‹ Voyage en PatagonieChapitre 29 sur 100 · JUAN MALADE · texte numérisé non relu

JUAN MALADE

vives souffrances. Je lui brûle littéralement la peau avec de Tiode; mais cela n'y fait rien; le lendemain, mon pauvre Juan ne va pas mieux, ni les jours qui suivent non plus... J*ai pour ce garçon une affection profonde. Ce n'est pas impunément que deux hommes, courant ensemble les mêmes dangers, vivent quelque temps côte à côte, de la même vie semée d'incidents et d'accidents ; outre que Juan m'est précieux au point de vue pratique, son caractère m'émeut par sa sérénité mâtinée de tendresse et d'un certain charme exotique très singulier; loin de ma patrie, sous un ciel inconnu, dans ces solitudes quelquefois barbares de rArgen-tine, mon spleen et mes rêveries crépusculaires se reposaient volontiers sur cette certitude que j'avais près de moi un ami, une âme ûdèle se nourrissant d'un peu de mon idéal, et cela m'aidait dans mon aventure aux contrées étrangères...

Maintenant, de le savoir là, malade atrocement, affaissé, comme un paquet de nerfs hors d'usage, je souffre cruellement et je donnerais volontiers la moitié de mon existence pour lui rendre la santé. Pauvre Juan I

Son état parfois s'améliore, mais pas pour longtemps.

Je monte ma tente près du fleuve, sur ses rives

mêmes, et je remplis Toffice de garde-malade; je me fais un devoir de soigner Juan de mon mieux, avpc une piété dont je sens qu'il m'est reconnaissant. J'envoie Bonifacio à Rocca chercher des médicaments chez le médecin-major; mais rien n'y fait : Juan ne se remet pas, et il lui devient impossible de continuer la route dans un pareil état de santé. Aussi me décidé-je, à regret, à le renvoyer à Rocca, où il aura, au moins, des soins plus parfaits à l'hôpital militaire. Je laisse à sa disposition quatre chevaux et une jument avec lesquels il me rejoindra dans lé Sud aussitôt après sa guérison. La séparation est émouvante : j'abandonne mon brave Juan, les larmes aux yeux, en me demandant vraiment comment je pourrai le remplacer. Par bonheur, je rencontre un Chilien avec quelques chevaux, qui consent à me suivre du côté de Machinchao.

Le seul profit de ce séjour morose à Santa Maria — c'est le nom de l'endroit où nous campons — est la découverte d'un corps humain, venu échouer près de ma tente, et que, à la conformation du crâne, je reconnais pour un Indien ; les eaux ont rongé les chairs ; les mains et l'un des pieds manquent; c'est un squelette que j'ai devant moi; je le recueille précieusement pour le mettre dans mes

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