L'INONDATION
caisses, où il enrichit mes collections anthropologiques : lugubre souvenir d'un des lieux les plus mornes que j'aie traversés.
25 Septembre. — Pendant la nuit, les eaux ont considérablement monté : elles arrivent presque à baigner les piquets de ma tente. Nous sommes réveillés par le bruit sinistre du clapotement des vagues qui s'entrechoquent, mêlé au grondement de la rafale qui s'avance du fond des Cordillères. Nous n'avons que le temps de replier bagages pour aller nous établir au loin dans la pampa. C'est agir sagement, car, l'après-midi, Tendroit où nous campions la veille n'est plus qu'un vaste lac. Une masure située à côté de notre tente vient d'être emportée ; la rivière charrie des épaves de toutes sortes et, pour comble de malheur, le linge de l'expédition que nous avions lavé la veille et qui séchait le long de la berge est enlevé dans la tourmente : nous voici sans chemises tout comme des gueux.
28 Septembre. — Je quitte, en compagnie de Bonifacio et de Carabacal, mon nouveau gaucho, ce campement maudit de Santa Maria. Me voici tout triste, néanmoins, de partir sans Juan, car je
vais pénétrer maintenant dans le vrai désert patagonique et son absence va m'être d'autant plus pénible.
Il faut pourtant que je m'y résigne.
Je ne pouvais plus longtemps demeurer dans ces parages : car j'ai une mission à accomplir.
Nous franchissons donc la vallée du Rio Negro et nous escaladons bientôt le premier grand plateau des terres australes. Jusqu'à Punta-Arenas, ce sera ainsi, en terre patagonique, une succession de hauts plateaux séparés par de fertiles vallées : celui sur lequel nous allons nous engager est l'un des plus importants de la Patagonie et l'un des plus arides aussi. Nous éprouvons de grandes difficultés pour l'escalader avec notre chariot, mais nous en atteignons pourtant le sommet et nous nous y arrêtons pour passer la nuit; mes deux gauchos détellent, rassemblent les chevaux et entravent les jambes de la yegua madrina.
Nous nous apprêtons à prendre un repos nécessaire quand un orage épouvantable éclate sur le plateau. Gela est beau, très beau, ce grondement de la foudre, cette folie d'éclairs embrasant l'horizon ; mais une pluie de déluge inonde le campement, vraie douche sur notre admiration. Je me réfugie sous le chariot et je m'y prépare un abri