CHAPITRE XV
Famine loyalc. — Française» établies à Téhéran — Chyisme. — Fêtes religieuses. — Esprit du clergé. — Motifs du voyage du Ch^ à Ispahan.
Téhéran sert de résidence, je pourrais presque dire de prison, à un grand nombre de membres de la famille royale. Ce sont des Châh-Zadèhs, tous frères ou cousins de Mehemet-Chàh. Pauvres, sans consistance politique et sans argent, ils vivent des aumônes du souverain, sQuvent môme de celles que veulent bien leur faire les grands. C'est là une triste portion de l'héritage que légua à son successeur Fet-Ali-Clu\h, qui , jouissant pleinement et royalement de la liberté accordée par le Koran sur le nombre des femmes, en eut jusqu'à cinq ou six cents dans son harem , et laissa une progéniture masculine de soixante-dix princes. La politique ombrageuse du Chah et les événements qui s'étaient passés lors de son avènement au trône, ne lui permirent pas de eonser\'er à ses oncles ou cousins la position que leur avait faite son grand-père, de qui ils tenaient le gouvernement de toutes les provinces ou villes importantes du royaume. Les
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postes dans lesquels Méhémet-Chàh avait trouvé ces Chah-
Zadèhs les rendaient trop dangereux pour son repos et celui du pays. Ayant une grande influence, due à leur autorité ou à leurs richesses^ il était à craindre qu'ils en abusassent pour aliéner les populations et les détourner de leurs devoirs envers le nouveau souverain. L'ébranlement que causa dans toute la Perse la prise de possession de la couronne par le fils d'Âbbas-Mirza , dont les droits furent vivement contestés, rendit plus soupçonneux et plus défiant le successeur de Fet- Ali-Châh. En conséquence, il résolut de priver de leurs forces tous les compétiteurs qui pourraient surgir, en dépossédant tous les membres de sa famille qui se trouvaient à la tête de gouvernements importants. C'était en même temps un moyen de se faire des partisans, en distribuant ces mêmes gouvernements aux Khâns à la fidélité desquels il croyait pouvoir se fier. Cette politique était, à la vérité, peu faite pour rattacher à Mehemet-Châh les princes du même sang que lui , et par conséquent se croyant aussi des droits au trône; mais la prudence la commandait, surtout dans un pays où la raison du plus fort a toujours été considérée comme la meilleure. Elle eut naturellement pour résultat d'appauvrir et de laisser dépérir dans l'oisiveté de nombreux princes qui, bien que vivant pauvrement , n'en sont pas moins, pour l'Etat et le roi lui-même, une lourde charge.
Parmi les Chah -Zadèhs qui se trouvaient ainsi les commensaux de Mehemet-Chàh, il y en avait un qui lui tenait de plus près par le sang; c'était Ferrhâd-Mirza , fils d'Abbas-Mirza , par conséquent son frère, mais né d'une autre mère. Beaucoup plus jeune que le roi, il n'avait que vingt ans. L'ambassadeur, accompagné de toute sa suite, lui rendit visite le sur
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lendemain de son arrivée à Téhéran. Nous trouvâmes en lui un jeune homme extrêmement aimable et paraissant ne rien avoir de la morgue que nous avions eu à reprocher à son autre frère Karamân-Mirza.
Lors de notre passage à Téhéran , il y vivait encore une vieille dame française venue en Perse depuis une trentaine d'années; elle y avait accompagné son mari, M. de La Marinière j qu'elle avait perdu presque aussitôt. Seule , sans appui, sans ressources , elle n'eqt pas les moyens de quitter la Perse; force lui fut donc d'y chercher des moyens d'existence. Sa position intéressa le roi Fet-Ali-Chàh , ainsi que le prince Abbas-Mirza, et tous deux lui ouvrirent leur Andero6m pour lui confier l'éducation des jeunes princes et leur apprendre la langue française. Ce fut à cette circonstance qu'elle dut de devenir l'institutrice du roi régnant et du prince que nous connaissions déjà , Malek-Khassem-Mirza , celui de tous ses élèves qui lui fait le plus d'honneur. Elle était âgée de plus de soixante ans quand nous la vimes. Sa situation était loin de ce que l'avait rendue autrefois la générosité de Fet-Ali-Chàh ; cependant elle vivait encore d'une pension qu'elle touchait sur la cassette royale. Elle avait alors la confiance de la reine-mère, et faisait ses affaires en ville. Madame de La Marinière parut heureuse de voir des compatriotes; elle en était privée depuis bien des années. L'ambassadeur s'intéressa à elle , et , prenant en considération les services qu'elle avait rendus à la France en inculquant à plusieurs jeunes princes des idées françaises, il espérait obtenir de notre gouvernement une subvention qui la mît à même de ne plus tendre la main aux Persans, et surtout de ne plus avoir à souffrir de leur ingratitude. — Cette pauvre
dame mourut très-peu de temps après , à Chiraz , où les fièvres de l'été l'emportèrent.
Nous trouvâmes également à Téhéran une autre Française: c'était une jeune femme qui était d'Orléans. Son mari, Persan, l'avait enlevée dans un voyage qu'il fit en France; elle était alors enfant. Devenue Persane et Musulmane , elle avait » presque oublié sa langue natale. Elle comprenait encore le français, mais elle ne le savait plus parler; elle paraissait d'ailleurs très-satisfaite de son sort et se louait beaucoup de son mari, qui était resté toujours rempli d'égards pour elle et n'avait jamais voulu profiter du privilège que les mœurs de son pays lui conféraient pour donner à sa première femme une rivale dans son Zànkhànèh (23).
Parmi les scènes de mœurs les plus originales et les plus curieuses que l'on puisse voir en Perse , il faut mettre en première ligne les fêtes religieuses qui se célèbrent au commencement de chaque nouvelle année, le premier jour de Moharrem. Les Persans appellent' ces fêtes E'td (/afj, c'està-dire fêtes du Meurtre y ou communément Tazièhs. Elles ont lieu en mémoire d'Âli, gendre du Prophète, et de ses fils Hussein et Hassan, dont la,fin tragique engendra le schisme qui partage les Musulmans en sunnitesj ou partisans d'Omar, et chyas ou chyileSy sectateurs d'Ali. Ce schisme, qui n'a rien changé quant au fond de la doctrine de Mahomet, a pour base le droit d'hérédité d'Ali , comme gendre, et de Hussein et Hassan, comme petits-fils de Mahomet, au détriment d'Aboubekhr et d'Omar que les Persans considèrent comme des usurpateurs. Après la mort du Prophète , son beau-père Aboubekhr, qui était aussi celui d'Omar, s'empara de la souveraineté, afin de la transmettre à son second gendre. Ali ,
qui non-seulement avait épousé la iille de Mahomet, mais qui de plus était son neveu , revendiqua sa succession au nom du sang, mais ce fut sans succès. Cependant, à la mort d'Aboubekhr, ayant réussi à s'emparer du khalifaty il ne put le conserver dans sa famille, et périt lui-mémo ' massacré par les partisans d'Omar, qui étaient les plus nombreux. Hussein et Hassan, les deux fils d'Ali, voulurent venger sa mort , et reconquérir par la force des armes ce que la trahison avait arraché des mains de leur père ; mais le premier, attaqué par Yezid, général d'Omar, sur les bords de l'Euphrate, près de Kerbelèh, y perdit la vie ; l'autre périt empoisonné. Ainsi fut tranchée cette question qui, après plus de cinq cents ans, devait faire surgir en Perse un schisme redoutable pour l'orthodoxie turque , et cause de guerres auxquelles le fanatisme religieux prêta toute la violence d'une foi ardente.
Les partisans des victimes de l'ambition d'Omar n'ayant pu les faire triompher, conservèrent du moins leur dévouement à la postérité de Fatmé. Ils formèrent ainsi la première et faible branche naissante qui, partant de la souche mère de rislamisme, devait plus tard étendre ses rameaux vigoureux sur une grande partie de l'Asie.
Un dévot philosophe, un rêveur, vivait au xiv« siècle, à Ardebil, sous le nom de Seffi^ed-Dirij ou pureté de la foi. Il approfondissait, dans une extase solitaire, les questions les plus ardues, les plus délicates qui séparaient déjà les Sunnites, ou partisans d'Omar, du petit nombre adhérents d'Ali. Ce sophi ou philosophe, comme on l'appelle en Perse, prétendait lui-même descendre du gendre du Prophète. C'était d'ailleurs un homme de bien , vénéré dans tout le pays, et
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dont la sainteté avait acquis une renommée telle que Taïmour lui-même se détourna de ses conquêtes pour aller le visiter dans sa retraite. Animé d'une piété fervente , exalté par ridée de faire revivre les droits de l'époux et des fils de Fatmé, il eut des inspirations qui fondèrent les premières bases du schisme au moyen duquel il anima d'une foi nouvelle le cœur des Persans. Profitant habilement de tout ce qu'il y avait de touchant et de noble dans le caractère et les actes d'Ali, il le représenta aux Persans comme la généreuse victime des détestables Khalifes reconnus parles sunnites. L'imagination de ses disciples s'enflamma aux récits des malheurs de la famille immolée par Omar, et, touchés de sa fin misérable, ils embrassèrent avec ardeur l'hérésie que leur présentait ardente et passionnée l'anachorète d'Ardebil. — Telle fut l'origine de la secte des Chyas ou Chyites, et aussi celle de la puissance des princes issus de Cheik-Sefi-ed-Din.
La Perse était depuis longtemps dominée par des princes de race tartare. Les guerres l'avaient désolée, ravagée dans tous les sens. Les successeurs de Taïmour, qui opprimaient le pays et le déchiraient entre eux, suivaient la religion contre laquelle s'étaient élevées les prédications de Chèik- Sefi-ed-din. Ces causes réunies durent aider puissamment les descendants de ce sectaire dans la continuation de son œuvre. Des idées d'indépendance agitaient la Perse. Les persécutions dont les disciples de la nouvelle doctrine étaient l'objet de la part des chefs de tribus tartares, au lieu d'en diminuer le nombre, ne firent que l'augmenter. A cette ardeur de secte s'ajoutait celle du patriotisme, et ce fut alors qu'Ismaïl , petit-fils du Cheik d'Ardebil , crut le moment favorable pour lever l'étendard de la révolte, au cri d'Ali et
de Hussein, devenu Texpression de la foi qui se répandit par toute la Perse et mit le pouvoir dans les mains de la dynastie qui porta le nom de Sophis ou Seffeviehs.
De ce moment fut creusé, entre les Sunnites et les Chyas, un abime infranchissable. Ils se vouèrent réciproquement la haine la plus profonde, la plus envenimée. Ainsi qu'il arrive et que nous l'avons vu nous-mêmes dans le sein de notre religion chrétienne, la communauté de foi dans le principe religieux ne fut plus rien. Elle fut remplacée, de part et d'autre, par une intolérance violente, exclusive, qui ne voulait admettre aucune opinion dissidente. De là, le fanatisme le plus aveugle, le plus acharné; de là, cette aversion mortelle qui règne entre les Turcs et les Persans, plus profonde qu'entre les chrétiens et les musulmans.
On conçoit, d'après cet exposé rapide du schisme qui distingue les Persans, ce que devaient être leurs fêtes religieuses qu'ils appellent Taztëhs. — Pendant tout le temps qu'elles durent , leur fanatisme est développé au plus haut degré; il serait dangereux alors de l'exciter el de lui donner le moindre prétexte de se traduire par des actes qui deviendraient sanguinaires.
Ces Tazïèhs ne sont autre chose que des spectacles dans lo genre des anciens mystères que l'on représentait en Europe au moyen âge. Ces représentations dramatiques ont lieu sous de grandes tentes dressées sur les places publiques , dans les cours des mosquées, ou à l'intérieur des palais des grands, qui en font alors tous les frais par zèle religieux. Ces tentes sont ornées avec un grand luxe : on y étale des cachemires, des étoffes riches, que prêtent à cette occasion les personnes dévotes. On y accroche des peaux de bêtes, sur lesquelles
figurent des cottes démailles, des boucliers , des poignards et des armes de toute espèce. Au milieu s'élève Testrade qui doit servir de scène, ainsi qu'une chaire du haut de laquelle, avant chaque représentation , un Mollah prêche pour préparer les assistants au drame sanglant qui va être joué. Oq y retrace, aux yeux des nombreux spectateurs que la dévotion attire, les combats livrés aux deux petits-fils de Mahomet, leur mort et la captivité de leur famille. On y fait paraître un envoyé franc, qui intercède en faveur de la femme et des enfants de Hussein, auprès du Khalife, qui le fait aussi mettre à mort.
Les différents personnages qui figurent dans ces espèces de tragédies sont habillés avec autant de vérité que possible. Le Frengui qui s'y trouve avoir un si beau rôle porte un costume moderne dont on se procure les diverses parties chez les Européens qui sont dans le pays. Ceux-ci s'y prêtent d'autant plus volontiers que les Persans paraissent très-touchés de la mort de l'envoyé européen qui paya de sa tête les paroles qu'il éleva en faveur de la famille infortunée de Hussein. Les acteurs de l'un de ces théâtres profitèrent de notre présence à Téhéran , pour emprunter des chapeaux à trois cornes et d'autres détails de costumes, dont ils affublèrent les Frenguis supposés. Leur chef était lui-même coiffé d'un casque anglais. Cette mascarade produisit beaucoup d'effet, et contribua à rendre très-brillante, aux yeux des Persans ^ la suite de l'ambassadeur improvisé.
Un frère du Chah nous fit les honneurs de ces représentations, avec beaucoup de politesse et d'amabilité, en nous y donnant, en partage avec lui, une des meilleures loges, s'il est possible d'appeler ainsi un petit coin garni de tapis, dans
une grande place qui servait de salle de spectacle. Je n'ai pas besoin d'ajouter que pendant la représentation, et surtout au moment où arriva Tenvoyé franc, tous les regards se dirigèrent sur nous; ils nous parurent même empreints d'une bienveillance inaccoutumée qui ressemblait au témoignage d'une reconnaissance tacite.
Quelques jours après j nous assistâmes encore à une autre représentation du même épisode de l'histoire religieuse des Persans; mais c«tte fois c'était la récapitulation de tous les faits qui s'y rattachent. Les auteurs qui écrivent ces scènes leur donnent trop d'étendue pour qu'elles puissent se répéter dans une seule séance. Elles comprennent ordinairement trois représentations ou trois actes ; ensuite on termine par un résumé. C'est là ce qui clôt la série de ces fêtes et précède le Baïram y c'est-à-dire les réjouissances qui succèdent au deuil. Cette dernière représentation se donnait en plein air, sur une place autour de laquelle les spectateurs étaient distribués aux fenêtres et sur les terrasses des maisons environnantes
La scène qui me frappa le plus fut celle du combat entre les partisans d'Ali et la troupe de Yezid. Ce simulacre prit une telle animation , un tel aspect de vérité , qu'il y eut un moment ou l'on put croire que des coups sérieux allaient être portés. Les combattants s'animaient de plus en plus et s'exaltaient au point qu'il fallut employer la force pour leur faire cesser un combat qui allait devenir meurtrier.
Un événement qui aurait pu avoir des suites graves , mais qui ne prêta qu'à rire, vint mettre fin à ces scènes dramatiques d'une manière inattendue. Une des maisons sur lesquelles étaient groupés des spectateurs; s'afifaissa sous leur
poids au moment on Témotion était la pins vive. Cela causa une grande inquiétude parmi la foule et môme parmi les acteurs, qui crurent devoir clore leur représentation. On s'empressa de courir aux ruines et de porter secours à ceux que Ton supposait y être enterrés; mais ils s'étaient déjà retirés^ sans aucun mal , du milieu des décombres, en gens habitués à ces sortes d'accidents.
Ces drames sur la mort d'Ali sont éorits en vers. Quelques passages qui nous en furent traduits nous parurent pleins de sentiment et d'énergie. Les acteurs les chantent et les déclament avec une accentuation bien sentie , et les gestes dont ils accompagnent leur déclamation contribuent à produire un grand efiet sur la foule, qui répond aux strophes les plus pathétiques par des sanglots déchirants. Ces Tazièhs émeuvent profondément la multitude qui y assiste chaque jour avec passion et qui en fait prolonger la durée beaucoup au delà des dix jours qui sont rigoureusement voulus par la religion. Tant que dure cette époque de deuil, les gens dévots s'imposent de rudes pénitences ; ils ne vont point au bain ; ils s'abstiennent de voyager, et ne s'occupent nullement de leurs affaires.
Pendant les jours qui précèdent et qui suivent ces représentations, les hommes les plus fanatiques, ou ceux qui ont quelque grande pénitence à faire, parcourent la ville en chantant les louanges de Hussein et d'Âli, et, en proférant leurs noms de toute la force de leurs poumons , ils se meurtrissent la poitrine. Quelques-uns se traversent les chairs avec des broches de fer, et, nus jusqu'à la ceinture, couverts de plaies volontaires, ils excitent la compassion en montrant leurs blessures hideuses. D'autres, armés de pied en cap.
teints de sang, le visage noirci, imitent Hussein, ses eombats et ses souffrances dans le désert, où les traditions rapportent qu'il eut à endurer une chaleur et une soif accablantes. Ils parcourent ainsi les rues , en achevant d'exalter les têtes impressionnées déjà par les spectacles des Tazièhs.
Grâce à l'intervention de l'envoyé français, qui y joue le rôle de protecteur, on est rempli d'égards pour les Européens pendant la durée de ces solennités religieuses. Mais il n'en est pas de même des Turcs ou des autres Sunnites qui, dans ces circonstances, ne sauraient agir avec trop de circonsJ)ection et de prudence ; car si , par malheur, l'un d'eux donnait quelque motif grave de colère, il courrait danger de mort. La populace, exaltée au souvenir de la mort de Hussein et de Hassan, ne connaîtrait plus de frein; surexcitée par le spectacle récent de leur martyre , elle vouait, en immolant le malheureux Sunnite, venger le meurtre pour lequel elle ne savait, un instant avant, comment accumuler assez d'imprécations et d'injures sur la tête d'Omar. — Et cependant les Persans font tout ce qu'ils peuvent pour exciter le zèle religieux qui brûle d'une ardeur ^ale dans le cœur de ceux qui reconnaissent la famille d' Aboubekhr pour héritière de Mahomet; ils ne leur épargnent aucune injure, aucun outrage, et, comme pour frapper plus rudement leur foi, ils s'adressent encore à leurs yeux et à leurs préjugés. Ils forment une image grossière^ qui, sous les traits les plus hideux , représente Omar ; puis, s'adressant à la statue maudit© , ils l'invectivent et lui reprochent d'avoir dépouillé la fiimille d'Âli de son droit de succession. Ils épuisent, dans cette occasion , tout le vocabulaire de leurs imprécations et de leurs injures les plus grossières; et, quand ils ne savent
plus qu*«joutcr à ce déluge d'outrages , ils mettent la statue en pièces, à coups de pierres et de bâtons. Cet Omar factice est creux ; il recèle dans ses flancs une quantité de sucreries et de petits bonbons de toute espèce, qui s'en échappent. Alors la populace se précipite avec empressement, pour recueillir, souvent en se les arrachant, ces lambeaux de la dépouille du Khalife.
Il est hors de doute que ces Tazièhs doivent contribuer puissamment à entretenir le peuple dans son zèle religieux ; pourtant des Persans m'ont assuré que beaucoup de Mollahs étaient contraires à cet usage, alléguant que faire ainsi monter leurs Imàms sur des scènes théâtrales, c'est profaner leur sainteté. — Peut-être les Mollahs, sous cette susceptibilité spécieuse, cachent-ils la jalousie qu'ils éprouvent de voir que ces tragédies 'font plus d'impression que leurs plus beaux sermons. — Il est certain que des faits représentés avec cette action énergique, et surtout avec l'exaltation toujours croissante des acteurs, sont plus propres à frapper l'esprit de la multitude que les discours les plus habilement préparé^.
Parmi les Persans que j'eus l'occasion de connaître à Téhéran, Mirza Salèh est un des plus intéressants. Il était alors secrétaire et Vekil du ministre de la guerre qui avait accompagné le Chah à Ispahan. Mirza Salèh était allé en France, et il se souvenait encore de notre langue. Je lui dus quelques renseignements instructifs sur l'état de la Perse et sur les circonstances qui avaient déterminé le roi à faire le
voyage d'Ispahan. Il me dit que les Mollahs étaient tout puissants; que, le premier ministre Hadji-Mirza-Hagassi étant lui-même un prêtre, tous les autres en avaient acquis un
pouvoir sans exemple avant le règne de Mehemot-Chàh . Depuis la régénération de la Perse par le schisme des Sophis, le clergé s'était nécessairement créé une influence très-prépondérante. II s'était acquis ainsi de grandes richesses. Chaque mosquée avait des revenus considérables, et les Mollahs, qui en disposaient, avaient entre les mains des moyens d'action puissants. Tous les souverains avaient plus ou moins toléré cet état de choses, et quelquefois ils avaient, à leur profit, tiré parti de l'influence des prêtres. Nadir-Châh arriva; d'abord défenseur de son roi, et surtout de l'indépendance de son pays, puis conquérant et usurpateur, ce despote eut de grands besoins d'argent. Ses troupes, nombreuses et exigeantes, voulaient de Tor : il leur en donna; mais ce fut aux dépens du clergé qu'il dépouilla et appauvrit, en ruinant du même coup son crédit et son pouvoir. Depuis cette époque, les Mollahs avaient cherché à reconquérir leur puissance, et leurs efforts avaient toujours tendu vers ce but. Il semblait qulls considérassent le nouveau règn'e comme l'ère du rétablissement de leur autorité. A vrai dire, ils ne trouvaient que trop d'encouragement dans la faiblesse du gouvernepient de Mehemet-Châh et le laisser-faire de son premier ministre. Le clergé avait débuté, sur plusieurs points de la Perse, par des exactions sans nombre; restées impunies, le cercle s'en était étendu peu à peu ; l'arrogance du langage avait accompagné l'effronterie des actes; et aujourd'hui, levant complètement le masque, il s'arrogeait en toutes choses un arbitraire scandaleux. Mais c'était surtout à Ispahan que cette usurpation, quoique récente, avait pris une extension redoutable même pour l'autorité royale. Le chef de la religion, qui porte le titre de Cheik-el-Islam et de grand
Chetk-eUUlam et (fe y/ a/i(/ilfouc/i/aiJ avait acquis une influence qui, depuis longtemps, portait ombrage au Chah, et commençait à devenir gênante pour le premier ministre lui-même. Les richesses du Mouchtaïd étaient immenses, elles dépassaient, disait-on, celles du souverain. Ce prêtre avait à sa solde des partisans dont le nombre pouvait monter à trente mille , et qui se recrutaient parmi les vauriens, ou les
• Louih (24) de la Perse. La ville d'Ispalian était en quelque sorte sous la domination exclusive du Cheik-el-Islam et de ses bandes, qui y commettaient des brigandages et des crimes de toute espèce. C'était pour remédier à cet état de choses que le Chah était parti avec un corps d'armée.
Après un séjour de vingt-deux jours à Téhéran, après que toutes les politesses officielles eurent été échangées entre l'ambassadeur et les personnages qui résidaient dans cette
% ville, nous nous mîmes en route pour Ispahan, le 23 mars.