CHASSE A L'AUTRUCHE
sieurs reprises, décharger complètement la voiture, porter les caisses à dos d'hommes, et atteler jusqu'à quinze animaux à notre chariot vide ? Enfin, le 18, nous touchons à Casa Piedra, ainsi appelé des ruines d'une maison de pierres, — premier établissement des Anglais dans la contrée — où nous trouvons une route allant du lac Nahuel-Huapi à Machinchao.
L'après-midi, mes gauchos quittent Casa Piedra et se dirigent par la route vers Machinchao, tandis que je pars à cheval, avec mes chiens, chasser dans la pampa. Je lève une autruche mâle, occupée à couver les œufs de ses femelles. Les chiens s'élancent à sa poursuite. Dans ma hâte, avide de vouloir m' emparer à la fois des œufs et de l'autruche, je me débarrasse de mon veston et de mon chapeau que je jette sur le nid de manière à le retrouver facilement, puis je me mets à la recherche de l'oiseau convoité.
Mais la chasse s'est éloignée; j'ai beau galoper en tous sens, je ne vois rien à l'horizon. Déçu, je veux me rabattre au moins sur les œufs, mais dans l'immensité de la pampa uniforme, je ne retrouve encore ni le nid, ni les vêtements ; cela me vexe d'autant plus que j'ai laissé dans les poches de mon veston ma montre et ma boussole prismatique.
De guerre lasse, je mets pied à terre pour refaire en sens inverse tout le trajet parcouru depuis le nid, me guidant sur les traces laissées par les sabots de mon cheval. Bien m'en prend, car je retrouve rapidement mes affaires et les œufs que je mets dans un sac de toile pendu à ma selle.
Pendant ce temps, mes chiens reviennent, en sang, aboyant dans la pampa. Certes ils ont pris Tautruche. Mais où Tont-ils laissée?
Je remonte à cheval; j'explore les environs, mais en vain. Il se fait tard, mon cheval est fatigué ; puis le vent froid de ces pays, le pampero, ne tarde pas à se lever ; il me serait vraiment désagréable d'être obligé de passer la nuit, seul, sans manteau, sous cette bise glaciale.
Je reprends un peu d'aplomb en mangeant un œuf d'autruche cru, et je rejoins la route avec mon cheval qui, fourbu, ne peut prendre que le pas. C'est ce qui fait que je ne retrouve mon chariot qu'à huit heures du soir.
Là, une autre mésaventure m'attend : le gaucho dirigeant ma troupe de chevaux a traversé directement, au lieu de le contourner, un arroyp, faisant boucle en cet endroit; le gaucho conduisant le chariot n'a pu, dès lors, retenir son attelage, les mules voulant à toutes forces suivre la tropilla.
LE CHAniOT EMBOURBÉ 91
Et le tout a été s'embourber dans Tarroyo; le chariot s'y est enfoncé jusqu'à la caisse. C'est ici du travail en perspective pour demain.
19 Octobre. — Nous déchargeons à fond le chariot. Et avec six longues cordes, auxquelles nous attelons six animaux, nous parvenons à le sortir du bourbier. Nous rechargeons et de nouveau nous voici en route.
Cinq cents mètres plus loin, même embarras ; nous retrouvons l'arroyo qu'il nous faut retraverser, puisque nous nous sommes enfoncés dans une boucle ; le chariot de nouveau s'embourbe et nous recommençons, sans allégresse, la môme opération que tantôt.
Enfin, vers le soir, nous atteignons Machinchao, vaste étendue de terrain appartenant à une compagnie anglaise.
Ici, une estancia confortable s'élève, malgré l'aridité et la solitude de la région septentrionale. Mon regard, déshabitué de contempler autre chose que de pâles étendues se déroulant sous un ciel morne, se repose avec quiétude, maintenant, sur d'énormes troupeaux de moutons évalués à plus de vingt mille têtes, qui broutent paisiblement dans la vallée qu'envahit le crépuscule. Il semble que, dans cette estancia, je prendrais volontiers contact avec
quelques êtres aflfables dont la souriante hospitalité détendrait mes nerfs, dégagerait mon cerveau, m'inciterait, dans une sorte de bien-être, à converser sur le caractère des gens du pays, leurs mœurs, — toute une philosophie sans prétention, mais substantielle et claire, par quoi Ton s'ingénie à planer un peu au-dessus du simple fait d'exister... Des Français rencontrés en ce moment m'eussent inondé de joie. Hélas! je me heurte à une façon d'échalas anglican, rébarbatif comme une duègne, et froid comme un puritain, gérant de la maison et qui m'en fait les honneurs de telle sorte que l'envie ne me vient pas un instant de moisir auprès de lui.
Je profite néanmoins d'une forge de Testancia pour réparer mon chariot qu'ont fortement endommagé les secousses du voyage.
Il est souvent question, au cours de ce récit, de mon maudit chariot, mais il m'a donné tant de peine!... Et il a tant de fois entravé ma marche!...
23 Octobre. — Nous quittons Machinchao et nous nous dirigeons vers Quersqueley. Nous avançons peu, dans cette première journée, harcelés que nous sommes par le pampero qui, sans pitié, nous mord le visage; les mules se refusent à toute mar-