‹ Voyage en PerseChapitre 21 sur 89 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Mirza-Ali, ministre des afîaires ôtrangj'res. — Présents offerts au Chah. —Son portrait. — Fête donnée à l'ambassade par le Roi. — Dincr officiel.

J'allais très-souvent au camp royal , j'y avais fait quelques connaissances^ et j'étais assez vite entré en intimité avec plusieurs personnages , entre autres avec le jeune ministre des affaires étrangères Mirza-Ali. Il avait vingt-deux ans, il était fils d'un des hommes les plus distingués de la Perse, Mirza-Massôud, qui occupait ce poste auquel son instruction, l'absence de préjugés nationaux ou religieux, et une aptitude particulière le rendaient très-propre. H avait, dans ce poste, obtenu du roi une confiance qui portait ombrage au premier ministre. Hadji-Mirza-Hagassi , ne pouvant le faire tomber, résolut de l'éloigner; il lui fit donner par le Chah une mission diplomatique très-importantc qui le forçait à rester dans le Khorassan. Les fonctions qu'il quitta, en. partant, furent remises entre les mains do son fils. — Mais l'inexpérience de celui-ci, et la jalousie de l'ancien précepteur du Chah rendaient sa position difficile. Néanmoins, Mirza-Ali, qui avait de l'esprit à défaut d'habileté, tenait sa place avec an aplomb qui étonnait, pour son âge. La langue française,

qu'il connaissait assez bien , lui facilitait ses rapports avec les légations étrangères^ et lui donnait^ comme interprète, une importance toute spéciale auprès du Cliâh. Malheureusement pour lui j son inexpérience , ou cette avidité d'argent naturelle aux Persans, le conduisit plus tard à sa perte, en fournissant au vizir l'occasion de détruire la puissance de son rival, Mirza-Massôud , en accablant son fils déshonoré.

Mais , lors de notre séjour à Ispahan , Mirza-Ali jouissait pleinement de sa faveur; sa tente, une des plus élégantes du camp royal, était entourée d'une foule de courtisans et de solliciteurs. Le ministre y tenait une petite cour, et s'y prélassait au milieu de toutes les douceurs de la vio orientale, vie d'oisiveté et de plaisirs sensuels recherchés sous toutes les formes. — J'allais souvent le voir, il aimait à s'entretenir avec moi de l'Europe, de la France, mais je dois dire que sa conversation était presque toujours entrecoupée de puérilités qui me faisaient douter si tous les Persans, même les ministres, n'étaient pas de grands enfants. Nos instants de causerie intime avec S. E. étaient toujours ceux qui suivaient son sommeil du milieu du jour. Dans l'après-midi, quand il était éveillé , les Pichketmits couvraient le tapis de sa tente de sorbets et de limonades glacées , à la rose , au jasmin ou au citron ; ils apportaient les kalioûns où fumait le tombeki le plus velouté de Ghiraz. La porte était fermée aux solliciteurs impatients, et nous devisions ainsi, le ministre en me parlant du Frenguistân, moi en faisant mon profit de tout ce qui pouvait m'instruire sur la Perse.

La tente de Mirza-Ali était le lieu de réunion où tous nous allions de préférence. On y trouvait toujours quelqu'un à

qui parler. En effet, indépendamment du ministre, il y avait son Cousin Mirza-Ahinet, et son premier secrétaire Mirza- Mohamet-Ali qui savait passablement notre langue. Ce dernier était venu à Paris , il y avait une vingtaine d'annéee. Je leur dus, pour ma part, une foule de complaisances et de gracieusetés de tout genre , parmi lesquelles je compte les facilités qu'ils me donnèrent pour étudier des costumes de toutes sortes , depuis ceux du Chah chez le Sandoukdarj ou chef de sa garde-robe, jusqu'à l'uniforme de simple serbas. Pour les aigres ministres , nous tie les connaissions pas. Ils étaient assez obscurs ; leurs fonctions se bornaient presque à celles de commis. C'étaient des Mirzas portant le rouleau de papier et l'écritoire à la ceinture, scribes plutôt qu*hommes d*État, tous secrétaires du vizir.

Deux jours après la présentation officielle au roi de Persô , Tainbassadeut* lui envoya les présents qui, à Paris, avaient été préparés et choisis pour lui être offerts. Parmi ces présents figuraient Une magnifique pendule en brohzô doré du plus grand tnodèle, une grande quantité de pièces d*étoffes de Lyon et de lidsus de verre, lin service de Sèvres qui coûtait 1 8,000 francs, plusieurs grands ouvrages in-folio et des armes. Le Chah regarda tout, voulut tout voir en détail, et parut extrêmement satisfait.

Le même jouf , le roi me fit dire qu'il désirait que je fisse le portrait du Veliâty son fils, âgé de huit ou neuf ans. J'en fus d'autant plus satisfait, que j'espérais par là arriver à faire aussi celui de S. M., que je désirais emporter en France. En effet, deux jours après, le roi m'ayant fait demander, j'accompagnai l'ambassadeur qui lui faisait une première visite non officielle. Nous lui trouvâmes un peu plus de

laisser-aller et one bonhomie que nous n'avions pu juger à première vue, cachée qu'elle était sous l'attitude réservée que son rang lui imposait dans une entrevue de cérémonie» Le Chah causa longtemps et avec une grande affabilité. II remercia l'ambassadeur des présents qu'il lui avait envoyés. Ce fut l'occasion de parler de Napoléon, à cause d'une biographie de l'Empereur, accompagnée de gravures, qui faisait partie des cadeaux officiels. Le roi témoigna une grande admiration pour ce grand homme ; il dit qu'il ferait traduire en persan l'histoire de sa vie, afin de la bien connaître dans ses moindres détails , et de Ta méditer* C'est une chose très «remarquable que cet enthousiasme qu'excite encore en Orient la gloire de l'empereur Napoléon. Il est, pour les Orientaux, le sujet le plus digne d'admiration dans les temps modernes ; et tous les souverains ou les hommes qui ont commandé des armées sont animés du désir un peu naïf de l'égaler. Mais ces esprits puérils, ceft intelligences incultes ne perçoivent même pas à quelles conditions on devient un héros^ par combien de vertus et de qualités éminentes on arrive à être un grand honome. Ils savent que la renommée de Napoléon remplit encore le monde, mais ils ne se doutent pas de l'importance, delà grandeur des titres qu'il a acquis à cette gloire impérissable. Leur ambition va d'un pas plus rapide que leur intelligence, et, leur vanité asiatique aidant, il en est qui se font l'illusion de se croire appelés à une renommée semblable.

Quelques jours après, je fus mandé par le Chah pour faire son portrait. L'étiquette ne me permettait pas de m'asseoir en sa présence ; tout ce que la bienveillante affabilité du monarque pouvait m'accorder, c'était de m'accroupir sur mes ge-

nouXy en m'asseyant sur mes talons. On conçoit que, dans cette attitude, il était peu commode de dessiner. Mehemet- Châh posait assez bien, pour un roi, mais je dus prendre deux séances, ce qu'il m'accorda très-gracieusement. Je fis ainsi un croquis fidèle de la tète de S. M., et je finis le reste, c'està-dire son costume, à sa garde-robe que le Sandoukdar reçut l'ordre de mettre à ma disposition.

Pendant l'une des séances que j'avais obtenues de Mehemet^ Chah, nous fûmes dérangés deux fois. Une première, par des artilleurs qui lui amenaient deux pièces de canon fondues à Ispahan. Le roi les admira beaucoup, et, les regardant du haut de sa fenêtre, sans les examiner davantage, il répétait en turc, sa langue habituelle : Tchok-yakchi ! mach-allah! Très- bien! merveilleux !

A peine s'était-il remis à poser, que des lamentations, des prières accompagnées de sanglots retentirent sous les fenêtres. C'était des femmes de la ville qui venaient l'implorer pour qu'il ne laissât pas partir le Mouchtaïd. Ce personnage, dont j'ai raconté les torts, je devrais dire les crimes, voyant son règne passé, et la ville d'Ispahan rangée désormais sous l'autorité royale , avait résolu de s'exiler et de se retirer à Kerbelâh. Les vieilles dévotes de la ville ne voulaient pas le laisser partir, et venaient intercéder au pied du trône pour empêcher l'exécution de ce projet. Au reste, ce chef de la religion était exécré de la majeure partie des habitants; et il est bien probable que c'était lui-même qui faisait jouer cette comédie , dans l'espoir que le Chah s'y laisserait prendre, et croirait à la nécessité de sa présence au milieu des Ispahanis. Mais il n'en fut rien , le roi fut sourd , le Mouchtaïd partit, et le gouvernement d'Ispahan fut mis entre

les mains d'un homme qui avait fait ses preuves d'énergie. Sa justice avait été quelquefois assez terrible pour paraître barbare; mais^ en étant la terreur des rebelles ou des bandits, elle fut le salut des populations paisibles. — Cet homme était un eunuque , Manoutcher-Khân ; son caractère bien connu , le fit choisir pour achever de réduire les ennemis du Chah , s'il y en avait encore , et pacifier le pays. Pour ne laisser aucune illusion au Mouchthaïd ou à ses partisans y et comme s'il avait voulu braver ceux qui seraient tentés d'élever la voix en leur faveur^ le Chah ordonna la décapitation de onze loutis retenus en prison^ parmi lesquels se trouvait même un Seïdy ou descendant du Prophète.

Mehemet-Châh était de la famille des Kadjârs, issue d'une puissante tribu de ce nom , dont le territoire est au nord de Téhéran , et confine au Mazenderân j sur les bords de la mer Caspienne. — Pour atteindre au trône, le chef de cette dynastie avait dû marcher dans le sang. Celui qui s'en empara était un eunuque nommé Aga-Mehemet-Khàn , homme d'une grande énergie, brave, mais sanguinaire. Ce fut un usur*pateur sans les qualités d'un héros. Son esprit entreprenant et ambitieux le rendit persévérant, implacable et cruel ; à force de crimes et d'assassinats il réussit. La Perse était livrée à une affreuse anarchie, et déchirée entre les mains de plusieurs compétiteurs qui s'en disputaient les lambeaux, quand, du sommet des montagnes du Mazenderân, Aga-Mehemet-Khân fondit sur cette proie qu'il aspirait à saisir. Après quelques combats livrés aux environs d'Ispahan et de Chiraz, dans lesquels ses partisans l'emportèrent, il vint mettre le siège devant Kermân. Les habitants de cette ville avaient reçu et voulaient protéger Louft-Ali-Kliân, héritier

soi YOTAGE EN PER6B.

légitime de la couronne dei Princes Zendi ^ qui ^ après defi altemativeB de victoires et de revers j était le seul , mais le plus redoutable adversaire que le Kadjàr eût encore à combattre. Les habitants de Kermàn n'ont pas oublié la yen-geance barbare de cet eunuque fci*uel. Vingt tnille femmes et enfants furent livrés à ses* soldats ; tous les hommes eurent les yeux^ crevés. Pendant bien des années ^ la Perse fût eou« verte de ces malheureux aveuglas^ qui n'avaient d'autre res-» source que la commisération publique ) et âiyourd'hui quel* ques vieillards encore inspirent la pitié par Une cécité qui date de leur enfance.

Aga-Mehemet-Khâny vainqueur de son ennemi qu'il fit périr aprèe lui avoir arraché les yeun, ayant abattu tous les partis q[Ui se disputaient le pouvoir, s'empara du trône que Nadir* Cbèh, autre usurpateur, mais glorieux soldat, avait rapporté de l'Inde (25). Le pied de l'eunuque glissa dans le sang, éa montant ses degrés, mais il s'y assit imperturbable^ ment et fonda la dynastie qui porte la couronne de Perse depuis un deml-siècle. iSon règne ne fut pas de longue durée I il mourut assassiné en 1797, et laissa le pouvoir solidement établi à son neveu Baba-Khftn, qui prit le nom aous lequel j'ai eu occasion d'en parler, Fet«Ali-Ghfth. Aga- Mehemet-Khàn, se croyant obligé de pallier ses crimes aux yeux de ses courtisans , disait , en parlant de son neveu Baba-Khftn : « J'ai répandu tout ce sang pour qua cet enfant « puisse régner en paix. » Il n'avait que trop bien réussi, les guerres, les assassinats et les supplices avaient en quelques années fait disparaître tous les chefs qui auraient pu gêner l'avènement du nouveau monarque. Le règne de celui^^i , selon la parole de son oncle , fut paisible , mais il ne fut ni

heureux y ni glorieux; Pendant sa durée , les Russes conqiirent toute la Géorgie ^ une partie de l'Arménie, et passèrent l'Araxe , pour venir, à six étapes de la capitale (26) , dicter au Chah les conditions d'une paix humiliante.

Les prodigalités de ce prince , le luxe d'un harem où il entretenait six cents femmes, les folies de nombreux Châh'Za" dèhs issus de celles-ci, épuisèrent le trésor royal en accablant le peuple d'impôts. L'habile industrie des Persans déclinait , leur commerce se perdait , leur argent était exporté , et leur territoire amoindri , quand Fet-Ali-Ghâh mourut après avoir institué pour son successeur soû petit-fils Mehemet^Khàn , fils d' Abbas-Mirza qui , après avoir cherché par les armes , à relever l'esprit national et s'être vainement opposé aux envahissements des Russes, était mort avant son père.

Mehemet-Châh était jeune quand il monta i|ur le trône. Aucun souverain de Perse ne peut y arriver sans avoir à Utter contre des prétentions plus ou moins énergiquement

"Soutenues , les unes par les armes , les autres par des intrigues. Ce fut aussi le sort de ce prince qui , fils du fils atné de Fet-Ali-Châh, lui succédait en vertu du droit de piîmogéftiture. Mais ses oncles ne pouvaient se résoudre à le voir attacher l'aigrette royale à son bonnet sans au moins la lui disputer. Parmi eux il y en eut un, Zelly-Sultân , communément appelé Ali-Châhf qui chercha même à la lui arracher violemment. Mais vaincu et forcé de fuir il se réfugia à Bagdad. Le gouvernement anglais, qui l'a pris sous sa protection , lui accorde un subside princier et le tient là comme une épée suspendue sur le trône de Téhéran.

Mehemet-Châh, jeune, d'un caraètère doux, élevé par un père qui avait montré un noble patriotisme, a reçu une

éducation dans laquelle étaient entrées quelques-unes des connaissances européennes. Plus éclairé que ses prédécesseurs, il aurait pu être un régénérateur de son pays. Il eût pu profiter de la paix qui règne autour de lui , de l'absence de toute cause de guerre civile , pour ranimer une nation humiliée par les vexations des grands, engourdie par l'habitude de l'oppression, et dont, pourtant, le génie fertile ne demande qu'une étincelle pour s'électriser et faire revivre les beaux temps de sa civilisation. Mais le Chah est naturellement indolent, une goutte cruelle le tourmente depuis plusieurs années déjà (27) ; faible , malade , et se remettant du soin de toutes les affaires à son ancien précepteur, il a insti* tué ce vieillar J son premier ministre. Ce Mollah fanatique , esprit étroit et sans portée , ne comprend nullement le rôle qu'il pourrait jouer, et la gloire dont il eût pu entourer le règne de son pupille; il laisse la Perse dans son engourdissement et s'en remet à Dieu et au Prophète du soin de veiller sur les peuples qu'il a la mission de gouverner.

La Perse, qui était depuis longtemps sur une pente rapide, y gKsse de plus en plus. Chaque anpée la rapproche do l'abîme sur lequel elle n'est tenue en équilibre que par les deux forces qui la tirent à elles en sens contraire : la Russie et l'Angleterre.

Mehemet-Châh est du reste un honnête homme ; il passe même pour le plus honnête de son royaume. Il a des vertus privées, à défaut de celles d'un roi. Sa cour fort simple ne ruine pas le pays ; il n'est nullement prodigue, et, d'une sévère austérité pour lui-même, il donne l'exemple à tous ceux qui approchent du trône. Il ne profite pas de la latitude donnée par la loi musulmane au sujet des femmes. S'éloignant, en

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cela surtout, de son grand-père, il se contente de trois femmes dont il a cinq enfants : deux garçons et trois filles. L'aîné des garçons, qui est l'héritier de la couronne, a le titre de Vel-^ hiâi , le cadet porte celui de Nuieb-Sallanèt , ou lieutenant du Roi.

Mehemet--Ghâh , quels que soient les frottements qu'il ait eus , dans son enfance , avec les idées européennes , n'a pu dépouiller toutes celles qui étaient en germe dans sa nature asiatique; il est donc soumis à bien des préjugés et des superstitions. Parmi ces dernières, il en est une qui le tourmente beaucoup et empoisonne sa vie : la superstition et le fatalisme se donnent la main, et peut-être est-ce à l'une et à l'autre qu'il faut attribuer l'inertie dans laquelle se maintient le roi , et cette indolence qui l'empêche de rien faire pour améliorer le sort de son peuple. — Il se dit sans doute que Dieu doit lui refuser le temps nécessaire pour achever son œuvre, conséquemment qu'il est inutile de l'entreprendre. — Ces idées fatalistes proviennent de quelques lignes écrites par un astrologue qui vivait il y a environ quatre cents ans. Dans un livre qui a pour titre Châhnâmèhtaul' /a/i , il a prédit les noms et la durée du règne de huit rois. Mehemet Chah est le huitième; et comme jusqu'à lui le fait a justifié la prédiction, il compte les jours et les heures. Or, l'astrologue a fixé à onze les années que ce prince doit passer sur le trône ; il en résulte que, quelque foi qu'il ait dans l'astrologie et dans le destin , il fait tous ses efforts pour combattre l'un et mettre l'autre en défaut. Des nécromanciens il en appelle à Dieu et à Mahomet; il prodigue l'or aux Mollahs et aux derviches, pour qu'ils fassent des prières et invoquent tous les imans en sa faveur.

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Mehemet-Châh a trente-trois ans, est très-brun, a de grands yeux noirs très-expressifs et gais; il porte une barbe courte extrêmement touffue. Il est d'une taille moyenne, a de l'embonpoint, et boite par suite des souffrances que lui cause la goutte. II espère combattre ce mal en prenant beaucoup d'exercice, ce qui lui a donné le go&t de la vie nomade. Le costume qu'il porte habituellement est fort simple. Le roi fait ses promenades à cheval; il porte lui-même un parasol ; une foule de valets de pied , qu'on appelle Chat^ iirSj le précèdent afin d'écarter les passants ; il est escorlé par une troupe de cavaliers armés de fusils et de lances , dont quelques-uns conduisent des lévriers en lesse, pour le cas où le roi voudrait chasser. Le Chah a des voitures qui lui ont été envoyées en présent, mais il ne s'an sert jamais; il fout dire que le pays , les chemins comme les rues, ne se prête guère à leur circulation. Mehemet-Châh suit sévèrement les préceptes de ^ religion ; il ne boit jamais de vin, et ne fl^ livre à aucun des excès habituels aux Persans.

'•Ce monarque , quoique absolu , ne dirige pas les affaires publiques Sa vie paresseuse et nonchalante se passe dans l'oisiveté et les douceurs du harem. Le premier ministre et les autres personnages qui l'entourent ont trop d'intérêt à maintenir dans ce far-nienie ce roi fainéant pour lui laisser porter même un petit coin du fardeau de l'Etat. Ils traitent toutes choses à son insu , et souvent contrairement à sa volonté. Le roi ordonne , le vizir fait signe de soumission et d'obéissance, mais n^agit que selon son caprice.

Si je suis bien renseigné, le trésor royal est peu considérable. Cependant le chiffre pourra en paraître encore assez élevé, si on le compare à celui de la population , et au peu

dd sources qui alimentent les revenus publia. Si Ton considère aussi que les charges qui pèsent sur ce trésor sont peu lourdes t que l'armée est d^un faible effectif , que les rouages administratifs sont très-simplifiés , on trouvera que led sommes qui entrent dans les caisses du roi doivent être tràst* suffisantes pour satisfaire aux besoins de la couronne. Il fieiut d'ailleurs y ajouter, pour un assez gros chiffre , toutes miles qui sont prélçvées arbitrairement sur les populations ^ et les nombreuses exactions qui forment ^ en dehors du budgetfde la Perse ^ une masse de crédits extraordinaires et irréguliers composant un supplément considérable.

L'évaluation du revenu annuel du Ghàh dst faite en poids d'or, et représente sept corours; or, le corour pèse vingts cinq caharêf tin calvar est de cent ba^mcmf et le batman équivaut à mille mùcalSf un miscal d'or vaut un loumUno^ 1 2 fr. 60 Oé environ ; les revenus royaux s'élèvent donc à une gomme d'à peu près 94 9|000y000 de fi*ancs. Mais cette somme n'entre pas dans les coffres du roi , parce que sa valeur est représentée partie en argent, et partie en nature qui est li^ vrée aux agents du fisc , selon les besoins, soit sur place^ soit là ou ils l'exigent.

Sur le trésor royal , le Chah doit entretenir son armée , sa maison , payer ses ministres , faire ses cadeaux ; or, en Perse, le chapitre des pichkèchs n'est pas un des moins onéreux. Quant aux établissements publics et aux édifices, il est d'usage qu'ils soient à la charge des provinces. Mais c'est là une des principales causes de leur ruine, car ils sont Ainsi à la discrétion des Beglier-Beys , qui , par avarice , détournent à leur profit les sommes qu'ils devraient dépenser en amé* liorations.

L'assiette de Timpôt est proportionnelle à ce que possède dbaque citoyen. Pour l'établir, on a dû former plusieurs classes d'imposables et diverses catégories d'objets imposés. Le propriétaire d'un sol planté en arbres doit au Chah, par pied d'arbre, un chdi^ à peu près 6 centimes. La redevance de celui qui cultive du grain est du dixième de sa récolte. L'éleveur de chevaux ou de troupeaux paie, par tête, un jafrcrân, ou 1 franc 25 centimes.

fie que je viens de dire est applicable à ceux qui sont propriétaires de fonds. Mais le sol est divisé en deux parties; l'une qui appartient au roi, et qu'il fait cultiver à ses frais; elle forme à peu près le dixième des terres en culture. Ces terres sont cultivées selon le mode usité en France, que l'on appelle fermage à moitié. La seconde partie du sol est celle qui reste dans les mains des raïas, ou, en grande partie, dans celles des grands qui les font valoir pour leur compte.

Après les cultivateurs viennent les négociants qui paient un impôt proportionnel à l'estimation de leurs profits supposés; il est coté au cinquième de ceux-ci. On conçoit à combien d'injustices cette évaluation doit donner lieu. Indépendamment de cette contribution , des agents royaux sont préposés à la vérification des marchandises et à leur taxe, dans les bazars, dans les caravansérails des villes, pour prélever encore sur elles des droits de douane.

Les habitants des villes qui ne sont ni cultivateurs ni marchands, sont exempts d'impôt, eussent-ils môme des maisons et des chevaux. C'est un privilège difficile à expliquer; il a surtout le tort de faire perdre au pays une partie de ses forces, en encourageant ceux qui ont quelque fortune à vivre dans l'oisiveté.

La même exemption s'applique aux fonctionnaires^ quelle que soit l'importance de leur emploi. L'agriculture , on le voit y en Perse comme en Europe, mais plus inégalement , porte la plus lourde des charges publiques; TËtat prélève un droit sur tous ses produits. Cependant il y a pour elle, dans ce pays , un allégement inusité en Europe , et qui tient à l'organisation et aux mœurs des Persans : c'est celui qui consiste à payer une notable portion des contributions en nature, soit grains, soit bestiaux ou chevaux. Cet allégement, qui ne serait point praticable chez nous, dans l'état actuel de notre administration, est un bienfait pour les producteurs ruraux, surtout pour les petits; car on ne peut se dissimuler que l'impôt en argent, quelle que soit la récolte, quel que soit son prix, est très-onéreux et souvent une cause de gêne pour les cultivateurs pauvres. Malheureusement pour les raïas persans , à côté de cette manière commode d'acquitter l'impôt, ils sont exposés à tant d'abus et d'extorsions, qu'ils en perdent le bénéfice.

On fait une très*grande différence entre les terres arrosées et celles qui ne le sont pas, dans la répartition des contribu* tions foncières , et les populations paient selon le degré de facilité d'irrigation qu'elles trouvent sur leur territoire.

Les Persans qui ne sont pas habitants des villes se divisent en deux classes bien distinctes , quoique toutes deux vivant en quelque sorte des produits du sol. L'une est celle des rdiaSj ou cultivateurs ; l'autre celle des lliâts^ ou nomades, qui ont des troupeaux et se transportent d'un lieu à un autre, selon les saisons, ne demandant à la terre que de leur fournir des pâturages. La première classe est morcelée par groupes habitant des villages. Autour de chacun do ces hameaux ou

bourgs y il y a , de temps immémorial , une certaine étendue de 4erritoire désignée comme sa propriété. Personne ne peut y toucher, personne ne peut la cultiver que les habitants de l'endroit. Afeis il s'en faut que toutes ces dépendances soient en culture. Il y en a une quantité considérable qui est abandonnée et reste inculte autour de villages déserts et ruinés, n'en demeurant pas moins la propriété nominale des villages auxquels elles ont été dévolues. Seulement, quand la populatidh a disparu , quand il n'y a plus personne pour les réclamer, le roi peut en disposer^ et il est arrivé quelquefois qu'il les -« données à une nouvelle population transplantée d'un autre lieu.

Quant aux IlidU^ qui habitent toute l'année sous la tente, et qu'on appelle pour cette raison Kara-Tchâder, ou tentes noires , à cause de la teinte de celles-ci qui est en effet noire , ils se transportent d'un lieu à l'autre, d'une province vers une autre, selon les besoins de leurs troupeaux. Ainsi l'hiver, quand la neige couvre les parties septentriouales de la Perse, ils descendent vers le sud) en été, au contraire, ils fuient les diateurs des contrées méridionales, et se rapprochent de oelles du nord, où une température plus modérée rend l'herbe plus abondante dans les pâturages qu'ils recherchent. Mais , comme ils sont obligés de rayonner dans les cercles où le sol n'est point complètement stérile , ils sont dans la nécessité de camper sur le torritbire de quelque village auquel ils doivent eu demander l'autorisation et payer une redevance^

Ces Iliâts sont de trois races distinctes qui comptent dans la population de la Perse pour sept cent cinquante mille âmes environ. Dans la zone septentrionale, ils sont Turcomans ou

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Kurdes; dans celle du centre, ils sont Kurdes ou Zends, c'est-à*dire originaires du Fars; dans la zone du sud^^ael- / quesruns sont Arabes ou Bactyaris, mais la plus grande

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