaces et de cristaux. Sur le dessus des portes on voit représentés des épisodes de la fumeuse campagne de Scbah-Nâdir aux Indes. Houssein, qui fit construire cette magnifique rési* dence, est mort dans une écurie en Perse ; car, après sa malheureuse campagne contre les Russes, le roi Feth-Ali-Chàb l*avait dépouillé de tout ce qu'il avait pu sauver, et il ne lui avait laissé que les vêtements qu'il avait sur lui. Son palais servit de logement au général Krassowsky, le premier gouverneur russe de l'Arménie, et c'est maintenant la demeure des commandants militaires d'Érivan. ^

cTout le fond de la<lt!ëSe. de la salle des miroirs, dit H. Dubois de Hontpep^ix, qui a décrit et dessiné minutieusement le palais d'Érivan, n'est qu'une immense fenêtre, de iâ pieds de largeur et. de 14 pieds de kiuteur, à la persane, c'est-à^lire composée de petits vitraux de toutes couleurs.

c Soulevez celte fenêtre, et vous voilà en face du paysage le plus solennel et le pins majestueux; vous êtes au bord d'un précipice au fond duquel vous voyez couler, vous entendez Bsugir éternellement la Zenga. Avancez la tête, et vous verrez le harem et la forteresse se prolonger bien loin sur ce rocher.

< Sur l'autre rive de la Zenga, vos regards se reposent avec délices sur les vastes jardins du sardar, dont le superbe pavillon, à quatre étages, dépasse les hauts peupliers plantés en allées. Dans une plaine immense se dessinent des villages et des jardins. Vous ne pouvez distinguer l'Araxe inconstant qu'à sa trace vaporeuse.

c Et enfin derrière cette Arménie célèbre, couverte

UNE ASCENSION DU IfOHT AHARAT. 25

des ruines des villes où se pliùsaienl les Ardacbés, les Tigraoes, les Tiridales et toute la lougue ligne des Arsacides, vous voyez s'élever, comme deux pyramides gigantesques, te grand el le petit Ararat. Vous les voyez là, devant vous; ils paraissent si près de vous, et cependant il y a 51 verstes jusqu'à leur base à travers la plaine. •

Le harem du sardar a été transformé en caserne, et les soldais russ lellement du ekuht et

de la kapousta, le soupes aux choux

dont ils sont ti les chambres qu'habi-

taient au mili de l'Orient les plus

belles femmes et de l'Arméoie. Ce

harem est une ongue de 200 pieds,

large de 135; un grand canal en pien'es de taille, rempli d'une eau courante, le traverse dans toute sa longueur. Chacun de ses cdtés est fermé par des bâtiments divisés eu appartements plus ou moins brillants. Quatre salons ouverts, dans le ^enre de celui des miroirs, mais moins somptueux, fonueut le centre des façades.

L'intérieur de la forteresse d'Érivan renfermait deux mosquées, outre le palais du sardar. L'une est devenue une église russe; l'autre, la plus belle, sert d'arsenal. < On ne peut pas, dit un voyageur, se faire une idée de la beauté et de la richesse d'un pareil édifice. Toute la façade, imitant une mosaïque avec des briques émaillées, est couverte de vases, de guirlandes de Qeurs et de pages du Coran. Le dôme entier est aussi éniailié et semé d'ornemenls. L'intérieur, ouvert du côté du nord . est imposant par sa simplicité. C'est ta, lorsque nul toit, nulle terrasse, nulle

cave ne résislail à la pluie de feu des bombes iuiioinbrables des Russes, que s*était réfugiée une population effrayée, qui supposait que Dieu et Mahomet ne permettraient pas que les bombes des Russes la poursuivissent jusque dans leurs parvis. Tout à coup une bombe perce le dôme et éclate à dix pieds audessus du sol sur un millier de têtes pressées. Qu'on juge de répouvante et de la consternation. Dieu les abandonnait; il fallut se rendce, et dès cet instant on capitula.

Le monastère d'Etchiuiadzin n*est qu*à 48 verstes d'Érivan. Nous allons yircJt^uver le docteur Parrot: toutefois, nous en emprimerons la description au docteur Waguer» qui Ta vi^té en 1843.

M. Wagner s'attendait à voir, dans la résidence du chef des chrétiens d'Arménie, un imposant édifice dans le genre, peut-être, de la cathédrale de Strasbourg , et il fut fort surpris de ne pas apercevoir les tours du couvQ^t avant d'entendre le son de ses cloches. Ici, comme en plusieurs autres endroits, il éprouvait la déception de l'imagination. Un petit dôme grossièrement construit, des murailles en terra, de tristes environs, un misérable village où des porcs se vautraient dans la fange, telle fut la scène qui s'offrît à ses yeux. L'aspect de la population était en harmonie avec celui d'une telle demeure. Mais M. Wagner avait assez vu de prêtres arméniens à Tiflis et à Constanlinople pour savoir à quoi s'en tenir à leur sujet. QueU ques moines, au regard stupide et mal vêtus, se promenaient le long du couvent en cherchant leur vermine. Les voyageurs furent introduits dans une longue salle où les archevêques tenaient leurs con-

claves. Cinq de ces dignitaires étaient assis à une lon^ gue table avec des robes bleues à manches ouvertes et un capuchon rabattu sur leur tête. L'ua d'eux , placé dans un fauteuil de velours rouge, représentait le patriarche absent. C'était un homme d'une pbysio^ nomie agréable, portant une barbe épaisse dont il semblait asse;^ fier. II mit la main sur son cœur avec un grand air de dignité et adressa quelques paroles polies à M. Waguer, car sa visite luia.vait été annoncée par le général russe.Nâidhardt. cil y a longtemps» Jui dit-il, que nous vousàtt^dions. Tout notre clergé se réjouit de posséder, d^jcette demeure, un homme de votre mérite et de vdïre réputation. » Ce compliment laconique n'était pas mal tourné, mais il n'était pas sincère. Une éruption de l'Ararat , une invasiôs des pillards n'auraient probablement pas plus inquiété les vénérables religieux d'Etchmîadzin que l'arrivée d'un voyageur littéraire. Ils savent qu'on n'a rien de bon à écrire d'eux, et que Parrot, malgré la mansuétude habituelle de ses jugements, a fait un triste tableau du clergé arménien. La science européenne leur est désagréable, et les naturalistes sont à leurs yeux des libres penseurs, des matérialistes condamnés aux peines éternelles. Leurs politesses se mesurent selon le titre ou le rang de ceux qui viennent les voir, et le simple vêtement du docteur ne leur inspirait aucune considération. En l'examinant , ils se demandaient l'un à l'autre comment le gouverneur général pouvait prendre la peine de leur annoncer la venue d'un homme qui n'avait ni épaulettes, ni habit brodé, ni la moindre décoration, t Quand je quittai la salle, dit M. Wagner, pour visiter l'église et les autres édi-

ficeSy Tarchevéque Barseck, substitut du patriarche, parut vouloir me servir de cicérone; mais tout à coup, réfléchissant qu'une telle tâche était au-dessous de sa dignité, il me quitta. Je fus accompagné par un archimandrite, et Abovien, mon compagnon de voyage, par un jeune employé russe. L'absence de Barseck m'était doublement agréable, car elle me permettait d'examiner à loisir toutes les parties du couvent et de faire différentes questions que le vicaire du patriarche aurait probablement mal accueillies. 1

L'attention des divers voyageurs anglais qui ont écrit sur l'Arménie a surtout été dirigée sur les parties méridionales de cette contrée, sur les régions adjacentes aux grands lacs d'Urmia et de Van. La partie septentrionale de la haute Arménie, le nord du mont Ararat, la frontière du Caucase, ont occupé quelques écrivains français et allemands. Mais plusieurs d'entre eux ont embelli les lieux qu'ils dépeignaient, ou ces lieux ont bien changé depuis le temps où ils les visitèrent. Vers le milieu du dix-septiëme siècle, trois voyageurs français, Tavernier, Chardin, Tournefort, faisaient une brillante description de la prospérité et de Topulence d'Ëtchmiadzin. Au temps de Tavernier (1655), on rencontrait fréquemment sur la route des caravanes de marchands, de pèlerins qui se rendaient à Téglise, et de riches Arméniens qui y portaient leur offrande. Tavernier fut étonné des trésors d'Ëtchmiadzin , qui n'avaient pas encore probablement subi les spoliations des Turcs et des Persans. L'église était splendidement décorée et la vie du couvent égayée par différents jeux. En l'honneur de

H. Tavernier et des marcbands chrétiens de la caravane qui raccompagoaienty le patriarche donna un grand combat de taureau où figuraient huit de ces animaux et dont deux furent tués. Toarnefort, s'extasiant sur Vexcellente culture, sur la fertilité des en* virons du couvent et sur la richesse de l'église, finit par déclarer que ce couvent d'Etchmiadzin est une image du paradis. M. Wagner, qui avait lu ces descriptions, fut très-désappointé quand il vit l'état réel de cette contrée.

c Dieu du ciel! s'écrie^f^il avec amertume, quelle différence entre ces pompeux récits et Taspect actuel de cet établissement] Aujourd'hui, le jardin est petit, mal enclos et mal entretenu. Au lieu des œillets et des amarantes qui flattaient la vue et Todorat de Theur0ux Tournefort, je ne vis dans le paradis arménien que des navets, des choux , çà et là un chétif mûrier, un abricotier et le mélancolique olivier sauvage, avec ses fruits sans saveur. Pas une ombre propice, pas un site agréable. Dans l'intérieur du couvent, nul vestige dé cett€ opulence vantée par les anciens voyageurs. Les fenêtres de la chambre de réception du patriarche sont ornées de peintures persanes. A cet aspect, mon guide s'attendait à voir éclater mon admiration. Dans cette même chambre est un buste de l'empereur Nicolas, qui date probablement des premières années de son règne, car il n'a pas de moustaches et sa poitrine est peu développée. Dans une pièce voisine, où le patriarche reçoit chaque jour le haut clergé, est une madone de Raphaël brodée en soie avec tant d'art qu'à quelque distance on la prendrait pour une peinture; c'est une offrande envoyée de l'Hindoustan

30 UNE ASCEffSlON DU MOMT ARARAT.

par une pieuse femnie arméDienne. Là se trouve aussi un bas-relief en ivoire représentant le sacriice d*Abrabam; sur les murailles on a peint d*horribles scènes de martyres, entre autres les souflrances de saint Grégoire, enseveli vivant dans un puits profond. 11 y a quelques années que le patriarche reçut de THindoustan un fauteuil habilement sculpté. Audessus de ce fauteuil est un portrait du czar, dont les prélats ne parlent que d'un ton d'humilité eLd'inquié* tude.

t L'église d'Etchmiadzina de nombreuses légendes de moines et des reliques précieuses. On y voit un autel sous lequel est une excavation où le Sauveur apparut, dit-on, à saint Grégoire, armé du bâton dont il se servit pour précipiter dans l'abîme les mauvais esprits. A présent, quand le vent mugit sous les voûtes, les moines ignorants croient entendre les gémissements des démons. Les reliques d'Etchmiadzrn sont i*enommées au loin parmi les diverses congrégations de l'Arménie.

c La chambre des reliques, située au sud-est dé l'église, renferme la main droite de saint Grégoire, ua morceau du crâne de saint Hripsime, un morceau de l'arche de Noé et la lance qui perça le flanc du Christ. L'arefatmandrite, à qui j'exprimai le désir de les visiter, me répondit qu'on ne les montrait qu'avec de grandes cérémonies, des chants et des prières, pour lesquels on payait un tribut : cDeux ducats, » me murmura-t-il à l'oreille. Si curieux que je fusse de voir la lance du Calvaire et leinorceau de l'arche, je trouvai qu'il en coûtait trop cher, et comme l'archimandrite m'interrogeait du regard , je lui dis sèchement qu'un

UNE ASCENSION DU MONT ARARAT. Si

pauvre naturaliste allemand n'avait pas tant de ducats à dépenser. >

La première pierre de cette église fut posée par saint Grégoire en 303. Depuis cette époque, l'édifice a été en partie réparé, et plus d'une fois entièrement rebâti. Il offre à présent une architecture très«mélangée. La bibliothèque du couvent renferme sans doute des documents précieux. Elle a été longtemps cachée dans une cave pour être ainsi soustraite au pillage des Persans, des Kurdes, desTurcs. Après la conquête d'Érivan par les Russes sn 1837, ces livres ont été transportés dans une chambre; quelques-uns sont rangés sur (}es tablettes; la plupart gisent en désordre sur le plancher.

t Je puis attester, dit M. Wagner, qu'après le siège de Gonstantine, lorsque la commission scientifique entra dans la maison de Ben*Aissa, la bibliothèque de ce riche koulougli, ravagée par les conquérants, ne présentait pas un plus grand aspect de désolation que !C0lle de la résidence du patriarche d'Arménie. Je priai le bibliothéoairq, qui m'accompagnait, de vouloir bien ipe montrer le iivce de Hoîsè dé Chopioe, Il me répondit qu'il ne pouvait le trouva. Le. savant (ipmme ne pouvait trouver l'ouvrage d'histoire, le plus pqpulaire en Arménie. Je lui demandai lé nombre de ses manuscrits. Il me répondit qu'il ne le connaissait pas. >

Le vice-régent du pape arménien et ses frères les archevêques pouvaient bien se défier des voyageurè allemands , qui répondaient à leur politesse par un conipliment ironique sur leurs vertus et leur réputation. Mais, malgré leur expérience des voyageurs

précédents t ils commirent l'imprudence de laisser le docteur assister à un examen de leurs élèves, et cet examen prouvait la profonde ignorance des maîtres et des disciples. Un de ces derniers, âgé de dix-huit à vingt ans, ne put décliner le substantif russe matj (mère), quoique depuis plusieurs années un archimandrite fût chargé d'enseigner cette langue au séminaire. Le professeur, voulant venir au secours de son élève, montra clairement qu'il ne connaissait pas lui-même la langue russe.

c M. Abovien adressa alors aux séminaristes les plus simples questions, entre autres: combien il y a de jours dans l'année. Pas un ne put répondre, quoique plusieurs d'entre eux eussent déjà de la barbe. Et c'est parmi de tels étudiants qu'on choisît des archevêques pour toute l'Arménie. L'instruction se borne là à quelques leçons routinières, à une nmchinale répétition des prières et des passages de l'Écriture sainte. Hais les élèves doivent connaître parfaitement les temps déjeune, et pour la plus lé^ gère infraction aux règlements, pour une distraction pendant l'office, ils sont rudement battus. Rien d'étonnant qu'un tel régime éteigne en eux la vivacité de l'intelligence. Il suffit de voir leur figure pâle, leur attitude craintive, pour comprendre les tristes résultats de leur éducation. Je quittai cette école avec dégoût. »

La manière dont les jeunes séminaristes emploient leur temps ne contribue pas peu à détériorer leur santé. A une heure du matin comoienee le service de TégUse, auquel, à |)art le patriarche, chacun est tenit d'assister. Les prélats lisent des prières et des pas-

UNE ASCENSION VU MtmT ARARAt. 33

sages de TÉcritHre; les arefaîmandrHes, les diacres eC les séminamled chantent. Cet oiSce dure trots à cftiàtre heures, pendant lesquelles chacun' doit rester de^ bout. A leur retour dans les cellules ou les dortoirs^ ceux qui ont quelques ressources particulières prennent , ayant de s*endoriâtr, un alinaent dont ils oui grand besoin. Mais les élè?es qui n'ont point d'argent doivent attendre jusqu'à dix heures un déjeuner com^ posé d'un peu de soupe ou de lait, et de ri^ ou de poisson. Au temps des jeûnes, le poisson est sup*^ primé. Rompre le jeûne est, pour un Arménien, une plus grande faute que de voler. Le milieu du jour est consacré à Tétude ; le soir, les chants et les prières recommencent. Puis on se met au lit pour se lever à minuit. Telle est la triste existence ^s habitants d*Etchmiadzin. Aucun élément de science, d'histoire ou des arts ne varie la monotonie de cette vie fastidieuse. La musique instrumentale est inconnue parmi eux. Tout ce qui pourrait distraire, égayer leur re* traite, est sévèrement interdit.

Ce fut le 22 septembre 1829, à dix heures du matin, que le docteur Parrot partit d'Etchmiadzin pour entreprendre l'ascension du grand Ararat. 0»tre les compagnons dont il a été parlé plus haut, il emmenait avec lui un jeune diacre nommé Khachatur Abovian, — Khachatur, le fils d'Abov, — qui parlait l'arménien, le russe., le tartare et le persan, et devait lui servir d'interprète. Au sortir du couvent, il se dirigea vers le sud, dans la direction de l'Araxe, sur *une plaine en partie inculte, en partie cultivée, mais couverte d'herbes et de pâturages, où il bivaqua pendant la nuit. Le lendemain , à onze heures du matin , il

atteignit Arguci, village arménien de i,QOO habitanl^t situé au fond de la grande crevasse q«e l'Araral, dans ses comnaoUops volcaniques , a entr'ouverie en déchirant son sein. Ce fut là que, selon la tradition, Noé » descendu de l'Ararat avec ses fils , c bâtit un autel à rÉternel, et prit.de toute béte nette et de tout 'oiseau net et en offrit des holocaustes sur Tautel. « Ce fut là aussi,. dit-on» que, c laboureur de la terre, il commença à planter la vigne. • Le nom du village prouve que cette seconde tradition est fort ancienne. Arc^hanel^ en arménien, signifie planter; — ar^h veut donc dire il planta, — et urri signifie vigne. M. Parrot ne s'arrêta à Arguri que le temps nécessaire pour s'y procurer des bœufs* Le soir du même jour, il arrivait avec tous ses bagage^ au nionastère arménien de Saint-Jacques, situé à un mille et demi environ aurdessus d'Arguri , sur |e versant septentrional de l'Ararat, et où il s'était proposé d'établir son quartier général.

c Ce monastère, dit M. Dubois de Montpereux, qui l'a visité postérieurement, n'est qu'une petite chapelle assise sur le bord d'une terrasse naturelle, à quelques centaines de pieds au-dessus du fond de ]xk crevasse. L'église est entourée de quelques huttes où logent les moines qui la desservent, et quelques arbres ombragent ce groupe pittoresque çl'édifices. Excepté ce peu de verdure et cefle que produisent les jardins d'Arguri, il n'y a pas un seul arbre sur toute la montagne du grand Ararat. C'est à la lettre, si on excepte un antique saule rabougri, replié par la neige et par les glaces. On le voit isolé au-dessus du village. Les habitants assurent que c'est une planche de

UNE ASGENSlOïl DU M0NT ARARÀT^ 55

Tarche de Noé qiii a pris raeine«t qui a produit cet arbre, qu'ils vénèrent. Ils ne souffrent psrs qu'on lui fâ8se le moindre domiBa^, ni même qu'on en^porte un de ses faibles rameaux. Le petit Ararat est aussi nu que le grand, à l'exception d'un petit, bouquet, de huit minute^ de tpnr,<de bouleaux çains qui croissent au pied, vers' le nord. î ; .

c La crevasse ou-fente énorme aiu fond de laquelle coule le ruiss^ii d'Argxiri, «se partage au-dessus du monastère de Saint-Jacques en deux bj*anches : l'une se dirige vers le cœur de la montagne, tandis que Taulre la flanque à droite : c'est dans cet embrancliement qu'on remarque encore quelques ruines d'habit trions complètement abandonnées;. •

c Teurnefort a vu au fond de ces précipices des tigres qui habitaient ces solitudes et qu'on tuait pour les peaux qu'on envoyait en Perse ; aujourdi'hui il n'y en a pas un sur l'Ararat. Les seuls animaux sauvages qui viennent brouter l'herbe, maigre de ces déserts sont des chèvres et des brebis» >

Le lendemain de âonarrivéeau monastère deSaint-^ Jacques, à sept heures du matin, M. Parrot se hiitien route pour l'Ararat avec M. Scbiematin. Ils étaient accompagnés d*utt Cosaque et d'Un paysan d'Arguri, **- un chasseur, nommé Isaac, ^ quiconnaissailbien la montagne. Au bout de deux heures de montée, le Cosaque déclara qu'il se sentait incapable d'aller plus loin ; on le renvoya au monastère ; mais le chasseur montra plus de bonne volonté et de courage.

- La journée fut rude^ M. Parrot et H. Schiemann souffrirent cruellement de la chaleur. Vers six heures du soir, ils approchèrent de la région des neiges; Se

36 UNE ASCEIfSMIl W «MT ARARAT^

sentanl hors d'élat de iDonter plus haut sans prendre un peu de repos, ils cherohèrent parmi les fragmeftts de rochers dont ils étaient entourés le lieu le plus cottvenable pour y passer la Ruit« f Nous avions ai* teint» dit-il, une hauteur de i2,360 pieds; ikmis n'eûmes pour lit que ie roc dlfr^ et pour poêle que la tête glacée de la montagne. Dans les endroits abrités, il y avait encore de ta neige fraîche. La température de Tair était à zéro. M. Scbiemann et moi nous avions pris quelques précautions oonlre le froid; d'ailleurs, la satisfaction que nous causait notre entreprise contribuait à nous réchauffer; mais Isaac — le chasseur d'Argnri — qui n'avait emporté que ses vêtements d'été, grelottait à faire peioel Je l'enveloppai dans des feuilles de papier gris destinées à faire sécher des plantes, et il s'en trouva fort bien...

c Dès que l'aube parut, nous continuimes à gravir le versant oriental de la montagne , et nous atteignîmes bientôt une dernière rampe qui se continue sans interruption jusqu'au sommet. Cette rampe est formée de bancs ou arêtes de rochers aigus , séparés par d'énormes crevasses que remplissent en partie d'immenses.glaciers. Nous traversànies heureusement la première arête de rochers et le beau glacier qui s'étend de l'autre côté. Lorsque nous arrivâmes au haut delà seconde arête, Isaac perdit courage; ses membres, engourdis par le froid de la nuit, n avaient pas repris leur chaleur naturelle, et les régions de plus en. plus glacées vers lesquelles nous nous élevioos ne semblaient pas lui promettre une Leippératare plus agréable ; nous fumes obligés de l'autoriser à redeseendréi Seul, M. Schiemann, bien qull ne fût

UNE ASCKNSiQM DU VONT ARARAT. S7

fi»s hoibJlué aux «jour^es de$ ttontàgnes» r^ta réso^ lûmeot à mes c^té&, partageant, avec la vigueur d*uii jjQuqe bofome et la fermeté d'un bomoie mûr» toutes mes fatigues et tous mes dangers», qui dev^euaient de minute en mÎAUte plus pénibles et pluseffi'ayants» Nous traversàodies le second glacier et nous oiontàmes au haut de la troisième afé4e, sous les feux de aettre compagnon qui était resté en: arri^^eç puis, nous éte* vaut obliquement^ noiis atteiguimes, à la hauteur de 13,354. pieds de Tautrecôté des,rocbers, Textréiuité inférieure du glacier qui s'étend sans solution de continuité jusqu'au sommet

t Ce glacier, il s'agissait de le ^avir. Bien que son inclinaison ne dépassât pas 30 degrés, nous ne pouvions pas songer à monter eu droite ligne; suivant en conséquence une direction oblique, et creusant avec nos bâtons des degrés dans ki glace recouverte d'une couche de neige fcalche trop mince pour former un appui suffisant , nous gagnâmes une longue arête de rochers le long de laquelle, grâce à la neige nouvellement tombée et qui y était plus épaisse, nous montâmes jusqu'à son sommet, élevé de 15,400 pieds audessus du niveau de la mer, c'est-àrdire à peu près à la hauteur du Mont-Blanc, De ià nous voyions s'élever devant nous le soo»met de l'Ararat, qui semblait grandir à mesure que nous en approchions* Aucun obstacle insurmontable ne paraissait plus devoir nous nrréter; évidemment nous pouvions» si nous le voulions, franchir ce jour-là la distance qui nous séparait encore du but de nos efforts et de nos désirs; mais nous nous sentions fatigués, il était trois heures de

l'après-midi;, nous eussions employé le reste de la 2. , 4

3B UMB A8CB1I810N DU MONT AILARAT.

journée à gravie jasqv'au point calminanl. Si nous €ODlinuions d'avancer^ où paBserions^nous ia nuit? où trouverions* nous, à une pins grande élévation, un rocher pour nous abriter? En outre, nos provisions commençaient i s*époîser. Après nous être consultés, nous primes le parti de redescendre. Nous nous trouvions d'ailleurs fort heureux d'avoir constaté par nos propres yeux que la montagne n'était pas inaccessible de ce c4té, et, dès que nous eteies bit nos observations barométriques, nous retournâmes sur nos pas. c La descente nous semblsi plus difficile et plus dangereuse que la montée. D'abord lo pied est généralement moins sAr lorsqu'on descend que loi*sque l'on monte. Ensuite, quelque prudence que l'on ait, on ne peut pas, en certains moments, modérer son pas comme on le voudrait ; on est entraîné , malgré soi, à l'accélérer, surtout quand on n'a point encoi^ l'habitude de pareilles excursions. C'était, Je le répète, la première fois que M* Schiemann s^aventurait à une si grande hauteur; soit qu'il descendit trop vile, soU qu'il eût manqué d'atteinlton, il tomba et glissa sur la surface du glacier, sans pouvoir se retenir. Heureusement il était, au toioment de sa chute, à vingt pas derrière moi ; j'eus le temps de planter mon bâton dans la glace, ^, m'y cramponnant aussi fermement que possible de la main droite. Je saisis mon malheureux compagnon de la main gauche quand il passa près de moi. Le choc que j'éprouvai fut si violent que, bien que j'y eusse résisté d'abord, les courroies qui attachaient à mes souliers des crampons pour la glace se rompirent comme si elles eussent été coupées par un rasoir; je tombai à mon tour, ne

UNE ASCENSION DÛ MONT AHÀRAt. 39

pouvant plus me soutenir sur les semelles glissantes avec le poids que je retenais. M. Schiemann, que je lâchai, continua sa descente un moment interrompue, mats il ne tarda pas à s'arrêter contre dc^ux grosses pierres; quarnt à moi, je roulai ainsi, à une distance d'un* quart de mille environ, jusque dans des débris de lare, près dé Textréinité inférieure du glacier...

< Dans ma chute ^ le tiibe de mon baromètre se brisa en pièces^ mon chronomètre s'ouvrit 'et fut taché de mon sang ; tous les objets que j'avais emportés dans mes poches descendirent encore plus vite que moi, lancés en l'air dans diverses directions. Heureusement je ne reçus aucune blessure grave.- M. Schie^ mann, de son côté, n'availr que de légères cofitusions. Dès que nous nous fûmes remis de notre premier effroi, nous remerciâmes Dieu de «ous avoir sauvé la vie ; puis, après avoir recherché et retrouvé les objets les plus- importants que nous avions perdus, nous nous remimes en marche. Nous traversâmes un petit glacier en y taillant des pas , et bientôt, du haut de Taréte de rochei*s qui le domine, nous entendîmes avec joie la voix d'Isaac, qur avait eu l'esprit de nous attendre en cet endroit; nous eûmes au moins là satisfaction de passer (a nuit avec lui dans là région de la végétation, à côté d*un feu d'herbes sèches qu'il alluma pour se réchauffer. Le troisième jour, vers dix heures du matin , nous rentrâmes à notre cher monastère, où nous mangeâmes d'excellentes pèches, et où nous fîmes un bon déjeuner; mais nous eûmes bien soin, tout le temps que nous passâmes avec les Arméniens, de ne rien dire de notre malheureuse

40 UKE ASCEN9I0M 0U MONT ARARAT.

chute, car ils n'eussent pas maequé de la considérer comnie un juste châtiment de notre tentative insensée pour atteindre le sommet d'une montagne dont Dieu avait interdit l'approche à tous les mortels. »

Le lendemain de son retour a4i monastère de Saint* Jacques, le docteur Par rot euiun léger accès de fièvre, qui céda heureusement à une diète sévère. Sans perdre une minute, il s'occupa des préparatifs de la seconde tentative qu'il se proposait de faire pour monter jusqu'au sommet de l'Ararat. U répara son thermomètre, il engagea à son service des paysans et des bêtes de somme, il amassa des provisions, etc. Enfin, le 30 septeud)re, six jours seulement après cette descente qui avait failli lui coûter la vie , vers huit heures et demie du matin, il se remit en marche, emmenant avec lui H. Von Behaghel, M. Scbiemano, le diacre Âbovian , quatre paysans arméniens d'Ar* guri, trois soldats russes du 41' régiment de chas* seurs, et un homme chargé de la conduite de quatre bœufs. Avant de partir, il avait fait bénir et oindre d'huile sainte , par l'archimandrite, une croix de sapin, de dix pieds de longueur, peinte en noir, qu'il avait apportée d'Etchmmdzin , pour la planter au sommet de l'Ararat.

Cette seconde tentative ne devait pas réussir mieux que la première. La petite caravane parvint cepen* dant, sans avoir eu à surmonter de grandes dii&cul** lés, à la ligne des neiges éternelles; mais, à partir de là, dit M. Parrot, c après que nous eûmes monté environ deux cents pas, la rotdeur de la pente aug* nienta à tel point que nous fûmes obligés de tailler des pas dans la glace avec de petites haches. Celui

UNE A&^filt^iO» MJ IfÛHT ARARAT. 41

qui montiiît la pmmier {bussbI senlefluent une mardie saffisante pour lui pernie4lre de s'élever plus faa«t ; ceux qui le^siûvaieot élargissaient ceUe marche e\Hk* cutt à sop tour, de sorte qu'un bon chemin éiait pré* paré pour la deseenie; car alors lé pied a besoin d'un point d'appui plus étendu et plus smi* qu 'à la niontée. > ; . ,

Cette nécessité absolue où iis.se trouvaient de se tailler des paë dass la glace à mesure q«*Us mon* talent, jointe :aux difficiilléB eittraoï'diiiairetque pré*^ sentait .le transport de la croix , ne permit pas au docteur .Parrot et à ses compagnons de s'élever de plus de 660 pieds par heure (kins la région des glaces éternelles, bien que, dans la région des roches, ils eussent, dans le même espace de temps, monté d'environ 1,000 pieds. Après avoir tourné une pente trop roide pour élre gravie, ils durent s'arrêter quelques instants devant une crevasse de 5 pieds de largeur, et si longue qu'ils ne purent pas en distinguer à l'œil nu les extrémités. Heureusement, ils finirent par y découvrir un pont de neige qu'ils traversèrent avec d'autant plus de peine, cependant, que le bord supérieur de cette crevasse était plus élevé que le bord inférieur. Dès qu'ils eurent tous franchi ce difficile et daagerenx passage^ ils.gmvireAt une peate doutée, et ils se troitvènmt.sur une plaine de neige presque horizontale, d'oji s'élevait le sommet de l'Ârapal; mais ils crurent prudent de rebrousser chemin. D'a^pnès lettre calculs, il leur fallait encore trois heures de marche forcée pour atteindre lesoraïuet; le jour était déjà avancé, et:depijiis4|ttelques instants soufflait avec violence un vefii'humiâe.qtti leur faisait craindre

mi ouragan! de neige. Ils ne redescendirent pas cependant' s^tts avoir planté sur ce plateau la croix qufils àvatent apportée avec tant -de peine. Oq ts^lla dans ta glace un trou de 3 pieds de profondeur, et on y Gxa cette croix avec des morceaux de glace et de oeige^ L'endroit où on la planta était visible- d*Ërivan, sinon du monastère d'Etchmiadzin ; comme elle était peinte en noir, elle sefdétaobail sur le glacier éclatant <le blanobeur qui coaromne le . sommet de l'Ararat et qui la dominait^ de sorte qn^avéciun bon télescope on devait l'apercevoir de la plaine. Avant de la dresser, on y avait attaché solidement, à l'aide de fortes vis, une plaque de plomb pesant 25 livres, et portant l'inscription suivante;

NICOLAO PAULl FIJUIO

TOTIUS RUTHENlii AUTOCRATORE

JUBEMTE

HOC ASYLUM SACROSAINCTUM

ARMATA MANU YlIsmCAVlT

FlDEl CHRlSTlAMiE

JOAÎNNES FREDERICl FILIUS.

.PASKEWITSCH AB ERIVAN AINNO DOMINI MDCGCXXVI.

Cette cérémonie achevée , le docteur Parrot suspendit son baromètre i^ la croix, afin de déterminôn l'élévation où il se trouvait an^^déssns du niveau de là mer, .et, s'il ne se trompa «point, il avait atteint une hauteur de 16,038 pieds. Ils jetèrent tous ensuite un dernier regard vers le sommet^et ils redesieendirent sans accident, avant la nuit, jusqu'à un platean appelé Kip4jhiolh Les chevaux, les bcbafeet les conducteurs

UNE ASCEBSION MJ MONT ARARAT^ 43

les y atteDdaient. ils s'y réchauffèrent avec plaisir autour d'un boa feu; car à peine étaieDt*4Is sortie de ta régioD des neiges éternelles qu^elle avait été recou*^ verte derrière eux d'une couche épaisse de neige à moitié fondue; puis, après avoir pris leur repas du soir, ils cherchèrent des abris pour la nuit sous des biocs de rochers éparpillés sur ce plateau de gazon, et le lendemain, 2 octobre, vers dix heures du matin, ils étaient de retour au monastère de Saint-Jacques.

. Le docteur Parrot était moins découragé que ja* mais* Cette' seconde tentative lui avait prouvé, encore plus évidemment quela prebiière, que le somknet de i'Ararat ^tail aepessible. Aiissi^ dès qu'il fut redès^ cendu, il songea à remonter. .

• Le 8 octobre, il. repartit à la tête de sa petite escorte. Un peu avaiit midi) il atteignait le plateau de Kîp^Ghioll; après y avoir déjeuné et s'y être re«posé environ une heure et demie, il en repartit, en s'éloignant un peu de la direction qu'il avait suivie dans son ascension précédente. Bientôt ;les bœufs refusèrent de imarcher; on les déchargea, et chaque homme ayant pris sur son dos sa part de provisions^ de couvertures et de combustibles, on les renvoya avec leur conducteur. Vers cinq heures du soir ou campait à 13,900 pieds au-dessus du niveau de la mer, 730 pieds plus haut que dans la seconde ascensio». C'était une avance considérable pour la journée du lendemain. cUn feu fut aussitôt allumé, dit lé docteur Parrot , et on prépara quelque chose de chaud pour le dîner. Quant à moi, je me contentai d'une soupe à Toignon, repas que je ne saurais trop recommander à tous les Voyageurs qui gravissent de hautes monta-

44 UNS ASCEnaiOH w «out ararat.

gués, comme extrêmement réchauffiiDi et récoofortant» et bien préférable à la TÎande, ou aox soupes faites avec de ia viaMe. — lialheorensemeiit, AboTÎan ne put pas prendre sa part de oéi excellent repas, car c'était on joui* de fétè et un joar de jeûne !... Les autres Arméniens jeûnèrent aussi stricteroeiil que lui» et se contestèrent d^unpeu de pain et d'«n peu d'eauder-vie...

c Je passai là une soirée délicieuse, regardant tour à tour mes compagnons au visage enjoué, le ciel pur et brillant, sur lequel se projetait avec une grandeur mIei'veiUeuse le sommet de la montagne, et la nuit noire qui s'étendait au loin dans les profondeurs des vallées que nous dominions. Le thermomètre de Fahrenheit marquait 40 degrés, température élevée pour une pareille hauteur ; je me couchai sous un rocher de lave et je m'endormis d'un profond sommeil tandis que mes compagnons s'amusaient encore à causer autour du feu.

K Dès que Taube parut, nous nous levâmes, et à sii heures et demie nous nous remimes en marche. Une demi-heure nous suiBt pour gravir les derniers fragments de rochers qui nous séparaient encore de la région des neiges éternelles. Nous entrâmes dans cette région presque au même midrott où lious j avions pénétré dans notre ascension précédente, après nous être débarrassés de tous les objets qui ne pouvaient pl^us nous servir. Mais depuis que nous l'avions quittée elle avait subi un grand changement qui ne nous était nullement favorable: la neige fraîche était fondue. Dès que nous mîmes le pied sur le glacier, il fallut y tailler des pas. Nous ne nous laissâmes

UNE ASCENS101S BU MOMT iAIWÀRAT; 46

pa^febutery^iiepeadant, e^ nobsr traVaiUàiiies tous avieûlaot d'ardeur» ^qa'à dix heures iioiis^ aUeJgaimes le pfaftleau'oii bous n'éliona^arrivés,; à ra^cension pffrt eëd^nte ,. qu'à midi i leÉ' »«i*> lequel non» ai|iripQ& planté obtre croix; Nous étious à un dèrùi-mille environ: de la croijLVfDâis elle» nous paraissaiist peliiei:|i>eulTélr^ ft'caujse de sa CQuIeur i)oiv6/que|e(neptasm)èinpëclier de douter qu'io»! pût ia^ découvrir a'vee un. télescope crdînaire de/ka^ plaine 46;!' Ara^e;/ ' .' .^i

«iDims (a directloodo:s<)kniiiet^«pas àvioâ&devant iiôusIUQe'peiiie niatnihau€eyiniiiis pittS)esoar|pée q«i^ celle qhe qoîiks venions deîinèniér; et lentlre; oeti€ pente et le'isonliitiet !il,DoiiS!<sei{ibhit:qU-il. nly avftit.pl&S* fmiv alnai dii^e, 'q|]'.Bnèl^re^0«ldtttatiiôn dç iaiglaee» Après uU'tîourt^ repos, ooiis Jgravimes celle pente^î tu plus voide de toutes, en y Aaillant des ipasv puis une autre qu4 lui succéda ;. eilaloiis, au lieu.d'àp^rcèYW jmmédiateinèBt./^ façeidenôus le ternie de tO.U3 m» efforjt&« nous 'découvrln^es une chaîne de mam^^lons gliioés;()ui^ sèqléveléppaniinDpiiiéiitent sous jnos yeux étonnés, nousdénobaiiîenlièremenlla vue du soqifi^t» Notre courage ii'avait jamais qbaiicelé tant que noiM> ftvîotts ;siippbsé qpeuous cdniiàissions. totul^es. (es jdJtffi* oullésque nous delvion& éif i^motitpr» nftais à cp moment il J!iU:^îngtilièrement.abattu-y et nbtnefofice, quûoojtis avions: épuisée: en taillant des pas dans la glacey nous parut à: peine isuljQsante pour nous permettra d*at^ teindre notre but invisible. Gepepdaot, en réfléibisr sant à ce. que nous avions cîéjù fait et, à ce qu'il nous restait à faine ^;en coiisidérant la proxiûitté de cette chaîne dé mamelons, et en jetant un regard stir mes intrépides compagnons, je sentis mes craintes

46 Vt^ ▲SCBMSION DU MONT ABARAT.

8*évanouir éh je me dis à inoi-niéme : Du courage^ eo avant ! Naiis gravlnaes denu mamelons sans nous ar^^ rèler ; alors ie Veal «Le la monlagoe vînl nous frapf>er ao visage; je jft'élanç^» le |»reiiiier autour, d'un trow slèmeniaiDeldo, et je vi» devant mes yeux, ivres de joioj ise 4reâser le c6ne4e plips. élevé de TAcanaté . . . > « Je n'eus- d'abor^ qu'une pensëey qu'une jouisrt sajuceti un peu 'de rapos, J'étekidts.nioD'aïaDteuu sur la glace et je m'assia dessus ; je mé Irpavms afarsisur iine'»urisK2& légèrement beaibée, ayant f>pe8c}iie la foirme d'une croii^ < d'environ, deux cents pas de:cir<cbifféi'edoev et dont les bonb ^bouiîssaientdp tous cMéii, mais surtout, du côté dursud>-est eidu< eèté du noi^d^esl, à. des ptthtes escarpées* (Çe.plateau., fonmé dTunetigliice éternelle, <et dans Jequel»on cherobe.eii vain àidécouvrir Un robbeî* pu une pieiTe, était la léte MStère, la tôte. blanche du vieil Ararat« A i'esty il s'étendait plus unifonuémeut que dans les autres^ directions* et il se rattaohaK^ par. une légère d^res^ skfn, couverte également d'une glace ^i ne fonid ja^ mais^ à un second somniet un peu moins <élevé et éloigné d^environ un quart de mille» Cette dépression a la forme d^mke selle de cheval. On peut la dîsttuguer ateénienti àl'œii nu^de lapiaineide l'Araxe^ mais on ry voit en raccourci; et commelè sommet le plus* bas s'y montre en avant du sommet: te plus haut,' si bien ciicbé par derrière que de «ertains^ jluin ts on ne Taper^ çoil Blême pas» il<paf<aU.ôti« aussi élevé «et parfois pUtp; élevé. Les obsèHvalious scîenlifiques faites par M. Fedorov^ dans une direction oond-oueist'sarla plaine de TAraxe, portent à 7 pieds laidifférôncexiu niveau des deux sommets; mais du point oà j'étais

placé; ^ÈlXe différeitee nie sembla i^his.cbastdérable.

c lia légô^e dépression qui isépare le$ deux sootmets de TArarat préseote uoe <pkdne de oeige faiblen ment inoliaéa ters le sii|d et sur laquéUe, it senaii fa«îile d'^iter de Tuâ à raiiUé. Oo pecii s«ipfMisër que ^'e$ii edi cet endroit qUe^s^ârrèla Tard^ede Noé^-^si ta94efoî$ elle s'apt^ta sur le somoiet de lameotagoe, ^4;£|ry d'après lajdiœelfôiQn que lui^UriltNM laGénèse, eUe n'efti pas couYeH la dÎHièfoe partie de sa surface. D'àm ses VoyagêM. m Géorc^ie, en Perse et .en Arménie^ publiés i Londrest en 1S21 , KerrPorief s!efiii efforcé d^e prouver, en coiuiiie&laiU les ieKtes sai^ési que l'arcbe s'éiail aprôtéebîeii au-dessous du somaietde réparât. Quoi qu*il en doit^'on ne Irou/ve nulle patt sur 1^ in<^tttagnf^i ni au saeMnet, ni dansées vaUéesi ui.$iilr ses plateaux « d€$ débris de l-ancbe.Mais^il n'ejst nultement iiupossible que ces «débris sa sdieiil conservés jusqu'à ce jourisous les glae^s éternelles donlle soniiQ^t.est recouveirU surtout si, comme cela est parfaitement admi&$U>le^ oes glaces sesont formée^ immédiatemeat après le déluge. .

c Du point culminant de TArarat Je découvrais Un panos^ama jmift0nse« mais j -étais h une telle élévatioa eLk de si grandes distances que je ne pourtis distin*^ guer nettement que les masses principales, ta vallée de TArai^e éiait couverte , <kns ioute soie éteadue, d'un nuage de vapeur grisâtre, au travers duquel Érivan et Sardarabad m'apparaissaient 'seulement comiûeâes potals Éoirs de la grandeur.de ma maini Au midi , les collines derrière iesquelles Ba^akiid est située étaient, plus distiaetemeril vJsiblesi.Aunbrd» noi'd-ouest , TAkigihès dressait inajestueusèmënt <sa

4S UNE A8CEMS10N DU MONT lAftARAT*

lôlei colossale, oôorbniie vraimenl inacbes^ible de rin ehers donl tous les creux étaient remplis de lai*ges fiaiques de nei{;e» To^t près de l'Arar^it^ surtout au sud'^est et à l'o^ic^t^à Uoeipiiis grande dîstanbe, s'é* tendait q^ nombre eôiisidérable de ibontagnes'uioinB élevées, ayante pour la plupàrt^d^ sommets cowtq'ues, creux ai» milieu, voleans éteints depuis^longtèmps* Verà t'ést-siid-est je voya^is au-'âessàtts de ki)oi>le petit Aramt« Son sommet ne me paraissait pl«i$ cie terminer en cône, oomme lorsque je i*«iTais examiné de la pkiine; il ' ressemblait ^i la sectioitd-une' pyramide qu^rangulaire tronquée, ayant à ses angles^et daiis sÀfi milieu une<'oertatfie> quantité d'éminences mi^he^ses ^e> 'diverses hauteurs. * €e .<!|Ui me stirprit beaucoup^ ce fot de découvrir une grande partie do lacSévang) dont lés eaux^d-on bleu noir^iéHncelàfent dis4inctement au nord-^e^t derrière les hautes mônta^ gnes qui le bordent ausnd, et qui ont line telle élévation, que je n'aurais jamais cru qu'il fât possible de les dominer à ee point du sommet de l'Ararat. » \'^ Après avoir raconté, comment le d4acre Abovian planta une seconde croix à SO pieds au-dessous du sommet de TArarat , M. le docteur Parrdt conlinue en ces termes: e Jp mfoccupai d'observer le baromètre, que j'avais disposé à cet effet au milieu du sommet. Le m^cnre ne s'y élevait pas à plus de t5 pouces 3/4 <de ligncy mesure d0 Paris, à une tem-^ pératurede 6^ Fahrenliieitau-dessiousde zéro* Celte observation, comparée avec ceUe <|ue ,M. Fedorow avait la bonté de foire «n même temps- ao monastère deSaintrJacques, donne, à l'Ararat v^me hauteur de 10,876 pieds au-dessus de ce m^oii^stère ; soit , en y

VNE A&CENSION DU IIOMT ARARAT. 49

njoutant l'élévation: de Saini-Jaèques » nne hauteui* vei^ticale de 17,310 pieds aa-des8a»du nîveaa de la

cNous élions six au sommet; savoir: Kha<^hàlur Aboviau, diacre > à Eicfamiadzin,' fils d'on Arménien résâdafnl.à Kanakii^ piiès d'Érivân ; Alexis Sdr<^enkd, dui41?. régii^eDt de chasseurs* rnsses'^ Mathieu Gba(* panef» du même régimcfnt;: Ovanpes Rîvassiafn» paysan d'A/guri (Murât PogqssiAavdlQ même village; et moii.. tii^c-'Après être; r^edés^suT' le «oÉinMeiiviroti'trbfS qaaà*Ls d'heure» nous eommen^mes'à» songer 00^1^ leur ;.. pour pèiis y prépanép; chacun de nbu'S'màngfea Mil' morceau de ipain, et mousèûmés' jk>iis joyeusement à la mémoire du. patriarche Moéiun verre du vin que nous avions; apponté». Nous deseendimés alors rafpide* meàtyrun après L'autre» les pa&que nèus^avions taillés pour moùteri;:. la descente était très^&tigante, et je souffrais en/parikuilier cruellement desgenottic ; cependant nous nous hàtioosi lé plus- possible, car le soleil était tres*bas;.ét aieani que nousl eussions atteint le^plateau de neige où nous avions planté' notre première croix, il disparaissait au-dessous de Thorizon. ^ousjoulme^ alors d*ua: magnifique spectacle. Tandis que les montagnes qui s'étendaient au-dessoo^ de ttousà r^uesl projetaient une ombre épaisse sur la plaine ; tandis qu'une nuit; noire se répandait gra* dueliement dans toutes les.vallées et .rooàlaii de mi* Qiite en minute, dese^^nde en. seconde sur Jds flancs de l'Ararat, les dernieirs rayons du ^leîl couchant îlluminaietit^ncoreid'^ne lueur éclatante le sommet glacé d'où nous descendions, puis ils rabandonnèrent aus$j à la nuit qui nous, enveloppa de toutes ipails, et

la descont^ ^nl été fori dangereuse poar nous, si la Ifloe, sekvapt au même moiaeiii dans uq point opposé du ciel, n'eftt éclairé chacun de nos pas d'une vivi$ et cb^Pfndfit^ lumière. . - •

•4 A sijL hwres /et demie dit soir environ, nous al* 1 eigoi^fiis l'eadroit : où <ioos avions ' bivaqué la. T^e ; n^a^ y fiions» avae te. reste de noire bois, un bob fea qui nous s^ervît à préparer un petit souper;, et lu naît« ^jusfiii serine iet a^Sfii. chaude que la précédente^ se pas^a agitaableedeiail* i^eilendemain^ à six heures du matin « noitô^retâonimençànies à descendis; à; liait UeurQs et. demie» oouà cetmuvions à Kip^GbioU dos béte^ de cb$^gf^ qui nous y afttendaieii^ , et vers midi-, le IQ^tobre,. nous rentrions an monastère deSaiâl^ JaoqueSf aussi joyeasemeat que le patriarche Noé était deAceoda 4,U0O ans auparavant au même lieu avec ses fiJs et sa femme et avec les femmes 4e ses fils. L^leodettsén,, en. remplissant nos devoirs rdigieux du dimanche^ nous offrîmes an Seigneur dos remercîmeats, peut-être non loin du lieu où NoéJui avait élevé un autel pour lui présenter l'hommage de ses offipahdesi » ^ . , . >»

iM^JRarmt n'avait pas seuiement voulu prouver que, n^algré- les traditions arméniennes/ le sommet d^ TArarat était aecessibleià rhômme; sa relation es( suivie idè plusieurs chapitiies qui trajtentde la gédkM gie, de ia:flore, des gladers de TArarat^ etqui^ontiennent ilesi importantes observations magnétiques, acrtnènomiquès-, êrigonométriques , qu'il a faites sut* cette montagne' durant stm. séjour à Saifit^Ja($quecf et ses trois ascensions^ ■•' Cette :reiation, isi dîgtie de foi à tous égaies, dôtot

UNE ASCËIISIOIf W3 MONT AltARAT. 51

on vi«ni de lire un résuma sommair^^ n'a guèi*e ob* iésm plus-de crédit en Arménie qu'on n'en accorde gé^oéralement en France à une assertion de H. Alexan-r dre Dumas. Le docteur Parrot a longtemps passé dans ee poys^ etpeut-étire y pa8sert«*il encore, poar nn br bf içBni é*lmpresà%&n» d» vo^a^ei ; dei joiiniaux ont osé soutenir qu'il voulait tromper la crédulité pabli-* quef OB l!a accusé d'avoir meirti, et ces accusiations ont eu un te) cailacieré» ontpri^une leUe'consislaiioe, qu'il a cru devoir s^en justifier luinùéme dans son on-* ,vrage. U publieà la suite ide sa relation les jdépositions -r- reeuttUiés sobenneiléstent par. les «autorités rosses et Jbfies sous la. foi du serment -^ des personnes qui l'ont aocoiRpagné au sommet de l'Arapati, eteesdépo* sili^nsf est-jl besoin de l'ajouter?, ne laisseront aucun doute, dans l'esprit de tous ceux qui les liront, sur ^^ véraoité du docteur Parrot.

Duireate, les accusations portées coirtre lui n'ont plas d'intécét; quand bien même les Arniéniens et leurs partbans démontreraient qu'il n'est pas^ monté aii«oma[iet derArarat^îLn'enseraitipaë moioà prouvé quele.àoolmet de l'Aràrat, quoi qai'en disent les tra* ditioiis locales, est accessible à l'homnèè. L'eK€imple du dotttedr Parrot a troeté des imilaieiirs.: Un vovageur russe^M. Autofioimoff,a^ fait l'ascension de l'Ararat m d 834; et à une époque eiicbce plus récente, u» aiAtre* voyageur, nommé Abt(*ii, est égalemenit parveni» jusqu'au commet de cette moaiagne, qu'avait presque ptteiai aussi le colonel Stt>ddart dans une tent^a-' tive infructueuse. . .

Toiitefoij»,.si<jaooiiile&table}m6nt vraies que fuaseul; en 1829 les descriptions du docteur Pairol, elles ne

Sa UN£ ASCËNSIOM M7 HOMT ARARAT.

le sont plus aujourd'hui; Presque tout ce que le docteiar Parrot a vu pendant ses. ascensions a cessé d'exîs* ter,.oi].a singulièremenl changé de forme et d'aspect. Du 20 ail 36 j uin ii840^ 4*éponvan taMes tremblements de terre ont bouleversé compiétement TAraraty-abaissé son sommet, ébrgi les crevasses qui* 4e fl^iilbnnent, et suctout la iplas remarquable de touiësi; détmitsous les ruines de la montagne le monastère de Saint-Jaoques et le «village id'Apgurî avec, leurs 1 ,00& habitants; renverséSvOOO maisons dams le seuVdistridt deSharur surlfArapi^f el ua nombre f^lns considérable} dtins les aulre& districts.; .entin. répatidil sur iOHS'^:léi ifiaoos de FArarat des torrèntsde boue et de neige fondue qdi y. 4>,nt laissé des: traces ineffaçables. La pi^emière secousse se fit sentir à 6 heures 55 minutes du soîr, le 30 juia i840, «telle ditraenviron^deuiL minutes; ce fut une des plus violenies*. Au !moment. cià elle eut . lieu'y on ettlendituo .brqit sourd. qui seièblaitpm^ettîr de riatérieur.de l'Ararat dans une; direction estnordtest. pes se(x>usses moins fortes se soCcédèrent tous, le^ jours jusqu'au 36. ËUeSidurèrenl également deux:et même Irois mioutes. Lesommetde l'Ararat slafiaissa le âéé . , .■ <: > -

.11 fie. reste axtcuo' vestige dn moaaftière'deSaint4afe^ ques. .Les;cUamps •qui^'ettiounaient^et^u'lrentefâ^ ioijl les de Kurdes étaieitt ca|up^$;ao mdmefrt du trein- Memenide teri'e:, sont maintenant recMH^^ts/ d'une couche épaisse de boue.: Les 'Kurdes^onldepuistpraticpjé. des foittilles sur l'eitiplacebieni qu'occlipait Jadis le village d'Arguri, pour y chercher les. trésors de ses mulbeureux baibitauis^fiqui loint tous pérr sans ex^eeption, ensevelis sous tes rufûosde 'leurs matsôiis» > * <

UmK ASGENSU»! DI7 HONT ARARAT. ^

Un Voyage à rArarai sérail tncomplet si en y all&nt on en revenant on ne visitait pas la vénérable ville de Stoéi^ce'Nakhtchévaii dont-leiiom amténien ; <!|ui sU f^nï6e' la première habtta^ùn,>i^Ko^aHf>to^de Tbistorien Josèphë , râppelte» dé si anciens souvenirs. •

.« IJtakhtdbévan est vieillie oortme Fbititoil^è,; éit M. Diil>ois dé Mobtpereiix^: Soosi'eet ârdelnt climat d'élé'y c'élaî^ «ne Viehessenqu'cin a su appréeiei* de bonne heure que ces grandes et 'belles sources de iS^ de Réâiifliur, et d'abondance égale été et biver^ qnii s'écfaappent «or- lés pentes d*uqe colline de conglomè» ràt^ -. •• .'." ..■,"'..•■:■■

• De' violés enceintes 9 des reines die foUs les âges eaiocdipeni Je vaste isonamet a{>(ati, quideniine de toàte» parts ié cours de rArâKe^ qti^on vôil tourner comme an^irubàn dans la' plai)[i0 au sud; Ddtis l& huit des Heokps^DiakhtcbévaB existait déjù; plus^ târdy PtolétnéeVappelle NuKuana» Cbabpdur, dans* te qùa-> tmème sièole de noire ère, sous te règfted^Airâace I1I> ht^étruisi t ;: :eUe était très^peupiée* alorfii, selott Paustus de Byzaînoe» qui dit qu'elle renfermait 3,000 niaisons arméniennes ^l plus de 16,000 maisons juives qui furent iruinéesJËHe fut rebâtie bientôt a^ès^ et quaud les musulmans', au 'Commencement du huitième siècle, vinrent ' conquérir 'rArûénie ,< adoptant les traditions des Arméniens v ils virent aussi: dans Sbkhtchévan la viR>e de Noé et crurent' à son aMiq^ef tombeau, qu'ils reoonatruistrent dans le style de ïeiirs édifices, qui firent appeler Nakhtchévan, psir^ leè 9tiv^ ssius, lu peinture xtwfnonde.' ' ' • ' •

«Aujourd'hui, Nakhlchëvanfait partie< de la Russie d*Asie. Elle est la capitale d'un- kànat dont détendue

p§ut elfe de' 900 lieues de Frantet et s» popitlation sl^levaUen 1834 à 30«3^ liabilanta. »

Parmi )e$ i^uînes de^Nakhicbévan» cellûi.qui datent <i^ l*époqU6.oii elle était, la résidence dearaîâ et ata« beks de l'Adeirbaïdjaa iSOaI les îtipoiiaqtes. On pe^ marqua «luttOut la tour de» Kans et raocîewiè porte d'^atréedu Qbàteau.dedatabeksv doBt il. ne peste Ique qivelqiies laoïbeaux idé:munai}les^ Cette pofte est en-» égarée par deux ittinlirelS'en brique» arfoc une raosalh que en briques veriûssées^tUDe inscriptioa ea lettres bleues nemplit le champ.de Irise aimlesaiis de laporle4 Cette inscription a été traduite ainsi par M. Frœhadfi SaiqjL-Pétersbourg* t^Le sage^lejuste^ l^'^ijo^^stefoi et atab^ Abou-Dchaasap-Mouhaianied^ fils de Tata-^ beK Ud4gbi^• dot^t Die^ veuille éclairer le iDmJpeau i * l^ tqur dQS Kdos,, appelée awsl AtabeknKofldMésî (d]^pi,e>des atabek^.) i; ressemUe à une tour dodéea* gpne q«ime^urerait^ pieds detaarel 70 (Âeds de botuleur^ Chacui) d^s c6tés f(>rmei}OiB»Be âne immense niçbe: plate • peu ; profonde r encadrée dans: unei large etfjrîcbe bordure, % L'iBtériepir.oupfutétle.champde la niche est construit , dU le voyageur cindessus cité , en briqv^s de toutes formes; se priant à. toutes sor^ tes de dessins joliment exécutés avec quelques légers epul^urscin briques bleues. Le cadre,. plus, riche^ ert exécuté eft briques couvertes d'arabesques .en relief; mais ce qui a. excité le plus mon admiration icesonC des inscpiptions sculptées en relief dans la brique; el^ font.letQttr.du cadre, et, a)Otttées Tune à l'autre^ auraient un développement de.4,âOO pieds. »

.; Le tombeaa de Noé.est situé à côté des muns ravagéS;de la nouivelle forteresse aloandonnée , au jMlieu

d*une vaste et triste place couverte de débris à moitié nivelés sous le sol. « Ce n'est plus, écrivait M. Dubois de Montpereux en i834, qu'une petite voûte écroulée ; rintérieur, qui forme un espace octogone de 10 à 12 pieds de diamètre, a été déblayé, et des tas de lampes brisées ou de vieux morceaux de pots qui en ont tenu lieu, avec des résidus de graisse, restes de la piété des fidèles, recouvrent le sol : avec quelques pans de mur lézardés, qui forment encore un des côtés du tombeau, vous ayez tout ce que les hommes ont fait pour le souvenir de leur aïeul. Cependant, il ne se passe pas de jour qu'il n'arrive ici des pèlerins de toutes les nations. Russes, Arméniens, Juifs, etc., pour révérer notre père commun. De ce tombeau, la vue seporte^ d'an e^é,^aip la vaste plaine d'Àrméttie, derrière laquelle !9*éiàV)$nt les deux cimés de rAi'a^i; et. de Taotre: sur le vaste pâtiorâbâ des montagnes dioritiq^es qui enferment, c^mme' utie ttàttrallleà tours el à eréneâtax^ toute i'exlrëmité oriente 'du bassin de l'Arménie où coulé l'Ak^axe. La principale s -élève en pain de sucre isolé; on loi donne ie nom de Ilauli, montagne des serpents. Tavetnîer dit que c'est pâtoe que quelques sourcî^ qui couleat au piéd ont la ve^tu dé guérir de la morsure des serpents. «

, • • • » u ■ I ' .il' . ,',*.•

Il II

'« l>ii>t

CHAPITllE VHÏ

t.B GAUCASB.

Sous Iç, nppi. général. d^C^ocas^kOp désigne. Ja via^e 95^tQ(ae ^(ji^ j^miugn^^ .qtii>. s'éteiHlapi des rivais ^c^la paer Noire.^l^ mer Ga^pienoie ,.&épai*9 TEtt^ope f^l.l'iV.§ie au«i4ii-^sl^ i<e.npii) de KflVp dofiné par quel* ques-^|yiQ& des mont^pards ^ rEI))iH)^i^, s», plus haaie cîiii(?, a été appliqué .par la s^lle au système entier.

Au poixi, le Cauçp^e s'élève .i;>rttsqiiement» et, (k>Ur ainsi (lire^ du sein inéiue des steppes d'Europe^ en deux chaînes; parallèles. Au sud* .au contraire, U en* voie, dans diverses. di^ec^iQps, des,ilH*ano)ies qui se rattachent, par leurs prolongements, à de très-hautes montagnes appartenant à des chaînes désignées par des noms particuliers, et dont la plus fameuse est TArarat.

Parmi les crêtes neigeuses de la grande chaîne qui se dressent au-dessus des nuages, plus haut que les Alpes, s'élance à l'est, à 13,000 pieds, le Mquinwari (le Kasbek des Russes), montagne sur laquelle les

traditions mythologiques de rantiquité enchaînaient Prométhéeau roc où l'insatiable vautour loi rongeait le<foiev et plus loin, vers Fouesl, TElbrôuz, éieyant jusqu'à iS;400 ^teds ses sonunels neigeux, qui n'ont jamais étésoiiill^'par des pas'huniains,«t où Zoroaslre plaçait la demeure d'Ahrimane, l'esprit du mal, qui, selon liii, «s'élançait de Isu montagne, etsemblait, qùanci sa forme sombre planait sur l'abîme de l'espace, comme une arche jetée au-dessus de lui d'un monde >à l'autre^, t^ Ces sommités gigantesques sont flanquées d'autres piics également couverts de neiges éternelles. En avant de cette haute chaîne, do côté du nord,' s'étend sur uneligne parallèle unéiseconde chaîne moins haute , dont les crêtes dentelées laissent voir le roc à nu, avec toutes les inégalités de formes que leur ont données les convulsions volcaniques auxquelles elles doivent leur origine. Ses vallées sont si étroites, si sombres , si humides, si froides, ses forêts si épaisses et si tristes, ses brouillards si intenses, qu'on l'appelle hs Montagnes noires. Ses principaux sommets ont reçu lès noms aussi caractéristiques de Montagne chauve , Mont des Voleurs, Forêt ronde, Bois sombre. Poignard, Mont des Tempêtes.

La chaîne du Caucase n'est coupée par le cours d^aucune rivière. Ainsi sa ligne de faîte indique un point dé partage bien déterminé entre les eaux qui coulent sur le sol européen et celles qui se déversent dans les vallées de l'Asie. Elle donne naissance à de nom^breux torrents, mais elle n'alimente que peu de rivières ou fleuves considérables. Les eaux qu'elle en*

voie au sud, vers l'Asie, vont à la mer Noire pur le 2. c

Rion , à la mer Caspienfie par le Koui* « qui a sa source au sud, dans la chaîne de TArarai» d*où sort aussi TAraxe, qu'il reçoit on peu au-dessus dé son embbu«chure. Celles. qu'elle envoie au nord ircoif à.la mer Noire par le Koubao, et à la mer Caspienne par k Terek.

Dans ce rempart de<2K0 lieues de long s'duvrenl seulement trois portes^ gorges ou -passages, qui dé* bouchent sur d'effrayanis défilés;--* du moinsny en a-t-il que trois où puisse pénétrer toute autre créa* ture que le montagnard ou le ehàmois.: . .

Le premier, si tué à travers les montagnes dé Toueat et le défilé du Terek, est peu connu ; nul étranger ne Ta jamais franchi. Les Russes ont faitiinulilement de grands efforts pour le forcer^ sentant bien qu'il ouvrir rait une communication directe entre Tilis el la Tau ride.

Le second passage est presque au centre de Ttsthmet sur la route de.Tiflis à Modosk. Pendant vingt-deux à vingt-trois lieues environ, il traverse une suite de gorges et de défilés si étroits, si profondément encais* ses dans des montagnes à pic, que^ jusqu'à pluisieurs milles au delà de Dartot, la route n'est éclairée qu^ pendant quelques heures des jours d'été les plus brillants. On l'appelle défilé du Terek, dii nom de la rivière qui prend sa source dans ces. vallées; on l'appelle aussi défilé de Dariol, à< cause d'un, château de ce nom qui commande la route; on défilé de Kasbek » d-après le mont Kasbek. Mais il est pluis communément connu sous la dénomination de Wladi-Kaukas, que lui a fait donner une station militaire qui porte/Ce nom. La disposition du terrain permettrait à quel-

ques centaines d'hommes dW art*éter une armée entière. ( Heureusement pour les Russes, dit l'auteur dès Hévélàtwns »ur in Russie y lés listèl^es de ce .ter<f ritolre^sont priiicîpateavent occupées par l^ Ossètes eiiesKabairdiens, deux des peaplades les moins bel* liquevsès qu'ils ont en partie soumises où gagnées. Toutefois; en ce moment même { 1844) , bien que les OsièieS'SÔienl ostensiblement à leui*:s«rviee, les vôya^ geurs ne peuvent s'aventqrer isin*' la- rùute »afi$ uiié. forteescorte» o^dinaireihéht accompagnée d'airtillerie ; ail ' moindre reVer&» cds peuples, dont l'inimitié est à peine contenue par la crainte et l'amour du gatn^ s'insiirgeratentet fermeraient instantanément les défilés.» 'Le troisième passage, celai du Demir^Gapu, ou de la Porte de Fer> aoqiiek on donne aussi le nom.de dé*filé de 0ef bent , fut le mieux condu ides anciens. Il longe les rives de la Éier Caspieniïe, et , des montagnes esicarpëèsie dominent. Plus drflfeile que celui du Wladi-KaiikaSy il est > plus sftr, surtout depuis l'occupatioD des villes de EKsrbënt et de fiakouviiées entre elles par une chaîne de- postes» et depuis les efforts qui ont été faits contre les Lezgues. Mais cette route est fort incomoibde pour le transport des trou^ peset des approvisionnements destinés à la Géorgie, car elle est au moins de 700 verstes plus Idngùe que les deuK autres, et comme on n'a encore formé sni" la mer 'Caspienne aucun établissement d'où l'on paisse tirer les secours nécessaires,: on est obligé de lés faire venir tous delà Taoride ou des environs de la mei^lHoire, ce qui élève considérablement le prix des approvisionnements militaires, même pour les distances l^s phis courtes.

Le Caucase offre de nombreux climats. Tel de ses habitants grelotte laadîs que tel autre élooffie de chaleur. I^ récolte s*achève dans les pays bas lorsque le froment germe à peine dans les hautes irallées. En général, plus on remonte vers les sommets» plus le clîmat est vif et rude, mais aussi plus il est salubre. Au contraire» à mesure qu'on descend vers les vàlléesi si la chaleur est plus forte et la végétation plus belle'^ l'air devient phis. lourd et plus malsain.

Sur une surface de 153,000 verstes carrées», la Transcausasîe présente les gradations de hauteur suivantes :

La zone des neiges éternelles comprend l»100 verstes carrées d'une élévation de il, 000 pieds et au* dessus, en comptant du niveau de ki mer.

La zone des pâturages alpestres, habitables seule*

ment en été, a une étendue de 4i8>000 verstes carrées,

dont réiévatioo varie de .7,000 juâqu'àr 11,000- pieds.

' La zone des céréales donne un total de 36,000

verstes carrées d!une hauteur de S^OOO à 7^000 pieds.

La zone des jardins et aigres fruitiers comprend 16,000 verstes carrées, dont la différence d'élévation avec la précédente est de 3,000 pieds.

Enfin , la zone torrtde présente une surface totale de 52,000 verstes carrés.

Les provinces du Caucase donnent tous les produits des climats tempérés, et la canne à sucre» cultivée près de Lenkoran» sur la mer Caspienne, est une exception à l'état.d'essai. Parmi leurs richesses naturelles qui entrent, actuellement dans le commerce, M. le comte Ernest de Stackelberg mentionne le buis» les bois de noyer et de chêne qui abondent sur les c6fes

de la mer Noire et en Mingr^ie; i*orge, le millety le riz, le maïs, lé froment, te lin, le chanvre, la graine de sésdrlie, qui donnent presque partout d'abondantes récoites; le coton, Cultivé en Arménie, dans le Cbirvan et près d'Èlisabetpol ; la garance, qui réussit par-* faitement Sur le liitorai de la iner Caspienne^ la vigne, dont la culture varie selon les localités; la câpre et le tabac.

L*élève des bestiaux occupe une grande partie des populations du Caucase. Les bétesà cornes ne sont pas de la plus grande taille,- mais elles deviennent l-obfei d'un commerce assez actif avec les pachàliks limitrophes de la Tm^quie. Les pUis belles espèces de brebis se rencontrant fréquemment, et la laine est tissée par les montagnards pour les besoins du pays. Les peaux et les suifs sont également un objet de commerce intérieur.

Les races chevalines méritent aussi de fixer Tattenlion. Lesplus beaux chevaux sont les étalons^du Karabugh et des Kurdes; lesplus durables, les plus infatigables, ceux d'Érivan au midi, et de la Kabai'die au'iiord.

Les quadrupèdes vivant à Tétaf sauvage sont constamment poursuivis par de nombreux, hardis et habiles chasseurs. Le bouquetin elle chamois ne quittent jamais teshautes montagnes, mais on parvient à les. y atteindre, et leurs cornes se vendent avantageusement. L'ours, le loup, l'hyène^ le chacal, sont les seuls animaux carnassiers. Le tigre de la petite espèce ne se rencontre que dans les montagnes boisées du Tatiche^ sur les frontières de la Perse. Une seule région conserve encore des bisons. Dans les plaines, dans

63 LE CAUGA^Bk

les joacft (tes marais^ oo trouve partout l'antilopot le sanglier, le chevreuil» le daî«i et le lièvre. Le pélican est: commun sur le littoral de la Caspienne, ainsi que le êijrgoe noir, et blanc. Le faisan» le coq de bruyère et le coq de bQi$t la peA'drjix, routarde, l'oie, le canard, le vanneau, la bécasse et d'autres oiseaux de passage, se montrent particulièremenl dans J/es plaines et les bois de la Giscaucasie.

< Le prince actuel de la Mingrélie-» un des Dadian dont la dynastie a commencé avec le quatorzième siècle, aime tellement la chasse, ajoute.. plus loin, le comte Ernest de Stackelberg » que dans le but de s'y adonner eiLcIusivement, il a remis, tous ses pouvoirs au colonel David Qadian , san fils aîné, jeune homme de vittgt^sii ans, mariéàune princesseTchevtcbevadzé* Libre des soucis da gouvernement, il vit en nouveau Nemrod, et chevauche continuellement à travers TOdiche et le Letchékoum , demeurant chez ses vassaux ou visitant ses châteaux de Gordi et de Mouri. Il vaut la peine de s arrêter pour voir passer son cortège de chasse. Entouré de nombreux cavaliers, le prinee mar^ ch& gravement à l'amble de son cheval , et les sei* gneurs de sa cour portent ses armes, son. tapis de voyage et ses faucons favoris. Les fonctionnaires d'un oi*dr6 inférieur liennetit des lévriere en laisse el trol<* tent à pied» habitués qu'ils sont à régler, leuh'spaà sur rallare desnhevaux. €etie troupe d'hommes aux figures mâles et basanées, ces coursiers fringants>ces costumes bigarrés., ces arme& resplendissantes, Jont un efet bizarre et nous transportent à d'autres époques. Après avoirlongtempscotiru.le daim du le sanglier,on s*an«éle sous no impénétrable dôme de verdure , on

étend sur Vberbe des tapis persans, on déballe des saes de proTÎsions, on allame un feu de bivac. Le gibier qui vient d'être aiiattu fait les frais du diner et estaeieofiipagné de galettes, de fromages de chèvre, de fruits et dé gômi, ou pâté de millet. Le Dadian et ses^ pri«eipau%'dignit9ires> assis à Forieptale, sont servis par les '^cuyèrs tranchants, Undis que les écbansoi»s versent le< vin généreux de laftlingrélie dans des eorne» de bouquetin mpatéesèn argent. L'afiable poteolat' jette' aux nobles de sa suite des morceaux de faveur, qu^ils attrapentaveç'iine adresse loerveiUettse, et les reites dé ce repas ^miîaslique passent de b nuéme marviière aux serviteurs, rangés en cercle an troisième rangvsouvenl le banquet se termine par la dause^ au* son de la musette et du ts^mbourin; les jeitôes geos' s'élancent dans rarèpe^ tournent, piaflfent, T4>ltigeQt avec une ardeur fébrile, eomme s'ils étaient (^cfttés dé la tarentule, et ils ne quittent le champ d%dnnear qu'épuisés, haletants, etdemi-^morts. C'est une épreuve pour les poum^ons, si ce n'est nne lutte de grâce et de soupleSsse. Quelquefois la danse est remplacée par les chants nationaux, véritable assaut de notes stridentes et de oris' discordants^ »

Les pêcheries occupentun grand nombre d'ouvriers< surtout à'I^embo^ttchure des principales rivières. Le commerce des sangsues est une brandie d'industrie qui prend des dév^oppements considérables dans eer* tainés régions. L'éducation des vers à soie, établie sui* lesd«iix versants du Caucase, partout où croît le mûrier, n'a d'importance réelle que dans la Transeaucasie. Les soies produites sont de deuxième et de troisième qualité.

L'industrie est encore moîDs avancée que le commerce dans le Caucase. La consommation est minimef la main-d'œuvre chère, et le pays regorge de produits russes et persans. Les étoffes de laine et de coton soûl d'une qualité très-inférieui^e. La fabrication des draps grossiers occupe tous les montagnards, et principale* ment ceux du Daghestan. La peuplade des Andis est célèbre pour la confection des manteaux de feutre ap* pelé bottrkas, tissu épais et soyeux qui abrite le Gau* casien contre toutes les intempéries de l'air. On feil partout des tapis, car le tapis résume en Asie tous les meubles inventés par ie luxe de l'Occidenl* Les meilleurs et les plus beaux sont ceux de Kouba. Le tissage des étoffes de soie de toute espèce occupe deux mille métiers à Chemakha, et se pratique sur une petite échelle dans beaucoup de localités. Mais la profession que les h'abitanls du Caucase exercent avec le pliis de succès est celle d'armurier. Les villages de Lag»tcb dans le Chirvan» et daKoulkathi, dans le district de Chéki, fabriquent les armes blanches les plus renom* mées. Les meilleurs fusila seibot dans. le Daghestan, à Tcbirkei, à Khounsak, et surtout chez les Koubetchls, ou GankbSt dont c'est l'unique occuption. Ces armes sont souvent ornées avec luxe, couvertes d!incrus.tationsen or, ou garnies de niellages sur argent. Les fusils à double canon et les batteries à percussion ne sont pas inconnus à ces ouvriers^, qui en out offert aux autorités russes comme preuve de. leur habileté. Les Tatars du Chamkhal de Tarki et lesiKoumuiks dpnuent la meilleure trempe aux poignards, qui,^ par leur dimension prodigieuse, remplacent le sabre.cbez plusieurs nations du Daghestan.

Les foontagoes dit Caucase ont été eL sont encore si peu explorées au point de r vue de leurs richesses minérales, que les trésors qu'elles rejifernient ne seront exactement appréciés que dans un avenir Soigné* L'exploitation deà métaux n'a donné lieu jusqu'à ce jouk* qu'à de faibles essais. Les «lines^ cuivre :de la visdtée du Kbramm et eetles d'Allaverdi sont affermées à une compagnie grecque. Les puits de napbtede Bakou rapportent >de 300,000^ à 300,000 pouds par an. Le napbte blanc n-eolfe que pour ufn total de 500 pouds dans :eette énuœéralion. Le gouvernement exploite la mine de sel gemme» de Koulp, dans la provilice d'Arménie. En Outre» on. recueille et on vend un demi-million de pouds de sel aux environs de la près* qu'Ile d'Abchéron et près de Kizlfar; mais il y a beajUh couprd^endrott&ou les faal>itants s'approvisionnent de selsans rétribution* En 1444, on a découvert une raitte de charbon! de terre dans la haute vallée du

Kouban, et une. Sutre' beaucoup plus riche en Imér retfa. Ce deràier bassin houiller semble devoir être d'une haute importance,. et on en exporte déjà les produits par Redoute-Kalé. Au moment où on trouvait ce précieux minéral au Caucase, on découvrait dans le pays du Don les magnifiques gisements d'anthraette de Groudiowka, qui promettent une nouvelle ère d'activité à l'industrie de^ la nouvelle Russie.

Longtemps le Caucase a pasisé pour le berceau des hordes barbares qui, dans lespœmiers âges de l'ère chrélieikne» ont inondé. l'Europe, c Cette erreur, dit M* FonAon, provenait de l'ignorance ou l'on était de la topographie du pays, qu'une barrière pour ainsi

dire infi'anchissable scinde eadéax zones^istinctes et presque sans comaiumcation entre elles. Les peuples des vallées mëridionales n'ont jamais franchi la crête du Caucase, et l'on rechercherait en vain parmi eux la trace d'une migration vers le nord. Tous ceux dont l'antiquité nons a transmisses noms se trouvient dans les méities lieux et presque dans les mêmes rapports d'existence; .

4 Si l'o» ne peotpas, ajoute-t41, désigner ayec une égalecertitudetêsaèorigèqesdnvensaiil septentrional, il est évident que ses vallée saccadées et arides^ ses go^ges sauvages et isolées ne présentent pas ces conditions locales qui alimentent les populations et -les poussent à déborder par exubérance. Bien loin-donc d*avoir été le siège pi^mitîT des peuples de la grande migration, elles ont servi de barrière aux- invasions de plusieurs d'entre e«x< vers! l'Asie Mineure^ de refuge aux débris de ceux qui avaient été broyéstpar le i^ioc de ces'masses, dont to flux et le reflux eontinoels ont si longtemps ensanglaniéies steppes de la Russie méridiotisile entre le Volga et le Don.

'■ c C'est dans l'aspect des lieux et dans cette fluctuation des peuples qu'rifaut'cifercher encore la cansede cette inertie intellectuelle qiii règne au nord du Caucase; la rudesse de la niature et des hommes dut y étoufier les germes civilisaleurs.

c Toujours en armes pour leur défense, en b«tte à des tiraillements continuels, les populations du sud virent aussi teur essor arrêté par les tendances opposées des Grecset des Perses, ides Romains etdes Parthés; de Byzànce chrétienne et del' Arabie ,musaimane, des sectes d'Omar et d'Ali, qui se disputèrent, les ar-

LE eAUGASE. 67

mes à la maini rempii'6 de ces conlrées jttsqp^âu fidontentoù la Russie viilt eofia jeter son épéedansla ba* ia»çev et «dooneri au pays une jmpulsioa ooavi^le eC

Séné DouSibisser enUraiher ici dans des recberebes elhnologiqûies iiterminabl^sviious consîdéreroos seui lement \éà j^opulalioitt modepues d«i CaniGase dans leurs rapports actuels, et noosnoos borneronsà rapn pelei? les grandes subdirisions de cacés établies^ fmn M^ Dubois de lion tpëreux Y d-aqcard avec les auteurs les pixis digncé de foi«.

i"^ Au'tiordde rapôte«aucasieiioe» depuis les Kîst^ jascfn'à la mer Ciispieoiie^ . la faorille . lezgue occftpo la partie !ta. plus montneuse -et la plus inaccessible dU Gaucasé. D'après la dvovtiqwe de Yakhtatig» Lél^bosi un de^ enfants du patriarebegéorgi^ii Thargamos, au«^ rail reçu en par^ige les montagnes du Daghestan, et serait le père déila race leegoe acêueUe« Quoiqu'il en soityces sauvages tribus descendent. probablement d'iine> soucfae aborigène fortement ! niiélangée ,avee les peuples<iue les: migrations etles:guerre&onl refoulés dans les hautes vallées du Daghestan.. On distingue parmi les Lezgues des peuplades dont le caractère et le. dialecte indiquent une origine étranigère, comme lôs habilaiita de Kou^ada^ iqui siont venu^ de Géorgie : ce«x de .Gountb, qili sMttbIèwt être an débris des Huns; et; plus loin, entn&Jes montagnes et le Terek; les fiioumniks, les Tatar» do Cbamkhal de Ta^kii dont lïélablifiiSement remont-e à l'époque du ealifat; enfin les. Tchelcliènes, qui' se donnent le ! nom àè Notcbgoïy et.ont une parenté Tecônnùè avec leurs voi:sins les Aûukbs, lés Itschkérines et les Galgals ou Kistes,

2° Depuis la plaine de Kabardie jusqu'à la mer Noire, la chaîne du Caucase esl habitée par lafamille Tcherkesse ou Adighé, dans laquelle il faut remarquer le rameau distinct des Abadzas aux sources* de la Laba. Ao nord de ces tribus^ les Nogaï8,< d'origine tatare^ garnissent la rire gauche dtt:£o«bai)^ et, tiu versant n»éridioiiul des montagnes » le^ AblLhazes^é* tendent jusqu'aux bonehes de l'Ingour» et ai^oisiiienl les^rtbtts maritimes des Djygbôlfis et des OiibuîkSi.

3^ Entre ces deux grandes subdivisions, m centre de la chaîne du Caucase et au sud de ]aJKabardie,se groupent dans d'étroites vallées les quatre tribut. ossètesdes Tagaours, des Allaguirsy desKourtatineseldes Digors* Ces Ossètes où Osses ont été l'objet des dis* eussions .et des hypothèses les fdus hasardées. Les uns les font descendre des Asses ou Alains» peuples du Nord et de race ungaro-Knoise ; d'autres les font venir du midi, et les rattachent au rameau hindou*persique. Il y a des savants qui , se basgnrt suc des affinités de dialecte, leur attribuent une origiue germanique. Enfin des voyageurs modernes les tiennent: pour une rac^ distincte.

4*^ Au sud, la famille khartvéliemie on géorgienne occupe tou9 lies versants méridionaux, depuis les Abkhazes et lés Lezgues jusqu'aux limites de la Turquie études provinces. mutolmanes de la mer Caspienne. Les cartes russes modernes réunissent ces pays-^us la dénomination de gouvernement de Géàrgîe et Imé* reth; et, dans cette seule province, on distingue la Ca« khétie, la Kartaltnte, la Somkbétie, l'Imérelh, le G<m* riel, la Mingrélie, joyaux épar^ de la glorieuse couronne khartvélienne, brisée par le cbèc-des guerres

intestines plus que par les sanglantes invasions des Turcs et des Persans.

5^ Les familles turques et persanes occupent tout le sud-est du Caucase depuis hi grande chaîne des montagnes jusqu'à la mer Caspienne et aux frontières de la Perse. G*est la province de la Caspienne des cartes -russes , et on y retrouve les kanats jadis indépendants de Karabagh, de Scfairvan^ de Kouba et de Cbéki, que Schah-Nadir avait un instant réiinis dans sa main puissante.

. 6** Enfin » au midi de ces deux dernières subdivisions et jusqu'aux monts Arafat et à l'Araxé, s'étend la famille arménienne, faible reste d'une. monarchie issue du partage de l'empire d'Alexandre. Province l'omaine air commencement de notre ère , mais constamment ensanglantée par les luttes des Arsacides et des'emperenrs romains, déchirée plus tard par les empiétements de la Turquie et de la Perse» l'Arménie a été réunie à la Russie en 18128.

Toute cette agglomération de peuplades hétérogènes ne comprend qa'une population mâle de 3 millions, ainsi répartie r

'— Au nord et en dehors des montagnes dans la province dite du Caucase, Cosaques de la mer Noire et de la ligne, paysans russes, habitants des villes» peuplades indigènes souniises, 300,000.

-^ De la mer Noire à la Caspienne , le long de l'arétë caucasienne et dans ses innombrables ramifications, 1,300,000 montagnards, soumis ou indépendants.

— Au sud de la chaîne, entre les deuxtners et jusqu'aux frontières de. la Perse et de la Turquie,

1,400,000 habitants, soumià et paisibles, dont une moitié est chrétienne et l'autre mosalniane.

A part quelques tribus îdol&tres et ignicoles, les religions chrétienne et mahométane se partagent cette vaste contrée, et la Russie, tout en soutenant le cbris'lianisme, use de tolérance envers tous les cultes. Dès les premiers temps de Tère chrétienne, les doctrines du Christ pénétrèrent dans le Caucase par rArménie, et s'étendirent dans l'Ivéne, dont saint Georges fut l'apôtre et on il fonda l'église géorgienne, subordonnée nux patriarches d'Antioche jusqu'au Sixième siècle. D'abord combattue par la dynastie persane des Sassa* nides, qui soutenait les dogmes de Zoroastre, déchirée plus tard par les dissensions qui accompagnèrent la chute de l'ertipire d'Orient et l'apparition de l'islamisme sous les califes, l'Église chrétienne du Caucase conserva néanmoins vaillamment ses croyances et attendit sa délivrance avec résignation... Mais le morcellement du Khartvel et l'invasion des JMogols talars deGengiz-Kan eurent des suites terribles pour le christianisme et pour toute cette partie du nfonde qui, jusqu'à la fin du quinzième siècle ,' subit le joug odieux des Tartarës. De nos jours, le Caucase n'a que 700,000 chrétiens de race kharlvëlienne et arménienne, sans compter les Busses colonisés tvu nord et au midi des montagnes.

Le reste des populations suit la loi de Mahomet, et dans beaucoup de localités n'est d'aucune religion. L'islamisme, ici comme partout , fut introduit par la force des armes.

Au treizième siècle, les califes, à la tête d'un peuple rempli de jeunesse et de vigueur, établissent leur puis-

LE CAUCASE. li

sauce sur les mines duj'oyauine de^ S^ssanides el de Tempire d'OrieaU Les Arabes envahissent le Caucase. Le proph^e Abou-Mousselim parait dans le Daghestan et enflamme les imaginations pour un culte nouveau, approprié aux instincts ardents des peuples de TAsie. Plus tai'd» les efforis des Kbartvels au midi et les StUc** ces des Russes au nord re$serrèr<ent Tislamisme dans les gprges du Daghestan et sur les rives de la Caspienne, où Ton ne compte pas moins de 1, 600,000 musulçuins divisés par les discordes des sectes d'Omar et d'Ali. L'occupation de la c6te de Circassie parjes Turcs contribua aussi à propager Tislamisme parmi les nations voisines de la mer Noire, mais ici le Êmatisme ne poussa pas des racines aussi profondes que dans le Daghestan. Ala suite des.derniers traités, les Turcs ont abandonné tous leurs établissements de la côte, le commerce des esclaves a cessé, et la ferveur religieuse s'est tellement ralentie qu'aujourd'hui les princes et les nobles seulement conservent leur croyance , mais non sans commettre de nombreuses infractions à la loi.

Tous ces peuples , plus souvent désignés sous, les noms géqéraux de Circassiens et de Géorgiens, se divisent en un nombre considérable de tribus, qi|i, malgré certaines ressemblances, offrent des différences marquées de caractères, de mœurs, d'institutions, de langage et de conformation physique. Csnfinés dans un pays vierge et inaccessible, sans routes, sans communications avec l'étranger, les Circassiens ou montagnards vivent dans l'ignorance du reste de l'univers, et sans lien compiun qui les rattacha les uns aux autres. Aussi ont- ils été plus rarement visités^ et

72 LE CAUCitôE.

sont -ils bien moins connus que les Géorgiens.

t Dans le Daghestan » dit M. le comte de Stackel* berg dans son introduction au Caucase ptuoresqûe en parlant des habitants des régions montagneuses du Cauease, nous voyons les Avares et la tribu de Mekh* touli fermement attachés à la maison de leurs kans; les habitants de TAkoucha obéissent aveuglément au cadi , leur chef politique et religieux , tandis que les Koubetchis et les Andis, gouvernés par les anciens, se livrent à l'industrie dans leurs villages, ne prenant les armes que pour la défense du territoire. Ici les Koissouboulines, la tribu de Nazrane , combattent béroï* quement les bandes rebelles de Ghamil, et obtiennent un drapeau d'honneur pour leur bravonre et leur fidélité à Isr Russie. Là les Goumbètes, les Itschkeris, les Aouks, enclins au vol et au pillage, font de vaines tentatives pour percer nos lignes militaires.

t Ailleurs, parmi les nations groupées entre l'Elbrouz et la mer Noire, les KabardrensetlesNogals observent Une organisation hiérarchique et reconnaissent le pouvoir de leurs princes. Les Abaseks composent une fédération de petits suzerains qui, sans titre reconnu, se partagent le pays en autant de cantons €|u*il y a de propriétés distinctes. Les Oubuicks, inquiets et turbulents, subissent momentanément Tinfinenced'un homme habile, Hadjî-Berseck, qui, sans autres droits qae sa bravoure, son intelligence et Tappui d'une nombreuse famille, s'érige en gouvernement et conduit toutes les affaires de sa peuplade. Ici aussi nous voyons simultanément les Djighètes, les Natoukhadjes se soumettre volontairement et envoyer leurs députés à la Russie, tandis que les Ghapsougs et

les Ooboicks font une tentative de révolte et viennent se briser contre le fort Golowin sur la mer Noire.

c Au milieu de ce chaos d'institutions et de races« on peut néanmoins saisir quelques ti'aits de ressem* bhince dans les usages et dans le caractère des nations les plus isolées les unes des autres.

c Ainsi, par ex^mple^ on tietrouve partout le même amour de Tindépendance qui ne laisse plus de frein à la licence individuelle, une ardeur guerrière qu'on entretient dès le berceau, une grande adresse dans le maniement des armes et dans tous les exercices cor<^ porelSy un penchant inné pour la rapine et pour la maraude, à laquelle se livrent de petites bandes de cinq ou six individus, à défaut d'expédition sérieuse* Tous ces peuples sont d'une sobriété inouïe, qui tient en partie à leur insqucianee et à leur misère. La bouillie de millet constitue le fond de leur repas, et on -n'égorge un mouton qu'à l'arrivée d'un hôte honoré. Une fois en campagne, ils vivent d'une provision de farine pétrie avec du miel, dont ils mangent à peine un quart de livre par jour. A une grande force musculaire, à une étonnante habitude des fatigues de la guerre. Ils joignent une invincible paresse et un profond dédain pour l'agricullure et les travaux ma-* nuels, réservés aux fçmmes, aux esclaves et aux pvi^ sonniei's. La femme, achetée moyennant le kalim (rétribution en armes, bétail ou argent), nest qu'une esclave de plus dans la maison de son maître. Les soins du ménage, les pénibles travaux de la terre, voilà son lot tant qu'elle est jeune et forte. Puis des rivales viennent lui enlever ses droits et ressei'rer sa place au foyer domestique. La stérilité, les maladies

74 L9 CAVCISK.

et quelquefois un injuste toupçoo «uffi&eiitpourqii'uo mari reovoie une femme à sa lamiile eu payant un dommage proportionné à la valeur du kalim*

f En générai Y les mœurs de ces moniagnards sont pures; ils ignorent les vices qu'on reproche .aux po* pulations transca'ucasiennes , et Tivrogoerie est rare chez eux, quoiqu'ils abusent.quelquefoisdd la- frou^sa ou djava, boisson obtenue par la cuisson et la fermentation du raisin. Des sentiments qui les honorent sont le respect pour les vieillards, la stricte obser** vation des devoirs de rhospilaiité, le dévouement à Tamitié. Toutefois, ces usages ne s'observent qu'entre membres de la même tribu ou vis-à-vis de coreligionnaires; Un étranger ou chrétiea (giaour) senaît infailliblement pillé, quel que soit le koumak qui le protège.

c Une qualité saillante de toutes ces peuplades est un stoïcisme admirable et un étonnant mépris de la mort. Souvent des maraudeurs, au nombre de .trois ou quatre^ résintent à des forces supérieures, et se font tuer plutôt que de se rendre. L'amour de la ven«> geance anime également tous oes> hommes primitife et a sanctionné parmi eux la loi du sang'* Une injure à laver^ une haine de famille, se Iransmetteht comme un héritage, de géiiéi'atioa en génération. Mais si la famille de l'agresseur est riche, une réconciliation est possible, et même pour l'assassinat d'un parent, on a vu l'offensé accepter un rachat en argent ou en bétail. Ces sortes d'affaires se jugent d'après VAdai, qui est la loi coutumière, fondée sur des traditions la plufKirt antéi*ieures à l'adoption de l'islamisme. L'udal varie d'une tribu à Taulre, tandis que le Cka*

ri0i, ou la loi civile» émanaat du Coraovest la op^me cliez 4ous les musuJaiaQS, Quelquefois les différends sont exclusivement souidîs à l'arbitrage des prêtre^, <|ui s'adjugent la meilleure part et reaouvellent la fable de VBuUre. en U» Plaideurs^ Ces m0Uah$ ou effend^» sont* les seuls lettrés parmi leurs compatriotes, qui n'out pas deJangue écrite*

« Une institution remarquable* qu'^xn retrouve par*iout dans les montagnes du Caucase» est celle. des Affreks* Les conséquences d*un crime, loppressipu d'un chef ou quelquefois le besoin, faroucbe de . la solitude et des émotions, incessantes de la guerre, entraînent des individus à désaler leur trU>u et ù rompre tous les lieas de la vie sociale. Aéunis, en bandes de dix ou quinze bommes^ ils choisissent une retraite inaccessible et se vouent exclusivement au pillage et à Textermination des giaours ; mais tout en inquiétant les villages russes limitrophes, ils ne manquent pas de rançonner aussi leurs compatriotes, et *de leur faire payer cber leur passage. Ces bandits portent le nom d*Abreks» et, dans divei*ses localUés, cdui é& Hadjirèt^^. Quelquefois ils- forment des^associations plus considérables, emmènent. leurs femmes et ienrs enfants, et fondent des- villages don4 la seule industrie est le brigandage; là seule législation^ la loi du plus foi't^ Lés villages d'Acbili et du Tchirkat dans le Daghestan renferment tous les Abreks des.peuplades voisines. CbeiK les Adigliés, les sources de la Laba et de rOuroup sont le refuge ordinaire de ces sauvages ànigrés.

c Le nioreellement infini des tribus du Caucase et rbostilité qui règne entre elles témoignent de leur

défaut de sociabilité et de l'absence des véritables sentiments de patriotisme. Parfois elles s'unissent et obéissent momentanément à un seul chef pour défen» dre un intérêt commun, repousser une agression on entreprendre nne guerre^ Mais ces fédérations éphémères tombent bientôt déchirées par Tintrigue, la défiance et la lutte des intérêts personnels; Ce manque d'accord n'existe pas seulement entre les membres d'une mente nation, il se retrouve parmi les habitants d*nn même canton, d'un même village... Tous les principaux chefs périssent t6t ou tard assassinés par leurs compagnons d'armes, et l'année qui vient de s'écouler a vu de terribles exemples de semblables catastrophes. Inflammables, doués d*une vive imagination, ces montagnards se laissent facilement exalter par les es|^érances et les promesses qui flattent leurs passions. Si l'esprit d'imagination des Orientaux les rend crédules et prompts à se jeter dans les plus folles entreprises, en revanche, leur caractère versatile et défiant les porte bientôt dans l'excès contraire et les plonge dans le découragement.

f Quoique ces traits généraux appartiennent plus ou moins à tous les habitants de la chaîne du Caucase, il y a pourtant des peuplades qui se distinguent par des qualités pstrticuiières. Au milieu des habitudes de turbulence et de brigandage que nous venons de signaler, on remarque les mœurs douces des KaratcbaïSy au pied de TËIbrouz, des Koubetchis et des Andis dans le Daghestan , tribus paisibles qui ne s'occupent que de leur industrie el de leurs troupeaux. Dans la même contrée, on admire la vie laborieuse des Avares, des Koïssouboulines, des Sala-

laves, qui, au milieu de rochers .arides, cuUivant un soi ingrat et, tailiant en terrasses les flancs des montagnes, transportent la terre végétale à des hauteurs prodigieuses» Un piiénomène inconnu cliez les Adigbés, et qui ne se présente que parmi les Lezgues, est la recrudescence du fanatisme musulman et l'influence envahissante du clergé. L'apparition de prophètes comme Kasi-Moliah et Chamil, qui ont réuni les pouvoirs politiques aux fonctions pontiGcales, Texteiisiondela secte guerrière et religieuse des Mu rides, ont produit de notables modlGcalions dans l'état .de cette partie du Caucase. >

il ne nous appartient pas, on le conçoit, de raconter ici la conquête, ou, pour parler plus exactement, les tentatives de conquête des régions du Caucase par la Russie; tetotatives qui. remontent à l'année 1719, et qui,'- constamment renouvelées depuis, n'ont pas encore été couronnées d'un succès complet. En eflet, si aujourd'hui le gouvernement du Caucase est boraé au nord par le Terek et le Kouban, à l'est par la mer Caspienne, au sud par l'Araxe, l'Arpatchaï et le La-* zistan, à l'ouest par la mer Noire, une partie des pvor vinces comprises dans ce gouvernement n'est possé* dée que nominalement par les Russes ; le. Daghestan et la Circassie sont dans un état d'indépendance presque absolu. Ce n'est que par d'immenses sacrifices d'argent et par le maintien d'armées nombreuses que la Russie conserve dans l'intérieur du Daghestan quelques points fortifiés. L'occupation de la Circassie se borne à un petit nombre de forts sur le littoral; ces forts, cernés de toutes parts, n'ont aucune communication avec les habitants, et, tenus dans un état de

78 LE CAUGISE.

jsiége Gontiauel» ils coûtent chaque année des garni* sons presque entières qu'emportent le scorbut et d'autres maladies, résultats nécessaires de la mauvaise nourriture et d'un service fatigant.

c Du détroit de Zabache à la frontière de Guria, les Russes 9 dit le docteur Wagner, possèdent dix-sept postes fortifiés, dont un petit nombre seulement se? raient.de nature à résister à des troupes régulières pourvues d'artillerie'; mais pour les montagnards, qui n'ont d'autres armes que leurs mousquets et leurs shaskas, des parapets de terre, des fossés bien défendus, soûl de sérieux obstacles» Le but du. gouvernement russe, en érigeant cette ligne de forteresses, a été de couper- la communication .par mer entre la Turquie et les tribus du Caucase. On pensait qu'en privant ainsi les Circassiens des armes et des munitions qu'ils recevaient de la Turquie, on les soumettrait plus aisément., Cet esppir a été déçu, et l'entretien dispendieux de 1 5^000 à 20,000 hommes sur les rives de la mer Noire a fort peu amélioré les affaires des Russes. Les Caucasiens ont toujours eu des armes, et avec leur argent ils se procurent aisément de la poudre, même parmi les Cosaques du Kouban, Cependant, la construction de ces forts et la cession d'Anapa à la Russie, en inîtant leur haine, ont donné à la guerre un caractère plus violent* Tant que la ville d'Anapa appartenait à la Turquie, l'importation des esclaves, l'importation de la poudre s'opéraient librement. Le noble circassien-quî sur son sol montagneux récolte à peine de quoi pourvoir à ses be: soins, trouvait dans la vente des esclaves le moy^n de salii^ireà ses goûts d'ostentation, de se. procurer de

ricfaes vétemenis, désarmes de luxé /des nraitilîoiu de guerre et de chasse. Certes*', il n'est personne qui ne réprouve le commerce des esclaves; mais celai de Gircassie diffère des autres trafics de même nature, en ce sens qu'il se fait de part et d'autre par un accord vôi0iitait*e. Les Turcs obtiennent des Gircl^ssiens des femmes plus belles, plus fortes que celles qui nais&ent dans leurs barems, et les jeuncsCircassiennes se*i*é^ jouissent d'eebanger la pauvreté, tes ennuis de la terre natale, contre le luxurieux famienu dix Séi*atr dont elles ont, dès leur enfance, entendu faire des ré^* ctts pompeux.

Malgré les entraves qui y sont actuellenent oppo-^ sées et le péril qui le menace, ^ce commerce se fait encore. De petits navires turcs s^avancent vers la côte, en prenant à tâche d'éviter les croisières russes, se gKsseht dans les baies, et sonttii-és par les Gircassiens sur la plage, jusqu'à ce que la négociation pour le chargement soit finie, opération. qui se prolongé ordinairement pendant quelques semaines. Les femmes que l'on vend ainsi sont presque toutes des filles de serfs. Il est rare qu'un noble dispose dé la sorte dé sa fille oâ de sa sœur. Tant que le marché n'est, pas conclu 4 les navires étrangers ne sont nullement en sûrefté. Ge n'est rien que d'avoir échappé aux fré^ gâtes et aux bateaux russes, chaque poste a une escadriHe d'embarcations avec lesquelles les Gosaqneâ s'en vont le long de la côte à la recherche des bâtiments turcs. Dès {ju'ils en ont découvert un, ils viennent pendant la npit essayer d*y mettre le feu avant que les montagnards puissent accourir au secours de l'équipage. Les Turcs, qui ont une terreur extrême

de ces gardes-cAles, emploient toutes sortes d'expédients poar échapper a leurs perquisitions. Souvent ib recouvrent leurs bàliments de îeuilles sèches, et lient aux m&ts des branches de* sapin, de façon que de loin ces mâts ressemblent à des arbres. S'ils sont pris en mer par une croisière, l'équipage est envoyé dans les miiies de Sibérie ; les jeunes filles qu'ils ont achetées sont mariées avec des Cosaques, ou placées comme femmes de chambre dans les maisons des officiers. Trente à quarante esclaves composent ordinairement la cargaison d'un de ces navires, qui sont si étroits que les malheureuses femmes s'y trouvent serrées comme des harengs dans une tonne; mais elles supportent patiemment les misères de leur navigation, dans l'espoir de jouir bientôt des délices du liarem. On calcule que sur six bâtiments il y en a ordinairement un qui est pris ou qui se perd. Dans l'hiver de 1843, vingt*huii navires turcs atteignirent la côte du Caucase; vingt-trois rentrèrent au port; les Russes en brûlèrent trois ; les deux autres firent naufrage.

Un capitaine turc raconta au docteur Wagner un curieux 'exemple de la haine des Circassiens contre les Russes. Il y a quelques années que, dans un navire chargé d'esclaves , nne voie d'^eau s'ouvrit au moment même ou un bateau à vapeur russe passait à quelque distance. Le marchand turc, préférant encore le rude labeur des mines à la perspective d'être englouti dans les vagues, fit des signaux de détresse, et le bateau vint à son secours. Mais les jeunes esclaves' se révoltèrent à l'idée d'épouser d'affreux soldats. Elles avaient dit adieu sans une grande émotion. à

leurs montagnes; en voyant s'approcher le bâtiment russe, elles poussèrent un cri lamentable. Quelques-* unes se jetèrent à la mer; d*autres se plongèrent un' poignard dans te sein « Celles 'qu*on trouTà vivantes sur le pont furent conduites à Ahapa et mariées à des Cosaques.

• La plupart des bateaux à vapeur autrichiens et turcs qui font le trajet de Trébizonde à Constanlinople ont à bord un certain ivombre de jeunes filles. M. Wagner a navigué sur un bateau autrichien qui portait une troupe de ces esclaves volontaires. Près-* qae toutes. étaient des enfeotside douze à treize ans, à la figure pale et aux yeux noiris étincelants; Deux d*entre elles, plus âgées, étaient habillées plus élégamment et couvertes d'un long voile. Le marchand d'esclaves avait pour celles-ci des attentions particulières et leur apportait souvent du café. M. Wagner se mit à causer avec cet homme, qui élait richement vêtu, et qui, malgré sa vile profession, avait les ma*nières d'un gentleman. Ces deux Circassiennes dont il prenait tant de soin étaient , disait-il , les filles d'un noble, et il espérait les vendre à Constantrnople, la plus jolie 30,000 piastres (environ 7,000 franco), la moins jolie 90,000 piastres. Quant aux autres, il n'en parlait qu'avec un superbe dédain, déclarant qu'il s'estimerait heureux d'avoir pour chacune d'elles 2,000 piastres. Il ajouta que depuis que le commerce étart devenu si difficile et si périlleux, il était en revanche plus lucratif. Autrefois^* lorsque les Grecs et les Arméniens conduisaient librement des légions de femmes au bazar de Stamboul, les plus belles esclaves ne se vendaient pas plus de iO,OOOpiastres, tandisqu'à

présent oDpeut deniamler et obtenir 49^000 piastres (40>000 fr:) poar une esclave de quinze and, rose et bien conf^tîtuée.

Pour donner une idée de ce £|u*est ia guerre do Gaûicase dans i'întériettr des mentagties^ nous nous bornerons à en raconter ici un des épisodes les plus récents et les plus caractéristiques — >Ia prise et! la destruction par les Russes du fort d'Aculcbo^défeudii par Schamyli rAbd-eUKadèr de la Circassie.

Cest pour ua chef de^ guérillas une ebose etfseiitielle d'avoir un centre: d'opérations, un poste redoutable où ri puisse se rétirer en cas d'échec. En Espagne, Cabrera avait Monella; le comte d'Espagne avait Berga. Bans lé Caucase oriental, Chasi-Moliah avait Hîmri, et il aima mieux mourir que de l'abandonuer* Sô» successeur Scliamyt, plus intolligeot que lui* établit son quartier général à Aculebo,.e8(pècede nidt d'aigle 'perofaé sur la rivière de Koï&u. Ik là il épiait tous les mouvements des troupes russes; de là. il se précipitait comme un oiseau de proiie sur les convoi» qui iravérsaient tes steppes de Terek. Il avait amassé dans cette forteresse une quantité d'armes, de munitions^ et ce fut cette forteresse que le général Grabbe résolut, en 1839,: d'attaquer après eu avoir obtenu réutorisation de Saiht-^Pétèrsbourg et du général ea chef 'Gk)lovrin. Le but principal de Grabbe» en diri«r géant cette attaqué ç-urA'çulcboi .était surloattde s'empareu de Sehamyl et d'iiUiiùider Mes TcheUheius, en leur! {kfsant voir que kùirS;moniagnes^ si es(car>pées et si bien défendues qu'elles fussent, n'étaient pas à Tabri de la valeur russe. Qu'on se représenteaine colline de çoc entourée presque entièrement par les eaux du

t.niii..i.i.a..

KiiliBûi iine éorte depcàinsule en mio&tare rejohite âtt Cdvylinent par ube langue de ièitre, protégée pai? troisf terrasses naturelles acoessiblesi seulémeiit par unsenlier dont l'entrée idst défendue par cinq eents valeureux hoalines« Telle était la çidelle d'Aciilcbo« Pouf compléter ce • tableau , il . faut y ajouter 'quel-* ques parapets et retrancheraenis arUfeiels, quel^ qaes huttes en pierre et dès exeayations dans le roc, où 1^ TolietcÉietis élaiexa à labri de la bailé et de la botttbe.

• Ofabbe espéra d'afbord conquérir cette forteresse par l'artillerie v il 7 lança des bombes et des fusées à la Gongrëve,, qui détruisiiient.ttiitf partie des huttes et des parapets, mais sans fair^ grand aiïi&l aux TdNetGhens,qufi cachés comme des lapras :dans leuf 6 tert»i^s , épiaient^ Toccasion. d'envoyer à coup sûr iine balle à fènnemi. De temps- à. autre;, r«in de^ fknatiqt}6$ MurideS', impatient de* voir bommeneer l'ftssa^t y d^^cendàitrde jsoB poste', son pistolet d'une main, soi^<sèhaskadel^Mt]'!e,.son pbi^ard: entre les délits, et vengeait df avance sa propre mort en mas^ sà^i^ant quelques ennéniis aùxîapp&àudtssemenis de seâ'Camarades, qui, du haui du rûcv admiiiaient soâ déVottem<efnt. .

Le premier assaut coûta cher aux assiégeants^ D0 1,-500 hommes qui essayèrent -dé gravir l'étroit seq->' tier, 150restèi*etit'debout. Les Tcfaetchens fireat ua feu: de peloton si bien dirigé que les Russes ne parvinrent pas même à la seconde terrasse* tes soldats duf pi^eifiier rang^,re{nvensés par les balles des assiégée, tombaient isur ceux qui se trouvaient derrière eux ei les faisaient rouler au bas du rocher. Le géoé^

ralGrsibbe ordonna un sècend et an troisièine assaut; il y perdit 2,000 hommes^ mais la seoonde terras^ fut prise. Restait la troisième, où il y eut une lutte désespérée. Les Russes auraient probableweut été obligés de se résigner à bloquer le fort sans l'iiuprudence d'une troupe de Tchetchens» qui, s'étantavau* cée trop loin de ses retranchements» fut. attaquée par un bataillon ennemi et prit la fuite. Les Russes les plus agiles les suivirent. et arrivèrent sur la terrasse supérieure. Là il s'engagea un combat corps s^ corps, un combat acharné; d'autres bataill<MBS arrivèrent, et Aeulcho fat pris. Les vainqueurs» furieux de |a résistance qu'ils avaient éprouvée , des pertes qu'ils avaient faites, se précipitèrent oonime des tigres sur ce qui restait des montagnards, et massacrèrent plusieurs femmes qui, à l'exemple de leurs maris, avaient pris les armes. Après avoir iissouvi leur rage, ils se mirent à chercher le corps de Scbamyl parmi les morts. Mais on ne le trouva pas, et l'on apprit que des hommes de la garnisoift.sf étaient i^éfugiés, dans des grottes suspendues au^lessùs de la rivière. ISul sentier n'y conduisait. Il* fallait y descendre du haut de la colline à l'aide d'une corde. Les. Russes tentérent encore cette diflicile entreprise. .Les groUes furent attaquées avec acharnement et défendues avec la même ardeur. Celle qui renfermait Schamyl se défendit encore mieux que les autres. Cependant il paraissait impossible que ce redoutable chef pût s'échapper, le roo et les bords de la rivière étaient garnis de soldats. Quelques Tchetchens se dévouèrent pour le sauver ; avec des poutres et des planches qui par hasard se trouvaient dans la grotte» ils construis

LE GAqCASE. 8S

sireat liii^ espèce de^ rSKJeau, ^t desc0ndii!eiit avec cette grossière embarcation sur leKoïsu* Le général rtiçfie, ne doutaqt pas que Schamyl ne fût là, mit tous ses spldats m mouvement pour le tuer ou le prendre. Peiidant que les Cosaques se précipitaient à cheval dans les flots et que les fantassins couraient sur le rivage à la poursuite du ra^eaij^, uu homme se jietade la. grotte dans le Koïsu, le traversa à la nage et gagna les montagnes. C'était Schamyl. Sa délivrance, qui fut considérée par les ^lontagnards fanatiques comme un mjvacle, accrut encore son influence. Grabbe avait inaçqué son. but* Trcns.mille t^ommes avaient été sacrifiés à )a prise d*un fort qui np valait pas même la peine d*étre conservé.

c Daps une conversation que j*eus avec le général polowin sur l'état du pays que je venais de parcourir, je fus étonné I dit M. le comte de Suzannet, de voir qu'il croyait, comme m^oi, impossible d^^rriver à une pacification complète du Daghestan et de la Gircas^ie sans avoir détruit toute la population existante. Le général Golowin , tout en désapprouvant le système de conquête à tout prix adopté par l'empereur, me parla des difiici|llés qu'on rencontrait en voulant traiter avec des tribus qui n*obéissent à aucun chef. Il m'assura que, dans* un rapport envoyé à Saint-Pétersbourg, il avait insisté sur la nécessité d's^ccorder aux Gircassieus le libre commerce des esclaves avec la Turquie, d abolir les quarantaines^ et de. n'employer les forts actuelleme^nt construUs que comme points de réunion pour .un coiii^merce d échange, qu'il fallait s'étudier à favoriser. Un commerce bien établi pourrait seul faciliter la pacUication de la Gircassie, et

86 LB GAUGASB.

liftier latin d'une guerre ailtoi ruineuse qa'kiutilepar les résullats' qu'elle peut amener, en les supposant tiyiïs favorables ù la Russie. Cq général die disait qu'à meins de construire une ligne de fe^ts sur ioui le ri^ vage, et sur une longueur de près de SèiYàtile lieueé, il était impossible d'empêcher les communications des Cîrcassîens a\«(î la Turquie..; »!

A une revue à Vladikaukas^le docteur Wagner fui frappé de la puissante stature' des fantassins russes, de leurs larges épaules, de leurs-larges figures déco-* rée^ d'énormes moustaches : ekaieun de ces hommes avait la taille d'uti grenadier/ Dans une- charge à' la baik}nneUe, dite telle itf&nterie est très^redoutable. M. de Ségur raconte que sur le champ de bataille -de Borèdinô on distinguait atàéinent lés cadavres des Russes entre les côrpSipIns petits des Français et des Allemands. « Vous pouvez tuer les Russes , disait Frédéric le'Gratid, mais vods réussirez dîfficilemenl a les mettre en fuite. »

Mais cette stature de grenadier et cette immobilité au feu, admirable qualité dans un combat en rasé câtopagtie et contre dés troupes régulières, n'ont pas la même valeur dans le Caucase. Le Russe pesant gravit avec peine les montagnes sur lesquelles leCircassien et le Tchetchen s'élancent avec là légèreté du chamois. Les montagnards Connaissent leurs àvania^ ges et ne s'exposent point à une ligne de baïonnettes. Ifs 'voltigent ad tour des Russes, dont les armesêt les vêlements embarrassent le& moùvemedts. Us pour*suivent lesî troupes du ezar parleurs vives escarmouches et* leségorgent en détail. I>ans les combats corps à corps, la perte des Russes est toujours d'un tiers

plus! gfaitde^ae oettedesCasoasiensjLe soldai russe, qui dans ses batailiobs serrés affisonte la morl iivec tant dé fermeté, qâi dans les guerres d'Europe» de Turquie et de Perse, s est signalé par une valeur ex*trétne,' le soldait rtfsse redoute laegiierre du: Caucase,. et> malgré les rudes punitions iqui leiaenacênt, afaaii>* donne les arant-postes pour rejoindre la colonne. Il est aisé, du reste, d'expliqUèi^' cette conduite ; qu'at-il à attendre de la guerre? Ni grades, ni faveurs. De serf qu'il était, ladiseiplineena fait ub soldat. Comuie pièces d'une môme machine, les fantassins russes sont superbes dans leur ensemble; isolés l'un de Tauire, ce sont des instruments sans force; Les Circas* siens, au cotitràire, sont exaltés par une ardeur fanatique, par la haine nationale, par ia soif du sang, et dès leÂrenfanoe habitués À.se confiera leur schaska et à la protection du Prophète.

En outre, le traitement des soldats russes n'est pals ^e nature à fortifier leur tempérame«t« Chacun d'eux reçoit par jour une ration de trois livres de pain noir comn&e du charbon, nne soupe dans laquelle. on fait cuire, pour 350 hommes, trois* livres de lard, plus une ration de mauvaise eau-de*-vie et un petit morceau de viande une fois par semaine. Sa solde est de neuf roubles par an (envirofi quatre centimes par jour). Avec ce misérable salaire, il fout qu'il achète cirage, sel, savon et divers effets. « Nos soldats sont obligés de voler, disait un oflioier allemand à M. Wa-* gnér; leur paye ne suffit pas à l'achat du cirage et du savon, et si leur linge et leurs souliers ne sont pas propres , ils i*eçoivent la schiague. » Ifais le vol est chose commune en Russie , parmi- les personnages

88 LE CAIJCÀSE.

les pl«s haut placés aussi biea que pariai les soldats.

M. Wagaèraenlendu souvent répéter ce cri ; c^b! si l*einpereur le savait ! > car les sujets de Nicolas ont grande confiance en sa justice. On se souvient qu'un jour à Tiflis, au oiilieu d'une parade, en face d'une fouie nombreuse, il arracha de sa main les insignes de général du prince Dadian, accusé de s'enrichir aux dépens du soldat. Quelques années après, ce prince montait la garde avec l'unifornae de siipple soldat. Les officiers avaient pitié .de lui, bien qu'il eut mérité ce châtiment. Les soldats s'?9 réjouissaient, mais à la dérobée, car de telles, manifestations ne sont pas sans dangei\ t II faut, disent les officiers, profiter d'une bonne place ; » et ^oavent le délateur d'un méfait est puni de sa révélation.

Un major de Sévastopol faisait la cour à la femme d'un sergent, et comme elle ne voulait pa^ l'écouter, il la persécutait en toute occasion, elle et son mari. Le sergent, poussé au désespoir, finit par porter plainte au général. L'affaire ayant été examinée, le major fut destitué de son emploi;. maî^ son succès^ seur fit donner cinq cents coups de fpiiet au sergent pour avoir quitté son régiment sans permission lors* qu'il avait été se. plaindre au général^

Les châtiments corporels, que les chefs infligent pour le moindre motif aux soldats, sont les coups de canne. Le knout est réservé pour. les délits graves, tels que la rébellion, le meurtre, et.il précède l'exil en Sibérie. M. Wagner &it une horrible description de ce châtiment. Il est. rare. que le$ coupables soient eondamnés à plus de vingt-cinq coups de knout, mais il en est qui expirent au vingtième. Les déserteurs

passent aux verges sur une ligne de 3»0U0 hommes. Cette punition serait mortelle si les officiers q'engageaient eux-mêmes les soldats à modérer leurs coups. Quand le malheureux qui la subît s'évanouit, et quand le chirurgien déclare qu'il est hors d'élat de recevoir de nouveaux coups, on l'emporte; mais dès qu'il est rétabli on solde son compte.

Une discipline sévère est toutefois nécessaire dans une armée composée en grande partie de serfs punis pour leurs vices, de fonctionnaires prévaricateurs, de contrebandiers, de voleurs, de vagabonds el d'escrocs. Le service militaire est, en beaucoup de cas, en Russie ce que les bagnes sont en France, une punition pour une quantité de crimeset de délits.

GUAPlTKl!: V.

ba ttrhiB a ysrbb.asi.

Téhéran, ... février 1847.

... Au sortir de Nakhtchévan» on descend, l'espace d*une verste et demie, à la Nakhtcbévan-Tcbai, que Ton traverse à gué à côté d'un vieux pont ruiné. De l'autre côté de cette rivière, dont les eaux alimentent les canaux de la ville de Noé, commence une ramification de la plaine d'Arménie, qui s'étend sur une longueur d'environ vingt verstes jusqu'à l'Adindja-Tchaï , encaissée, comme TAraxe où elle sejelte, entre de hauts rochers de grès rouge et jaune, et bientôt on arrive à Djoulfa.

Au commencement du dix-septième siècle, Djoulfa était une riche, industrieuse et belle ville de plus de 50,000 âmes. En 1605, Ghah-Abbas la fit brûler, voulant mettre un désert entre lui el les Turcs, qui occupaient alors Nakhtchévan, et il transporta ses principaux habitants à Ispahan, où ils fondèrent le faubourg de Djoulfa. Des ruines nombreuses de ponts.

DE TIFLIS ▲ TEHEMAH* 91

de diftteaux jkrts, d*églises, de tombeaux el decarayasg^naiB,. voilà louiee qui;reste;ai]jourd%ui de eëtl;!^ TillQ.jadis si peuplée 'et 8Î prospère : tine àizsÀne de famllefii rétablies .$ur la rïVe gauche de i'Araxe, dan$' un; eiaraivansérai iaachevé, telle:est la population 'àci- («çlted^DjoùIfa^ ; î

« Tojùi auloup de ce oaravansépai,. dit H. Doboxs de<Mo^lp<sreux, jusqu'à une Yërstedediibance &ur te bord uni du fleuve, dans les ravm&, sur les rochers piitoreâques, et Qcwtre ieurs parois escarpées, sont dJ^séoMuées des liabitàtions à demi éeroulées,: à demi enterrées, à demi latées .par les pluies,, à denaietitrainéespar les lorrentsrilnY reste. de vivant que le terrible scorpion noir de Djoulfa, plus grand et plus venimeux que les scorpioas ordinaires ; car il n*y a pas d*aftnée qu'il ne périsse de^sa piqâfl^e quelqu'un de ces dix pau.^ce& famUles»^.

< Cependant, à ma grande surprise, je ne trouvai aucun de$ édifices de Djoulfa très-renSarquabïe, soit par la richesse, soit par la majesié de son architecture; riùcebdie qui causa leur ruine les a trop iBal"* traités. Toutes les maisons étaient en pierres de grès bigarré^ liées avec de l'argile rouge. Les églises, un peu mieux coqstriiiles^ n'approchaient pas da luxe ordinaire des églises :arméniennes. C'étaient dans. leurs tombeaux que les habitants de Djonifii mettaient .lei»r gloire ^t leurs richesses/.

: « Passée la seconde muraille qui ferme l'autre extrémité de la ville, est-il rien de plus beau que ces milliers de pierres sépulcrales dressées el pressées à c6té les i^nes. des. autres comme une riche moisson, d'épis» et qui recouvrent une grande étendue de ter-

92 DE TIFLIS A TEBBRAR.

vmn le long de l'Araxe? Ces pierres ont huit à neuf pieds de hauteur; elles sont couvertes de sculptures» d^arabesques et de bas*reliefs; et à les voir on dirait qu'elles sortent de la main des sculpteurs. Chacune d'elles a son inscription en arménien avec la date.' Beaucoup sont admirables par le fini du travail qui les rendrait dignes de. figurer dans un musée. Quelques-unes des plus belles étaient recouvertes par de petites chapelles murées, i

Mérend est la première ville que rencontre en Perse» après avoir passé la frontière, c'est«<à-dtre TAraxe» le voyageur qui va de Tîflis à Téhéran. C'est moins une ville qu'une réanion de deux ou trois villages, dont les maisons sont séparées les unes des autres par de très-grands vergers. Elle est située dans une vallée assez large» bien arrosée, fertile, mais moins cultivée qu'elle pourrait l'être. Selon une vieille tradition, Eve serait morte à Mérend et y aurait été enteirée. t Cette prétention, dit un voyageur, est d'autant plus extravagante qu'on ne peut pas même montrer aujourd'hui quelques restes de la Mérunda de Strabon et de Ptolémée, qui a cédé son nom et son emplacement au village persan qui est sous mes yeux. On ne voit aucune pierre qu'on puisse rapporter avec certitude à la ville ancienne; on m'a montré seulement une foule de ces débris de masures sans gloire qu'on retrouve partout, et sur lesquelles on dédaigne d'arrêter la vue. On découvre çà et là en Asie quelques ruines vénérables et nobles, jmais il y en a bien davantage d'une autrç espèce : ce sont de petits amas de boue desséchée, pétrie et repétrie par cent générations obscures, et attendant que d'aulres

DE TIF1.IS A TEflBRAN» SS

mains la reprennent pour la pétrir encore. Aucuo souvenir ne s'y rattache, et les peuples qui s'y ^nl abrités ont passé inaperçus. >

Mérend est à c^ouze parasanges persanes, ou envi* roQ dix.*huit lieues de Tabriz. Mais, pour se rendre daos cette dernière ville, âl faut passer le Djebek ou col de,Sophian, ce qui lait paraître cett« distance un peu plus longue. Je ne menttennerais ifiékne pas le nom de Sophian, le seul village qu'on trouve déifié^ rend à Tabriz, si je n'y avais vu pour la première fois des Persaaes. Le mot t^ii demande une expHcatjoii. En ^fet, les femmes que j'ai rencontrées soit sur la roule, soit dans les rues, ne laissaient pas même apercevoir teurs yeuK. Le lendemain, je fis rouie avec un mirza.(écrivàii)).quiavaît dans sa jeunesise visité les principales cootré^de l'Europe^ et 4uf en cour naissait presiqne toutes les langues; Nous eftmes ensemble une longue conversation, et nous causâmes surtout des femmes.

— En faisant des esclaves de la moitié do genre humain, vous avez fait, lui disais-je, des tyrans de l'autre moitié. Ce qui m'a toujours étonné quand je lisais dans les ouvrages des voyageurs anciens et modernes la peinture de vos mœurs, de vos usages et de vos institutions, c'est que vos femmes 6uppoi*ta«sent la servitude et la détention auxquelles vous les condamnez. Vous les tenez presque constampiént enfermées comme des animaux sauvages; quand voustes transférez d'une prison dans une autre, vous les enchaînez pour ainsi dire dans une cage garnie de tous côtés d'épais rideaux : et si par hasard vous leur permettez de sortir, vous les obligez à se couvrir de

94 1>E TIPUS A TEHERAN.

tant de robes et de voiles, qu'elles peuvent à peine respirer, et voir assez clair pour se conduire elles* mêmes, à travers la petite fenêtre fermée par un ré* seau à mailler étroites, où votre jalousie est bien forcée de laisser pénétrer un peu d*air et de lumi^e. Toute communication leur est interdite avec d'autres êtres de leur espèce, sî ce n^est avec leur mari, leurs enfants ou leurs esclaves. Elles n'ont pas de jeunesse; à peine sont-elles sorties de l'enfance que vous en faites des mères de femille ; elles sont vieilles à vingtcifii} ans. Alors vous les abandonnez pour en épouser d'autres plus séduisantes. Enfin si vous ne leur refusez pas l'entrée du paradis, ainsi que le croient à tort la plupart des Européens, vous ne leur y promettez, comme une récompense de la vie la plus pieuse, que la moitié des biens de tonte espèce dont y jouiront œiix d'entre vous qui auront mérité d'y être admis* ..

-- En vérité, monsieur, me répondit-il après avoir attendu que je me fusse calmé, car je lui avais parlé avec animation, en vérité, vous avez une opinion bien fausse de la condition de nos femmes. Depuis longtemps il se débite en Europe sur notre compte une foute de contes absurdes qui n'y trouvent ptusd'in* crédules, tant ils ont été de fois répétés sans être démentis. J'en connais pour ma part un certain nombre que je pourrais vous citer, mais occupons-vous seulement de qqelques-^uns^ de ceux qui concernent les femmes.

c Nous fiançons nos filles dès leur enfance sans les consulter, et nous lesmarionsfort jeunes, trop jeunes peut-être, cela est vrai ; mais croyez-vous donc qu'en

DE TIFLIS A TSaiRAN. 95

leur cboîsissaiil un épotix, nous ne :Boa8 préoeev-^ pions pas (Je leur bonheur futur? Oserie^^vous pré* tendre qu'elles feraient un meilleur choix qaQ leurs parents? Il y a en Perse^Je l'âYOue, des unions mal assorties et malheureuses ; mais n'avez-vous donc jamais vu eo Europe des jeunes ailes pauvres vendues pair lewr famille à de riches vieitlards ? Mais tous les mariages célébrés à Paris, à Londres ou à Vienne, assurent-ils le boilhear des deux époux? Cette per-missionde se choisir ellesHSièmes leur mari, que vous accordez à Tos filles à Tàge où elles n'ont pas encore l'expérience du monde, produit, soyez-en sûr, plus de mauvais résultats que de bons* Il est rare qu-iine jeune Persane voie avant son mariage l'époux qui lui est destiné; OKiis si elle n'en est pas amoureuse, il ne lui inspire pas d'antipathie. Passer du joug d'ufte mère sous celui d'un mari est pour elle un change^ ment d'état qu'elle a plus d'une fois désiré et dont elle ^e r^ouit; elle devient en effet |^s libre^ plus indépendante; elle estmaUress^ absolue dans Tinlé^ rieur de sa maison.» Je voudrais que vous pussiez voir son époux en sa présence ;. vous ne le reconnaîtriez pa^,' car ce n'est pliis le même homme. Son autorité cesse du moment où il franchit le seuil de l'appartemenl deS' femmes; — ^ et sachez, si Vous l'ignorez, qu'9 ne peut y eutrer sans s'y être fait annoncer. — Tout lui rappelle qu'il n'est plus là le seigneur et maître. Quand elle conunande, en&nts, serviteurs, esclaves, s'empressent de lui obéir, et ils ne reçoivent d'ordre que d'elle seule. Aussi, ajouta*t«il avec un soupir qui me donna à penser qu'il était instruit par l'expé^ ri^Eice, quand elle est de bonne humeur, tout va bien

96' DR TlFI^Ift A TBHSaAN.

d»As la..inaisoii ; quand elle est de mauvaise bomeur, tojat va mah >

Il Gl ii^De coilrte pâiise et' reprit :

. — Nos femmes jouisseqt. de plus de liberté que vous ne le pensez; Doa^^seiilemeitteUes vont au bain public quand cela lekir fait plaisir, mais elles rendent des visites, qui se prolongent quelquefois un jour ou deux, à leurs père, frères, sœurs ou fils. Non-^seulement dles $orient seules dans toutes ces occasions, mais si leurs époux se permettaient de les suivre, ils se rendraient coupables envers elles d'une offense iippardoDnable. En outre, elles reçoivent des visites chesK .elles lorsque cela leur est agréable : des amies, de$ musiciennes, des danseuses. Votre grand tort, ro^s autres Européens, .^^^est de toujours conclure du partijculier au. général. .Vous jiigeâs de la condition des femmes eue Asie. p»r ce que vous avez lu ou entendu r^K^nter des hafems dé cert^iins rois, gouverneurs de provinces oli chefs, qui, exerçant une ailtorité- illimitée sur tous Les êtres humains soumis à leur doqiinaliOQ, se permettent d'avoir u» certain nombi^ defemmeset de maîtresses.; Sans doute ces femmes sont eufermées entre de hautes murailles et traitées pandant toute leur, vie comme .des captives; mais n'oubliez. pas que les hommes assez riches et assez puissants pour avoir de pareils établissements sont sur la population totale dans la proportion de un à dix mille. Après tout,, le nombre des hommes qui ont pltt&ieurs femmes n'est même pas aussi considérable qttevo^$ pourriez l'imaginer. Sur mille Persans, vous n'en trouverez pas dix.qui aient plus de deux femmes; pas trente qui en aient plus d'une. Il faut être

DE riFLlS A TEHJSHAM. 97

possesseur d'uoe certaine fortune pour pouvoir se passer de pareilles fantaisies. Ce que je viens de vous dire ne vous satisfait-il pas? Lisez le Coran, lisez les Gommentairea du Goran^ et vous ne tarderez pas à vous convaincre que non-seujement notre prophète range les femmes avec les homnïes parmi les vrais croyants, mais qu'il ordonne d'une manière toute spéciale à leurs époux de les bien traiter et de les respecter, et qu'il leur défend de porter injustement atteinte à ieur réputation. Étudiez nos lois^ et vous iyerr^ ijuelle. protection ^ quelles garanties elles ac> cardent aux, femmes, relativement à la dot qiy^i leur a étté constituée et aux biens, qu'elles ont le droit de posséder. Vous faut-il encore d'autres preuves? Approcb^z^vous de la première maison venue où retentira le bruil; d'une querelle intérieure, prêtez l'oreille quelques instants; ce que vous entendrez ne vous déi^ontrera que trop que le. tyran domestique n'est pas le maître, mais bien la maîtresse du logis.

— :Pottrquoi donc, lui demaadai-je, si elles sont aussi libres, aussi indépendantes que vous le dites, ne leur permettez-vous point.de sortir sans voile?

— Ge.yoile qui vous choque tant, me répondit-il, est une marque de distinction. Elles se trouveraient singulièrement humiliées, et fort.à plaindre, au contraire, si nous les empêchions de le porter.

Il me dit une foule d'autres choses non moins curieuses que j'ai oubliées, n'ayant pas eu le soin de les enregistrer sur mon journal le soir même de notre conversation. Je ne me rappelai plus, lorsque je voulus profiter d'une halte forcée pour en prendre note quelques jours après, qu'une anecdote caractérisli-

96 BB TIFLIS A TBHBRàN.

que qu'il me raconta à peu près en ces termes : c Sadik-Beg descendait d'une bonne fomîlle. Celait un bel homme, et, ce qui vaut mieux encore, un homme de cœur, de sens et d'esprit ; mais il était pauvre; il ne possédait que son épée et son cheval, et pour vivre , il s'était engagé en qualité de garde au service d'un nabab. Un jour ce nabab, ayant ap* précié les bonnes qualités de Sadik, et s'étant assuré qu'il descendait de parents honoi^bles, résolut de lui donner en mariage sa fille Houseini, qui, bien que douée d'une grande beauté^ ainsi que. l'indiquait son ndm, avait des manières hautaines et un caractère indomptable. La belle mais fière et désagréable Houseini ne s*opposa point au désir de son' père, et, malgré la disproportion énorme des rangs et delà fortune des deux époux, te mariage fût célébré quelques jours après avoir été décidé, et T heureux couple vini habiter des appartements splèndides, préparés tout exprès pour lui dans le palais du nabab.

c Sadik-Beg avait de nombreux amis ; les uns se réjouirent de ce qui lui était arrivé, espérant que désormais une existence heureuse lui était assurée; les autres s'en aflSigèrent, persuadés qu'il était condamné à supporter jusqu'à la fin de ses jours les caprices d'une femme impérieuse. Le plus joyeux de tous fut un petit homme nommé Merdek, qui était l'esclave obéissant de sa fière moitié, et dont le cœur se dilatait de joie à la pensée qu'un de ses semblables, un de ses amis, allait être réduit au même sort que lui.

( Un mois environ après la célébration de ce mariage, Meixiek rencontra Sadik -Beg, et prit

BE TIFLIS A TEHERAN. 99

uo plaisir iimlicie«x à le féliciter de son bonheur.

< -- Je vous remercie bien sÎDcèremeiit, lui répondit Sadik, je suis heureux,, et la joie de mes amis ajoute encore, s'il est possible, à ma félicité.

€ — Parlez-vous franchement quand vous tenez un pareil langage? lui demanda Iferdek avec un sourire ironique.

€ — Eh ! mon bon Merdek, dit Sadik, pourquoi doutez-vous de mut franchise ?

t . — Vous seriez heureux ? «

« — Très-certainement Je le suis, mon ami.

;.€ — Gela ne se peut pas.

c — Gela est, et pourquoi cela ne serait-il pas? : « :— Pourquoi ? parce que le caractère de la belle Hottseini est connu de tout le monde, parce qu'une femme si fière et si capricieuse ne peut pas être une épouse douce , tendre, soumise, tranchons le mot, supportable*

c Sadiky qui connaissait les infortunes conjugales de Herdek, s'amusa de cette sortie au lien de s'en fâcher :

c — Je comprends, lui dit-il, les raisonsqui vous inspirent des craintes pour ma tranquillité et mon bonheur. Avant de me marier, je savais tout ce que le monde pense de ma femme, tout ce que vous en pensez vous-même, et je m'en effrayais un peu , je l'avoue; mais, apprenez-le, mon cher ami, mes inquiétudes ne se sont pas réalisées ; ma femme est la plus docile et la plus obéissante de toutes les femmes. , c — Gomnient s'est accompli un si grand miracle? s'écria Merdek stupéfait, et à qui en étes-vous redevable ?

flOO DE TIFLIS h TEUEEAN.

c — A moi peuUôire, répondit Sadik. Écoutez bien ce que je vais vous raconter. Les cérémonies de mon mariage terminées, je me rendis^ velu de mon uniforme militaire et armé de mon épée, à l'appartement de Houseini. Elle se tenait assise daus l'altitude la plus solennelle qu*elle avait pu prendre pour me recevoir, et ses regards n'étaient rien moins qu'encourageants. Au moment où je franchis le seuil de la chambre, un chat magnifique, évidemment le favori de sa maîtresse, vint à moi en faisant le gros dos. Tirant résolument mon épée, je lui coupai la tète, et, prenant d'une main sa tête et de l'autre son corps, je les jets^i par la fenêtre. Alors je m'approchai froidenient d*Houseini, qui paraissait un peu alarmée; elle ne m'adressa toutefois aucun reproche; et depuis lors elle n'a pas cessé un seul instant d'être douce et soumise.

« — Merci, mon ami, merci, dilMerdekà.Sadik en secouant la tête d'un air significatif : le sage entend à demi-mot. «Et il disparut au plus vite, en répétant merci , très-satisfait en apparence du dénoûment de l'histoire. Le jour touchait à sa fin. Dès que la nuit fut tout à fâil sombre, Merdek entra dans la chambre de sa femme, armé d'un cimeterre et se donnant une déliiarche et une tournure martiales. Le cbat favori du logis s'avança à sa rencontre, pour lui souhaiter la bienvenue ; mais, au lieu de le caresser comme autrefois, il le prit par la tête et lui coupa le cou. Tandis qu'il ramassait la tête qui avait roulé à terre dans des flots de sang, il se sentit lui-même violemment frappé sur la nuque, et il roula sur le parquet, à moitié évanoui. De nouveaux coups se succédèrent bientôt avec

papidiiéy Quand î| put ouvrir les yeux> il vit que c'était j$a femrrïe.qUi le frappait. âÎQSt. •

c Imbécile, lui dit-elle avec un ricaneroônt dédaî* giieux^ que ceci te serve de. leçon : c'étaU le jour de uqtreoiairiage qu'il fallait tuer Je cbatd »

,; Tout. en devisant de. la sorte» nouiS étions arrivés di^Maiit les murs de Tabriz, où np^us nous séparâmes, à^mon grand, regret^ car sa conversation» que je regrette ^e i|e pouvoir reproduire, tQUt entière, m'avait autaot amusé qu'instruit.

Tî^Ikpz ou Taurin, capitale de l'Âderbaidjân , est une très-grande villesituée au fond d'une grande vall^e.qui s'étend jusqu'au lac d'Ourmyah. De nombreux et;grands jardins l'aifoisineut ; on y récolte beaucoup de ffuitsde toute espèce, les meilleurs qui, croissent sur notre globe. Au dire div chevalier Chardin,, qui la visita il y a deu-x centsi-aps^ sa p<>pulation était alors de 300,000 âmes. Depuis» les g^çir^es ayec les Turc^, les tremb)eiQen.t8i de^terre i^t {(a peste l'oiijL jtellea^eiït rédiuite» qu'elle s'élèY6; à peine jaujaurd'lmi à. 60,000. ][;ie$/(r£Mblemen(s de :terr|3>qMi ^ntfcouyiert de ruines Ift cpQ^éie environnante y ontiison^seulement causé pllisieursJois des ray^ges épouvani(able^,.inais l'ont p^me détruite presque. entièrement. Si.on, l'a. toujours reconstruite à la même place, c'est qu'elle jCsse poar une des localités les plus .salubres de la Perse. C0tt.e salubrité est diflSçile k ex^pliquer:; car il fait ajtissi fr<>id à Tabriz l'hiver qu'il y fait chaud l'été. En ^ffet^ elle est, d'une part, élevée de 1,500 mètres environ au-dessus clu niveau de la mer, et elle se trouve ausSii rapprochée de l'équateur que l'Europe méridionale*- Les : changements de température y sont aussi

103 DE TIFU8 A TBHB&AH.

très-brasques. Pendant le mois de Jiiin , le thermomètre monte souvent» dans Tespace de 24 heures, deSO à 90». Différence, 40*.

En général, Tabriz est bien bàtié ; ses maisons» basses, d*un seul étage, percées de belles et larges fenêtres auK vitraux de couleur, ont un aspect original et varié. Parmi les habitations particulières se distingue celle où réside un des grands personnages de Perse, Hussein-Kan, le même que Ton vit à Paris en 1839. Les mosquées n'offrent rien de remarquable. Celle qui dut être la plus belle a été presque rasée par un tremblement de terre , et c'est à peine si ce qui reste de son portail et de ses émaux de couleur peut donner une idée de ce qu'elle Tut jadis. tOn conserve, dit un voyageur à propos des maisons de Tabriz, malgré ses inconvénients manifestes, l'usage ancien et fort absurde de creuser d'abord le terrain où l'on veut bâtir , atn de se procurer les matériaux de la construction , car la plupart des maisons sofft construites avec de la terre détrempée. Il en résulte que le sol de la cour est toujoursau-dessous du niveau des rues, etquedèsqu'ilpleutcfaaquemaison devient un égout pour les eaux courantes du voisinage. Toutes ces maisons, dans lesquelles on entre en descendant deux ou tr^ts marches, ont aussi l'incoilvénient d'avoir une très->petite porte. Cette ouverture est ordinairement la seule qui s'aperçoive du côté de la rue. Eu général , les appartements y sont distribués d'une façon peu commode, et séparés, comme en Turquie, en appartements des hommes et harems. Toutefois les Persans ont l'instinct géométrique de la régularité plus que les Turcs ( les plans de leurs demeures sont

DE TIFLIS A TEHERAN. 105

presque lonjojirs des carrés parfoils dont un ou plusieurs côtés soiit bâtis, le reste est une cour donnant de la lumière et de Tair. Aundessus des terrasses, ils élèvent un petit appartement d'été composé d*une pièce unique. Ce boudoir des dames persanes se nomme bala-khani ; il a pour ornements des peintures en couleurs brillantes, o& la science de la perspective est odieusement outragée^ mais les fleurs et les fruits 7 sont imités passablemeat. »

Les rues de Tabrîz sont des couloirs étroits^ tortueux» non pavés» sales et tristes; des portes placées de dislance en distance divisent b ville en plusieurs quartiers, qu'elles isolent complétemeut lorsqu'elles sont fermées. Malgré cette précaution prise contre tes malbiteurs et les séditions, il n'est pas prudent de sortir seul ^ans étre.ftrmé après la chute du jour. Un grand. bruit de trompettes et dé tambourins annonce l'-beurède la retraité. Aux derniers sons de cette musique infernale, les portes extérieures se ferment; car Tabriz, défendue par qudques ouvrages de forti- 6cations, dont plusieurs sont atti*ibués aux officiers français de l'ambassade Gaqdanne, a de plus un fossé d'enceinte et un mur flanqué de tours : le tout en asses mauvais état.

Tabriz est la ville la plus commerçante de la Perse; elle possède quelques fabriques ; de nombreuses caravanes qui peuplent les caravansérais y apportent les produits de la Chine et de l'Inde , ceux du midi de la Perse, de la Turquie ou de l'Europe. Dans ses bazars règne une très-grande activité due au commerce de transit , qui a pris depuis quinze ans une grande importance. C'est de là en effet que les marchandises

104 DE TIFLIS A TEHERAN.

(le France, d* Angleterre et de Russie, péuètreni au centre de la Perse ; comme c*est par là aussi que sor* tent pour se vendre à Stamboul tous les ol^ets de fk* brique orientale. D'après un calcul approximatif, le mouvement commercial annuel de Tabriz peut monter à 4,000^000 de tomans (le toman vaut 13 fr. 80 c).

' Je partis de Tabris pour Téhéran dans les derniers jours du mois de janvier, à cheval avec une caravane qui voyageait à petites journées, et j'arrivai avec elle à Hiana— taeinquièmestatioo de notre. route — sans atoir vu le pays que j'avais traversé, ou l'ayant aperça à peine. En eflfet, dans cette saison il est si difficile et même si danIg^euK de voyager pendant le jour, que l'on voyage la nuit ou le malin par un temps très-brumeux. Le jour, les chevaux enfoncent dans la neige fondue ou dégelée par le soleil, et la réverbération du soleil brûle et fait peler la peau du visage, occasionne des ophlbalmies , et parfois. même produit une |)aralysie passagère de la rétine. Pour éviter ces inconvénients et ces périls on s'expose à un froid pins vif, qui cause de vives douleurs aux pieds, aux mains et au visage. Autant que j'ai pu en juger dans des circonstances aussi défavorables, le pays compris entre Tabriz cl Miana n'est ni peuplé, ni. bien boisé. Gens et bétes, nous couchions tous chaque jour dans de très-grandes écuries bien closes, et par conséquent obscures, consacrées aux caravanes; nous y préparions et nous y consommions nos repas au milieu des cher vaux, dans une atmosphère eufumée« avant d'y pren«dre iadosede sommeil que le kervan-bachi avait réglée d'avance.

Mtana, malgré son nom de ville, neûl qu'un assem-

DE TIFL1S A TEHERAN. 105

blagede misérables huttes habitées parqnelques men-» diapis rongés de Yermine. Aussi lorsque le prince russe. S... y passa, eut*il le soin de se faire dresser des tentes hors des ninrs. c A peine étions -nous inslallés» dit-il dans ses lettres encore inédites* le soir de notre â^rrivée » que les sons' d*une musique barbare» qui nous arrivaient de la tente du mihmandar» oiBcier chargé d'escorter les voyageurs et de veillera leurs besoins , nous engagèrent à nous diriger de. ce o6té» Yahia-Kan (tel était son nom) , ci -r devant grand écuyer d'Abbas-Hirza, alors défunt, et son 61s Farrough-Kan, assis datis leurs robes de gala en cachemire, contemplaient gravement ui^ danse fort étrange» accompagnée d'une musique aussi lugubre que discordante. Les danseurs étaient deux garçons de douze à treize ans , travestis en femmes^ portant de grandes j.upes et les cheveux lon^. Leurs mains étaient armées de castagnettes de cuivre, dont la mesure lente et posée devenait par intervalles incroysiblement rapide et sauvage. Quelques lanternes en papier suspendues aux arbres ou tenues par des domestiques, et deux chandelles placées à terre, éclairaient mesquinement cette fête nocturne.

< Le mihmandar se leva à notre vue et nous invita a nous asseoir. La danse, un instant interrompue, recommença d'abord par de grands saluls de la part des jeunes danseurs. Prenant ensuite un air inspiré, ils s'év^uèrent, au bruit d'une musique tour à tour lamentable et déchirante, à tourner lentement en rejetant la télé en arrière pour faire flotter leurs cheveux et en élevant leurs bras en l'air pour développer leur taille, se baissant quelquefois pour. faire résonner

106 DE TIFLIS A TMERAN.

leurs clochettes près du sol, ou les approchant de leur oreille et paraissant en éoouter le son avec une grande attention. Par moments» ces nsaih'euretix enfants accompagnaient leur danfiie d*un chamt plaintif et monotone; puis, tout ù coup et sans transition, se mettaient à gambader en secouant ta tête comme avec rage et à pousser des cris de détresse, leurs longs-cheteux et leurs robes volatit en désordre, tandis que lès sons des instruments redoublaient d'énergie. L*âmour et la douleur, tel me parut être te thème choisrpar ces chorégraphes en plein vent» Tous les Persans et le mihmandar lui-même, homme dWdinaire gM et pétulant, contemplaient d^fin airrecuettli et profondément rêveur ce spectacle singulier et presque repoussant.

c Nous ne résislimes pas longtemps^ son pénible effet sur des sens européens , et ne nous jugeant pas d'ailleurs à notre place au milieu dé cette espèce d'or* gie barbare, nous nous relit^mes discrèteinent «lans nos tentes pour nous coucher; mais les sons discor» dants dp la musique persane, les doehettes decuivre et te chant plaintif des enfants qui paraissaient pieu* rer sur leur sort, continuèrent longtemps à eniretenîr en nous une vague mélancolie.

c Dans cette triste nuit, peu disposé que j'étais au soimmeil, la Perse se montrait à moi telle qu'elle est en réalité , et non telle que je l'avais rêvée dans <iiOfi enfance. Toutes noes brillantes fictions avaient disparu , et ces chants lamentables qui me poursuivateni devenaient les cris de souffrancéde ce pays voué an malheur. »

À Hiana, nous nous séparâmes de la caravane Avec

DB-TIFLIS A TBHBRAM. 107

laquelle Doss avions fait route depuis Tabriz» et nous obligeâmes nos muletiers à no«s<sonduire un peu plus viteà-Teherao* On ne saurait trop se dépéeber» surtout pendant <îette saison de l'année, quand on voyage dans oe malheureux- pays; Rien ne me prouva mieux, tout le long de ceHe route, si jpeu in téressabted'ailleurs e» èlle«-méme« la décadence et la misère actuelles de 1»: Perse, que l'état de dégradation de ces grands hôtels publics, nommés, caravansérais , qu'en des temps plus prospères des souverains plus intelligents avaient fait.éiever avec une certaine magnificence sur les: (principales voies de communication de leur emphre. En tmety il est hnpossible d'y eher<iher un abri; leurs voûtes chargées de neige menacent d'ensevelir SOQS leurs ruines le voyageur imprudent qui s'y réfùgierait.- Il fiaut donc, de toute nécessité, recourir à rbdspîtalitédes paysans, heureux quandôn peut l'ob^ tenir m^me en leur promettant de satisfeireîeqr cupidité; et parfois cependant^ malgré ie froid, la neige et le )veat, mieux vaudrait encore bi vaquer en plein ail! que de s'établir, ne fût-ce que pour quelques heu* res, dans ces espèces de huttes siwmproppement appelées maisons, qui forment ce qu'on nomme un village; on est exposé À y perdre la vue ou à y .périr suffoqué, car elles n'ont pas de>cheminées, et la fumée qui s'élève du foyer placé au milieu y séjourne longtemps^vant de pouvoir s'échapper par les ouvertures pratiquées à cet effet dans le toit et sur les côtés, et ie vent qui l'empêche d'en sortir y fait entrer souvent de* telles bourrasques de neige ou de pluie, qu'on y est aussi- mouillé et aussi gelé qn'au dehors. Quand on a souffert une partie du jour ou de la

108 DE TIFL18 A TBHBEAN,

nuit du froide de l'humidité et de la fumée dans un pareil bouge, on voit arriver avec plaisir le moment de. le quitter. Hais dès qu'on s'est remis en route, on se surprend plus d'une fois à le regretter, à en désirer, à en chercher un autre. Qh! qu'elles m'ont souvent semblé longues! que je les ai souvent trouvées pénibles les heures sombres et brumeuses qui précédaient le lever du soleil I C'est un véritable supplice, et un supplice des plus affreux, que de voyager ainsi dans l'obscurité et le brouillard, par une température de 10 à 15 degrés au-dessous de zéro, dans des déserts gla* céSf sur un cheval éreinté et boiteux, manquant presque toujours d'une nourriture suffisante, privé même de pain. Si j'étais condamné à mort, et qu'on i|i0 laissât libre de fixer moi-même le g<»ire de mort qiie je préférerais, je ne choisirais certes. pasi le froid. Quel que fût notre. désir d'arjriver au. but de notre voyage, le temps devint tellement mauvais, que nous dûmes nous arrêter dans un caravansérai. S',aventiirei* sur les chemins par un rtemps .semblable, c'eût été courir à une mort certaine^ Mais quelle situation qne la mienne! Une cellule de briques de 9 à 10 pieds carrés , toute noire de fumée , fermée, du seul côté qui soit percé d'une ouverture servant déporte, par un châssis en bois qui, lorsqu'il est baissé, int€ii*cepte la lumière, mais laisse passer le vent, de sorte que le malheureux voyageur auquel elle a été assignée comme résidence a le choix d'y souffrir du froid dans les ténèbres ou d'y souffrir du froid en y voyant clair! telle était ma demeure ou plutôt ma prison. J'y restai deux jours entiers, assis sans bouger> sur un tapis de feutre, enveloppé de toutes 1^ couveriures

DB TIFLIS A TEHERAN. 109

que je possédais, et qui ne me suffisaient pas pour me conserver toute ma chaleur vitale, forcé, à moins de consentir à mourir de froid, d'entretenir constamment à côté de moi un réchaud de charbon allumé qui me causait de violents maux de léte et me menaçait d*une asphyxie complète, regardant pour toute distraction tomber la neige amoncelée déjà à une telle hauteur devant ma porte,.que si on ne m*y eût pas frayé un passage, il m'eàt été impossible de sortir. Enfin, après quarante-huit heures passées de la sorte, le soleil reparut et nous permit de nous remettre en route.

A Textrémité de la plaine où est située Itiana , on travet^se une large rivière sur un pont de plusieurs arches, puis, franchissant le Kafilan-Kofa ou Caflancou, chaîne de montagnes qui sépare llrak de rAderbaïdjân , on descend dans la vallée étroite et solitaire du Kizil-Ouzed, si favorable à Taccomplissement des crimes dont eHe n*a été que trop souvent le théàlre. Bien que les voleurs et les brigands y soient nombreux , je n'y en ai pas rencontré. M. Teulea été plus heureux que moi. t Je m'apercevais bien, dit -il, que mes malles donnaient aux ignorants màlfoiteurs, qui étaient maîtres de la route, le soupçon quelles renfermaient de grandes richesses, et peut-être inspirèrent-elles de méchants projets à plusieurs d'entre eux ; mais j'étais armé jusqu'aux dents» et mon costume européen était propre aussi à les contenir. Au reste, pour empêcher que la fausse opinion des richesses que je traînais après moi ne prît consistance dans les villages où je m'arrêtais pour passer la nuit, j'affectais d'ouvrir mes malles devant les indiscrets qui ne manquaient pas

110 DE TIFLIS A TKHKEAM.

d'y plonger aYidement les yeux, et qui pars|is4i9i^t {tM<l étonnés de, n*y avoir vu qoe de» vêf «mente, des Irvves et autres objets de )>eu de valeur* Un soir, cependant) j'avais remarqué l^s allées et venues mystérieuses de qnekjfues serfoas (soldaLsk réguliers) autour de là pauvre cabane qui m'avait éié ouverte» et ou j'étais seul avec mon domestique : je me ttiis sur mes gardeset jefis bien. Vers le milûii 4e la nuit j'efttendis ces voleurs venir à psis de Jôup , etje les vis passer un bras à trav^s les trous, de. la porte mal charpentée qui fermait à peu près ma chambre. Je ne leur donnai pas le temps d'abattre cette faible torrtère qu'ils commençaient à éjjrtnler;. je- les^ avertis que j'étais prêt à les recevoir avecqu^ktre coupsdeieu s'ils passaient le seuil, et as s'empressèrent^e dispuraHrei » . . ; ..

Les jours suivants, je l'emontai.ie cours d'une rivière qui prend son nom de la ville de Zendjan, et qui se jette dans le KyKiUOuzed* Zendjai» e»ti bâiîe au Tond d'une petite plaine inclinée légèrement vers sa rivière, dout .les bords bien boisés se divisent en une multitude de jardins agréables. Emtonrée de. murs de terre extrêmement hauts et défendus pas des tours rapprochées, elle o^re de; loin un aspect agréable^ Malheureusement l'intérieur ne i^ond pas^^à l'extérieur.; Quand-on y est entré, il faui mardier au moins pendant i^n mille au. milieu des ruines iavaptid*arri<p vep à la partie* habitée^ Un vaste. cimeCièré, jonché de pierres funérs^ires, prouve que sa population a été c<»nsidérable<att temps de sa prospérité; elle ne dépasse pas aujourd'hui 12,000 âmes. J'y logeai dans un.camvansérai à moitié ruiné; mats le prince S.,

DE TIPLIS A TfiHERANv lli

qui le visita pi'esque àki même ^époque, y ireçul Tho^ pilatité d^ns un; palais bien digne assarémèal d'une description.

c le papebupos d'abord à cheval, diï-^il dani ses lettres inédites , une |)arlàe du bazars puis on me fit visiler leS' i*yines d-ua ancien palatsv en passant par différentes portes qui devenaient de plus eo plqs étroites et (xisses. Je du& metii*e «nia pied à tetTe pouriie pas me briser la tête, et l'on iHfe*iit traverser un jardin rempli de dpmestiqcies, qè je remarquai ptCHlieurs b&timeivts 'irrégulièrement dispersas, hù. moins délabré d'entre eux , aujourd'hui l'nnQ des mai-* i^ons dugotiverneurde Zendjau, était naguère «ne ba*» bitatfton royale* J!*y montai pur un- mauves escalier tournant, et je me vis, à ma grande surprise, introdiMt<tout;à coup dans an^appartement d'une niagnificeiibe)in0uiiet j • ,

•i« IJe'kifléfdoseope peut seul dtmner une idée des foirme^ et des couleurs qui s'pflPiûrent à mes isards. Des ^pèces de logés^ouyertes et soutenues par des cdloniiettes eit. cristaux^ s élevaient autour de cette habfiafion; On; voyait fixés dans les murs et au pla*. fotid des myriades de m jroirs à facettes êiiii-emélés de dorures étincelanies et debrillatites peintures repré^ sentant des tQeurs, des uhasses, des combats «ei une tbqle:âe sajets gracieuxv

r^ Un vaste bassin rempli d'eau o<^upait le milieu de cet. élégant édifice, dont la forme était octogone, et tout alentour étaient disposés, à la façon des. loges de lliéâtrè, des appartements siaiples occupés par les domestiques. C'était à rétage.d'en bas. Mais au pre-> mier toutes les chambres, distinguées chacune par une

112 D£ TlPi.» A TEHSRAJf.

décoratkm particulière, rivalisant d'élégaoce» étaieot séparées les unes des autres par des portes en g4a€es et des portières en drap d'or.

« Jamais l'hospitalité ne fut exercée d'uae manière plus délicate et plus grandiose que celte qui me fut offerte par le hakem ou gouverneur de Zendja». Les tapis furent couverts d'une profusion faboieuse de fruits et de bonbons. On m*apporta un superbe calian en or, et le bakem vint se placer devant moi sans mot dire» trop poli apparemment pour me parler un langage que je ne connaissais pas. £n efiet, force me fut» bien à regret, de rester muet devant tant de prévenant ces; car des deux langues dont l'uss^e est générai dans ces contrées, le tatare m'était presque inconnu* et le fai*si me l'était entièrement.

t Le bakem donna l'ordre à voix basse qu'on me servit du café, du pilaw , du tscbà, ce qui veut dire du thé, et du tscburek^murek, ackurek voulant dire pain y et murek n'étant qu'une particule sans signification qui s'ajoute en tatare pour l'effet. C'est le génie de la langue; et il ajouta même ioougk moough, le premier de ces deux mots désignant le poulet et le second rien. Enfin il ne se retira qu'après m'avoir installé dans un des ravissants réduits latéraux, dont on tira soigneusement le rideau blanc. Je m'empressai de le rouvrir pour ne pas être privé de la vue du bassin qui rafraîchissait l'étage inférieur et de l'aspect féerique de l'appartement, où le soleil se jouait dans mitle glaces en stalactites à travers la dentelle des vitraux de couleur et sur les peintures les plus singulièreSé Tout le monde s'occupait de moi, mais avec un calme apparent et une réset*ve extrême. Outre un déjeuner

DE TIFLIS A TEHERAN. 113

splendide, on m'apporta uii mangaip brasier:, une cbaadelle qui me parut bien vulgaire pour cette demeure chatoyante, puis les objets nécessaires à la toilette dans les idées du pays, un moi*eéau de savon détestable, du henné et du rang pour teindre les che^ veux, la barbe, les mains et les pieds. Ainsi récon*forte et paré, j'allai me promener au baoar suivi de quatre ferraselis, dont je dus modérer le zèle, car ils accablaient de coups de bâton et de coups de pied les individus assez malavisés pour se trouver sur noire pas^ge. Tel est, au reste, l'usage cbns ces conlrées. Peu de jours avant notre arrivée, un pauvre petit mendiant avait été indignement lapidé par les ferraschs pour avoir osé tendre la main à quelque passant de distinction. On écartait même de ma route les vieillards en les traînant par la barbe ou en leur appliquant de violents coups de poiag sur le visage, car il faut à toute force dans ce pays que le passage d*un gentleman, nadjeb^adam, fasse événeoaent et soii signalé par des coups. C'est le seul moyen de témoigner^u respect qu'il inspire. S'il en est ainsi de la dignité des malheureux humains, ]e n'ai pas besoin de dire que les ânes et lea chevaux assez malencontreux pour faire obstacle à ma promenade furent bâtonnés à outrance. J'étais en vérité tout étourdi de ce fracas et de cette grêle de coups dont j'étais la cause innocente. Si plus tard je n'ai point endurci nion cceur à ces usages barbares , ce n'est pas faute d'avoir été sermonné parles anciens résidents de ce pays sur leur nécessité pour soutenir la dignité, Yitnporianc^ européenne. »

Dans le voisinage de Zendjan, on voit debout, au

114 DE TIFUS A TUllàBAK.

milieu d'une vaste piatoe» le magnifique et large d6me de Siillanyeb» dont la hardiesse Ëiil honneur i l'art des architectes persans. Cette belle coupole en brî« ques, haute de 1 90 pieds sur 50 de diamètre» autrefois recouvei*te d'émaux assurés et flanquée de minarets , est à peu près dépouillée de ses ornements ; elle recouvre un sanctuaire dans lequel repose la cendre de Châii^Kodah*Beiideh, qui serait complètement oublié si ce monument n-avait pas conservé son nom. Elle a été en partie détruite par un tremblement de terre au commencement de ce siècle. Çù et là sont disséminés des décombres de maisons, derniers débris de hi ville qui exista js|dis dans ces lieux , eL dont un très* petit village ocpnpe actuellement une partie de l'enceinte ruinée. .

A peu dé distance de Sultan j)eh s'étend une grande |)lainei où SfU printemps, le rolMéhémet et sa cour viennent quelquefois demeurer sous des tentes. La vilie improviisée qui s'élève alors -aur cette plaine est* assnre-t-ony plus fraîche, plus. animée^ plus propre, ptns régulière et surtout pk|s agnéa^le à habiter que Téhéran. J'aviais beSM^^up entendu parler de Caabin» située à peu près à égale distance entra Zendjan et Téhéran ; elle était, m'avail,*on dît, si grande, si bien située et si bellequ'on avait eu .sérieusement l'idée d'y transférer le siège du gouvernemeni. Grand fut mon dé^ppofntement lorsque j*y entrai, ^r elle me parut tout à fait indigne de sa réputation, le n'y trouvai pt«esqne que des ruines et une misère- ignoble. Cepen* dant sa population dépasse encore 40,000 âmes, et l'on y voit plusieurs belles mosquées et de vastes medesèsrhs ou collèges. L.es bazai's y sont très-spacieex,

DE TlFLl» A TBHKIAK, H5

et les citernes où Ton conserve les «aux pluviales powr la saison cbdude sont des monuments feredrquabtes de la prévoyance des lobUaiits* Etïe a ausii «tes r»e^ larges et plantées d'arWes. :

Parmi ses édifices, qui méritent vraiment une men^ tion, il faut pla<5er en première ligne le tombeau du saint iman Hussein, tout Jjrillant et respieniijssui^t de Vémail quî le couvre* Le palais des rois de la dyr nastié des Sofis, ©xistè encore, maià dans u« étqt de4«cadence qui Hit peSne à Voir^ Ce qu'il ya de meilleur à Cazbin, c'est le vin des vignobles vatsin^.II e&t aussi estimé que celui de Chiraz.

Souvent, depuis que ^'avafe firaudd la fronlière, j'avais eii à me' plaindre de riiîdiscrétion dies Persslns^^ qui non-senlement m'adressaient mille questiotis oî^ sçuses, mais s'emparaient de mes livres, de» mes armes, de mes vêlements pour les examiner et les flairer. Jamais ma patience n'aVait été poussée à boiit comme à Cazbin, Je ne j^assai^ pas devant une bout i^ que sans que le marchaudmedemantiât : k D'où v^nez-» vous? où allez-vous ? i Mon domestique ; habltuéauK nsages de l'Orient, répondait à toutes ces questions sans se lasser et ^ns en paraître surpris; du matin au soir il répétait ces deux réponses: cNous venons dé Tabrizî nous allons à- Téhéran. » ' •

Ce n*était pas sans peine que nous y allions, et peu s'en fallut que nous n'y arrivassions pas. Le froid étâTt devenu si vif que, le iendema'i^n de notre départ dé Cazbin, je fus sur le point de céder sur ma selle à uw sommeil qui eât été mortel. Je n'en triomphai qu'après une lutte épouvantable, dont le souvenir ne sortira jamais de ma mêmôrre* Je senlaisi HUéralerafent nion

116 DK TIFLiS A TKHKRAN.

sdng se figer dans mes veines, ma tête s*alottrdir, mes yeux se fermer, mon intelfigence s'éteindre; pendant plasieurs heures je fis de vains efforts pour me réchauffer et me réveiller; même en traînant pan la bride mon cheval épuisé de fatigue, je m'endormais ; enfin nous descendîmes sur des pentes exposées au midi et garnies de neige, au delà desquelles, après avoir traversé une rivière sur un pont de briques en ruine et de vilaine forme, nous découvrîmes la haute et immense plaine sur laquelle s'^ve la capitale actuelle de la Perse.

Téhéran est située dans cette vaste plaine, à trois lieues au sud du ment Elboùiz , qui la couvre du côté de la mer Caspienne et la garantit des vents du nord. Sous les Sofis, de 1501 à 1721, elle était peu considéble, quoiqu'elle fût déjà la. résidence d'un kan et la capitale de la province. Mais vers la fin du siècle dernier, sous le règne d'Aga -Mohammed -Kan, elle devint, par des raisons toutes politiques, capitale do royaume de Perse. Elle a de 4 à ë milles de circonférence, et elle forme un carré entouré d'une enceinte de terre et de tours crénelées, en aviant desquelles sont creusés des fossés larges et profonds. Au milieu de chaque face du carré s'ouvre une porte défendue par une grosse tour ronde placée ii trois cents pas en avant. Ces portes, ornées d'incrustations et défigures d'animaux, sont hautes et couronnées d'une coupole.. 1^ hauteur de Téhéran au-dessus de la nier, calculée sur une moyenne d'observations nombreuses du baromètre, est de 1,1^ mètres. Cette grande élévation et sa latitude çn rendent la tempéirature très-froide en hiver, et trop chaude en été. Il y neige souvent au

QE TIFUS A TEBERAM. il7

Qftojsjie mar$,:et dè^ le iimm^ de mai la chaleur y deiyijent iDSQpportal;)leé £lle;pffii*e alors un séjoup d'autant pln^ ii^lubre» que ses eaux, toujours trotiblea, sont reinpUeSrd'anÎJoaux infosoires» qui occasion nenlt de graves maladies. Aussi , dès cette époque de l'an*née, est-eMe presjque entièrement abafidonaée par ses habitants. L'hiver, sa population s'élève de 130^000 à 140,000 âmes; l'été, elle descend de 40,000 à

OUyvlUU*

Rien de plus triste et de pkis ennuyeux que.le ceu" ire du monde : c'est ainsi que les Persans appellent Téhéran. On s'y fatigue vite non-seulemeot de la vtlle ella-na^me, niais de tj>ute la Perse. La vie y é&t d'une moBOlonie désespérante* Privé de la vue et«de la so* cî^é des femaiesy et de. toutes les* distractions des villes de l'Europe, l'étranger ne sait comrbént y enVplo^er ses jonmées. Les maisons, b&ties.de briques coites, au soleil, opt un aspect désagréable ; la façade rte donne poiilt sur les. rues, quifsont élrojtes'et qui n'ont jamais été. pavées , deisocte que dès qu'il fi^leut elle^ deviennent impraticables à pied. Le s^mI endroit où j'ai passé quelques moments agréables à Téhéran, c'est le bazar, parce que, chaque fois qae j'y allais, j'y étais témoin de scènes caractéristiques : il est vrai qu'elles se.r€ssemblàient souvent. ,

«i Les bazars de Teberan sont construits en pierre, dit M. Tèule; ils sont grands et cepemlant encombres presque toujours, parce qu'ils sont le. rendez- voiis des curieitx: et des désoeuvrés allant que des gens d'affiiires* On y e^t sans cesse arrêté par k» uns et foulé par les autres,* gêné par tons et gênant pour tout le monde. Ici, les vapeurs piquantes de la. cuisine d'un

118 n TITLIS A TElIBRâlV.

rôtissevr obligent à détoarner la téie ; là^ l'arehet du tournear appliqué k son ouvrage s'ayauce d'un mètre sur la voie publique , et force à garer ses flancs ; ailleurs , c'est un conflit de caravanes qui se croisent ; <;e sont de petits ânes obstinés, ne tenant compte de rien et marchant droit devant eux , dont il faut enjambei* le dos et la charge pour éviter le choc; ce sont encore des chameaux gravée et à la taille gigantesque, qui, en déployant la jambe et en allongeant le cou, oqvrent.lieureusetiienti souslesvoûtes de leurs grandes charpentes, des issues à la foute qu'ils mena- ^ient d'écrasen

. c Cadarbab ! ranger-vonsl v«^bi venîii un ric^ personnage,» précédé d'une trbupe de familiers^ et de valets, redoutable comme les flotsdeia marée montante. Gadarbab! place au saint homme qui s'avance; son turban vert a plus.de privilèges que la fortune même. CadarbabI et à cet avertif sèment, qui vient de tous les côtés presque en même temps, quelqu<es coups de baguette^ ajoutés cette fois pour fendre- ptos vite la foule, font connaître qu'un noble cavalier, un kan, s'approclie entouré de clients à gages, qui font aissaot de zèle brutal et d'impertinences. Tandis que ces scènes tumultueuses se passent sur la voie du bazar, les boutiquiers, sans cesse attentifs à préserver d'accidents leurs petits étalages, se livrent aux services variés de leur industi*ie et de leurs professions*

« Les marchands do comestibles offrent a«i passants d- immenses cbailérons. remplis depilaa etd'no* très mets. plus; ou pioins appétissants,. parmi lesquelè, aux, dépens de la graisse qulisurnage^ oui voit û*itt€|r plusieurs lampions flotl^ntfs^'iinjbord!à TautYOï^àu-

DE TIPUS A TSHSaAR. 119

(kiMUS.de ces^ oliaudronsesi suspendue une série dé UmbreS'd-horkige sùi* Jesqueisi de temps en temps, le restaurateur frappe un coup, afin de'sigfialer à i'at^ tentioH des passants ses queues de monion roussies et ses queM, Les datants de sorbets ne tiennent pas moins de placée et ne font pas moins de bruit que les cuisiniers.. Les tablei^tes de leurs boutiques sont chargées de. boissons fiiiichesy suicides et colorées de la façon ia plus piiopra à attirer les ch&laads. j . L'industrie manufacturière est peu développëe à Téhéran : celle, ville, qui doit son importance monaen* lanée à la résidence de la cour, n'a pas d'indaslrîe qui lui soit propre; elle ne vit presque que par le commerce des objets de consommation qu'elle tire des autres villes ou provinces. Ainsi le lUatanderan lui expédie s^s sucres de caaoe sous forme de petits pains, peinant moins d'un quart de liilogramme; le meilleur, safran de la Perse et du mondte entier, à ce qu'on .a^ssure, lui vient de Khajra, située dan» le Kborassan ;. la province 4e Kermaii lui envoie ses laines et ses cbàtes si jusiendent vtintés; Tafti petite ville a huit lieues d.'Ye9d, sejs^ tapis les plus beaux et renommés méme.:en Eut^e; Yesd., sesi sucreries délicates si recherchées des petits enfants et des dames persanes*. ., etc*

. Les monuments les plus remarqual)|es de TeherUn sont diis au riègee de Feth-»Ali-Cliah f grand-père du roi actuel. Xe prince» auquel ses prodigalités ont fait à tort donner le litre de Gnand, répUndit TorÀ pleines fliaîtts- autour de lui , dans l'état précaire où «e trouvait d^à. la Perse, et» malgré le& dépouilles de l'Inde dont Nadir-Chah avait enrichi le trésor royal,

iâO DE TITLIS A TKHBRAH.

il ne put soulenir soa luxe el celui de ses nombreux eB&mts ( il en eut 70) qu'en accablant ses sujets» déjà si misérables, des impôts les plus onéreux. Toutefois i\ faut lui «aroir gré d'avoir élevé à Téhéran et dans les environs quelques édiices, qui prouvent que l'art persan ne s'était point encore perdu à cette époque.

A une heure à peu près de Téhéran, est une belle habitation d'été, également due à Feth-Ali-Chab, et qu*on appelle Kasrè^Kadjiar. Là , de frais ombrages et de belles eaux. vives sembleraient devoir attirer la cour ; mais ce palais reste abandonné, car Méhémet- Chah, qui a des goûts nomades, préfère aller pendant l'été vivre sous la tente, avec tonte sa cour, dans les gorges du Schimrâm.

J'habite le quartier de Téhéran appelé Cazbin-Dervazé. Moyennant six tomans par mois, j'y ai loué une des plus jolies habitations de la ville. Ma maison se compose de deux étages de plusieurs pièces, chacun avec deux terrasses. Celles d'en haut dominent la ville. Deux rangs de fenêtres, garnies de volets en bots et ornées de vitraux bariolés dans là partie supérieure, éclairent la pièce principale, dont les murs sont blancs comme la neige. On y a pratiqué des niches où j'ai placé deux armures persanes, à peu près complètes, que je me suis procurées avec des peines inimaginables ; car on ne saurait se figurer les longues et ennuyeuses diflBlcultés qui entravent ici toute espèce de transaction « Pour la ^moindre acquisition, on vous parle de iOO -tomans comme en France de 1 00 francs. L'exactitude est d'ailleurs une vertu inconnue aux Persans, et cela seul suffirait pour rendre lé pays odieux anx étrangers. Si vous accusez un

DE TIFLIS A TËBERAN. 12i

marchand de mauvaise foi, il vous inépotid gravement é\M son nez a brûlé de ehcigrin, ce qui assurément est une étrange expression de repentir. Enfin le mensonge est tellement enraciné dans les habitudes des Persans de icette clause, que s^ll leur arrive par hasard de -tenir parole, ilS; ne manquent pas de réclamer une récompense, comme s'ils avaient fait la chose la ptus rareet la plus mériloire.

La mauvaise foi des gens riches et des grands sei-^ gneùrs égale duresté celle des marchands. Le prince S*""^ en cite dans ses manuscrits un exemple curieux.

« Un jour en rentrant chez moi, dit*il, j'y trouvai un màrièhand arménien un peu moins coquin que ses confrères persans. Il m'apportait un stpHir; bouclier en acier, <i'ùn joli travail, orné d^iiiscriptions et d'arabesques incrustées en or, qu'il me dit appartenir au prince Mohammed- Véli*Mirza, et dont îl me demanda une somote que je comptai sans hésiter. C'était 36 tomans. Ce n'était pa$ cher.

c Ce Mohammed-Véli-Hirza^ un des nombreux fils de Feth-Ali-Chah, a été, ci je ne me trompe, gouver* neur deChiraz. Sa réputation dans ce pays, ainsi que celle de son frère Kéikhobad-Mîrza; et même de presque tous ses frères, est tellement établie, que l'Arménien me pria de ne point considérer le marché cèmôie dé-^ finttif jusqu'à ce qu'il eût remis la somme entre les mains du prince, de crainte qu'il ne vint à se dédire*

€ —Vous savez, aie dit-il, que ces chahzadé ne s'en font aucun scrupule, qu'ils soni tous tamam-'harab (c'est-à-dire des gens tarés, harab signifiant précisément une chose mauvaise, gâtée, en ruine).

« Heureusement, cependant, les craintes du pru-

iâ3 DE TlFLIft A TEHERAN.

dent Arménien ne se réalisèrent pas. Mohammed^ Vâi- Mirza se contenta, par miracle, du prix qa*ii m'avait d'abord demandé, et le siphèr vint enricbir ma colléetion.

f Qôelques jours après, je reçus une députation du prince Kéikhobad-Mirza qui m'apportait un bouclier semblable en cadeau dé sa part. Pénétré de reconnaissance, je m'empressai de me rendre chez ce généreux seigneur. le trouvai la pauvreté dans son habitation. Son air était noble et distingué, sa figure trèsbelle, quoiqu'il louchât. Leporirait de son royal père, iéu FethoAli-Chah, se trouvait dans la chambre, et il y avait une ressemblance assea frappante entre le père et le fils.

Le portrait en pied de mon aimable hôte, y était aussi en costume d'apparat des princes du sang et tenant un bouclier. Kéikhdbad-Hirza, qui me faisait un accueil gracieux et cordial dont j'étajs touché» surtout à cause de la pauvreté qui régnait chez lui» m'iadiqua ce. dernier portrait énme disant que du temps de son père, comiàe JQ pouvais le v()îr,.il était son sélictar (porteur du bouclier royal) et qu'alors il se trouvait dans une positioft brillante, mais que maintenant je le voyais dëàbu $ qu'il m'avait envoyé le bouclier doni iltavait hérité et qui était représenté daifs ce tableau, car il n'en avait plus que faire, et sachant que je cherchais des armes au bazar, il avait été enchanté de m'obliger en me faisant présent de cette pièce, qui pouvait m'intérésser. Je me confondis en remerctroents ^ qnoique cela ne soit pas l'usage en Perse et dénote nn homme dé peu d'iraportauce. • — C'est une t)agatelle, me dit-il, et j'espère trouver

DE TIFLIS A TEHERAN. 125

quelques autres objets plus dignes de vous, car mon seul désir est de vous être agréable.

« Le lendemain arriva de sa part son nazir (inten* dant) pour, me demander trois cents tomans, et, comme je ne m'empressais pas de les donner, il me fit reprendre son bouclier.

* « Un jour il vint me voir et me demanda pourquoi je lui avais renvoyé le bouclier dont il m'avait fait cadeau. — Mais vous l'avez envoyé reprendre par votre nazir, lui répondis-je. -*- Mon nazir est un nienteur et un coquin, nie dit» il en sa pressée, tandis que l'autre souriait, d'un air ambigu. Donpez-moi^ cent tomans, continua-t-il, et je vous renverrai le bouclier qui est à vous, du reste ; je vous ai prié de l'accepCer, comme tout ce que je possède^. L'affaire en resta là. »

Le voyageur russe qui raconte cette anecdote a été plus heureux que moi. Introduit à lacour^ il fait la dfôcription suivante de sa réception: il commence son récit par une visite à un prince royat.

f Après avoir passé en revue toutes les'^choses ra-» res^ mais mal assorties, que contenait le trésor royal, nous nous réndkaes chez le second fils du roi (L'aiaé était à Tabriz ), auquel le comte Simonitscb allait faire sa visitiâ d'adieu. Nous Lrbuvâmes le petit prince dans la salle< d'audience, a^is à terre sur un grand châle, et. le dos appuyé sur de grands coussins en mousseline rose. C'est un pelit garçon de quatre à cinq ans, fréke et maladif, d'une physiononiie insignifiante» le visage pâle, les traits peu accentués, un peu aplatis, et les cheveux roux, c'estrà-dire peints en rouge-foncé. Il était vêtu d'un cafetan en châle doublé de fourrure, et portait sur son petit bonnet noir une

i34 0E TIFLIS A TBHBRAIf.

aigretLeen diamaots. Nous dous assîmes sur le tapis eii face de lui. Hirza-Massoud, ministre des affiiires étrangères., et deux ou trois autres dignitaires présjenis.à cette entrevue, restèrent debout. — Demain iehownà Uchôg est? c'est-à*dire : Votre nez est^l bien gras ? lui demanda le comte. Sîmoxiitsch* Cette formule originale de politesse, d'un usage général parmi la bonne compagnie persane,; semble indiquer que les Persans atlribuaii une sbguliène importance hyg'iéfiiqae à cet organe. J'avoue que je me perdis en recherches sur Forigpne et la signification symboli'» que dé cette politesse, sans avoir jamais pu obtenir d'étplication.satiâfaisante à ce su^et^et que noire fornittle.banale, le Gomment vous portei&-yous? des nations européennes, me. parut, dès ce moment, beau-coup moins insigmfiant que par le passé;

cAu reste, lei royal enfant. ne répondit point, et M. Simoaitsch.rinterrogeaalors sur ce qu'il faisait* «Je n'en sais rien, • dit le petit prince. Voyant qu'il n'était pas en hum^u? decauser, noss nàu& disposions à nous retirer, quand la langue d'Abbas-Hirza^Naïbi- Stthana se déliant tout à coup, il nous demanda avec viivàcité si nous avions envie de monter à cheval, ce qu'il. se proposait de faire lui-même.' Bn effet, un obeval sellé l'attendait dans la cour prèsdeson appartement. Nous répondîmes affirnmlivement , et nous nousretirâmes. >

Peu. de jours après cette entrevue avec le prince royal, le prince S*** en eut une avec le roi lui-même, Méhémet-Cfaftli, mort depuis^ (en 1848) d'une attaque de goutte.

« Le chah avait eu Ja bonté de me faire dire qu'il

QE TIFLIS A TEHERAN. iffî

dé&irati que je fisse une esquisse de son auguste persofvrie, et qu'il m'accorderait ta fareur d'une séance à cet effet. Je me rendis à ses ordres^ et je fus admis en sa présence, un jour du mois de décembre, dans son palais situé. sur la grande place (Meidan). Le prince était assis à terre, sur un grand cbâle, dans la salle des réceptions privées. Mirza-Massoud, son minîsfre des afl^ires étrangères, et Mirza-Baba, son médecin, se tenaient debout auprès de l|]i; car, à l'exception des ambassadeurs, personne n'a le droit de s'asseoir devant le chah.

c Héhémed n'emprunte rien au prestige de la beauté physique*. Aiî premier abord, sa personne est assez eorafliune; il est gros et sans expression ; mais on ne larde pas à te trouver très-ainoâbie et très-distingué daiis^es manières. Le chah contempla avec beaucoup d'attention le portrait de l'empereur (Nicolas) dont je lui fia homms^e, comme étant la chose la plus agréa* ble à présenter, et ordonna à Mirza-Massoud de le mettre sous verre. Comme je m'excusais de ne pas lui avoir apporté les lithographies de la garde impériale (quo j'avais Tait venir de Saint-Pétersbourg à son intention), sur ce qu'on m'avait dit qu'il les avait déjà, il me répondit qu'il en avait fait présent à son frère Kahraman-Mirza; et là-dessus Mi^za-Massoud m'insinua qu'il fallait apporter ces dessins. Lé chah me demanda alors, sans préambule au sujet de mon nez, ce que contenait le portefeuille que j'avais déposé près de moi. — Du papier blanc, répondiS'^je, sur lequel je désirerais retracer les traits de Votre Majesté, si elle daignait, s'y prétei*. Il répondit gracieusement qu'il était tout prêt, et, effectivement, il posa en modèle

126 DE TIFLIS A TSHPRAN^

ioteUigent pendant prèfs.4e vingt mmuiçs^Maîa avant de dommencer^ il ibnl l'exir.êine c4>tigeance d'ordon^ ner npe chaise pour moi,: faveur que je déclinai en pliant les genoux à lerre et ne profitant de la chaire que pour y déposer des crayons et un, canif, disant très-bumblement que Thonneur de m*asi$eoir à terre en présence du Kiblpi-Alem, le centre de l'uaîvers, était déjà trop, grand, pour moi* Cette. pihrasB et toutes lUçs actions parurent convenir au roi; car, durant toute la séance, il ne cessa de faire mon éloge en turc aux personnes qui étaient px*ésentes, se doutant pro^ bablennent que je comprenais un peu ce quil disait, ou supposant qu*on me. le répéterait,— Le tuirc est la langue de la cour, les Gadjar^, dynastie ^ctueUement régnante, étant, de race turque. — A c0s.éloges, les assistants ne ceasaient.de répondre bêll, onu exKÎQiir sant de profonds ^luts» Plus tard, des igep^^pi^u bien* veillants, ou Jaloux de mes succès, qu pour oon.tenir dans de justes 4)0ifnes ma vanité flattjée, m'avertirent que S. M. dit Les. mêmes choses à. toutes lesnudieorr ces qu elle donne aux étrangers^

< Le jour du baïram, qui équivaut chez lei» niusuU mans à notre fête de Pâques, nous nous rendîmels au palais pour complimenter le souverain. Après avoir reçu nos félicitations, le chah alla se placer sur un trône de marbre blanc sculpté et doré, vaste extrade entourée de balustrades et. soutenue par. des divesf)t des péris, dans uHe salle peu élevée âU-desAUS di^.sol et dont Tua des côtés, presque entièrement ouvert, comme la scène d'un théâtre, laissait voir lino vaste cour ou se tenaient Jea priqces du sang,Je&. hauts dignitaires, les mollahs, les kans, les troupes r^lîàres,

DE TIFLIS A TEHERAN. 127

la mtisiqQe milMaif^ et ie^ ^ages afghans. Cette salle tltt trône «st la plus belle salle que j*aie vue eu Perse; et , en fait d'intérieur moresque ^ Foin ne peut guèire Irouver nulle pari quelque chose de phis élégant. Voilà du moind l'effet qu'elle in*a produit, surtout lorsque plus tard Je l'exauiipai en détail, et j'essaj^i vainement d'en faire un croquis, tant ta chose est compliquée. Le plafond, qui est élevé, se compose de phisieurs' voûtes des plus gracieuses , majs il est dtffir cite dO' comprendre le plan général; a*r leurs ligues se perdent sous tme infimté de fines peintures tout éclatantes de couleurs et de dorures> représentant des fleurs^ des figurés^ de femmes et des cavaliers, et dans de capricieuses stakctites à facettes de crl^at » d'êr et de diverses couleurs, au milieu desquelles 1*^!! ébloui s'égare.

t Au fond de lasalle, derrière le trône, est une vaste fenêtre en egîve de vitraux colories et découpés- en dentelle de la plus grande finesse, formant des fleurs de milie espèces, qui occupe presque 'tout ce mur^ Lés verres sont incrustés comme dans une tbiled'araignëe qui en feit l'encadrement. Les deux mûrs latéraux!, coupés de itîcbes en ogives sont chàr^s, comme les voûtes , de peintures et de dorures que recouvra on vernis luisant. Leur base ^t en marbre comme le trône, avec des peîntBres de plantes étranges et gracieuses sur blanc. J'ai dît en marbre; mais îl y a une transparence et une finesse dans cette pierre qui pourrait faire supposer que c'est une espèce d'aï)b&tre. SeraitHce ce marbre qu'onitroave sur les bords du lao de Van, en Arménie, et dont je crois avcMr lu quelque part qu'il se forme sur l'èau en plaques

128 DE TIFLIS A TEQERAN.

onîes, comme la glace ou le set? Le qoalrîèffle mur , <;omme j*aî dit , n'ei^iste pas dans cette salle. Les portes, basses et étroites, sont en mosaïque. De minces colonoettes en crislal, ou plutôt garnies de miroirs, soutiennent là le plafond, et uo rideau s*y troiive.:quî, ce jour-là) était ouvert, et la cour^ }e Tai dtl, élMÎt pleine d'un monde paré.

< Placé dans. une pièce conjtiguê à la salle du trdpe, je jouissais de ce spectacle, sans pouvoir, à mou graad regret, voir la personne du chah. Je remarquai qiue ceux des af^sistaatci à qui Méhémed-Gbah adr^ssaitla parole lui répondaient sans quitter leur place, et eo criant de toutes leurs forces. Bientôt un^poëte sortit des rangs, et déclama, dans cette belle,^ originale' ^t harmonieuse langue persane, des vers en Thonneur de son auguste maître.

f. Pendant presque toute la durée de cette cérémonie, mes oreilles fuirent étourdies et mes nerfs, impitoyablement déchirés par les sons d'une musique, je dirais inouïe si je ne l'avais entendue beaucoup trop, et dont le bruit s'échappait d'un réduit peu, éloigné de la cour ou le sélam (leter) avait lieu. Là quelques malheureux musiciens persans soufflaient à outrance cbns des trompettes énormes, frappaîeiit à tour de bras sur des timbales, et grinçaient de. la cornemuse; et cela sans frein, sans mesure, sans aucun 4ofi appréciable : véritable charivari groti^sque et barbare. Chaque matin, au lever du soleil, ei chaque soirà son <;oucher, l'astre resplendissant est salué. par le. nauême concert, exécuté à la même place par les mêmes artistes, et n'eq verse pas moins des torrentè de lumière sur ses discordàtits adorateurs. Mais ce qui m'étonne:,

BB TIFLIS A TBHEBAN. 429

c'est que le chah» qui paraU un homme de goût et:si bien élevé , puisse supporter une pareille chose avec cette patience. .

« Vers la fintle janvier, MirzatBaba, le médecin du roi» accompagoé de Mirza-Aliv fils du mtoislre des^f^ faîres étrangères, vint m'annoncerque S. M. désirait que je fisse te portrait.de son fils^ âgé de quatre an^^^ mais sans précipitation eteii me conformant «sxacte^ ment à la mesure qu'elle avait tracée elle^-méme^ pro^bableinent à. cause de quelque vieux cadre qui se tri)uvait vide au Ipalaîs.- Il avait été convenu que le docteur maotjompagnerait. Je me rendis doiicchez lui le lendemain, suivi de mes domestiques, que, parttnê précaiitiou inusitée, on consigna à l'entrée de ktcour. Mais j'eus bientôt le mot. de Ténigme en apercevant k docteur entouré de ses femmes, fort jeunes et fort jo* lies, qui ne parurent nullement pressées de s'enfuir; car, Mtndis que le bon médecin me serrait afieciueuser mentM iinain, elles se r^irèrjentlentement dédifieréhls côtés, et allèrent se placer sous des portes, pour^ser confprmer à rQsage,,mais de manière à voir , et à être vues.

cLes Persanes, et surtout les Gbirazi^»nes,. sont très-bas2M9é0s, avec dîss cheveux noirs et touffus, ^6^r jours. teints de henné, ainsi que leurs mains et leurs pieds nus. Ëll^ se tracent autour des yeux, à la na*cine des cils^ une ligne noire ou bleuâtre avec du surmé. Leurs traits ont un cachet particulier qu'il es^ difficile de décrire, et dans lequel il: me paraU que i$e mêle un peu le type mongol» Ces femmes sont^trèsbien faites, élafificées et pleines de gr^ce dans leurs mouvements. Elles portent une chemise rouge o^

130 DB TIFLI8 A TEHERAN.

bleue, d'ordinaire en gaze transparente (jpirahen en persan); un large pantalon {schalvar en turc , et sindjamè en persan) et une jaquette fort étroite '{alhalokk en persan, et beachfnet en turc) tenant à peine sur les épaules, et collant à la taille et sur les bras, mais laissant la poitrine et l'estomac' à découvert. Les épaules sont si serrées dans cette veste, qu'elles sont forcées de les tenir en arrière et dé se cambrer , ce qui m'a para ajouter du charme à t^r< maintien. Leur langage sonore et doux est plein de gr&cë. L'usée fréquent du calian n'altère ps^ la.fr&icbeur de leur bouche. Les Persanes ont les dents d'une extrême blaticheuret les lèvres d'un vif incarnat.

c Hais je reviens à ma visite chez le médecin. Nous BOUS assimçs à terre, et je remerciai l'aimable docteur du plaisir qu'il venait de me {>roeurer d'entrevoîi» des dames persanes ; mais il ne fit pas 'S^m^blant de m'entendre, et ordonna à deux petits garçons d'apporterie calianet le déjeuner. Le repas, fort modeste, consis> tait en un plat de riz à l'eau (Uchelùv), un râgoàt de eourges, une soupe de mouton, etc. Aprèà le déjen^ ner, le docteur tira d'une niche une cuiller de bois artistement travaillée, qu'il me pria d'ajouter à ma collection d'objets persans ; puis il appela une jeune fille de petite taille, mais très-fralche et très^olie, Vêtue simplement d*un alhalokh el'd*un schalvar, et prenant de sa main un bonnet de caehenure bleu brodé de soie blanche, il me le donna , disant que sa fille m'en faisait hommage.

€ En sortant et an moment de montera cheval, nol9s fûmes entourés par une foule de malades, hommes, femmes, mendiants, derviches, etc., auxquels Mrrza-

DE TIPLIS ▲ TEHERAN. 13i

Baba distribua géoéreusement des conseils et des recettes. Nous nous dirigeâmes ensuite vers le palais^ où nous trouvâmes le petit Hîrza-Naïbi-Sultana, paré de grosses pierres précieuses « et adossé à d'énormes coussins. Ce petit enfant flegmatique eséaya ^pendant la séance de griffonner quelque chose sur du papier, et pria à plusieura reprises son gouverneur de lui dessiner une perdrix. «

Veut-on savoir maintenant comment le centre de l'univers récompensa l'artiste amateur? Le (isiit mérite d'être raconté. Lorsqu'il eut fait tons les portraits du chah et de sa famille, le prince S""""* alla lui faire une visite d'adieu, c Après les compliments qu'il adresse immanquablement à tous les étrangers qui se présent tent, ice bon prince: demanda au ministre des affaires étrangères si les cadeaux qu'il m'avait destinés étaient prêts, en recommandant qu'ils ne valussent pas moins dé trois cents tomans. Je pris alors congé de S. H. le plus à reculons qu'il me fut possible , tandis qu'Ole m'accompagnait de son sourire et de ses paroies bienveillantes.

. cLe lendemain, en me rendant à l'ambassade russe, je rencontrai quatre domestiques du roi conduisant lentement et cérémonieusement un grand cheval boiteux de couleur baie. Avant qu'on m'eût abordé pour me le dire , je devinai que ce cheval m'était destiné. Je n'avais pas encore eu le temps de prendre un air de circonstance, lorsque mon palefrenier, qui marchait près de mon cheval, se mit à injurier les gens du chah dans les termes les plus vifs, en refusant d'admettre une pareille rosse dans mon écurie. Malgré mon opposition à une action aussi grossière, et mes

ISi DE TIFLIS A TEHERAN.

exclamations en mauvais tore , les Persans retournèrent aux çeuries du palais, où ils choisirent un autre cheval, et ils me ramenèrent directement à Tambassatle. Mon palefrenier n'était pas plus disposé à recevoir ce cheval que lé premier , non plus qu'à écouter mes observations et celles du drogman de l'ambassade que j'avais appelé à mon secours pour déclarer que j'acceptais le présent royal avec respect. Tout était vain; la discussion allait toujours son train; mon écuyer voulait faire son devoir malgré moi-même, ne s'interrompant que pour me faire entendre qu'il agissait dans mes intérêts; et les domestiques du chah, interdits, frappés des observations d'un serviteur si dévoué, s'en retournèreirt encore une fois avec leur cheval pour en référer au premier ministre , qui jugerait dans sa hante sagesse si l'animal était digne ou non de m'ètre offert. Un mélange de finesse et d'astuce avec une naïveté souvent enfantine m'a paru remarquable daiès le caractère des Persans.

clIadji*Hirza-Agassi trouva que le coursier n'était pas dénué de valeur, et me fit prier de lui pardonner si dans le moment on ne pouvait m'«B ofirir un meilleur, ajoutant qu'à mon retour en Perse on m'en ferait donner un superbe. Je reçus en outre de la part de Sk. H* deux très^olis châles, évalués à mille roubles , et l'ordre dusoleil, enrichi de diamants, avec la patente ou firmau ofiiciel. »

%Cei qui .manque surtout à la Perse, dit M. Teule, ce sont les mœurs publiques. Chez ce peuple de marchands, aucune conscience ne résiste à l'argent. Il suffît qu'il S0 présente un acheteur assez riche pour l'acheter. Des gouverneurs trafiquent des sujets du roî

DE TIfLIS A TEHERAN. 133

avec les Turkomans, le roi vend son peuple à des fermiers de province; et le peuple, à isop tour, vendrait rot et gouverneurs, s'il en pouvait tirer le moindre gain. Cette vénalité n'est pas le seul vice général, ni le plus profond, ni celui qui choque le plus un étranger. Le trait moral qui distingue le. mieux le caractère des Persans, c'est le mensonge; il leur est si facile qu'il semble leur avoir été donné .avec la voix; mais réducation dé li^ famille^ où entrent les affectations obligées de la politesse» y prépare de bonne heure le^ ^ants, qui se perfectionnent ensuite par la fréquent tation d'un monde où l'esprit de civilité et la crainte du despotisme sont cultivés à tous les degrés de la finesse et de la ruse. Gomme on* apprend aux merles à stfiler, on eôseigne aux Persans à mentir.

Celui de tous les voyageurs français qui,, durant ces dernières années, a foit le plus long séjour en Perse, et qui a connu peut-être le mieux ses habitants,, l'intrépide et savant botaniste Âucher-Éloy, si prématurén^ent enlevé à la science, porte sur les Persans un jugement encore plus défavorable que celui de M. Tente.

c Gbiraz est la ville persane par excellence; c'est là qu'on étudie les vices et les qualités des Persans , je ue dirai pas leurs vertus, car j'ose affirmer qu'il n'en existe pas line seule parmi eux. Ne demande^^ point à la Perse des hommes dévoués à leur patrie, à leur famille, àJeurs amis» Aucun sentiment honorable ne fait battre leur, cœur .:|^loire, honneur, réputation i courage, sont pour eux des mots vides de sens. Il n'y a que l'intérêt le plus matériel, l'âuri sacra famés, (jui soit capable de leur donner quelque énergie.

i34 DE TIFLIS A TBHBRAN.

c Les Persans soat bien le peuple le phis foarbe , le plus vicieux qui ait jamais existé; ils n*hésilentà commettre aucun genre de crime ; toutefois, leurs yices infâmes sont voilés par une hypocrisie et une politesse de manières qui peut donner le change à un observateur superficiel.^... Le gouvernement est le despo* tisme le plus éhohté...

€ On dit que tout est immuable en Orient, il faut cependant bien admettre que depuis moins d'un siècle il s*est opéré dans les mœurs des Turcs et des Persans une bien grande révolution ; et que si Chardin, par exemple, revenait au monde, il ne reconnaîtrait plus les hommes dont il fit un portrait si vrai pour son temps. On reconnaît bien toujours chez les grands seigneurs persans leur àpreté pour le vol et les concussions , mais cette générosité , cet amour de la dépense dont parle Chardin \ où les rencontrer maintenant?

. c Sans parler des temps de troubles, très-fréquents en Perse, où tout n*est que pillage, rien n'est comparable au désordre qui y règne habituellement. Les employés sont mal payés, et quand, après bien des formalités, ils obtiennent le bazot, ou ordre de payement, de nouvelles difficultés recommencent, ils ne peuvent enfin recevoir ce qui leur est dû qu'en en laissant une partie dans les main^du payeur. Les recams de lautorîté ne sont pas respectés; il ne faut attendre de protection que de soi-même et de ses armes. Tuer un homme qui vous insulte est une chose toute naturelle et contre laquelle personne, pas même l'autorité, ne réclamera. >

Deux anecdotes, empruntées à la correspondance

DE TIFLIS A TEHERAN. 135

d'Auclier-ÉIOy, publiée par M. le comte Jaubert, compléteront cette esquisse du caractère persan : c A Recht, écrivaitHl ^e Téhéran à M. Naudin de Blois, le 27 juin 1837, j'ai été insulté à chaque pas, et on m'y refusait jusqu*à de Teau , sous prétexte que je souillerais lés sources du pays; mais, en revanche, ce peuple est bien le plus lâche et le plus vil du monde. Je ne veux vous en donner qu'un exemple entre mille qui me sont particuliers. Je revenais de Recht, avec un seul domestique et un cheval de charge, à Menjiil, où j'ai demeuré quelque temps avecie consul de Russie, et il fallait absolument que je passasse devant un corps de garde de douaniers. L'un de ceux-ci ayant osé arrêter mon cheval de charge malgré la résistance de mon domestique^ je lui fis observer tranquillement qu'il devait savoir que , comme Européen, je n'avais rien à démêler avec lui ; et comme il ne lâchait pas la brlde^ je lui appliquai sur les ongles un coup vigou* reu-x du manche de moo fouet. Suivant l'usage des Persans, (I chercha à m'intimider en me regardant effrontément; mais comme il vit que ses grimaces allaient lui attirer un nouveau coup de fouet à travers la figure : c Attends, me dit-il, je vais chercher mon ( fusiL — Ton fusil! dis-je à mon tour. Je vais te faire < voir des armes qui n'ont jamaismanquéleurhomme.t Et en disant ces mots, je le mis enjoué avec un pistolet qui était sur mon cheval. Effrayé à cette vue, le misérable douanier s'enfuit à toutes jambes el se cacha dans la forêt. J'avais armé ce pistolet; soit que la détente eût été trop facile, soit que, préoccupé, je l'aie lâchée machinalement, lecoup partit un instant après. A cette détonation, les cinq ou six douaniers qui

136 UE TIFJLIS A TEHERAN.

étaient restés dans le corps de garde et avaient été étrangers à ce qui s'était passé, effrayés à leur tour et croyant que je leur en voulais auss^, se sauvèrent en toute hâte, qui par la porte , qui par les fenêtres, non sans crier : la Ali ! la Ali ! cri ordinaire de détresse dés Persans, et me laissèrent ainsi maître du champ de bataille. Il n'en coûte pas beaucoup d*étre brave en ce pays-ci. t

Le fragment que Ton va lire est extrait d'une lettre adressée à la même personne et datée d'Ispaban , fôaoût 1858: t Désirant trouver des bétes de somme, j'entrai, contre mon usage, dans la ville de Darap, et allai loger dans un carayansérai. Mon réduit fut bientôt rempli de tous les curieux du pays; ils venaient voir comment était un Franghi; c'était uU animal nouveau pour la plupart d'entre eux. Or vous saurez qu'il n'y a pas au monde de race plus stupide, plus importune et plus insolemment questionneuse que les Persans. Je ne pouvais plus respirer dans mon trou, j'étais sur le point de me trouver mal; je me vis obligé de prier tous ces imbéciles de vider la place et de me laisser tranquille/Ce fut le signal de la guerre. Je fus hué par la foule, des pierres me furent lancées, et je fus blessé si grièvement à la jambe que la plaie n*estpâs encore entièrement cicatrisée; je fus obligé de me barricader dans ma chambre et de n'en pas sortir pendant deux jours, sous peine d'être massacré par cette race impie et scélérate.. • Le jour de mon départ, toute la population était sur pied dans la cour du caravansérai et dans les rues que je devais parcourir. Dès que je parus, les huées recommencèrent; craignant quelque violence , j'avais chargé mon fusil

DE TIFLIS A TEHERAN. ISt

et mes pistolets à balle,, et j'étais décidé à faire feu au milieu dé la foule si elle essayait sur n^oi quelque violence. Mes dispositions imposèrent, et j'arrivai heu* reusement hors de la porte de la ville, toujours accompagné par la foulé. Là, il méprit fantaisie d'adresser quelques mots à cette canaille: cYous êtes des misérables, leur dis-je, vous n'avez de respect ni pour la vieillesse ni pour le malheur; un étranger mourant est venu cherchen quelques moments de repos dans vos murs, vous l'avez insulté et blessé ; Dieu est juste, il vous punirai i Ces dernières paroles, quoique prononcées par un organe étranger à la langue persane, firent cependant beaucoup d'effet sur ces misérables, qui ne soufflèrent plus mot et parurent repentants. J'avais à peine achevé ma harangue qu'on entendit dans l'air un bruit singulier, et qui ressemblait à celui que fait la grêle quand elle tombe avec violence; chacun se tounia vers l'ouest, d'où venait le bruit : c'était une immense colonne de la sauterelle émigrante qui menaçait de ravager toute la contrée. Je fus étonné moi-même de la coïncidence dé ma menace avec l'arrivée de cet animal destructeur; quoique ce soit un événement très-commun dans le pays, tous les esprits en furent frappés. Les uns me prirent pour un magicien, et voulaient qu'on me lapidât ; les autres avaient meilleure opinion de moi, et j'entendis même prononcer le mot depeigamber (prophète). Malgré cet honneur insigne, que je n'aurais jamais obtenu dans mon pays, je jugeai prudent de m'éloigner au plus vite; les mules avaient bon pas,, et nous gagnâmes promptement sur la fouie, qui ne tarda pas d'ailleurs à s'éciaircir, par

138 DE TlFLia A TKHBRAH.

la Décesské d'aller s'opposer à Tinvasion du fléao. »

Les derniers géographes ëvaloenl la population de la Perse à 9,000,000 d'habitants; Aocher Éloy pense que ce chiffre est fort exagéré; d'après ces ealcids, on ne peut guère le porter qu'à S,000,000. D'ailleurs, depuis quelques années» ce pays a Ërit de grandes pertes par suite de l'émigration de la plupart des Arméniens sur le territoire russe*

La Perse ou Iran se divise en trois zones bien distinctes^ celle du nord^ celle du centre et celle du sud. Le climat de ces trois zones offre de grandes différent ces, leurs populations présentent des nuances trèstranchées, et les productions du sol , comme l'aspect du pays, sont également fort variées.

La zone septentrionale comprend les provinces de l'Aderbaidjan^ du Ghilau, du Mazenderan et du Kho* rassan. Leur climat, l'hiver, est rigoureux, surtout dans FAderbaïdjan, car la neige tombe en abondance. Ces provinces sont les plus peuplées de la Perse, à l'exception du Khorassan » ou se tnmvent de grands déserts salés.

La zone du centre comprend les provinces de Tlrak- Adjem, du Kurdistan persan et du Kerman. Làt les saisons offrent des variations bien moins sensibles que dans le nord ; Télé n'a point de chaleur insupportable, et l'hiver pas de froid rigoureux. Ispahan est la capitale de l'Irak, et c'est dans ses murs, que se trouvent rassemblés les monuments les plus beaux et les plus curieux de l'art persan. Le Kerman, en grande partie désert et d'une aridité qu'une grande population même ne féconderait pas» ne présente rien de remarquable, si ce n'est la ville du même nom, où se

DK TIFLIS A TBHEAAir. 159

sont conservées quelques fabriques d'étoffes qui ne sont pas sans valeur.

La zone qui s'étend au sud, et jusqu'au rivage do golfe Persique, se compose du Laristan, du Fars,! du KiMibîstan et de l'Arabislan. Cette contrée, hérissée de hsmtes montagnes entre lesquelles serpenjlent des vallées arrosées pslr de nombreux torrents, a pôup habitants des tribus de pasteurs nomades portapt diffé» rents noms, mais qui représentent tontes l'antique population perse, celie d'où sortit Cyrns, celle qui tient encore souvent, de nos jours, dans ses mains, le sort dqs souverains qui régnent sur ce pays. La zone dn sud porte le nom d^ buemisir^ où pays de la chaleur, nom parfaitement justiGé par l'élévation de Ja température de son climat , et par les vents brûlants qui régnent Tété sur > la c6te, où ils deviennent soit*vent mortels.

f De même qiie le r'oyaume de Perse peut se diviser terrilorialement en trois zones distinctes, variant de climat, d'aspect et de productions, on peut aussi, dit H. Flandin, partager sa population en quatre grandes classes de ciloyens, dont tes attributions diffèrent essentiellement et se perpétuent généralement dans les familles.

€ La première de ces classes, celle à laquelle tous rendent hommage, et qui a le pas sur les autres, est celle des mollahs ou prêtres et des savants. La se*conde comprend les mirzas ou écrivains ; les hommes d'État sôiit généralement pris dans cette claisse, à l'exception du premier ministre ou vizir, qui, étant l'honime de confiance du souverain, peut être choisi par lui parmi lés mollahs, comme celui qui a le pou-

140 DE TIFLIS A TEHERAN.

voir aujourd'hui , on parmi les kans et les hommes d*épée. La troisième classe est celle des serbaz ou militaires ; et la quatrième se composé de tous ceux qui travailleDt.de leurs mains , que Ton nomme rsaas, comme les cultivateurs^ les artisans, les marchands.

cLe parti des mollahs est irès«<puissant en, Perse. Il peut facilement soulever le fanatisme, qui devient, dirigé par. lui, redoutable quelquefois même au mo* narque. Naguère encorele grand mouchtaïd dlspaha», le chef de la religion en Perse, avait réuni autour de lui un: nombi*8 considérable de nfiécontents et de mauvais sujeis^ dont le dévouement faisait pourJe pouvoir des ennemis fort à praindre. Les immenses trésors du moiichtaid, surpassant ceux dont pouvait disposer le roi, rendaient son parti d'autant plus formidable qu'il s'accroissait tous les joursde œux qui venaient y chercher des moyens d'existence.

• Cet état de choses ne.pouvfait durer, et les brigandages auxquels se livrèrent les bandes aroiées d^ ce chef rebelle, dans Ispahan même, fournirent.au chah l'occasion de venir, à la tête de 6 à 7,000 hommes, asseoir son camp sur les bords du Zendèh-Boud, Cette résolution énergique imposa au grand mouchtaïd et à ses partisans , dont plusieurs, faits prisonniers, expièrent leurs crimes dansde^tourmentsafroces, sans qu'une seule voix se soit élevée pour les plaindre.

c Le camp royal, dont les tentes blanches se groupaient sur les rives du Zendèh-Rùudt autour du pavillon qu'habitait le chah, réunissait sur une petite échelle les différentes armes dont se compose l'armée persane. Deux seulement sont formées de troupes ré-

HE TIFLIS A TEBERAJK4 I4t

gulièrels, rinfanterie éi rartillerie. Quanta la cavale^ pie, die- se compose de tous les gens tlu roi, des kans et de leurs serviteurs, et de tous les hommes auxquisli^ on &it appel en cas de guerre; dans Tespoir du butie, ils accourent ordinairement en foule. Mais si chaque cavalier peut être à craindre dans un combat corp$ à corps, on peut aussi dire qu'en masse ils con^tituexii une troupe détestable; ne connaissant aucune discir pline, sans chefs pour les guider, ces cavaliers combattent chacuu pour leur compte ; ils attaquent quand ils croient pouvoir le faire avec avastage, et fuient à la première crainte d'un échec. Au reste, ils ont con-* serve l'ancienne tactique des Parthes, qui se sontren** dus si redoutables aux Romains. , '

c Quant à l'infanterie et à l'artillerie, ces deux ar* mes offrent un semblant de formation régulière et européenne. L'une et l'autre organisées par des officiers aiiglais pour faire tête à l'armée russe, il y a vingt ans, tout en étant fort loin de ressembler a de^ troupes européennes, né sont cependant pas sans valeur, él le siège d'Hérat, .en 1837, a été, pour l'infan-i terie ^surtout , l'occasion de prouver que, si la disciplîilè européenne pouvait difficilement modifier la nature des soldats persans, le courage, en masse ou tadividuellement, ne pouvait leur .être refusé. . .

c'L'infanterie est divisée en garde royale et troupes de ligne. Pour la première, l'habillement, à peu près ^niforine, consiste en une veste rongea collet et parements bleus, avec épaulettes de drap bleu et effilés de coton. blanc, — cachet de leur origine anglaise; — le pantalon est de toile blanche, trèst-ample et plissé. Le bonnet persan, de peau de mouton noir, n'a aucun si-

i4S Df; TtPLIS A TBBBRAN*

grie militaire distiaclifé Les biiflBeteries scint Manche» et* soppoptent BDe giberne et nn fourreau de' b»ïon* nette; qvelqtries soldats portent par devant le kahdji nâttonni, mais i( n'esl pas d'ordonnaœe. Le fusil est celui de l'armée anglaise^ de très-mauvaise fabrication» eit comme il n*est point d'armuriers qui sachent ré* parer les armes européennes, il en résulte que Pon voit fréquemment dans les Gaiisceaux, devant les tënles ou les corps de garde, des fusils san$ baïonnette , sans platine ou sans chien.

c L'habillement de la troupe de ttgne diffère peii. La veste rouge est remplacée par une veste en coton bleu clair ou jaune.

c L'artillerie est, pour son matériel', dans un état à peu près aus^i déplorable que l'infanterie. Les canons sont fondus sur des modèles anglais, mats fabriqués à Téhéran, dans un arsenal dhrigé par un Persan qui a pris en Eurc^ une teinture de l'art delà fonte; ils sont très*mauvais, et rendent potir les canonniers leur service Irès^dangereox. Le costome.des artilleurs est, de tons ceu^ de Tarmée, 4e plus originaK Its^scnnt bizarrement accoutrés d'une veste de drap bleu avec des torsades et des* hongroises, à l'instar des unifor* mes russes ; et Vfi affreux bonnet de peau de mouton noir ou gris, très-^volumineux , grossièremeni imité des catbàck$, leur donne u»afspect sàuVage qui les ren^ plc^s ridicules que redoutables. »

r{l existe une autre espèce d'artillerie, ul»ile dans un pays montagneux , et qui pourrait, en Porse,:où il y a peu de routes , rendre de grands services. Mais elle est presque exelusivement destinée aux feux de gala et aux honneurs que l'on rend au chah quand il

DE TUXIS a TEHERAN. 143

qujtte son; palais ou sa teale; C'est uneiartiileriè conh* posée de peiite^ pièces extrémemeni légères^ portées à dos-cle chameau.

€ La hiérarchie militaire n'est 'Sujette à aucune loi fixe; La volonté du chah dispose des grades, des cora'mainderoenisr; mais que fbisdoonés^ ils' dépendent les lins des autres, et i'échèlle qui les distingue ou rè^é le degré d'obéissance aux supérieurs se rapproche beaucoup de celle des armées d'Europe.' .

^dbsqoè régiinent a ses ofBçiens; Plùsteuns régimentffiormènt un corps qui obéit :àùo strdar ou gsé-^ néral, et l'arniée tout entière est sous les çrdres d'Un chef pnique que Ton nomme émir^niziim. Celui-ci ne peut plus recevoir d'ordre que du roi ou de Tun des princes de la famille royale.

€ Ces princes sont.ce qiie la faveur ou la confiance du chah les fait. Ils peuvent avoir un commandement d'armée ou un gouvernement de province , selon son bon plaisir. Mais , comme la méfiance aussi bien que la trahison semblent être en Asie d'un usage fréquent et traditionnel , il en résulte que le roi appelle à remplir ces hautes fonctions de confiance ceux des princes ou chahzadé dont il ne redoute ni le mérite, ni le caractère entreprenant, ni même les richesses ou la popularité. Aussi voit-on en Perse un très-grand nombre de princes de sang royal qui vivent, dans l'oisiveté, des aumônes que leur font le souverain et même quelques grands seigneurs reconnaissants ou dévoués. Ceci, étonnera moins si l'on pense que le dernier roi, Feth-Ali-Chah, a laissé soixante et dix princes, tous ses fils ; et , en ajoutant à ce nombre les enfants de ceux-ci, on arriverait à un chifiTre énorme. Aussi au-

DE TIFUS A TEHERAll.

joard'hiM la qualité dé chabzadé n'esUeUe qne ce que h lait raatorilé dont est revéiu celui qui la possède.

c Parmi ces chabzadé, le plus remarquable par les qualités de sou cœur et par ses mérites intellectuels est un oncle du chahi Halek-Eassenr-Mîrza. Ge prince généreux et libéral se distingue par FéléTation de ses idées, son instruction et l'intérêt ,avec lequel il cherche à se mettre an niveau des connaissances eu* ropéennes. Il parle six langues, sans compter la sienne; le français pariaitemeat bien; l'anglais ^ le russe, le turc, l'arabe, l'hindoustani. C'est un des plus zélés protecteurs des Européens dont la science ou l'industrie peut rendre le séjour en Perse profitable à l'instruction et au progrès de ses compatriotes, il est, au reste, l'ami du chah, dont il a été le compagnon d'enfance à lacour d'Âbbas-Hirza, père du roi actuel. I

Page 1