‹ Voyage en PatagonieChapitre 28 sur 100 · LE PASSAGE DU RIO NEGRO · texte numérisé non relu

LE PASSAGE DU RIO NEGRO

sent distancer par les autres ; on devine que la fatigue les prend ; leurs tètes s'enfoncent progressivement ; à une distance de plus de huit cents mètres, nous percevons le bruit haletant de leur souffle qui nous arrive, pareil au ronflement d'un soufflet de forge. Mais la jument-guide touche terre ; les autres bientôt en font autant, et les retardataires, sentant proche le rivage, rassemblent toutes leurs forces dans un effort désespéré; ils débarquent à leur tour.

Voici que c'est à nous d'imiter leur vaillance et sur un frêle esquif.

Nous mettons le chariot à l'eau et l'attachons à l'arrière du bateau ; nous défaisons les amarres et Bonifacio, qui, avant d'être l'amant aventureux de la pampa, avait été batelier, se met courageusement à ramer, tandis que Juan tient le gouvernail et que, perché sur le haut des caisses dans un équilibre plutôt instable, je commande la manœuvre; le courant nous fait dévier, nous entraînant à la dérive.

Le chariot, marchant à la remorque, est pris dans un remous ; il s'insurge et vient cogner l'embarcation ; un bon coup de barre, appuyé d'un solide coup de rame, nous en débarrasse et nous atteignons enfin l'autre rive avec une satisfaction

70 voyjCge en pat agonie

que nous ne cherchons pas à déguiseï». Nous déchargeons le bateau, puis nous le retirons du fleuve; mais nous devons remorquer le chariot dans Teau, le long de la berge, jusqu'à ce que nous trouvions un endroit où nous puissions l'attirer à nous avec un cheval.

Juan, après avoir rassemblé la cavalerie, choisit un animal, le selle et pénètre dans Teau pour fixer un lasso au chariot et le retirer ainsi de la rivière. Mais le lit du rio Negro a des surprises, des inégalités ; la bète fait un faux pas, tombe avec son cavalier, et voici mon malheureux compagnon prenant un bain forcé dans les eaux glacées du fleuve.

Nous l'en arrachons avec hâte ; nous allumons un grand feu pour le réchauffer, mais en pure perte, hélas ! Une vieille pneumonie, contractée à Buenos-Aires, se réveille : Juan est secoué de violents frissons ; il éprouve au côté une atroce douleur. Toute la nuit, il souffre le martyre, râle, semble étouffer, m'emplit d'une inquiétude mortelle.

Je le badigeonne de teinture d'iode; je lui fais avaler un peu d'opium ; un instant, ses douleurs s'atténuent, il réussit à prendre quelque repos, mais pour se réveiller bientôt en proie à de plus

Page 1