‹ Voyage en PerseChapitre 19 sur 89 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Kachàn. — Industrie de cette ville. — Édifices. — Fin-Fin. — Bend-Kachân. -^ Khouroud. — Momtchakor. — Guez. — Aqueducs souterrains. — Arrivée à Ispahan.

Le prince Fet-Oullah-Mirza j qui était gouverneur de Kachàn^ nous fit une très-gracieuse réception. Il envoya audevant de l'ambassadeur Ylstakball d'honneur, c'est-à-dire les officiers de sa maison , escortés de tous les loutis de la ville, avec leurs oursèt leurs singes. Le CfaAh-Zadèh, qui nous a paru être aussi aimable que spirituel , insista beaucoup pour que nous nous arrêtassions à Kachan. Il était impos* sible de lui refuser cette marque de déférence, et nous y restâmes un jour. *

Ce fut assez pour voir la ville et tout ce qu'elle renfermé. Elle n'est pas très-grande , mais sa population est propor^ tionnellement nombreuse ; elle compte environ trente mille habitants, parmi lesquels il y a beaucoup de juifs. Il s'y trouve plusieurs fabriques d'où sortent des étoffes de soie brochées , des satins , des brocarts d'un très-beau travail et d'une solidité parfaite. On y fhit aussi des velours et des

chàles ordinaires; mais les importations anglaises, qui s'accroissent toujours en Perse depuis une trentaine d'années, ont porté aux manufactures de Kachân un coup mortel. Si quelques métiers y existent encore , il est triste d'en voir le plus grand nombre immobiles, en attendant qu'ils disparaissent complètement. On est loin d'y remarquer cette activité qui, au temps des Sophis, en faisait la première ville manufacturière de la Perse. On n'y trouve plus de fabrique qui, à elle seule, comme il y a deux siècles, emploie mille ouvriers.

. Les producteurs persans ont ressenti les bienfaits de la civilisation européenne. Le contact des Anglais surtout a eu pour eux ce funeste résultat de répandre , dans tous leurs bazars , des quantités considérables de marchandises qui se vendent à un prix inférieur à celui des produits nationaux. — Il faut bien le dire , c'est là le fruit des traités de commerce obtenus par les agents diplomatiques , qui , sous les dehors d'une amitié protectrice et d'une alliance politique, cachent toujours l'arrière-pensée de tuer l'industrie du pays assez confiant pour leur ouvrir ses portes. Ils se font, pour ainsi dire, les commis-voyageurs en grand du commerce européen; ils obtiennent des passe-droits au détriment du pays auprès dfi(}iiel ils sont accrédités , et où , pour eux seuls , il n'y a plus ni douanes, ni patentes, ni impôt d'aucune espèce. L'ÎBondant alors de marchandises qui se vendent au-dessous des cours établis pour celles des fabriques nationales, ils arrivent promptement à faire abandonner les unes, et, par suite, fermer les autres. C'est ce qui a lieu dans toute la Perse, où l'on a de la peine à trouver une pièce d'étoffe qui ne soit marquée de l'estampille couronnée ou du léopard.

Le voyageur, qui réfléchit sur les conséquences de cet abus de la diplomatie actuelle , se demande' avec tristesse si ces grands mots de civilisation européenne, portés pompeusement sur tous les points du globe, ne, sont donc autre chose que le moyen de faire écouler les produits surabondants de certains pays. Et comment ne pas avoir cette conviction, quand on voit, en Asie, se perdre et dispars^tse -complètement, d'année en année, les industries de toutes Sû¥tes dont l'Europe elle-même était tributaire; quand on reiîllfrqae que ces Persans, dont les toiles, les mousselines, les brocarts d'or et d'argent faisaient l'admiration et l'envie des riches Européens, ne se vêtissent plus aujourd'hui que de légères soieries ou de cotonnades anglaises ? Les vaisseaux , les canons , ne sont-ils plus, pour l'Europe, que des instruments propres à tirer l'or et l'argent de la bourse des peuples? Les pavillons, quelle que soit leur couleur, n'abritent-ils donc plus que des ballots de marchands? — Rome conquérait des territoires barbares, et y portait réellement sa civilisation dont nous saluons encore les nobles vestiges. — L'Angleterre s'empare aussi de vastes pays ; mais afin d'y vendre seule. Mercantile avant tout, elle abuse de sa force pour s'ouvrir les marchés du monde à coups de boulets ; et quand elle sera tombée, comme toutes les puissances tombent, comme Rome elle-même , quels souvenirs laissera-t-elle là où elle aura dominé? L'industrie ruinée , les arts oubliés , perdus , et la profonde misère des peuples qui lui auront versé à mains pleines tout l'or de l'Indoustan , de la Perse , de la Turquie et probablement de la Chine. — Et la conquête des empires, conune la ruine des nations , aura été accomplie au nom de la civilisation ! — Que l'on pardonne cette digression au

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voyageur désintéressé qqi étudie le pays où il passe, et cherche les causes de toutes les ruines qu'il rencontre. Je conçois que de Iqin y sans connaître les peuples du vieux monde, on les prenne indistinctement pour des hordes de barbares trop heqreux d'accepter les produits de l'Europe. Il est alors naturel de ne considérer ces pays mal appréciés qUQ comme des débouchés, comme des marchés, où il est lOéritoire (le porter l'aisance et les ressources de notre civilisation. Mais il ne jurait en être ainsi pour le voyageur qui voit, de tous côtés, les traces d'une industrie née avant la nôtre , frappée au cœur, et se débattant dans les dernières angoisses de son agonie.

Mais revenons à Eachàn. Cette ville, comme je le disais, conserve un peu d'industrie ; elle fait un dernier effort pour n^ pas laisser périr celle qui lui a fait un nom parmi les villes de Perse Au nombre de ses produit^, il faut compter l'un de GQux qui ont contribué a établir S4 renommée et que l'étranger n'est point encore parvenu à lui arracher : ce sont des ustensiles en cuivrp, tels que plats, cuvettes, pots à eau, bouteilles , etc. Les artisans qui travaillent et façonnent ces articles font preuve d'un véritable goût; ils savent leur donner des formes élégantes et les orner de dessins ciselés , grfivés ou émaillés, qui en font presque des objets d'art. Ils WX Aussi résolu ce problème , important dans yn pays où tput se porte à dos de mulets, de réunir, sous un petit vplume, toutes les pièces nécessaires à la cuisine ou à la (6b|e; ils font des nécessaires de voyage, qui se composent (le vingt à trente pièces , toutes emboîtées les unes dans les autres et contenues dans la plus grande, depuis la marmite jusqu'à la plus petite écuelle.

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Kacbàn est encore réputé pour ayjDÎr d'excellents fruits pt des melons qui passent pour les meilleurs de toute la Perse. Il s'y trouve beaucoup de mûriers, restes de ceux qui furent plantés au temps de la splendeur industrielle de cette vill^; m^is ces arbres ont diminué avec le nombre des magnane- , ries , et, bien que les fi^riques soient peu actiyes , il arriy^ (juelquefois qu'o^ est obligé de recourir au Ghilan pour ^ procurer de la soi^.

Kachàn a peu de grands édifices. Il est possible (p'autr^ fois elle en ait eu davantage , et qu'il^ ^ient été renversés pa^r le tremblement de terre qui , au siècle dprnier, la ruina d^ fond en comble; on doit le croire, d'après l'ipc^portance qu'elle a eue jadis, et qu'attestent nos devanciers. Ce qu'elle a de mieux à offrir aujourd'hui, pe sont ses bazars (^i|j sont parfaitement construits , ses caravansérails et se^ bains. Parmi ces derpiers, j'ei^ visitai un 4ont l'élé^anc^ me frappa. C'est de tous ceux que j'ai vus ex^ Persp, cel^^ dont l'architecture et la dispositipq m'ont paru le plus digpes de remarque.

I| n'y a p^s de rivière à Kachàn , mais Qi^ y a crgpsé ^ç\f\ très-grande (quantité de puits, de canaux e\ d'4^-af7?6an alimentés par des cours d'eau sputerrains qui }uj arrjvçiqt f^ft plusieurs côtés. Les n)i|railles sont 9sse^ p\exi çntreteoue|3| et m'ont paru de n^tu^e à pr^enter une pieill^vire défq^^se q^^ la plupart de celles que pqu$ avions vnes précédemment.

Dan^ la mâtiné (iln jour que nous passâmes eq pQtte ville, le Châh-Zadèh olFrit à l'ambassadeur un déjeuner dans un petit palais qui s'appelle Fin-^in^ q\\ Bâgh-i-Fin, à unç dep^far^ak des murs. A notre arrivée , nous y trouvées un couvert à \3{ persane, disposé sur un tapis. C'était dans ^^

kiosque élégant, placé an milieu d'un jardin ombragé par de magnifiques cyprès, et rafraîchi par des eaux vives d'une limpidité admirable; elles sortaient d'une belle source trèsabondante qui se trouve derrière le palais. Les habitants y attachent des idées superstitieuses et lui attribuent des vertus hygiéniques dont je n'ai pu bien comprendre la nature. Les eaux sont recueillies dans un grand bassin, au centre du kiosque, où elles entretiennent une fraîcheur que le climat brûlant et sec de Kachân doit rendre bien précieuse en été. Le fond de ce bassin est pavé de carreaux de faïence bleue, qui produisent un charmant effet à travers l'eau transparente et ptire comme du cristal.

Sur le chemin qui conduit à ce petit palais du prince , on rencontre, tout près d'une des portes de la ville, une espèce de couvent de derviches, où se trouve un Imâm-Zadèh et une mosquée. L'ensemble de ces édifices forme un groupe pittoresque assez curieux.

Le 1*' avril nous quittâmes Kachàn de bonne heure, parce que la route devait être longue et pénible. Pendant les premières heures , nous continuâmes à marcher dans la plaine, où le soleil faisait sentir l'ardeur de ses rayons. Le sol était aride et couvert d'une croûte de sel. A l'est, la vue se perdait dans une vapeur brillante où aucune ligne de montagnes ne l'arrêtait : c'était l'immensité du désert de Kermân , qui s*étend jusqu'aux frontières de l'Affghânistan.

Nous fîmes une courte pose auprès du caravansérail qui porte le nom de Guehr-Ahady c'est-à-dire rfcmewre des Guhbres. Il y avait là, en effet, autrefois, un bourg peuplé par des Persans de cette secte. Il est probable que les vexations ne leur étaient pas épargnées par les Musulmans , et qu'à cette

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raison il faut attribuer l'abandon dans lequel ils ont laissé le village qui est complètement en ruine.

Le caravansérail de Guebr-Abad est une belle et forte construction. Une tablette, placée au-dessus de la porte, indique qu'il fut fondé par un des généraux d'Abbas le Grand. C'est là qu'on quitte le territoire de Kachàn, et qu'on s'engage dans une gorge de la montagne de Khoûroud. Le temps changeait avec les lieux. Toutes les misères dont nous pensions être désormais préservés , depuis que nous étions descendus dans les plaines de l'Irak, nous attendaient dans ce défilé. La neige y tombait à gros flocons , le vent y soufflait avec violence. Nous y trouvâmes un second hiver dont la rigueur nous fut d'autant plus pénible que nous étions plus loin de nous y attendre. — Trompés par les chaleurs que nous avions éprouvées depuis Téhéran, nous n'avions naturellement pris aucune précaution contre le froid ; aussi cette journée fut-ellè, pour chacun de nous , une des plus pénibles qu'il eût passées.

Vers le milieu du défilé qui conduit au sommet de cette montagne, notre attention fut attirée par le bruit d'une chute d'eau. Nous ne tardâmes pas, en effet, à apercevoir une cascade produite par une masse d'eau qui s'échappait d'un petit lac contenu par une forte digue, à la partie supérieure du ravin au bord duquel nous marchions. I^ trop plein s'y précipitait avec un fracas assourdissant. Nos Persans nous dirent que c'était là le réservoir qui alimentait les citernes de Kachàn. Cet ouvrage hydraulique est dû à Ghàh-Abbas. Ce monarque, dont le nom se retrouve à chaque pas, en Perse, eut l'heureuse idée, afin de pourvoir aux besoins des Kachànis, de retenir, au moyen d'une digue ou bend^ toutes les

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eaux de source et celles produites par la fonte des neiges, dans ce grand réservoir qui ne les laisse échapper que selon les nécessités de la ville. La digue est construite en grosses pierres bien cimentées, et elle retient une si grande quantité d'eau qu'elle forme un véritable lac. — On lui donne le nom de la ville pour laquelle il a été formé, ou celui du village voisin, et on l'appelle Bend-Kachân ou Bend-Khaûroud.

La neige n'avait pas cessé de tomber abondamment lorsque nous atteignîmes Kbouroud. Ce bourg considérable est situé dans un vallon arrosé par de nombreux ruisseaux. Nous y retrouvâmes toutes les horreurs de l'hiver, et il nous rappela l'Arménie. La neige couvrait tous les environs. Cependant, aux nombreux et vastes jardins qui montraient de toutes parts leurs grands arbres, nous jugeâmes que celte localité devait être très-bien cultivée. — Nous pensâmes que ni le froid intense ni la neige n'y« étaient accidentais, et qu'il devait y avoir, en tout temps , une très-grande différence entre sa température et celle de Kachàn , car nous venions de laisser, près de cette ville, la végétation déjà fort avancée. Elle marchait rapidement vers sa maturité, tandis qu'autour du village où nous étions nous la trouvions considérablement en retard. Ce qui prouverait d'ailleurs la différence climatérique qui caractérise les deux localités, c'est la nature même des arbres qui se trouvent à Khouroud. La majeure partie, en effet, se compose de poiriers, de pruniers, de peupliers ou de noyers.

Le bourg de Khouroud est bâti en amphithéâtre, sur le flanc de la montagne. Les maisons sont assises sur des terrasses qui se dominent les unes les autres : nous y fûmes assez mal logés, car elles étaient toutes fort sales. Il y avait

bien un caravansérail , mais il était délabré, et le MeunàDclar craignait que nous n'y souffrissions beaucoup du froid , ce qui était inévitable.

. Sur une éminence placée en regard du village, derrière le caravansérail , on aperçoit une espèce de petite forteresse en ruine. C'était autrefois un poste militaire et la demeure du Hakim.

Peu enchantés de notre séjour à Khouroud , nous le quittâmes sans regret le lendemain matin. Nous avions l'espoir de sortir de ce long défilé et d'échapper enfin à la neige et aux rigueurs d'un froid auquel nous n'étions plus habitués."^ Mais le ciel, toujours chargé et noir, à notre départ, laissa encore pendant cette journée tomber une grande quantité de neige. De plus, la gelée de la nuit avait durci celle de la veille et produit un verglas qui rendait la marche de notre nombreuse caravane des plus pénibles; nous n'avancions qu'avec lenteur. Le Meïmàndar avait envoyé en avant des cavaliers chargés de faire du feu sur le bord de la route, à mi-chemin du MenziL Ils y avaient ramassé un peu de bois qui eut bien de la peine à flamber; cependant , à force de souffler avec leur bouche et le pan de leurs robes, ils finirent par obtenir un peu de flamme. Ils préparèrent du khebâb, ou du mouton coupé par petits morceaux et rôti au bout d'une baguette de fer qui sert de broche. Nous éprouvâmes un grand bien à nous chauffer et à dégourdir nos membres raidis par le froid. Nous aviont^ tous grand besoin de nous reconforter un peu, mais la neige augmenta encore et le vent redoubla de violence jusqu'à ce que nous eussions dépassé le sommet de la montagne.

Sur le versant méridional, nous arrivâmes à Son^ et

logeâmes dans le caravaaflérail de ce village qui est, comme Khouroud , entouré de jardins.

A partir de Sou, nous continuâmes à descendre peu à peu. Nous laissâmes la neige derrière nous, et nous arrivâmesdans une contrée basse où la chaleur se fit de nouveau sentir. Nous étions au milieu d'un grand cercle de montagnes dont toutes les cimes étaient blanches. Nous passâmes devant un beau caravansérail; mais Châh-Abbas-Khân, pensant que nous serions mieux dans le village qui est en face , nous y avait fait préparer des logements. C'était, en effet, un village 4rès-grand, bien bâti, et dont les maisons étaient propres et commodes ; il porte le nom de Mourtchakiwr. Il est situé au milieu d'un pays désert et inculte. Cependant, à en croire les ruines qui y sont éparses et les vestiges de canaux qui circulent sous terre, il faut penser que cett« contrée était autrefois très-peuplée. La plaine de Mourtchakhor est célèbre par la victoire qu'en 1729 Nadir-Châh remporta sur les Affghans, et dont le résultat fut, pour la Perse, l'expulsion de ses terribles oppresseurs.

Ce pays est très-giboyeux, nous y vîmes une grande quantité de perdrix et d'autres oiseaux.

Le jour suivant, après avoir franchi quelques collines, nous descendîmes encore et débouchâmes dans les plaines d'Ispahan. L'aspect du pays ne révélait aucunement les approches de la célèbre capitale de la Perse. Ce n'était encore, aussi loin que notre vue pût s'étendre, que stérilité et décombres.

Les nombreux vols d'oiseaux de proie attestaient d'ailleurs la solitude de ces lieux. — Un des cavaliers de notre suite avant tiré à coup perdu sur un vautour qui tournoyait

au-dessus de nos têtes, le hasard fit pénétrer un grain de plomb dans rœil de l'oiseau. Il était colossal : c'était un de ces géants des airs qu'on appelle Gypaède barbu; son corps était de la grosseur de celui d'un dinde; tout son plumage était blanc fauve. Il avait un cou long, recouvert d'un duvet, et sa tête était armée d'un bec crochu dont la force devait faire de cruelles blessures. Les pattes étaient énormes; mais ce qu'il avait de plus remarquable c'était son envergure : elle mesurait plus de trois mètres. Nous voulûmes l'emporter; malheureusement nous n'avions pas tout ce qui était nécessaire pour l'empailler, et nous eûmes le regret d'abandonner cet oiseau qui aurait figuré honora* blement parmi les sujets les plus intéressants d'un musée ornithique

Nous nous arrêtâmes le soir à Guez; quoique nous ne fussions plus qu'à trois heures d'Ispahan, il n'y avait pas moyen d'y arriver ce jour-là. Il fallait prévenir que nous en approchions et donner le temps de préparer la réception qui nous y attendait. — Devant nous se dessinait, sur un ciel pur, la silhouette sévère des montagnes au pied desquelles est la magnifique ville de Ghâh-Âbbas.

Les paysans de Guez ont exécuté des travaux vraiment dignes d'admiration , pour amener l'eau dans leurs champs, en lui faisant parcourir sous terre des distances considérables. Nous avions déjà eu occasion, en plusieurs endroits, de remarquer ces canaux, mais nulle part nous ne les avions encore vu pratiquer sur une aussi grande étendue et avec autant d'art. Ces aqueducs, qu'on nomme KehridjSj sont des souterrains immenses qui ont quelquefois une longueur de plusieurs farsaks; ils sont assez larges et assez

hauts pour permettre aux travailleurs d'y circuler facilement. Ils sont simplement creusés et comme forés dans le sol que Ton taille en voûte, à la partie supérieure, pour lui laisser de la solidité. De distance en distance, on fait une ouverture, en forme de puits, qui permet de descendre dans Taqueduc et d'y faire les réparations nécessaires, ou de le dégager des terres qui s'éboulent fréquemment et obstruent le passage des eaux. I.es cultivateurs puisent à ces sources factices l'eau nécessaire à l'arrosement de leurs champs sur lesquels ils la dispersent , de manière à former des irrigations qui y portent la fécondité naturelle au sol dès qu'il est mouillé.

La Perse étant généralement privée d'eau, il a fallu que l'art vînt suppléer la nature. Les fleuves ou les rivières y sont rares; on n'en rencontre guère que dans les contrées montagneuses. Il y en a un très-petit nombre qui se frayent ' une route dans les plaines, et, presque sans exception, les rivières qui s'y sont formées un lit y disparaissent. Il faut l'attribuer à plusieurs causes. La grande sécheresse du climat rendant la terre très-avide, il en résulte qu'elle absorbe, sur les bords une grande quantité d'eau qui s'y infiltre et diminue d'autant sa masse. La culture, si restreinte qu'elle soit, ne pouvant réussir qu'à la condition d'innombrables et incessantes irrigations, est une seconde et notable cause de diminution du volume des rivières. Enfin , toutes celles qui ne vont pas à l'une des mers limitrophes de la Perse, ou qui ne se jettent pas dans les fleuves, se répandent dans des plaines immenses où elles ne trouvent pas d'issue ni de pente pour s'écouler; elles se perdent alors dans les terres, ou se vaporisent sous les rayons ardents

du soleil. Ces diverses causes expliquent comment il se fait qu'on rencontre, dans les montagnes , des courants d'eau très-forts , très-rapides à leur naissance, et que, contrairement à ce qui arrive dans nos pays, au lieu de les voir augmenter de volume et de rapidité, ils s'amoindrissent peu à peu et disparaissent sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus.

Le lendemain , après avoir donné à notre toilette un peu plus de soin que d'habitude, et avoir quitté nos habits de route, nous partîmes de Guez vers midi. Notre troupe était joyeuse de toucher au terme d'un voyage entrepris dans des conditions qui l'avaient rendu ipuvent pénible. Chacun de nous était de plus animé du désir de voir cette ville d'Ispahan, dont le nom célèbre a quelque chose de presque fabuleux pour les Européens. Le pas de nos chevaux se ressentait de notre impatience, et Châh-Abbas-Khan fut plusieurs fois obligé de modérer notre ardeur, dans la crainte qdè nous ne laissions pas assez de temps pour les préparatifs que nécessitait la réception que le Chah ménageait à l'ambassade.

Le temps était beau , ce qui était une satisfaction pour notre escorte persane qui attachait une grande importance à ce que le ciel ne se montrât pas défavorable à notre entrée à Ispahan.

Nous ne tardâmes pas à rencontrer les cavaliers qui étaient sortis les premiers de la ville pour venir à la rencontre de l'ambassadeur. Celui qui se présenta d'abord fut un M. Setainot , à qui l'on donnait le titre de général ; il avait , disait-il , servi autrefois dans l'armée française. Les événements qui en avaient amené le licenciement, à la chute de l'Empire,

l'avaient poussé vers l'Asie pour y chercher fortune. De position en position , il était arrivé à obtenir à la cour du Cbâh, celle de général du génie. Derrière M. Seminot s'avançait une troupe considérable de cavaliers; ceux qui marchaient en avant portaient de riches costumes. A leurs magnifiques robes de cachemire, jetées par-dessus de petites redingotes à la franque, nous les reconnûmes pour des personnages d'un rang élevé. En effet, c'étaient des Châh- Zadèhs que le Roi envoyait pour complimenter de sa part VElchi'Bey. Us s'en acquittèrent d'une façon excessivement gracieuse; ils allongeaient d'interminables flatteries sur le bonheur que l'Iran ressentait à avoir pour hôte l'ambassadeur du roi de France. Tout en débitant leurs compliments, du reste parfaitement tournés, les princes nous conduisirent vers des tentes dressées sur le bord de la route , à l'entrée desquelles ils nous firent mettre pied à terre. — Dans ces tentes on fivait installé des tapis et des coussins pour nous asseoir autour de plusieurs plateaux chargés de friandises. Quand nous fûmes tous rangés en cercle, les compliments recommencèrent de plus belle et s'échangèrent, dans le langage le plus aimable et le plus fleuri, entre les Chàh-Zadèhs et l'ambassadeur, avec le secours de l'interprète. M. Kazimirski paraissait s'acquitter de son rôle avec beaucoup d'intelligence et de savoir, car les beli^ les khoûb, khaili-khoûh des Persans, c'est-à-dire 6ten, tres-bierij et la manière dont ils Técoutaient , nous prouvaient qu'ils étaient très-satisfaits des traductions, probablement un peu amplifiées, qu'il leur faisait des paroles de l'Elchi. — Après que les pâtisseries, le thé , le café et les kalioûns eurent suffisamment circulé ; après réchange de toutes les politesses que comportent la réception

d'un envoyé diplomatique et les mœurs persanes, nous remontâmes à cheval, escortés des princes et de plus de trois cents cavaliers.

Au fur et à mesure que nous avancions vers la ville, la foule grossissait et les piétons se mêlaient aux chevaux. Les goulams qui ouvraient la marche avaient beaucoup de peine à faire place à notre cortège qui produisait un effet trosimposant et paraissait inspirer à la multitude une considération toute respectueuse.

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