LE RETOUR DU CACIQUE
Le recruteur est plutôt reçu froidement, mais il n'a pas Tair de s'en apercevoir et il se promène dans le campement en attendant le retour des chasseurs.
Soudain, je distingue à ma droite un nuage de poussière et je perçois le galop des chevaux.
C'est Sakamata qui arrive, accompagné d'une vingtaine de cavaliers et d'une troupe de chiens. Le cacique, à la tête de son escorte, semble un vainqueur antique précédant les chars de triomphe. A ma vue il accélère son allure et bientôt il met pied à terre devant moi.
« Je me suis hâté pour accourir te saluer, frère, me dit-il. Je suis bien heureux de te voir, toi qui viens de si loin et je te remercie de l'honneur que tu me fais. J>
Je réponds par quelques paroles qui ne sont pas moins aimables que celles du cacique, puis j'oflfre à Sakamata les cadeaux que j'ai apportés à son intention. Ils se composent de yerba, d'un vêtement complet à la mode européenne, de tabac, de pipes, de couteaux.
Le cacique examine chaque chose attentivement. Le costume parait surtout le charmer. Il le tourne et le retourne en tous sens, palpe l'étoffe comme un connaisseur et inspecte minutieusement les poches.
Il croit peut-être que par une délicate attention je les ai bourrées d'objets précieux.
Puis, il me serre bien vite les mains, me remercie et va saluer le commissaire argentin, dont la présence ne semble pas le réjouir outre mesure. Le délégué du gouvernement explique le but de sa visite. Sakamata a un geste de dépit mais il est obligé de s'incliner. Je profite de l'enrôlement des indigènes pour en mensurer quelquesuns.
Pendant que je me livre à ce travail un vieillard à cheveux blancs m'observe curieusement. Cet homme doit être très vieux, car il est cassé et ridé comme une vieille pomme.
« Quel âge a ce vieillard? demandé-je à une Indienne. Il a au moins cent ans. »
« Qui sait, répond la femme. Il a peut-être bien deux cents ans. »
Pour l'indigène en effet le temps n'existe pas. Ils ont toujours vu cet homme et il leur paraît remonter à l'éternité. C'est le père de Sakamata. Il peut avoir de cent dix à cent quinze ans. Et, bien qu'impotent, il parait devoir Vivre plusieurs années encore.
L'indigène est en effet remarquablement constitué. Il est rare qu'une maladie l'abatte. Aucune