CHAPITRE VI
PASSAGE d'une TRAVERSIA. — LE VILLAGE DE ROCCA ; SA POSITION STRATÉGIQUE. — UNE INACTION DÉSESPÉRANTE.
LE 14 Juillet, nous nous mettons en marche et pénétrons dans la zone aride. Un calme de mort règne dans le pays qui nous environne ; pas un chant d'oiseau, pas le moindre petit cri d'animal ne viennent rompre la terrifiante solitude de l'endroit ; il semble que la vie se soit retirée de cette contrée...
Une herbe sèche, rabougrie, pousse par places, sur un terrain fait de sable blanc, infécond. C'est l'amère monotonie du désert, et je me hâte de faire atteler à mon chariot les meilleures bêtes pour précipiter la traversée de cette terre ingrate.
Chemin faisant, nous rencontrons le convoi parti la veille. Les chars sont dételés ; les animaux s'abreuvent dans de grands tonneaux remplis d'eau dont une des voitures avait été chargée. Ça nous est un certain réconfort de rencontrer à ce mo-
ment quelques êtres dont l'activité fait diversion à
la désolante platitude dont nous souffrions.
 quatre h'eures et demie de l'aprës-midi, nous sortons de la traversia par une gorge naturelle taillée dans le sable durci : nous sommes à Chichi-
nal, et nous campons au bord du Rio Negro, que nous retrouvons à cet endroit.
Le soir venu, nous organisons une chasse au peludo, petit animal de la famille des tatous; il habite un trou creusé dans le sol et ne sort que la nuit ; ma chienne, Brazillcra, excelle à cette chasse; elle sent de loin l'animal, le suit â la trace et l'attrape, avant qu'il ait eu le temps de rejoindre son habitation. La chair du peludo est très savoureuse; posé sur de la braise chaude, le tatou cuit lente-
CAPTUBE D'UN AIGLE 61
menl dans son jus au milieu de sa carapace et devient un mets des plus délicats. Ce genre de chaBse ne peut avoir lieu que la nuit, le peludo restant terré toute la journée.
Le lendemain nous nous remettons en marche.
VUE DE OÉMÉHAL HOCC*. - DESSIM DE EOUDIER.
J'ai la chance de m'emparer d'un grand aigle adulte, que j'ai étourdi d'un coup de fusil chargé à petits plombs ; je l'entortille dans un manteau et je le mets, sur mon chariot, dans une caisse. Le soir, l'impérial oiseau recouvre toute sa vigueur et, comme nous l'avons attaché avec une chaînette de fer au tronc d'un jeune saule, il se dresse contre l'arbre, jouant des serres et du bec contre qui-
conque ose rapprocher. Gela nous est une menue distraction qui ne nous empêche pas d'arriver, le 16 Juillet, à Rocca*, le plus important des villages qui se trouvent sur la rive gauche du Rio Negro après Carmen de Patagones.
Au point de vue stratégique, Rocca est le grand point de concentration des forces argentines vers le Sud; situé à neuf lieues en aval du confluent du Rio Limay et du Rio Neuquen, protég'é par les deux rivières, en communication avec les deux forts avancés de Kunil et de Godihué, il serait pour un corps d'armée intelligemment conduit un point de défense admirable, commandant au loin les défilés des Cordillères ouvrant sur les territoires de la Pampa centrale et de la Patagonie.
En dehors de son importance stratégique, Rocca possède également une assez grande importance commerciale ; c'est par Rocca, en effet, que s'effectue tout le transit des côtes de l'Atlantique à la République Andine.
Tous les ans, des convois considérables de bestiaux, venai^t de tous les points de la Pampa centrale et du Rio Negro, s'arrêtent à Rocca avant de s'engouffrer dans les défilés des Cordillères.
1. Ce village est appelé iqdistincteiQent Hocc^ ou Général (^ocra,