‹ Voyage en PatagonieChapitre 66 sur 100 · ON PARLE DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

ON PARLE DE LA FRANCE

— Je te le promets.

— Gomment s'appelle le chef de ton pays ?

— Félix Faure.

— C'est un grand homme ?

— Et un homme grand.

— Tu lui diras que je Taime bien et que s'il daigne venir ici, il sera reçu aussi bien qtie toi ?

— Je le lui dirai.

— Penses-tu qu'il vienne bientôt ?

— Je n'en sais rien.

— Si je lui écrivais une lettre dans laquelle je lui dirais combien nous serions heureux de le voir?

— Il est si occupé ! Tous les quinze jours il est obligé de faire un voyage dans les différentes régions de la France.

— C'est bien vaste, la France ?

— Oui.

— Tu l'as donc parcourue en entier, toi, puisque n'ayant plus rien à y voir tu es venu chez nous ? »

La réponse était assez embarrassante. Je l'esquivai comme je pus. Je questionnai le chef sur les subtilités de la langue araucane et je m'efforçai de composer un vocabulaire. Je fus surtout frappé du mode d'énumération des Indiens. Grâce à un système qui ressemble beaucoup à notre système

décimal, ils comptent jusqu'à dix mille avec une facilité surprenante.

8 Décembre. — Dès le matin tous les hommes de la tribu arrivent à cheval devant le toldo dû cacique. Un cercle se forme et Sakamata informe ses sujets que je suis venu dans la région pour les visiter et leur transmettre les souhaits de leurs frères blancs.

J'exprime alors le désir de prendre quelques photographies afin de pouvoir les rapporter dans mon pays et montrer à mes « paysanos » (compatriotes) les traits de mes nouveaux amis des terres du Sud. Les Pampas et les Araucans ne demandent pas mieux, mais un vieux Tehuelche, père de quatre grands garçons, se montre rebelle.

« A quoi bon, dit-il, livrer nos figures à ce

jeune homme qui est peut-être un sorcier et qui

' pourra par la suite nous jeter un sort ? Nous ne

^ pouvons exister en deux endroits à la fois, et si

notre image se trouve représentée sur un papier,

c'est notre mort certaine.»

J'ai beau raisonner le vieux Tehuelche, il se montre intraitable ; de plus, il est soutenu par ses quatre grands fils. L'un d'eux a déjà ^déroulé de sa ceinture ses boleadoras et me regarde d'un air menaçant.

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J'appelle la cafla (eau-de-vie) à mon secoure et

bientôt, sous l'influence de l'alcool, les Tehuelches

deviennent plus doux. Je leur verse plusieurs

rasades et ils sont tout à fait soumis. Je m'apprête alors à les photographier.

« Attention, ne bougeons plus.»

Mon interprète leur traduit la phrase.

Aussitôt ils se mettent tous à danser et s'élancent sur moi. L'un d'eux pose sa main sur mon objectif.

« Ils prennent cela pour un canon de fusil, me

dit rinterprète, et ils croient que vous allez les tuer. »

A tour de rôle je fais défiler les Indiens devant mon appareil, que j'ai démonté pour bien leur prouver qu'il ne contient ni poudre ni balles.

Enfin, tout le monde est rassuré. Je dispose mes groupes. Un à un, je place mes personnages qui, véritables mannequins, restent maintenant dans la position que je leur fais prendre. Le vieux père de Sakamata veut absolumentfigurer au milieu de ses frères.

Il m'inspire vraiment de la pitié, ce pauvre vieux qui a commandé à des milliers de lances et qui maintenant est là devant moi comme un homme de cire du musée Grévin. Je prends dix vues de mes Indiens.

L'opération finie, Sakamata offre à son père une coupe pleine de cana. Le vieillard, suivant les rites anciens de la religion pampa, trempe par quatre fois ses doigts dans l'alcool et les agite du côté du soleil levant en prononçant les paroles suivantes : « Geunetchen, wuitrampramnean cornée freenean » (Dieu, faites que toujours je sois debout et que toujours je sois heureux !). Ces paroles prononcées au milieu du plus profond silence, le vieillard adresse une prière à son Dieu Geunet

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chen dont la demeure est au Ouenou (ciel). Tous Fécoutent avec respect. Les jeunes gens qui riaient tout à rheure se sont tus. S'ils ne s'adonnent pas aux pratiques religieuses, ils ont le respect de la vieillesse. On se croirait ici dans Tantique Lacédémone. Toute parole d'un ancien est sacrée.

Sa prière finie, le père de Sakamata boit un peu de cafia, puis se tournant vers la tribu, il dit :

« Il faut faire honneur au blanc ; il faut qu'il voie empreinte sur votre visage la joie que vous cause son arrivée. »

Puis, très pratique, le vieillard ajoute :

« D'ailleurs, vous auriez bien tort de ne pas profiter des cadeaux de l'étranger. Buvez tant que vous pourrez aujourd'hui, c'est un jour de fête et la cafia ne vous coûte rien. »

Je crois qu'il n'était pas nécessaire que le vieux invitât la tribu à s'enivrer.

Cependant les Indiens ont l'air inquiet, ils n'osent pas donner libre cours à leurs passions alcooliques.

Celui qui les gène, c'est le commissaire du gouvernement argentin.

Mais dès qu'il est parti, un grand cri s'élève :

(( Que la fête commence! »

Dès lors, aucune retenue n'est observée; la

« saoulerie » va bientôt battre son plein. On en tend des bruits de lèvres et des glous-glous. Les femmes chantent, les hommes les embrassent. Les vieux et les vieilles se roulent sur le sol, semblables à des possédés. Un grand Indien, complètement ivre, monté sur un superbe cheval fait le pitre devant les toldos. Sa monture se cabre, rue, fait des tête-à-queue. De jeunes indigènes jettent des lassos au cheval. Il s'abat, entraînant dans sa chute le cavalier qui se brise répaule. Des rires éclatent de toutes parts dans Tassistance.

Ah ! comme on s'amuse dans la Pampa !

Un peu plus loin, deux Tehuelches jouent au Loncotoum, jeu singulier qui n'est malheureusement pas à la portée de ceux qu'a atteint la fâcheuse calvitie. Il consiste en ceci : deux Indiens se prennent les cheveux et tirent de toutes leurs forces. Celui qui le premier lâche prise, vaincu par la douleur, est considéré comme battu. Il n'est pas rare que le vainqueur arrache les cheveux de son adversaire. Dans ce cas, le vaincu a droit à quelque considération, car il a lutté jusqu'au bout.

Je recommande ce jeu innocent aux familles qui s'ennuient, le soir, après dîner.

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