MOEURS ARAUCANES
gouvernement argentin. Il s'est justement arrêté à seize ou dix-sept lieues de Quersqueley auprès du toldo qu'habite mon guide indigène. Mais à notre arrivée à Kakatoupoul, — ainsi s'appelle cet endroit, — nous ne trouvons plus Saïhuéq[ué, parti de la veille, continuant sa marche vers le Sud. Je passe donc la nuit sous la tente de mon guide.
Le jour suivant, un vent violent, nous oblige à rester sous le toldo ; j'en profite pour me faire donner une foule de renseignements très curieux sur la vie indigène. J'en détache cette coutume d'où se dégage toute une philosophie qui, dans notre vieille Europe, grouperait quelques adeptes :
Durant toute la succession des jours dont se compose leur existence, un gendre et une bellemère ne doivent jamais ni se parler ni se regarder. Aussi la tente qui m'abrite et qui abrite également mon guide, sa femme et sa belle-mère, estelle séparée, à cet effet, en deux compartiments par une étoffe menue : dans l'un habite le jeune ménage ; dans l'autre grogne la vieille. La fille ne parle jamais à sa mère en présence de son mari et, si par hasard le regard de la belle-mère vient à croiser celui du gendre, l'un se charge de toutes les rancunes amoncelées par les siècles dans l'âme de milliers de générations de belles-mères, l'autre
de toutes les haines amassées de toute éternité î fond du cœur des gendres ; malheur à qui se ri querçit entre les deux regardât...
Cette étrange coutume, je pense, doit Sire 1
souvenir de l'antique mariage par rapt. Auparavant, en effet, aussitôt les fiançailles décidées, les amia du futur époux venaient ravir, sous la tente de ses parents, la jeune fille en émoi ; il y avait simulacre de lutte, — et la belle-mère devait toute sa vie manifester, de ce chef, à son gendre le courroux de son cœur mutilé,
CHEZ KUMILAF 101
Pendant la journée, je peux me rendre compte également de ce que les Indiens appellent la musique des toldos : c'est un bruit étrange, produit par le vent qui souffle sur les cuirs des guanacos ; musique, plutôt désagréable, qu'on peut imiter en choquant Tun contre Tautre, des cuirs de vache desséchés.
30 Octobre. — A défaut de Saïhuéqué je me rabats sur son capiteneko^ Kumilaf, le chef de Quersqueley, en ce moment en déplacement de chasse dans un vallon voisin.
Accompagné de mon guide, je me rends donc chez Kumilaf qui a planté ses quatre tentes à Ten trée de la vallée de Kurupotoro (étalon de couleur sombre). Je le trouve devant son toldo, enveloppé d'un manteau fait de peaux de guanacos ; il me reçoit avec courtoisie, m'invite à descendre de cheval et à entrer dans son rouka. J'y trouve sa femme, vieille Indienne, vêtue à l'antique, les cheveux épars dans le dos, et l'une de ses filles, la figure peinte en rouge, occupée à tisser un poncho '.
1. Chaque tribu était autrefois gouvernée par un cacique qui avait sous ses ordres plusieurs capitenekos; la tribu était ainsi administrée militairement.
2. Pièce d'étoffe rectangulaire percée d'un trou au milieu pour y passer la tête et employée comme manteau dans l'Amérique du Sud.
Après avoir fait les salutations d'usage qui consistent à demander des nouvelles de la famille entière sans oublier, sous peine d'être mal vu,le plus petit arrière-cousin, mon interprète expose ma requête qui serait l'organisation d'un kamarouko, la grande fête religieuse indienne. Mais le vieux chef me fait répondre que cela lui est impossible, car son fils est à Viedma et il y a, ici, trop peu de monde pour donner à cette fête tout le grandiose de son caractère. En réalité, le vieil Indien, ne me connaissant pas, se défie de moi.
Il y a près d'une heure que je parlemente quand une grande agitation se produit au milieu du campement.
Dans le lointain, à l'entrée de la vallée, on aperçoit un nuage dépoussière. C'est le fils de Kumilaf qui revient. Toutes les femmes sortent des tentes et, se tournant vers le point de l'horizon où se lève le soleil, entonnent des chants pour fêter le retour de l'Indien. Kumilaf vient recevoir son fils et le conduit sous son toldo, où il lui donne la première place.
« Voyez-vous, me dit mon interprète, le fils du capiteneko a plus d'autorité au campement que son père. »
Les femmes arrivent à la file saluer le nouvel arrivant, puis s'asseoient derrière lui.
Oï^FRÉ DÈCLÎNÊÉ 103
Le flls de Kumilaf parle un peu Tespagnol. Se tournant vers moi, il me dit :
« J'ai beaucoup entendu parler de toi à Viedma. Je savais que tu devais venir dans ces parages ; je n'ignore pas non plus que tu as été très mal reçu aux toldos de Quersqueley et j'en suis très affligé. Tu désires voir un kaiparouko. Nous serons très heureux d'en organiser un en ton honneur et de demander au Dieu l'heureuse réussite de ton voyage dans le Sud. Mais nous sommes bien pauvres ici et tu devrais amener deux ou trois juments pour le festin et puis aussi tu pourrais apporter un peu de cana *. »
Je remercie l'Indien de ses aimables paroles, mais, ayant appris par mon interprète que je trouverais sûrement Saïhuéqué en continuant vers le Sud, je décline l'offre du flls de Kumilaf en prenant une attitude très humble.
« Je n'ai aucune jument à moi dans la contrée et pas même une goutte de caûa. »
Ces paroles produisent sur les Indiens l'effet d'une douche. Je me lève alors et prends congé de mes hôtes, mais comme je ne veux pas laisser derrière moi une mauvaise réputation, je distribue
1. Eau-de-vic de canne à sucre, dont la consommation est très grande dans toute l'étendue de la République Argentine.
deci delà quelques pipes de bois, du tabac, des foulards et des flacons d'odeur que les Indiennes se répandent immédiatement sur le corps, et elles en ont besoin !
Cependant le vieux Kumilaf regarde avec convoitise mon chapeau tout déformé. Je le lui offre et il m'embrasse aussitôt pour me remercier; puis, détachant de sa ceinture une cordelette de laine tissée par ses femmes, il me la donne. Le ôls, qui ne veut pas rester en arrière, m'offre sa pipe de pierre.
Je monte à cheval et m'éloigne aux cris cent fois répétés de: « Amut chi mai pegny, amut ehi mai fattoum » (adieu frère, adieu fils). Le lendemain j'étais de retour à Quersqueley où je trouvais le fils du cacique Saïhuéqué que ce dernier avait envoyé à ma rencontre.
8 Novembre. — Juan n'est pas encore de retour ! Je suis dans l'angoisse. Qu'est-il devenu? où est-il?
Bonifacio me fait remarquer que nous sommes très loin de Rocca et que Juan a dû probablement retourner à Carmen de Patagones. Je ne puis croire à la désertion de mon fidèle gaucho ! Commenti- lui si dévoué, si courageux, si sincère, il