‹ Voyage en PatagonieChapitre 42 sur 100 · MON INSTALLATION · texte numérisé non relu

MON INSTALLATION

ment ? Dans cet espace restreint — trois mètres de large sur quatre mètres de profondeur — habitent souvent huit Indiens et autant de chiens.

Par déférence pour moi, Saïhuéqué, qui me comble de soins, m'a réservé tout le devant du toldo. Une peau de mouton est étendue dans un coin; ce sera mon lit. En attendant, c'est un chien qui l'occupe.

Saïhuéqué, qui voit que je reste muet, engage la conversation sur un ton enjoué.

« Je suis heureux de te voir ici, me dit-il. »

Je pense à part moi que j'aimerais autant être ailleurs, mais, comme mon hôte attend une réponse, je balbutie :

€ Cacique Saïhuéqué, je suis heureux de te connaître enfin. »

Ces paroles lui font plaisir. Il me prend les mains, me caresse le visage et rit aux éclats. Je ris aussi et bientôt nous faisons à nous deux un tel vacarme que le chien se réveille et aboie furieusement.

Nous échangeons encore quelques paroles sans importance, puis le cacique sort à reculons.

Je m'apprête à le suivre, mais il me fait signe de rester assis.

J'obéis.

Alors apparaît Tacoman, qui vient de la part de son père m'avertir que ce dernier aura à me parler le lendemain et les jours suivants.

Je demeure interloqué et me demande pourquoi Saïhuéqué attend aiAsi vingt-quatre heures pour me raconter ce qu'il a à me dire.

Mais j'apprends que c'est la coutume araucane.

Saïhuéqué, par l'intermédiaire d'un interprète, me convie à un grand palahre, le Ninian-Doumoun. Il me racontera les exploits de ses ancêtres, et aussi ses expéditions aventureuses à travers la Patagonie; il me décrira les splendeurs de la Manzana, du lac Nahuel-Huapi et des Cordillères où il régnait autrefois sur plus de deux cents tentes. En me rappelant sa gloire passée, le pauvre cacique me dira la tristesse qu'il ressent d'être dépouillé de son territoire, le gouvernement de la Manzana. Il me vantera aussi les qualités de sa tribu.

« Je ne suis pas, me dira-t-il, comme ces Araucans du Nord qui ont quatre cœurs. Je n'ai qu'un cœur et il est à toi. »

Et pour clore ces longs discours qui,, chaque jour, dureront plus d'une heure, Saïhuéqué me suppliera d'intercéder auprès du gouvernement argentin pour lui faire obtenir des terrains fertiles...

LE KAMAROUKO 119

Le cacique m'avisa aussi de son intention de célébrer en mon honneur un kamarouko afin d'appeler les grâces de la Divinité sur Theureuse issue de ma mission.

On le voit, Saïhuéqué était pour moi plein de prévenances. Je n'en fus pas autrement étonné. En Europe je me serais méfié d'un homme qui m'aurait témoigné tant d'intérêt, mais en Patagonie, pays primitif, pouvait-il me venir à l'idée qu'un cacique avait un mobile quelconque à m'écraser sous ses protestations d'amitié?

Saïhuéqué m'était devenu sympathique.

Dès que je le revis, je lui offris de la yerba, du sucre, du tabac. Puis je fis aux femmes une ample distribution de foulards aux couleurs voyantes, de parfums, de bijoux. Ces présents m'attirèrent — dois-je le dire — l'amitié des Indiennes. Plusieurs vinrent m'embrasser. C'était vraiment touchant. Je ne pouvais me dispenser en une circonstance aussi solennelle d'y aller de mon petit speech.

Je me tournai vers Saïhuéqué :

< Brave cacique, je te remercie de la généreuse intention que tu as eue de célébrer en mon honneur un kamarouko. Aucune surprise ne pouvait m'ôtre plus agréable. Cependant comme je veux que la fête qui se prépare soit complète, j'ai

apporté des « dames-jeannes » d'excellentes eaude-vie de canne à sucre. De plus j'ai amené des juments que nous sacrifierons le jour de la cérémonie. ]»

Aux mots < d'excellente eau-de-vie » la figure de Saihuéqué s'était illuminée; sa langue sortit de sa bouche et décrivit autour de ses lèvres un petit mouvement significatif.

« Frère, me dit-il, tu es bon et généreux. Notre reconnaissance t'est acquise et nos vœux de bonheur te suivront partout. »

Je remerciai d'une inclinaison de tète et la yerba maté* se mit à circuler.

Losha, l'une des filles du cacique prépare la yerba. C'est une belle créature que Losha; elle a les lèvres un peu épaisses, mais ses yeux sont si doux, si langoureux. Et puis elle a des gestes si aisés, si souples. Un charme se dégage de sa personne, on sent que c'est une femme, une vraie et qu'elle use de tous les artifices de séduction dont peut être capable une Indienne.

Elle fait chauffer de l'eau sur un feu allumé au

1. Le « maté « est une courge dans laquelle l'on sert en Argentine le thé du Paraguay ; par dérogation, l'on en est venu à appeler « maté » le thé lui-même. — La traduction littérale de yerba est hcrbe^^ais en Argentine on nomme communément ainsi le thé même du Paraguay.

Page 1