‹ Voyage en PerseChapitre 18 sur 89 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Départ de Téhéran. — Savâh. — Khoûm. — Tombeau de Fatmé. — Mausolée do Fet-\li-Cii4h. » Passingàn. — Combat. — Arrivée à Kachâu.

Par suite d'un des mille petits accidents qui surviennent aux voyageurs , je n'avais pu partir avec l'ambassadeur ; mon sais m'avait brisé ma selle. Il était Arménien , bon diable, mais fort bête; son précédent métier avait été celui de marchand de vin. Il était employé dans une maison arménienne où se réunissent les débauchés de la ville , en trompant la vigilance de la police , ou même en compagnie de ses agents, ce qui arrive le plus souvent. Les Musulmans se livrent, dans ces maisons chrétiennes, à des orgies nocturnes où le Koran est complètement mis sous les pieds. Quelquefois le chef de la religion porte plainte contre ces cabarets clandestins. Alors la police y fait une descente; elle brise toutes les jarres qui contiennent le vin, et rançonne cruellement les malheureux chrétiens qui n'ont d'autre tort que de spéculer sur l'ivrognerie des Musulmans.

Mon sais était donc garçon marchand do vin avant d'entrer

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à mon service. Il n'y a pas (Je pays où l'on chaqge plus facilement de profession qu'en Perse. Catchatour ( c'était 9qn nom) ne savait guère son nouveau métier; il avftit ^urtQf|t peu de connaissance de nos usages frenguis. Cepepdai^t, ayjep de la bonne volonté et du zèle, il était arrivé à faire un palefrenier passable ; mais je n'avais pu lui donner de l'intelligence. Un jour donc, c'était la veille de notre départ, traversant le bazar avec mon cheval qu'il ramenait, il se trouve Qpi face d'upe file de cbameai^x chargés; au lien de reculer jusqu'à un endroit où il pût ranger nion cheval , U le fait passer sous la charge d'un de ces animaux; ma selle fut mise en morceaux. C'est ce petit accideqt q^i me força |i rester en arrière et ne me permit (le partir que longtwip^ après toute l'ambassade.

n était presque nuit quand je sortis de Téhéran, accompar gné de mon malencontreux sais. Nous prîmes la route ordinaire d'Ispahan. Après avoir marché jusqu'à dix l^eures 4u soir, non-seuleiuent sans avoir rencontré personne de la suite de l'ambassadeur, mais sans avoir pu recueillir même aucap renseignement à ^n sujet, nous arrivâmes dans un caravan^ sérail solitaire à huit farsaks de )a ville ; là je qe trouvai xwt^ à manger, rien à donner à nos montures. La nuit était froide; nous la passâmes, mon sais et moi, auprès d'un petit feu qu'il avait allumé avec du fumier sec et un peu de paille, l^ faisais d'assez tristes réflexions sur la suite d'un voyage qi^i commençait si mal, car je ne pouvais prévoir où je repcpur, trerais l'ambassadeur et si je pourr^i^ le rejoindre.

Le jour fut long à paraître, mais je le fus moips à monter à cheval. Dès que l'aube du matin blanchi^ le ciel à Tprient, je quittai sans regret les voûtes sombres et tristes du çàv^z

vansérail où je venais de faire une si triste épreuve de l'hospitalité qu'on peut espérer dans une hôtellerie de ce genre. Je ne savais quel chemin prendre , ni dans quelle direction marcher. Après bien des hésitations je me décidai à ne plus chercher à l'aventure la roule que suivait la caravane; je me contentai de trouver l'endroit où elle avait passé la nuit. Je ne pouvais en être fort éloigné , puisque j'étais déjà à sept heures de marche de Téhéran, et dans la direction d'Ispahan.

Je fus assez heureux, après quatre heures de recherches, pour découvrir enfin le lieu où mes camarades avaient couché. Le Meïmândar, afin d'avoir plus de ressources pour alimenter notre nombreux personnel , avait laissé à l'est la route ordinaire qui conduit de Téhéran à Ispahan ; il s'était porté plus à l'ouest, sur celle qui, de la dernière de ces villes, conduit à Kazbin, et avait dirigé la marche de manière à traverser un pays où Ton devait rencontrer un grand nombre de villages. Enchanté d'avoir découvert la piste de mes compagnons de voyage, et désirant les atteindre dans la journée , je pressai le pas de nos montures. J'arrivai à six heures du soir à Pik où j'eus la satisfaction de trouver l'ambassadeur. J'avais marché douze heures, mais je me considérais comme amplement dédommagé de ma fatigue.

De Pik nous allâmes à Savâhj petite ville dont le territoire couvert de ruines atteste que son importance dut être plus grande dans d'autres temps. On y voit les restes de quelques édifices que nous pûmes apprécier le lendemain matin au grand jour; leur architecture parait avoir été remarquable. Parmi eux était une mosquée revêtue d'émaux et d'inscriptions couffiques ornées. Son minaret avait été renversé ; mais ce qu'on en voyait faisait regretter ce qui man-

quait ; il était orné de broderies et d'arabesques formés de petites briques disposées avec art. Il faut croire que l'abandon dans lequel est tombée cette ville date de plusieurs siècles^ car Chardin 9 qui la visita en 1675, dit qu'il la trouva déjà ruinée. On nous dit qu'à une distance de quatre farsaks était le tombeau du prophète Samuel ; nous ne pûmes le voir. Nous avions traversé un pays désert où nous n'avions rencontré que quelques Iliâts sous leurs tentes. Ce désert s'étendait à perte de vue autour de Savâh. Le sol en est sablonneux et couvert de sel. Notre marche fut arrêtée un instant par une rivière qui n'est pas encaissée, mais coule avec une rapidité et une profondeur qui paraissaient inquiéter les muletiers. Elle forme plusieurs branches que nous eûmes quelque peine à franchir.

La chaleur commençait à être très-forte. Vers le milieu du jour, les rayons du soleil avaient une ardeur qu'augmentait encore, par la réflexion, le terrain blanchâtre et nu sur lequel nous marchions. — J'avais fait à Savâh provision de grenades qui me parurent exquises , et dont le jus abondant et frais me fournissait une excellente boisson. Ces fruits sont remarquables en Perse ; il y en a qui n'ont pas moins de trente à quarante centimètres de circonférence ; ils sont d'un rouge vif nuancé de jaune. Les habitants en font beaucoup de cas ; ils les apprécient d'autant plus que, à Tépoque de l'année où on les mange, au printemps , il n'y a pas d'autres fruits.

Nous couchâmes le soir à Tegarout. C'est un village enfermé dans une enceinte flanquée de grandes et hautes tours. Entre Tegarout et Khoûm , où nous arrivâmes le lendemain , le pays conserve l'aspect triste et aride que nous lui avions vu les jours précédents.

iiA VOYAGE EN PERSE.

La chaleur était étouffante ; des vapeurs s'élevaient à M âutfàce dû sol , et formaient comme un voile qui cachait rhOrizon. A l'exception de quelques montagnes qu'on apercevait au loin , le pays n'offrait de toutes parts ^tt'tine ligne uniforme qu'aucune éminence n'accidentait. UÀd sotte dé mirage régnait autour de nous et nous empêchait dd reconnaître l'horizon réel. Nos yeux éblouis et Çiti^ués colmnencèreut cependant , sur le midi, à distingUêf{ an-dessus d'une atmosphère bleuâtre et tremblante, tltt point brillant qui semblait être l'image du soleil dans un tdh'oit : c'était la coupole d'or de Khoûm. Elle brilla longtèknps à nos yeux impatients avant c}ue nous atteignissionl^ la ville ^ dont l'approche nous fut indiquée par plusieurs mausolées qui bordent la route. Khoûm est considérée emnme une ville sainte ^ et beaucoup de personnages dévots y choisissent le lieu de leur sépulture. Les nombreux tombeaux qui se voient en avant de ses murs, sont des tmâm-Zadèhs , c'est-à-dire des monuments élevés à des dâscendants d'Ali , considérés comme des saints. Il y a deux siècles , on y en voyait encore plus de quatre cents , itiais ce nombre se trouve aujourd'hui fort réduit.

Il était deux heures de l'après-midi quand nous arrivâmes au bord d'une rivière qui baigne l'enceinte de la ville , et qne nous passâmes sur un pont de douze arches. A l'autre extrémité de ce pont est une porte par laquelle nous pénétrâmes dans le bazar. Nous fûmes logés dans un grand palais jadis fort élégant, mais actuellement délabré. Khoûm a parmi les villes de la Perse une importance qu'elle doit M»M entière à la dévotion des Chiias , car elle n'a aucune industrie, si ce n'est celle du savon et des poteries communes.

Mais le sentiment religieux n'a pa suffi à en arrêter là destruction, et mainteûatit elle est remplie de ruines. Fet-AH- Châh professait Une très-grande vénération pour Khoûm ; il ne marchait jamais (|u'à pied dans ses rues. Lorsque sbii oncle l-égnàit ëticoré, et qtié lili-ménië il était l'héritier prSî tom^tif d'ud trône jpeu solide, il avait fait vœu, s'il y parvenait, d'orner bette ville de nches édifices , et d'exemptëi* ses habitants de tdtit impôt. t)evenu Chah, leprittce accota^ plit fidèlemêtit son tœu. Il tenta méine de relever Ehoùm et de lui rendi*e un peu de l'éclat qu'elle Be sentait htîiïilliéè » d'avoir perdu , elle ville sainte et lieu de pèlerinage très^ fréquenté. Le culte des saints ne petit â lui seul saUver léà empires, et la ville des Seïds , la ville peuplée des descendants d'Àli , est tombée conime les autres cités dé la Perse. Néanmoins le tombeau de Fùtmé que les l^et^ans a|)|)e11évit Mdssnthà ou la Pure , est en grande vénération dans todt l'Orient, et attire un grand noinbre de pèlerins. Cette Fatmé est une petite-fille d'Ali y âitaetléë à Khoûm par sod père, Vlmam-Momsa , qui voulait la soustraire atlx persécution^ des khalifes de Bagdad. A sa mort, le peuple crtit qûé Dieu l'avait enlevée au ciel. Soti tombedu, qaoi(}ue vide; selon leur croyance, n'en est pas moins hoHbré. Le itiëûsdlée, tout de marbre, d'or et de mosaïitùë, ëèt entouré d'iltte énorihé grille d'argent massif. De tous fcôtës se Soient défe offrandes côtisistant en arines, pierreries, ôtl vétetnèntë riches. Là cotipole a été févêttté de pl&(|ttes d'àt par Fét- Ali-Châh.

l'ai tenté là, cotntne ëh beadcoup d'autres ëiidrbits, de pënétreip dans le sanctuaire et d'y SonleVer le Vùile abaissé par lé fkhdtismé dès Mûsulmatls sur be^ tiedk

qu'ils interdisent aux chrétiens. J'étais arrivé jusque dans la dernière cour, guidé dans le labyrinthe sacré par un ferrach ou cicérone de la ville, que l'espoir d'une récompense avait enhardi à enfreindre la règle. Mais, à peine avais-je quitté la dernière marche de l'escalier qui conduit à l'endroit le plus secret , et levé un regard curieux sur la porte du tombeau, qu'un Mollah s'élança furieux contre nous. Il n'osa s'en prendre à moi, mais il injuria mon guide en lui intimant l'ordre d'emmener immédiatement le chrétien dont la présence seule souillait même le pavé qu il foulait. — Ainsi passa et disparut devant moi l'étoile sainte qui projette ici ses rayons lumineux sur la foi des Persans.

Parmi les rois de Perse qui se sont fait enterrer à Khoûm figurent Châh-Abbas II et Châh-Sephi. Fet- Ali-Châh , fidèle à sa dévotion, avait, de son vivant, choisi pour le lieu de 88 sépulture une petite mosquée attenante à celle de Fatmé. Il avait pris soin de l'orner de marbres, d'or et de glaces. Il y est enseveli dans une tombe d'albâtre , de forme quadrangulaire, fermée par une tablette sur laquelle est sculpté son portrait en pied. L'Imâm-Djuma , le chef des Mollahs de la ville, comme s'il avait voulu faire oublier l'affront que j'avais reçu dans une des cours de cette enceinte, nous invita, le lendemain matin, à venir tous prendre le thé dans l'intérieur même du sanctuaire où est déposé le corps du roi. Il nous en fit les honneurs avec une amabilité qui rachetait bien la brutalité de son fanatique subalterne.

Le bras de Taïmour-Lenk s'est rudement appesanti sur Khoûm. La sainteté de cette ville chiite a pu en être la cause; mais on est en droit, sans calomnier ce guerrier tartare, de

le soupçonner d'avoir agi surtout en vue de s'approprier les immenses richesses accumulées par les dévots dans le sanctuaire de Fatmé.

Nous ne séjournâmes pas à Khoûm, et partîmes en remerciant l'Imâm-Djuma de sa courtoisie. La chaleur était excessive. Nous fîmes une halte en un lieu entièrement ruiné, qui s'appelle Lengaroul. Il s'y trouvait un Imâm-Zadèh , au milieu d'un groupe d'arbres parmi lesquels étaient de trèsbeaux cyprès et un pin-parasol. C'était le premier que je voyais en Perse. Nous allâmes coucher près d'un caravansérail qui porte le nom de Passingân. Ce lieu était complètement inhabité. Pour avoir des provisons , il fallut que le Meïmândar envoyât son frère, avec quelques cavaliers, dans un village caché derrière la montagne qui était voisine. — Les raïas persans se dérobent ainsi , autant qu'ils le peuvent^ aux regards des voyageurs. Ils espèrent, en plaçant leurs, demeures dans le fond des ravins ou derrière un rideau de montagnes, échapper aux exactions dont ils sont si souvent victimes. C'est ce qu'avaient fait ceux du voisinage de Passingân. — Quand ils virent arriver les ferrachs et les goulams du Meïmândar, avec un ûrman royal pour tout paiement, ils ne voulurent rien entendre. Le frère de ChâhAbbas-Khân, tenant à honneur de faire obéir aux ordres dont il était porteur, voulut employer la force. Les habitants du village résistèrent; on se battit^ et le pauvre Mehemet-Khân, victime de la désagréable commission qui lui avait été confiée, revint avec la mâchoire cassée. Il ramenait en outre deux de ses cavaliers grièvement blessés. Cependant, grâce à un secours envoyé à temps , les gens du Meïmândar purent se tirer des mains de ces villageois , et nous rapporter les pro-

visions nécessaires. Il est probable que ces pauvres gens eurent à payer plus tard bien cher leur incartade.

Le lendemain, nous fimes une halte au caravansérail de Ckourab, et nous passâmes la niiit à celui de Nâsserdbàd; àptès quoi nous arrivâmes à Kachân.

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