AVANT LA FÊTE
milieu du cercle que nous formons, puis, avec une grâce exquise, elle nous présente dans une courge le thé brûlant que nous aspirons avec un chalumeau d'argent. A tour de rôle, chacun vient mettre ses lèvres à ce chalumeau. C'est de cette façon que se scelle avec les Indiens un pacte d'amitié et même d'intimité.
Gela se passe en famille, comme l'on voit.
A Buenos-Aires la même coutume existe encore, mais les convives sont plus civilisés, plus propres, les femmes aussi plus attrayantes. Quand une de ces créoles, jolies comme elles savent l'être, vous présente le chalumeau auquel elle vient de poser ses lèvres, on éprouve malgré soi un petit frisson de plaisir.
Mais chez Saïhuéqué le chalumeau est plutôt malpropre et quand on l'a introduit dans sa bouche il vous y laisse un goût fade... Enfin ! Saïhuéqué fut mon hôte, ses filles se montrèrent aimables !
La yerba maté absorbée, Saïhuéqué s'approche de moi. Il m'annonce avec joie que le kamarouko commencera le surlendemain et durera trois jours. Trois jours, grands dieux ! un seul m'eût suffi. Puis le cacique me prenant le bras me dit familiè" rement :
« Et puis, tu sais, on a tué un mouton ! »
C'est le suprême honneur que le cacique puisse rendre à un étranger, car les moutons sont très rares au campement.
Pendant que nous conversons, on nous apporte, dans une écuelle de bois graisseuse, les intérieurs crus et encore tout fumants du mouton nageant dans un sang noirâtre.
Pouah !
Losha jette du sel dans Técuelle, triture le tout avec ses mains et pose cette bouillie répugnante au milieu de nous. C'est pour la manger, à ce qu'il paraît, car Saïhuéqué d'un geste aimable m'invite à prendre ma part du festin, et lui-môme, plongeant ses grandes mains dans l'écuelle, en retire un morceau sanguinolent qu'il porte à sa bouche avec une avidité de fauve.
Force m'est de l'imiter.
Je retrousse mes manches et saisis une pâtée molle et gélatineuse; cela doit être rudement bon, car à peine suis-je servi que les Indiens s'emparent de tout ce qui reste et, instantanément l'écuelle est nettoyée.
. Je lève les yeux sur mon entourage et j'éprouve, je dois l'avouer, un mélange de surprise^et d'horreur en regardant les Indiens le visage barbouillé de sang, les mains rouges, avaler avec voracité
LE CAROUTIAR 123
ces entrailles encore palpitantes d'une hête qui vient à peine d'expirer. C'est là que je vois dans toute 83 hideur la sauvagerie de ces tribus primitives. J'ai un instant de dégoût et de désillusion en pensant que c'est au milieu de barbares que je
vais vivre de longs mois. Mais je reprends empire sur moi-m&me et, voulant gagner les bonnes grâces du cacique qui m'observe, j'avale sans sourciller le morceau que je tiens à la main.
Toutes ces faces grimaçantes me regardent alors avec sympathie ; les femmes me font de petits yeux en coulisse et les hommes ouvrent pour sourire des
bouches énormes dans lesquelles une langue rouge tourne et retourne de la viande mâchée; je viens de sortir vainqueur de Tépreuve. Saïhuéqué se lève alors et, sans prendre la peine de s'essuyer les lèvres, m'embrasse sur les deux joues.
« Tu es, dit-il, le premier Européen qui ne m'ait pas refusé de caroutiar. Tu es digne désormais de vivre avec nous au milieu de la sierra et départager nos plaisirs et nos fatigues, i»
Les fatigues, passe encore, mais les plaisirs ! ah ! non ! J'en ai assez. L'écuelle est enlevée et remplacée par une énorme broche qui supporte un mouton rôti.
Je me rattrape un peu sur ce second plat. Puis, le maté recommence à circuler pendant que les hommes de la tribu tirent de leurs pipes de pierre de larges bouffées. C'est moi qui ai, comme de juste, fourni le tabac, mais comme les Indiens le trouvent trop fort, ils le mélangent avec de la sciure de bois. Ce résidu exhale une odeur insupportable. Mais ce n'est pas tout. Quand un Indien a assez fumé, il passe sa pipe à un autre. Le calumet fait ainsi le tour de la réunion et je vois avec terreur approcher le moment où il va falloir m'exécuter.
J'allume alors une cigarette, -moi qui ne fume