‹ Voyage en PatagonieChapitre 92 sur 100 · RENCONTRE D'UN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

RENCONTRE D'UN FRANÇAIS

quand je vis dans le lointain venir deux cavaliers.

Je continuais mon travail sans m'occuper d'eux, pensant avoir affaire à des Indiens se rendant à Santa Gruz. Aussi mon étonnement fut-il grand quand je m'entendis interpellé.

« Tiens, c'est encore vous, me cria-t-on en français! Mais vous êtes partout ! »

Je lève la tète et je reconnais mon compatriote Moreteau, coiffé d'un chapeau melon dont il avait coupé les bords. Gela lui donne une physionomie étrange. Aussi ne puis-je m'empêcher de rire en lui tendant la main.

« Mais que faites-vous par ici, lui dis-je?

— Pas grand'chose pour le moment; je suis détaché dans ce coin des Cordillères (et il me montre du doigt une cime blanchâtre) pour relever les limites chilo-argentines. Mais depuis plusieurs jours je n'ai plus de vivres; j'attends des approvisionnements.... J'ai beau faire des signaux, je ne vois rien venir.*

— Alors, ces feux qui m'ont tant intrigué ?

— C'est nous qui les avions allumés. »

Je propose à mon compatriote de l'emmener à mon campement et de partager avec lui le peu de charqué qui nous reste. Mais généreusement il s'y refuse,

« Non, dit-il, vous allez vers le Sud où vous ne pourrez trouver aucune provision,... vous ne devez pas vous démunir. J'ai des camarades dans les Andes, ils viendront bientôt à mon secours.

D'ailleurs, dès demain je tuerai ma yegua madrina ; elle est bien maigre, il est vrai, mais cela nous permettra d'attendre. »

EtMoreteau me demande d'aller passer la soir^ée chez lui. Son campement est situé du côté des Cordillères, à quelques lieues du mien; j'accède à son désir, heureux de rester quelques heures avec lui.

J'ai dans la journée pris un tatou ; nous le mettons dans une marmite avec de l'eau, nous y ajoutons du chah, racine indigène qui pousse sur les bords d'une rivière voisine, et nous faisons un excellent pot-au-feu.

Le dîner fini, tout en dégustant un café incolore et sans sucre, nous échangeons nos impressions sur les hasards de la vie nomade ; puis je me couche sous des couvertures que m'a prêtées Moreteau.

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