‹ Voyage en PatagonieChapitre 31 sur 100 · NOUS SOMMES SÉPARÉS · texte numérisé non relu

NOUS SOMMES SÉPARÉS

pour la nuit; mais j'ai mal calculé mon affaire: sous la voiture, le terrain déprimé forme une rigole naturelle, et si je ne reçois pas la pluie sur le nez, je ne tarde pas, en revanche, à baigner dans une mare d'eau boueuse. C'est insupportable. Mes gauchos qui s'étaient éloigné^ ne reviennent pas ; c'est en vain que je les appelle dans la tempête. Force est de me résigner à la solitude pour la nuit qui se passe tant bien que mal.

Le lendemain, la pluie a cessé, mais je suis toujours seul à mon campement; je commence à* m'inquiéter sérieusement sur le sort de mes compagnons. Ont-ils été foudroyés?... se sont-ils égarés dans la nuit? Je prends ma carabine express et je tire à intervalles réguliers; rien... Dans l'immensité de la pampa, toujours même silence. Je n'aperçois non plus aucun de mes animaux ; ils ont dû fuir épouvantés devant l'orage.

A 11 heures je vois arriver enfin Bonifacio et Garabacal derrière les chevaux et les mules ; ils sont trempés, claquent des dents; ils n'ont rien mangé de la nuit, ils ont cherché à se réchauffer en se frottant l'un contre l'autre ; ayant gardé avec eux un cheval bridé et sellé, ils avaient dû le maintenir tout le temps, la bride passée à leurs bras, n'ayant, dans lat pampa déboisée, rien où

rattacher. C'est au matin seulement qu'ils avaient retrouvé la tropilla en suivant les traces de mes animaux et que, guidés par les^ coups de carabine, ils avaient pu rejoindre le campement.

Nous nous hâtons de repartir, continuant notre expédition à travers uji terrain de désolation où nous trouvons à grand'peine une herbe anémique pour nos bètes. Nous rencontrons plusieurs sources, mais d'un débit peu abondant, coulant dans des terres salisteuses ; l'eau en est désagréable, malsaine, et nous empêchons nos chevaux de s'y désaltérer trop longtemps ; nous arrivons enfin à Kourako, sorte d'oasis dans le désert, où nous trouvons une eau saine, d'une limpidité de cristal.

Nous parvenons ensuite dans un pays qu'on nomme Goui.

Il semble que là furent anciennement des campements d'indigènes. Au haut des collines, je rencontre des tumulus depierres, sépultures des anciens habitants de la contrée. Dans l'intérieur de l'un de ces tumulus, jetrouve des ossements calcinés, restes de quelque sorcier, Kalkou, selon l'expression araucane. Les Indiens avaient l'habitude, aux temps reculés, de mettre à mort, puis de brûler tout individu reconnu coupable de sorcellerie ou de jeter le mauvais sort, le Welkaufeu^ à son prochain*

GÉNÉROSITÉ DE VINDIEN 81

En poussant vers le Sud, je traverse les Pozzos de Eurumil puis j'arrive à un endroit, nommé Peinalouf, où habite un Indien Tehuelche avec sa famille : sa maison est faite d'un cuir de vache que supportent deux bâtons et que protègent, sur les côtés, des branchages. Malgré la simplicité de Tabri, qui dénote Tétat de misère de l'Indien, celui-ci est généreux comme tous les hommes de sa race ; il a tué aujourd'hui un veau ; il m'en apporte toutes les côtes à mon campement : c'est ainsi que l'on comprend l'hospitalité dans le désert.

J'ajoute que cette belle hospitalité m'est offerte dans un site d'une sauvagerie très pittoresque qui nous repose de la plate monotonie des contrées que nous venons de traverser : ce bon Tehuelche semble le gardien bienveillant de toute une gorge formée par deux déchirures naturelles, taillées à même la montagne, dans un chaos de pierres et de rocailles, façon de couloir dantesque assez gran diose.

8 Octobre. — Je quitte Peinalouf par un chemin sablonneux et abrupt.

Cette contré^est encore à peu près inexplorée... Deux ou trois chariots y sont passés avant moi,

mais depuis longtemps les traces de roues se sont effacées dans le sable mouvant. Aussi est-ce un vrai voyage à la boussole que nous allons accomplir, au milieu d'une succession d'obstacles de toute nature ; si nous n'avions que des chevaux, le voyage serait encore praticable; mais nous traînons à notre suite un chariot, et ce maudit véhicule est la cause de tous nos tourments, de toutes nos fatigues.

A mesure que nous avançons vers le Sud, le froid devient plus vif. Voici deux nuits que l'eau gèle dans les seaux de toile et nous sommes au printemps. De plus, notre provision de viande se trouve épuisée et nous trouverons difficilement des vivres dans ce désert. Combien j'ai hâte.aussi de voir arriver guéri mon bon Juan ; le gaucho chilien qui le remplace est loin de le valoir !...

Nous voici à Alouf. Le chemin devient de plus en plus mauvais. A force de travail, de patience, nous réussissons à passer plusieurs collines. Mais j'en suis à me demander si nous pourrons continuer jusqu'à Machinchao. Nos bêtes sont devenues étiques,de vrais squelettes, bientôt incapables d'un effort quelconque.

Nous nous rendons bien compte, d'une façon générale, de notre direction; mais comme il

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