Vêtement indigène des femmes
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L'Indien qui offre la fête possède trois tentes; c'est dans l'espace compris entre deux de ces tentes que s'élève le rouka. Et ce n'est pas, croyez-le, une petite affaire que de l'installer. 'Aussi, il faut voir avec quel soin, quelle adresse
les Indiens procèdent. Ils dressent d'abord une immense carcasse de bois faite de traverses solidement ajustées à l'aide de cordelettes et débandes de cuir, puis ils déploient une énorme pièce de tissu bariolé qu'ils axent aux montants. Le morceau d'étoffe forme toit et retombe sur les
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Les femmes s'ingénient alors à draper les plis de ce vélum. Par ci, par là, elles piquent un morceau de tartan nuancé ; avec des torsades et des tresses elles relèvent les pans du rouka et ornent l'entrée de fleurs que les enfants sont allés cueillir dans la pampa. Elles placent ensuite sur les côtés de la tente des ornements de métal et des grelots de cuivre que la brise agite et fsiit tinter doucement. On dirait un bruit lointain de cloches.
La tente préparée, hommes, femmes et enfaats en font le tour en chantant afin d'écarter le mauvais sort de la nouvelle demeure et aussi pour appeler les faveurs de la Divinité sur la jeune vierge en l'honneur de laquelle on va célébrer le Huecoun-Rouka .
Puis on revient à la tente dans un coin de laquelle on installe une sorte de petit autel hermétiquement clos. C'est là que, durant trois jours, va être enfermée mademoiselle Mangekéké. Pendant que les Indiens mangeront et danseront, la jeune fille sera gardée à vue dans le rouka, par quatre vieilles femmes.
Enfin, tous les préparatifs achevés, les hommes sautent à cheval et se lancent dans la Pampa.
Ils vont chercher le déjeuner qui se composera de juments et de vaches prises au lasso.
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A peine capturées les malheureuses bëtes sont égorgées avec des couteaux, dépecées et débitées en morceaux.
Bientôt, dans la plaine, il traîne partout de la
viande, des viscères et des membres, des têtes encore frémissantes aux yeux entr'ouverts.
C'est là un spectacle écœurant, mais ce qui est plus écœurant encore, c'est de voir tes Indiens se jeter sur ces morceaux pantelants qu'ils mangent sur place.
Puis peu à peu à travers la Pampa c'est une longue théorie d'indiens à cheval que suivent des femmes, des enfants.
Tout ce monde a endossé ses habits de fête.
Ce sont les invités de Mangekéké qui arrivent.
Les hommes portent des manteaux aux couleurs éclatantes ; les femmes ont la tête serrée dans des foulards de soie sous lesquels leurs cheveux flottent épars, pleins de clairs reflets ; leurs jupes voletantes aux tons changeants scintillent au soleil. Quant aux enfants, ils sont à demi nus. Assis au seuil de ma tente, j'observe curieusement ce défllé lorsque je vois apparaître le vieux Mangekéké.
Arrivé à dix pas de moi il s'arrête et me dit :
€ Nous célébrons aujourd'hui le Huecoun- Rouka ; veux-tu être des nôtres ? »
Je devine pourquoi Mangekéké m'invite. Il sait que j'ai sous ma tente une réserve d'alcool et il compte sur moi pour griser ses invités.
Je le soupçonne même d'avoir, le vieux malin, avancé de quelques jours, ou peut-être même de quelques mois la date de puberté de sa fllle pour profiter de mes liqueurs.
Mais je ne me fais pas prier ; d'ailleurs je suis curieux de voir de près la fête qui se prépare.
Un quart d'heure après j'arrive aux toldos précédé d'une « dame-jeanne » d'alcool que portent mes gauchos. Inutile de dire que je suis accueilli avec des transports de joie.
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Les Indiens m'embrassentles mains, les genoux,
les pieds.
Mangekéké lui-même me saute au cou et me
serre à m'étoufler.
L'effervescence calmée, nous nous mettons à
table. Quand je dis A table, c'est une façon de parler : les Indiens s'étendent à terre, penchés sur le côté et à un signal donné plongent tous ensemble leurs mains sales dans une marmite fumante où nagent des morceaux de viande de jumeut.
Quant à moi, je suis assis sur une espèce de sofa
à côté de Mangekéké dont la, tenue est des plus incorrectes. Il a le ventre à Tair et les pieds à la hauteur de ma figure. Il mange comme un enfant mal élevé et se barbouille de graisse, à tel point que je crois un moment qu'il s'est frotté le visage avec de la vaseline.
Ah ! il faut avoir le cœur solide pour assister - à un festin indigène. Et le déjeuner se prolonge! Depuis deux heures les Indiens mangent sans s'arrêter.
Les morceaux de vache et de jument disparaissent en un clin d'oeil dans les estomacs. Mangekéké qui m'avait laissé tranquille un moment tient à toute force à me faire une politesse. Il veut que je goûte â une côtelette dans laquelle il a déjà mordu. Je résiste avec énergie et lui fais comprendre que je n'ai plus faim.
Gela paraît le surprendre.
« Les visages blancs, me dit-il, ne vivent jamais vieux, parce qu'ils ne mangent pas assQz. »
Je ne veux pas le contrarier et j'approuve docilement ses rémarques sur les causes de la longévité.
Mais ce festin ne va donc pas finir ?
Ah ! je vois quelques Indiens qui se lèvent.
Mangekéké lui-même se dresse péniblement sur
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ses grosses jambes et me prend le bras pour passer au salon... c'est-à-dire à la pampa.
Devant la tente, des feux sont allumés à côté de ma « dame-jeanne » que Ton a posée sur un lit de fleurs.
Le rali commence à résonner.
Le bal s'ouvre.
Les hommes par groupes de quatre tournent autour des flammes faisant des^ contorsions bizarres ; ils ont pour tout costume un caleçon qu'ils relèvent jusqu'aux hanches ; leur torse nu est peint en blanc ainsi que leurs jambes. Sur leur tête s'agite une sorte de casque fait de plumes d'autruche. Cette coiffure indigène est attachée derrière la tête à l'aide de foulards rouges et jaunes qui, passant sur le front et audessous du nez, forment un masque étrange.
Ceux qui ne dansent pas sont étendus sur le sol, les deux mains soutenant la tête, l'œil fixe et hagard, abrutis par l'alcool qu'ils ont déjà bu. Un Indien fait un cavalier seul. Il saute, lève les jambes, agite les bras, s'accroupit, puis se redresse et retombe dans le feu qu'il piétine. Le rali accélère son agaçant ron-ron.
Quatre nouveaux danseurs s'avancent en hurlant coniHie dçs chiens ; ils tournent juscju'à cç
qu'ils tombent étourdis sur le sol. Pour les ranimer on leur verse de la cafia dans la bouche, ce qui achève de les étourdir.
Des clameurs s'élèvent de toutes parts. De cette foule ivre qui exhale une odeur acre sortent d'étranges gémissements dans une langue mystérieuse, chacun psalmodiant d'une voix pâteuse ou rythmant des litanies obscènes.
Puis les cris se font entendre, plus violents, plus aigus ; des convulsions secouent les membres ; les faces sont défigurées par d'extatiques rictus. C'est ce que nous appelons le galop final. Bientôt tout ce monde roule à terre en râlant.
Les vieilles Indiennes elles-mêmes, excitées par les libations, remplacent les danseurs assoupis et sautent dans le feu comme des sorcières.
Tout en observant ce hideux spectacle et en suivant de l'œil les feux rouges que projettent les brasiers sur la pampa, je plains ces malheureux que la civilisation a dotés de l'alcool. Cependant je m'aperçois que quelques Indiens rôdent autour de moi d'une façon inquiétante.
Un de mes gauchos s'approche et me dit tout
bas:
« Tenez-vous sur vos gardes. Ces gens-là sont ivres et par conséquent capables de tout. >
jf
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Le conseil est bon, car un Indien ruisselant de sueur s'approche de moi, menaçant.
« Sais-tu, profère-t-il entre deux hoquets, que les Indiens n'aiment pas voir les blancs fouler le sol de leurs ancêtres ? »
Je ne réponds pas. L'Indien reprend en faisant une atroce grimace :
« Les blancs sont tous nos ennemis. »
Je parviens avec beaucoup de peine à calmer cet ivrogne. Il vient alors s'asseoir à côté de moi et veut m'embrasser ; mais ses caresses sont fausses ; tout en me cajolant il cherche son couteau pour nie frapper.
Fort heureusement deux femmes ont vu le geste et me préviennent. Je me lève et tends à l'Indien une gourde d'alcool. Il la vide d'un trait et tombe comme une masse.
Je juge qu'il est prudent de me retirer. Je fais un signe à mes gauchos et me dirige vers mon campement.
Chemin faisant, je croise un autre Peau-Rouge qui, plus civilisé, celui-là, me provoque en duel;
« Tu as des carabines sous ta tente, me dit-il, va en chercher deux. Nous nous mettrons à vingt pas et celui qui tuera l'autre le fera cuire. » (Il avait eu connaissance sansdoute de ma cuisine macabre.)
Je trouve les conditions trop dures et je fais des excuses à ce spadassin patagon en lui offrant un gobelet de caôa.
Cette nuit-là je ne dormis que d'un œil. Je me tenais prêt en cas d'alerte à user de mes armes.
Les Indiens qui avaient résisté à l'alcool continuèrent à boire et à chanter jusqu'au jour.
Le lendemain quand je soulève les rideaux de ma tente, la Pampa m'apparaît comme un vaste champ de bataille.
Partout des corps nus, cuivrés, reluisent au soleil : hommes, femmes, enfants sont étendus sur l'herbe, affreux et rigides comme des cadavres.
Peu à peu toutes ces masses inertes s'animent et la fête recommence plus ignoble et plus sauvage encore.
Il en est de même le jour suivant et au soir les chanteuses s'en retournent à cheval vers leurs tentes respectives, emportant sur leurs selles des quartiers entiers de juments et de vaches. C'est ainsi que Mangekéké paye les femelles peauxrouges qui ont prêté le concours de leur gosier à la fête du Huecoun-Rouka.
14 Février. — Sous la conduite d'un Indien pampa, je vais visiter un cimetière situé à envi-