CUISINE MACABRE
C'est le linceul du géant.
• Nous tirons cette peau avec précautions. Elle s'entr' ouvre et nous apercevons alors une figure hideusement boursouflée. Le cadavre de l'Indien est enveloppé dans un quillango * et un manteau de femme. Il est légèrement couché sur le côté, les jambes repliées sur le ventre, la tête tournée du côté de l'aurore. Une odeur insupportable se répand dans Tair.
J'allais demander à Don Eduardo de m'aider à retirer le cadavre de son tombeau quand j'aperçois mon guide qui s'en va à travers la prairie en se tenant la tête à deux mains. Pourvu que mes autres gauchos ne m'abandonnent pas eux aussi ! J'empoigne le mort par un pied et j'essaye de le tirer à moi.
Impossible !
Don Secundo veut bien m'aider, ainsi que Juan, et à nous trois nous parvenons à soulever le corps de l'Indien que nous étendons sur l'herbe.
J'examine le cadavre. Je le mesure, il a un mètre q uatre-vingt- dix-huit .
Mais que vais-je faire de ce débris humain ?
Je ne puis l'emporter sous ma tente, les Indiens
i. Le quillango est un manteau composé de 13 peaux de guanacos ; c'est le « wuaralka ».
m'écharperaient. Je prends alors un parti héroïque, et, tirant mon couteau, je me mets à disséquer le géant.
Je suis très inexpérimenté en anatomie ; aussi je passe un temps infini à ce travail de dépeçage ; avec des difficultés inouïes je sectionne tous les membres; je désarticule les côtes et les vertèbres et j'enlève les parties les plus charnues... Un moment je me fais horreur.
J'ai lu dans le temps l'histoire du sergent Bertrand, le déterreur de cadavres, et il me semble que je suis en ce moment le Bertrand de la Pampa. Mais ce sont là des folies ; j'ai pour moi une excuse, que diable ! car je rapporterai en France un beau spécimen de la race Indienne. Qu'importe après tout que ce Tehuelche dorme en Patagonie dans un trou ou au Muséum sous une vitrine.
Je rassemble les ossements et avec l'aide de Don Secundo je les rapporte à ma tente après avoir chargé mon fidèle Juan de rejeter les chairs dans la tombe.
Pauvre Juan, je l'ai soumis parfois à de bien rudes épreuves, mais j'avoue que celle-là est par trop forte et il lui faut tout l'attachement qu'il m'a voué pour coQtinuer jusqu'au bout cette répugnante besogne.