CHAPITRE XVIII
Entrée à Ispahan. — Mosquée Riba-Souctah. — Camp du Chah. — Loutis. — Grand Mouchtaïd. — Exécutions. — Présentation de l'ambassade au Chah. — Premier ministre Hadji-Mirza-Hagassi.
En approchant d'Ispahan , sa silhouette incertaine , que nous cherchions à voir de Guez, prit peu à peu des formes plus distinctes. La teinte bleuâtre et vaporeuse, dans laquelle se confondaient les divers plans, se nuança selon les couleurs qui leur étaient propres.
Cette ville nous parut avoir une très-grande étendue. Mais, comme toutes celles que nous connaissions déjà, le peu de hauteur de ses édifices l'empêchait de se présenter sous un aspect grandiose. C'était donc une longue ligne de constructions basses en avant desquelles s'allongeait une muraille grise , et que surmontaient çà et là quelques dômes avec quelques minarets émaillés. Des groupes d'arbres clairsemés ajoutaient, par intervalles, leur verdure aux tons de ce tableau qui avait pour fond de grandes montagnes âpres et sévères très-rapprochées. Le soleil ne les éclairait plus de notre côté, tandis que ses rayons frappaient de toute leur ardeur les coupoles luisantes des mosquées miroitant
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au travers d'une poussière d'or dont toute la ville semblait enveloppée. Ispahan, tout lumineux et reflété, ressortait mer^ veilleusement sur le bleu sombre des pentes duRoitstâm-Khoû.
La campagne qui s'étendait jusqu'au pied des murs était peu cultivée là où nous passâmes. Des ruines de villages accusaient l'émigration de la population qui s'en était retirée.
Il était deux heures quand nous atteignîmes la première porte de ville. — Là un concours immense dépeuple, de gens de toutes sortes et de toutes classes, nous attendait. Nous y rencontrâmes aussi une escouade d'officiers royaux, les Nazaktchis du Chah, espèce d'exécuteurs de ses volontés, ou de hérauts qui assistent près de lui à toutes les cérémonies et lui forment une avant-garde quand il change de plac«; ils étaient vêtus de longues robes rouges traînantes , et avaient sur la tête un turban très-élevé formé d'un châle également rouge. Après les saints d'usage, ils se mirent sur deux rangs et, précédés du Nazaktchi-bachi armé d'uatf longue baguette, ils ouvrirent la marche de ce pompeux cortège.
Ce fut ainsi , entourés et pressés par les gens du roi et la population d'ispahan, que nous fîmes, le 5 avril 1840, notre entrée dans cette grande et belle ville.
Après avoir dépassé la première porte, qui n'offre rien de remarquable, nous nous trouvâmes engagés dans une espèce de longue rue plantée d'arbres. Elle est bordée, de chaque côté, de longs murs qui nous parurent clore des jardins dont les vignes et les figuiers jetaient leurs rameaux de notre côté. Leur vigueur et leur précocité nous prouvaient que le printemps d'ispahan était commencé depuis longtemps. De distance en distance, nous passions devant des bassins;
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mais les grandes herbes qui les envahissaient nous disaient assez que Teau n'y venait guère. En effet, nos yeux étaient frappés de l'air d'abandon et de ruine répandu partout.
Vers le milieu de cette avenue, se voyait une charmante petite mosquée qui me parut être un bijou de l'architecture persane. — Pourquoi fallait-il qu'en admirant sa structure et les dessins variés de ses émaux, nous eussions le regret de voir déjà ses abords semés de décombres? — Cette mosquée s'appelle Baba-Souctah ou le Pere-Brûlé, Je n'ai pu savoir l'origine de ce surnom. Non-seulement la coupole et le minaret sont couverts de briques émaillées, mais encore toutes les faces de cet édifice étaient, de haut en bas, revêtues de la même manière. Aujourd'hui ces revêtements sont très-endommagés et la brique ordinaire des murs s'aperçoit de tous côtés. On peut néanmoins juger encore l'effet de cette ornementation élégante : de grandes étoiles vertes «t blanches se dessinent sur le fond azuré du dôme au-dessus duquel, entre des bandes bleues, se lit une inscription dont les caractères en blanc, sur un fond vert, font le tour de la frise. Le minaret, qui est d'une forme extrêmement gracieuse et svelte, présente une suite de spirales vertes et blanches qui s'enroulent autour de sa surface d'émail bleu. — Il était impossible d'avoir, par un monument plus délicat et plus gracieux, un avant-goût plus séduisant des splendidcs mosquées qu'Ispahan doit à ses monarques Sophis.
Après avoir dépassé celle-ci , entraînés par notre cortège, nous trouvâmes, au bout de la longue allée que nous suivions, une seconde porte flanquée de deux lions de marbre grossièrement sculptés. — C'était là que commençait réellement la ville- — Après quelques pas faits dans une
demi-obscurité, sous une rotonde où se tenaient quel- (jues serbâSy nous entrâmes dans la première rue d'Ispahan. Ce n'était point une rue découverte; c'était une espèce de grand passage voûté ouvert à divers intervalles qui laissaient apercevoir le ciel. Ce quartier nous parut dépeuplé, et les débris des maisons roulaient sous les pieds des chevaux qui les broyaient en soulevant une épaisse poussière. Quelques pauvres boutiques mal garnies , encore plus mal achalandées, indiquaient que c'était là une des extrémités abandonnées da grand marché. En effet, les boutiques se multipliaient à mesure que nous avancions, et bientôt nous nous trouvâmes en plein bazar. Mais les marchands étaient venus au-devant de l'ambassade et tout était fermé, comme en un jour de repos ou de fête. Nous suivîmes ainsi , sous des voûtes obscures, une enfilade interminable de bazars les uns au bout des autres.
Nous y marchions depuis près d'une heure quand nous débouchâmes sur une grande place au fond de laquelle se voyait, magnifiquement ornée d'émaux, et grandiose de proportions, une superbe mosquée à côté de laquelle s'élevait un gigantesque pavillon terminé par une galerie aérienne formée de
légères colonnes. — C'était le Meidân-i-Châh, ou place royale ^ la Mosquée Principale^ qu'on nomme Matchii'Djùmahj et le palais de Chàh-Abbas. — Nous étions dans le plus beau quartier d'Ispahan, quartier du roi, pour lequel Chàh-Abbas et les autres princes de sa race ont prodigué l'or de la Perse, en le mettant au service de tout ce que l'art persan pouvait créer de plus majestueux et de plus splendide.
Notre avant-garde de Nazaktchis marchait toujours, il fallait suivre. Nous rentrâmes sous une nouvelle voûte spa-
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cieuse qui couvrait un grand bazar où des coups de marteau nous apprirent que nous étions au milieu des ateliers dans lesquels se travaille le cuivre dont on fait toute la vaisselle de la ville.
De passage en passage, de place en place, et de rue en rue, nous étions arrivés à une avenue qui est, dans son genre, une des plus belles choses qu'on puisse voir. — C'est ce qu'on appelle le Tchar-Bâgh. — Quatre rangées de platanes gigantesques dont le tronc monstrueux portait majestueusement la tête en forme de parasols , ouvraient devant nous cinq allées larges et droites, dont la longueur seule empêchait de voir l'extrémité. Dans celle du milieu, un canal, qui la suivait dans toute son étendue , contenait une eau courante et limpide. Tous les deux cents pas, elle se déversait dans de grands bassins, et allait ainsi, de Tun à Tautre, en formant plusieurs cascades. De chaque côté de ces bassins étaient des kiosques peints ou revêtus de faïences. Entre eux, d'immenses jardins montraient leurs arbres par-dessus les murs qui fermaient cette avenue, et qu'ornaient une suite indéfinie d'arcades sucessives.
Vers le milieu de ces allées, nous passâmes devant une belle mosquée émaillée de mille couleurs dans toute sa hauteur. Les faïences bleues de ses minarets se distinguaient en l'air, au travers des branches et du feuillage vert des platanes qui en ombrageaient le pied. Il nous fallut près d'une demiheure pour parcourir cette immense avenue au bout de laquelle nous passâmes sous une porte surmontée de créneaux et de meurtrières.
Au delà, nous marchions sur une longue et lar^e chaussée entre deux murailles qui nous faisaient croire que nous
étions encore dans une rue, lorsque des arcades, ouvertes de dislance en distance, nous laissèrent voir le Zendèroud. Nous étions sur un pont qui traverse la rivière dont les eaux baignent les murs d'Ispahan du côté du sud. A l'extrémité du pont, une longue ligne d'infanterie, commandée par un général, était rangée en bataille. Ces troupes étaient d'un effet tout pittoresque, à cause de la diversité des couleurs de leurs uniformes et de leur accoutrement moitié européen , moitié persan. Elles nous présentèrent les armes quand nous passâmes devant elles, et les fanfares de leur musique un peu sauvage, mais d'un rhythme guerrier, se mêlèrent au bruit des tambours qui battaient aux champs.
Devant nous se montraient quelques dômes à côté desquels des campaniles signalaient une ville chrétienne : c'était Djoulfahy le faubourg qu'habitent les Arméniens. Après avoir traversé quelques champs où les eaux de la rivière entretiennent une culture variée, nous entrâmes dans le Mâlialleh chrétien.
Nous descendîmes de cheval devant une assez belle maison qui était destinée à l'ambassadeur. Le gros de la multitude qui nous avait accueillis, à notre entrée à Ispahan, s'était peu à peu retiré, après avoir suffisamment satisfait sa curiosité. Nous n'avions plus avec nous que l'escorte officielle des gens du roi , dont le devoir était de nous accompagner jusqu'à la demeure qui nous était destinée.
Les mêmes scènes et les mêmes civilités que nous avions reçues dans toutes les villes nous attendaient a Djoulfah. Seulement , elles furent augmentées de toute la pompe que devait nécessairement leur imprimer la présence du Chah à Ispahan, et les honneurs rendus en son propre nom, au
représentant de la France. Les ministres de Russie el de Turquie, qui nous avaient précédés à Ispahan, avaient également envoyé leurs premiers secrétaires complimenter l'ambassadeur.
Quand toutes les cérémonies d'usage furent terminées, chacun de nous se retira dans le logement qui lui avait été préparé. Nous en primes possession avec la satisfaction de voyageui*s fatigués d'une route de cinq mois, et qui arrivaient enfin au terme de leurs courses. Les premiers moments furent consacrés au repos et à notre installation. Je fis traîner celle-ci en longueur, tant j'avais de plaisir à chercher et retrouver au fond de mes malles un peu de ce confort dont j'avais fait une si légère mais si précieuse provision en quittant la France.
Quand j'eus fini d'écouter ma paresse, la curiosité se fit entendre à son tour , et je dus commencer mes excursions en ville et dans les environs. Je dirigeai la première vers le camp du Roi, disposé au bord du Zendèroûd, Les tentes blanches des soldats étaient alignées avec un ordre tout militaire , suivant l'arme ou le régiment auquel elles appartenaient. Çà et là , s'élevaient quelques tentes plus grandes et plus belles , sous lesquelles campaient les ministres , les officiers de la maison du Roi, et tous les khàns ou généraux qui faisaient partie de sa suite. — I^ Chah était lui-même au milieu de son armée , logé dans un petit palais en assez mauvais état, dont le pied baignait dans la rivière, et d'où il pouvait à la fois considérer ses troupes et la ville entière.
Je remarquai que la disposition de ce camp avait un aspect très-martial. Le service se faisait militairement et à l'européenne. L'artillerie avait ses canons rangés en bon ordre, et gardés par des factionnaires le sabre au poing. Les
chevaux étaient attachés derrière, au milieu des tentes, à des mangeoires qu'on avait construites très-habilement et à peu de frais, avec de la terre détrempée ; au centre était un creux dans lequel on jetait la paille ou l'orge. La cavalerie se tenait derrière l'artillerie. A la gauche, du côté du palais où était le Chah , l'infanterie avait dressé ses tentes sous les arbres ; les régiments se distinguaient les uns des autres à la couleur de leur uniforme.
La garde du roi, en habits rouges, était la première; puis venaient les régiments provinciaux, avec leurs vestes bleues ou jaunes. Au milieu de toutes ces troupes résonnait, de temps à autre, le tambour, la trompette ou la voix d'un Mollah annonçant Theure de la prière. On y voyait aussi les hachpâs^ ou cuisiniers j circulant avec leurs plats de pilau sur la tête et leurs broches de Khebâh; ou bien des Kalioûndjis qui s'en allaient, d'une tente à l'autre, offrant leur tombcki Chirazij tabac de Chiraz. C'était encore des saccas qui colportaient, de côté et d'autre, leurs grandes outres noires pleines d'eau, dont ils offraient un échantillon aux passants, dans une tasse de cuivre, au nom d'Ali.
Ce camp pouvait contenir environ six mille hommes et deux mille chevaux. Cette petite armée avait accompagné Mehemet-Chàh depuis sa capitale. Mais les chemins auraient été impraticables à l'artillerie, si elle eût suivi la route ordinaire, celle que nous avions prise. Aussi, en partant de TéhérAn , l'armée s'était-elle jetée dans l'est , et avait gagné les immenses plaines qui forment le commencement du désert de Kermân, où nul obstacle ne pouvait l'arrêter.
Ainsi que je l'ai indiqué précédemment, le roi avait de graves motifs pour faire le voyage d'Ispahan. Cotait une
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véritable expédition qu'il avait entreprise contre cette ville où, depuis longtemps, il régnait un désordre et une anarchie qui inettaient en péril non-seulement la yie et les biens des habitants, mais encore le pouvoir royale.
Le graild Mouchtaid^ chef de la religion et de tous les Mollahs de Perse, occupait un rang très -élevé dans le royaume. Aveuglé sans doute par son importance, et fier des richesses immenses qui lui venaient, tant des privilèges attachés à sa dignité, que des dons volontaires provenant de ia dévotion des plus fervents, il avait conçu le projet dé s'affranchir de l'autorité du Chah. Pour y arriver, il avait enrôlé B<ms sa bannière et soudoyait des bandes de mauvais sujets , voleurs et assassins, venus de tous les coins de \û Perse se ranger sous l'infâme drapeau qui abritait tous leurs crimes. Ces bandits portaient le surnom de Loutis. Ils avaient d'abord chassé la trop faible garnison d'Ispahan^ et en étaient devenus les maîtres exclusifs. Aucune puissance, aucune force ne pouvait faire obstacle à leurs volontés qui étaient autant de crimes; ils rançonnaient la population. Maîtres dans les bazars , ils prélevaient sur tous tes marchands des impôts arbitraires, le poignard à la main. Ceux qui voulaient ipésister voyaient leur maison saccagée, leurs femmes et leurs filles violées. Dans ces exécutions sauvages, ces bandits agissaient avec un raffinement d'atrocité qui leur faisait prendre pour témoins de cette dernière infamie les maris et les pères de leurs victimes. La terreur qu'ils inspiraient n'était égalée que par la lâcheté avec laquelle les Ispahanis subissaient le joug de cette canaille, composée de quatre à cinq mille forcenés, dont toute la force était dans la pusillanimité des habitants.
Malgré la puissance redoutée du Motichtald, malgré la terreur quMnspiraient ses sicaires, plusieurs fois cependant déê plaintes avaient retenti jusqu'au pied du trône, à Téhérâtt} mais Tapathique indifférence qui distingue les Orientaux et Tineptie du gouvernement de Perse avaiefit laissé dans l'oubli, pendant plusieurs années, les trop justes et trop éclatants griefs de la population d'Ispahan contre ses op-^ presseurs. Depuis longtemps donc , la répression de tant de crimes se faisait attendre, et les gémissements des victimes étaient arrivés à leur dernière expreâsioii, qtrand enfin le Chah résolut d'en finir et d'aller en personne châtier les misérables dont l'imptinité etihardissatt la vie criminelle.
On pense bien que les bandes arméetS du chef de la religioil voulurent faire quelque résistance, encouragées qd^ellefi étaient sans dotite par la mollesse avec laquelle on avait agi à leur égard jusque-là. Le Chèh ne put entrer de suite dans Ispahan; les portes en étaient fermées et gardées par lefi Loutis. Avant de faire un acte de vigueur, S. M. eut la générosité ou la faiblesse de parlementer, et le Mouchtaïd, qui conimençait à craindre pour lui-même , fit ouvrir là porte du nord, pendatit qite la majeure partie de son infernale milice fuyait par celle du sud , et mettait le Zendèroud entre elle et l*armée royale.
Cependant, tous les brigands qui avaient à redouter les suites de leurs méfaits n'avaient point quitté la ville. Les plus effrontés ou les plus lents à se sauver étaient encore à Ispahan , quand le roi ordonna des perquisitions dans tous les repaires où l'on supposait qu'ils pouvaient s'(Hre réfugiés. On en découvrit un certain nombre qfili payèrent pour
les autres. Parmi ceux-là il s'en trouva quelques-uns qui s'étaient plus particulièrement signalés par leur férocité. Le Chah installa de suite un Divân-i-Khànèh y ou tribunal pour les juger. Des milliers de victimes accouraient accabler les coupables de leurs témoignages; les femmes venaient^ avec un acharnement incroyable, raconter des faits qui faisaient horreur, des crimes commis sur elles-mêmes. Les jugements furent sommaires et les châtiments immédiats. Les supplices infligés aux condamnés égalèrent leurs crimes , en barbarie. Ce que j'en ai entendu raconter faisait dresser les cheveux. Les uns, jetés au milieu d'un peloton de soldats, furent percés à coups de baïonnettes; d'autres eurent les yeux crevés, les ongles et les dents arrachés; plusieurs furent enterrés à mi-corps , la tête en bas , à la ûle les uns des autres, les jambes en l'air et attachées de l'un à l'autre, de manière à former ce que les Persans appelaient des jardins de vignes. Un chef de ces Loutis, après avoir eu le nez coupé, ainsi que la langue, fut ferré avec ses propres dents; et, ayant un sac plein de paille passé au cou, on l'attacha, comme un âne, à une mangeoire où il ne mourut qu'au bout de trois jours, de ses souffrances et d'inanition. J'ai vu des femmes, animées par l'esprit de vengeance, exaltées sans doute par ces scènes barbares, venir demander, les larmes aux yeux, la faveur de trancher et les mains et la tête à ceux qui les avaient violées.
On peut, par ces exécutions, juger le caractère persan. I^ justice n'est satisfaite qu'autant que le châtiment égale , en cruauté, le crime qu'elle punit. La nature sanguinaire de cette nation ne se trahit pas seulement dans la main qui tient le poignard de l'assassin et du voleur, elle domine
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encore l'esprit du juge vengeur de la société, et les deux plateaux de sa balance sont également pleins de sang.
Trois jours s'étaient passés depuis notre arrivée à Ispahan; l'étiquette voulait que l'ambassadeur se présentât devant le Chah. Les astronomes avaient été mis en demeure de se prononcer sur l'opportunité du moment où cette cérémonie devrait avoir lieu. Après avoir consulté les astres, ils décidèrent que le quatrième jour, qui était le terme d'usage, se présentait sous de fâcheux auspices , et qu'il fallait en choisir un autre. Cependant, sur les instances de l'ambassadeur, les choses restèrent dans les limites tracées par les habitudes d'étiquette, et nous dûmes comparaître, le 8 avril, devant le Bot des Rois, devant Vétoile du monde.
Les chevaux du roi vinrent nous prendre. Précédés d'une avant-garde de Goulams, de Serbâs et de NazaktchiSj nous nous rendîmes au camp où nous fûmes accueillis avec les plus grands honneurs. On nous fit descendre de cheval auprès d'un kiosque, qu'on appelle Haïnhh - Khânhh ou Kiosque des Miroirs y situé à côté du palais habité par le Chah. Nous y fûmes reçus par le ministre des affaires étrangères, Mirza-Ali, jeune homme de vingt-deux ans, fort affable et parlant très-bien le français. L'étiquette ne permettait pas au Chah de nous faire offrir, en sa présence, le kallioûn et le thé. Mais, comme nous ne pouvions sortir de la demeure royale sans y avoir reçu cette marque d'hospitalité, Mirza-AIi avait été chargé de ce soin. Nous restâmes donc, dans le Kiosque des Miroirs^ une demiheure à peu près, pendant laquelle de nombreux pichketmèts firent circuler d'excellents kallioûns , du thé et du café à la rose.
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Le ministre des affaires étrangères, prévenu que le Chah nous attendait, leva la séance et nous conduisit au petit palais de Hâphl-Dest. Nous y pénétrâmes par une galerie le long de laquelle étaient rangés une foule d'ofQciers, de mirzas, de goulams et de ferrachji. Précédés du grand maître des cérémonies ou Ich-agassi, nous entrâmes dans un beau jardin dont nous suivions les allées , entre deux b^ies de soldats qui présentaient les armes. Au fond du jardin était un pavillon ouvert où était le Chah que nous pç pouvions voir. Nous en étions encore très - éloignés quand, selon l'usage, on nous fit faire un grand salut, qu'il fallut répéter un peu plus loin. Nous arrivâmes, en marchant à pas comptés , jusqu'à la hauteur du pavillon qù se tenait le roi, que nous distinguâmes cette fois. La, ' naturellement, les génuflexions des Persans recommencèrent, ainsi que nos saluts respectueux; puis nous fûmes admis en présence du Pôle de l'Univers.
Nous nous rangeâmes , les uns à côté des autres , contre le mur, presque en face du Chah, chacun de nous occupant la place qui lui revenait , d'après celle qu'il occupait hiérarchiquement dans le personnel de la mission. Nous fîmes encore deux saluts au roi, et le maître des cérémonies prononça quelques courtes paroles de présentation ; après quoi, le Chah fit signe à l'Elchi de s'asseoir. — Pour nous, nous restâmes tous debout.
l^ salle' où nous étions était petite, les murs en étaient revêtus de peintures et de dorures du haut en bas, ainsi que le plafond. Un canal d'eau courante, formant, au milieu, un bassin avec jet d'eau, divisait cette pièce dans le sens de sa longueur. Au fond, s'élevait une estrade à laquelle on
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montait par un petit escalier de quatre marches. Sur cette estrade se trouvait uoe espèce de grande niche ou d'arcade un peu moins large que la salle, couverte par une demi -coupole foroxée d'encorbellements superposés et ornée de pcinturdf)^ Trois fenêtres , à barreaux de fer, y laissaient entrer la lumière et donnaient vue sur le camp.
M ehemet-Châh était assis sur cette estrade, dans un fauteuil en marqueterie d'ivoire, de nacre et d'or. 11 était immobile. Son costume était très-riche : il consistait en une petite redingote de cachemire rouge boutonnée sur la poitrine, et serrée autour de la taille par une ceinture sur laquelle scintillait uae brillante plaque de pierreries. Les parements de cet habit étaient brodés en perles. Il avait les épaules et le haut des bras également chargés de perles formant de gracieux dessins. Sa tète était couverte du bonnet de peau d'agneau noir qui caractérise la dynastie Kadjâr et est devenu national. Cette coiffure était entourée d'une espèce de guirlande ou de couronne de gros diamants, surmontée d'une aigrette aussi en diamants. Aucun autre ornement ou attribut royal ne distinguait le Chah. — Sa Majesté nous parut jeune. Sa figure est belle, mais peu expressive ; elle inspire plutôt la bonté que la force et la puissance.
Au-dessous du roi, et en face de nous, se tenaient debout deux Châh-Zadèhs attachés à son service particulier.
L'étiquette voulait que l'ambassadeur portât le premier la parole. L'interprète , M. Kazimirski , avait, pour cette circonstance, élaboré avec tout le soin dont il était capable, une harangue fleurie, ornée de flatteries métaphoriques et ampoulées, telle que l'exigeait le langage persan. Il la débita
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avec une accentuation tout orientale et qui parut faire beaucoup de plaisir au roi. Mehemet-Chàh y répondit brièvement, mais d'une façon très-aimable.
Après ces préliminaires, l'ambassadeur présenta au Chah ses lettres de créance. C'était un magnifique vélin , enrichi d'arabesques coloriés et dorés, enfermé dans un superbe sachet de soie et d'or. Un des secrétaires le prit sur ses deux mains, et, montant le petit escalier, alla le déposer aux pieds du Chah.
L'ambassadeur nous présenta ensuite, les uns après les autres, à S. M. qui parut frappée de la diversité de nos attributions et de la spécialité que chacun de nous représentait dans cette petite société d'Européens venus de si loin pour étudier son pays.
Nous nous* retirâmes ensuite, saluant et marchant à reculons. L'Ich-Agassi nous fit replacer sur un seul rang en face de la fenêtre de la salle où était le Chah, et nous le saluâmes une dernière fois.
Dans cette circonstance, nous pûmes observer la manière dont les Persans témoignent à leur souverain leur profond respect. Après s'être placés en face de lui, et sans avoir osé fixer leurs regards sur sa personne, ils se baissent en allongeant et faisant glisser leurs bras le long de leurs jambes jusqu'à terre. Ils se relèvent après un temps d'arrêt dans cette posture et recommencent ainsi trois fois Ce salut ne se fait qu'au roi. Celui qui est 8û aux grands par les inférieurs en est une abréviation ; il ne consiste qu'en une demi-courbette et l'extension du bras droit seul le long de la jambe jusqu'à la cheville. Quand le supérieur est d'un ordre secondaire, on lui fait simplement une inflexion de tête et du haut
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du corps, de côté. Quand c'est un égal, on incline la tête en mettant la main sur la poitrine.
Après donc les saints de premier ordre faits au Vékil de Dieu sur la terre d'Iran , nous nous rendîmes chez son Vizir, qui avait une habitation dans l'enceinte du même palais. Il nous reçut sans faste et avec une simplicité qui aurait choqué l'ambassadeur et les convenances, si elle n'avait été dans les habitudes de ce personnage qui affecte une vie austère. Ce ministre, Hadji-Mirza-Hagassi, est un MoHah. Il fut, en cette qualité, chargé de l'éducation de Mehemet-Châh. Il s'était attaché son élève, et, changeant de position en même temps que lui, quand celui-ci monta sur le trône, il devint son premier ministre. Non-seulement il dirige les affaires de rÉtat, mais il a conquis une telle influence sur son maître, depuis son jeune âge, qu'il en a capté complètement la confiance trop souvent aveugle. Aussi le Chah ne s'occupe-t-il de rien, et son sceptre est-il véritablement dans les mains de Hadji-Mirza-Hagassi.
Un nez très-long, courbé sur une bouche édentée surmontée de quelques poils mal teints; un œil éraillé, mais vif et spirituel; un geste brusque; l'air fin et, plus que cela, rusé comme celui de tout vrai Persan, tel est le portrait de ce grand vizir. Ce petit vieillard, encore vert, était, comme un Persan, vaniteux à l'excès; de plus, poëte et beau parleur. Hadji-Mirza-Hagassi avait trop d'esprit pour ne pas comprendre la supériorité européenne, mais il était trop fanatique pour la reconnaître; de plus il avait l'ème trop faible ou trop vénale pour ne pas subir toutes influences qui apparaissaient sous la forme de menaces ou de présents. Il était, du reste, ignorant de toutes choses étran-
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gères au Koran ; bigot comme un pèlerin revenu de la Mec* que, ainsi que l'indique son surnom de Hadji^ il s'occupait bien plus de déyotîoas que d'affaires. Il n'en avait pas pour c^la moins de prétentions à les connaître^ sa vanité étant 4e passer pour ne rien ignorer; et, chose bizarre chez m prêtre, l'une dje ses plus ardentes prétentions était celle d'être un artilleur consommé. Aussi s'était^-il réservé les fonctions de grand maître de l'artillerie.
D'après cela, nous abordions le vizir de Mehemet-Châh avec des préjugés qui ne lui étaient pas favorables. Il faut l'avouer, sa vie, sa conversation , sa tenue, n'étaient pas de fiature à le3 détruire. Toutes les fois qu'il sortait des lieux communs habituels, et qu'il laissait ses belles phrases de politesse, pour toucher à des sujets un peu sérieux, il faisait preuve de peu de science. — Mais, quand nous le vîmes s'animer, et, par des gestes grotesques, ajouter la pantovume aux paroles, il nous sembla que le premier ministre était au-dessous de son rôle, et qu'il n'y avait même pas en lui la gravité du prêtre — Nous faillîmes tous éclater de rire quaud , par un geste qui lui était familier , il donna un coup de poing à son bonnet et le mit de travers, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. C'était, pour ce personnage singulier, le nec plus ultra de la colère ou de l'admiration, — Il nous fit d'ailleurs uu accueil excessivement flatteur, en ajoutant force thé et gâteaux épicés à ses paroles aimables.
Nous rentrâmes à Djoulfah où, dès ce moment, le pavillon tricolore fut hissé sur la maison qu'habitait l'ambassadeur.
Notre réception avait précédé celle du ministre turc, qui, ''''GQimae uous, avait 4^ faire le voyage d'Ispahan. Le Chah,
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sans doute pour éviter l'ennui de deux cérémonies du môme genre, avait voulu en finir dans la môme journée avec Sarim- Effendi. Mais celui-ci ne crut pas de sa dignité, ou plutôt de celle du souverain qu'il représentait, d'ôtre reçu le même jour que l'envoyé français , et après celui-ci. Il exigea qu'il y eût au moins un jour d'intervalle; mais cet arrangement ne contentait personne ; il ne satisfaisait pas l'ambassadeur ottoman passant après celui de France, et il contrariait les Persans, toujours malveillants à l'égard des Turcs.