‹ Voyage en PatagonieChapitre 6 sur 100 · VIEDMA · texte numérisé non relu

VIEDMA

un cercle où Ton joue gros jeu. D'ailleurs Carmen de Patagones est aussi bien partagé. Est-ce la peine de quitter Paris pour retrouver à plusieurs milliers de lieues les mêmes choses, les mêmes vices... enfin !... Mais il y a aussi des journaux et j'apprends qu'ils sont en guerre ouverte avec ceux du village voisin. On polémique, on s'injurie, on se diffame quelquefois... on se bat même en duel! Malgré tous les charmes de ce pays délicieux, je devais m'arracher à ses douceurs et songer à ma mission. Je me mis donc en quête de mules. Gonmie je ne pus trouver ce qu'il me fallait à Viedma, je dus faire venir mes bêtes de l'autre côté du Rio Negro, du fond de la Pampa centrale. Entre temps, pour m'amuser un peu, j'employais mes loisirs à visiter les cimetières indiens. On prend ses distractions où on les trouve; il y a bien des Parisiens qui vont le dimanche se promener au Père-Lachaise en famille.

Le 24 Mars, on vient me prévenir que mes chevaux et mes mules sont arrivés à Carmen de Patagones au Nord du Rio Negro. C'est une première satisfaction, mais ce n'est pas assez. Il s'agit maintenant de faire traverser à ces animaux un fleuve très large et très profond dans lequel peu-

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vent faire escale des navires calant plus de 4 mètres.

Bien entendu, la traversée ne se passe pas sans incidents. Mes bêtes, élevées dans la pampa aride, n'ont jamais vu d'eau. Le fleuve les terrifie. Quand nous voulons les y faire pénétrer, elles se cabrent, ruent et se sauvent affolées.

Gela commence bien !

C'est en vain que, montés dans une barque, mes compagnons et mpi tirons à lA remorque la jument guide yegua mac?rma, espérant ainsi que la troupe va suivre.

La jument secoue son licol, manque de faire chavirer notre embarcation et s'efforce de regagner la rive sur laquelle se trouve sa tropilla *.

Enfin, grâce à l'énergie des rameurs, nous parvenons au milieu du fleuve et gagnons la berge opposée.

Mais notre besogne ne fait [que commencer.

Toute la troupe des chevaux et des mules est là sur l'autre rive. Aucun animal ne s'est décidé à suivre la yegua madrina. Il nous faut donc recommencer ce petit manège et ce n'est guère qu'à 7 heures du soir que la traversée est définitivement

1. Nom que Ton donne généralement à une troupe de chevaux sous la direction d'une jument.

Traversée du rîo negro a

accomplie. J'ai maintenant à ma disposition dix-huit chevaux et douze mules ; il ne me reste plus que quelques préparatifs à faire avant de m'enfoncer dans rintérieur des terres. J'emmène avec moi une charrette destinée à contenir mes provisions et mes collections jusqu'à Général Rocca; je compte suivre jusqu'à ce point le cours du Rio Negro.

Les hommes qui composent ma troupe sont au nomhre de trois : d'ahord un guide ou plutôt une sorte d'aventurier qui prétend connaître le pays. Il s'appelle Nicanor Bosch. Avec ses yeux petits et fuyants, ses gestes louches, il ne me dit rien qui vaille, mais j'ai pris ce que j'ai trouvé. Je me réserve d'ailleurs à la première occasion de m'en débarrasser.

Puis un de mes petits cousins, élevé dans la République Argentine et rompu aux coutumes du pays, Jacques de Gathelineau.

Enfin, — mon plus précieux auxiliaire, — un gaucho * au service de mon oncle de Gathelineau à Buenos- Aires et' que ce dernier a bien voulu me confier en même temps que son fils. Ce gaucho s'appelle Juan Gonzalès. C'est le vrai type de ces coureurs de prairies qu'a si bien dépeints

1. Appellation argentine pour désigner un homme accoutumé à la vie de la pampa.

Gustave Aymard. Dompteur de chevaux, aussi habile qu'un Indien à manier le lasso ou les holeadorasy souple comme une liane et solide comme un chêne, Juan Gonzalès est un précieux compagnon. Ajoutez à ces qualités un courage à toute épreuve, une endurance de Spartiate, une fidélité de caniche, et vous aurez le portrait de mon gaucho. Il m'avait tout de suite inspiré confiance. On verra plus tard que ma première impression était bonne. Gonzalès me fut d'un dévouement sans bornes et exposa souvent sa vie pour me

sauver d'un péril.

Pauvre Gonzalès, où es-tu maintenant? Peutêtre as-tu péri frappé par le sabot d'une jument sauvage, ou es-tu tombé dans quelque précipice en poursuivant un puma * ?

J'avais de plus avec moi deux chiens : Lindo et Brazillera, sorte de lévriers mâtinés qui devaient être mes pourvoyeurs de gibier pendant toute la campagne. Ces bêtes avaient déjà fait leurs preuves au Grand Ghaco dans le Nord de la République Argentine. Elles me rendirent de réels services et adoucirent un peu mon exil. Souvent, quand, cédant au découragement, je pleurais presque, abîmé en de nostalgiques rêveries, Lindo et Bra-

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