CUISINE MACABRE
J*ai fini pour aujourd'hui. Je change d'habits et me débarbouille à grande eau, mais j'ai beau me laver les mains, je ne peux me débarrasser de l'odeur infecte qu'elles exhalent.
Le soir, il m'est impossible de prendre aucun aliment et mes gauchos eux-mêmes, malgré leur appétit féroce, ne mangent que du bout des dents. Ils ont l'air accablé et se regardent sournoisement entre eux comme des malfaiteurs qui se reprocheraient un mauvais coup.
Don Secundo est plus gai. Il avoue cependant que s'il fallait recommencer une exhumation de ce genre, il aimerait mieux ajBfronter le supplice du « garrot ».
14 Décembre. — Dans une grande marmite de campement pleine d'eau bouillante qui me rappelle la marmite de Glamart, je mets les membres . du géant auxquels adhèrent encore des chairs en putréfaction. Gomme la marmite est très petite, je ne puis faire cuire qu'un morceau à la fois.
Quand un os est complètement nettoyé, je le remplace par un autre et ainsi de suite.
La nuit est déjà venue et mon squelette n'est pas encore complet. Il reste la tête.
Ah ! je ne conseille pas à messieurs les assassins de faire bouillir une tête dans une marmite pour
anéantir la trace de leur crime. Ils seraient infailliblement trahis par Todeur de ce macabre pot-aufeu et la police les aurait découverts avant qu'ils aient achevé leur travail.
Enfin la tête est débarrassée de ses chairs.
Je jette Teau qui a servi à la cuisson, une eau grasse et puante dans laquelle nagent des détritus humains et après avoir essuyé les ossements un à un, je me jette sur mon lit harassé, moulu et je m'assoupis, avec, quand même, un remords au fond de l'âme.
On ne dépèce pas un homme sans éprouver qu el que émotion !
15 Décembre. — Je vais profiter de l'absence des indigènes pour aller visiter les lacs Golhué- Huapi et Munsters situés à vingt-cinq lieues de Ghoiquenilahué. La Pampa située entre ces deux lacs a été dans les temps reculés un Paradero (campement) très important des anciens Tehuelches. Aucun naturaliste, à l'exception de l'Anglais Munsters, n'a encore pénétré dans cette région défendue par de hauts plateaux.
Pour se rendre aux lacs il est impossible, à moins de faire un détour immense, d'employer une charrette. J'utiliserai donc mes mules comme animaux de charge.