COURSES DE CHEVAUX
préparée à cet usage, toute en longueur, de 300 à 400 mètres environ. Ils se débarrassèrent de tout objet ou vêtement pesant, sautèrent sur leur monture et filèrent à toute vitesse. Ils montent sans selle, ne se servant, pour bride, que d'une ficelle qui, placée dans la bouche de Tanimal, et formant nœud coulant, devient un mors d'une solidité à toute épreuve : c'est de ce mors très primitif que font usage les dompteurs de chevaux de la République Argentine.
J'ai déjà dit que, dans cette course, les animaux avaient trois cents ou quatre cents mètres à parcourir ; aussi l'intérêt résidait-il principalement dans la vitesse déployée dès le début, vitesse vertigineuse et à peu près sans pareille contre laquelle nos meilleurs purs sangs eux-mêmes ne pour]?aient lutter. Ce galop fantastique fouette le rêve, la vie la plus endormie, et dans l'enthousiasme unanime, je m'en émerveillais à un tel point que des gens d'expérience jugèrent urgent de modérer mon transport en m'éclairant avec bonhomie sur ce que ce train extraordinaire a un peu de spécieux.
Le cheval argentin, en effet, n'a pas de fond, en ce sens que, dans une course de longueur, il est infailliblement battu par les races de nos pays.
U VOYAGE EN PAt AGONIE
Très résistant, en voyage, s'accommodant d'une nourriture avec laquelle nos chevaux dépériraient rapidement, il resterait très vite en route, sur une piste de quatre mille mètres par exemple, se laissant distancer par des concurrents mieux entraînés ; il est un peu comme le lapin qui, au déboulé du terrier, part étourdiment comme une flèche, et, très tôt fatigué, ne tarde pas à s'arrêter, tandis que le lièvre, plus madré, au départ plus pesant, dose savamment sa vitesse, l'accélère avec méthode, et se trouve ainsi capable de fournir des distances considérables : il manque au cheval créole, outre une taille plus haute, Tentrainement savant, raisonné, auquel sont soumis nos élèves.
Les courses terminées, les danses commencèrent. L'orchestre était sans prétention : un accordéon et une guitare. Mais cela suffisait à des hommes, aux nerfs peu cultivés, pour traduire dans la nuit la violente mélancolie de leurs âmes, en des accents assez rythmés pour bercer les mouvements des couples. Cependant, le rêve des tribus encore peu civilisées devient vite erotique, ces danses exaspèrent étrangement le désir ; bientôt elles devenaient lascives et les hommes s'inclinaient sur les femmes docilement pâmées, lasses de contorsions voluptueuses. Et ce qui ajoutait au
VKE FÊTE ENTRE GAVCMOS 88
charme violent du spectacle, c'étaient encore des chants accompagnant la danse, mélopées larges, lentes, plaintives, étreignant le cœur et remplissant d'une poésie bizarre...
A certains intervalles, les danses s'arrêtaient, — et l'on mangeait.
Autour de rôtis pantagruéliques chacun prenait place, taillant à même dans les chairs brûlantes, arrosant ces ripailles de copieuses libations d'eau de vie de canne à sucre, puisant aussi très volontiers dans des écuelles que l'on faisait circuler et remplies de tortas fritas, sorte de galette de farine délayée dans un peu d'eau et cuite dans de la graisse bouillante.
Le repas était égayé par une façon de dialogue drolatique entre gauchos s'interpellant au son des guitares : ils se contaient ainsi des histoires d'un comique entraînant qui faisaient s'esclaffer l'assistance et dans lesquelles je découvrais une note d'originalité, une saveur inédite que m'ont toujours refusées nos meilleurs cafés-concerts.
Cette fête dans la pampa, en sa sauvagerie joyeuse, son art pittoresque et, par-dessus tout, sa mélancolie savoureuse m'a laissé un souvenir inoubliable.
Le 10 Juillet, nous quittons San Pablo, conti-
nuant notre marche par la rive gauche du fleuve pour nous rendre à Général Rocca. .
Pendant la nuit, un de mes chevaux favoris s'égare. Ce cheval était vieux, d'allures peu brillantes, mais je l'aimais pour sa docilité et les services qu'il me rendait ; comme il était très brave et ne s'effrayait pas des détonations dès armes à feu, je l'utilisais pour la*' chasse des perdrix et des canards, et il me permettait d'abattre le gibier avec autant de tranquillité que si j'avais été à pied. Sa disparition me chagrine : on s'attache aux animaux comme aux hommes à peu près ; en perdant mon cheval, je perds un ami.
Je le retrouve le lendemain; grande est ma joie; aussi poussons-nous allègrement jusqu'à Ghilforo — ni village, ni bourg, ni bourgade — où deux ranchos s'efforcent misérablement de signifier un peu de civilisation à l'orée d'un désert.
L'un ce ces ranchos se décore pompeusement du nom de Casa de Négocia (maison de commerce) ! c'est-à-dire que quatre bouteilles d'alcool s'étalent avec complaisance sur une caisse de bois supportée par des pierres, figurant un comptoir; dans un coin des gâteaux secs moisissent dans une boite.
Maintenant n'allez pas vous imaginer qu'à Ghilforo on soit dépourvu de bureau de télégraphe.