CHAPITRE XX
Armée persane. — Son organisation. — Son instmction. — Instmctcurs Euro-' péens. » Garde Royale. — Artillerie. — Siège d'Hôrat. — Grades militaires. — Décorations. — Prisonniers de guerre.
C'est au camp d'Ispahan que nous avons vu^ pour la pre* mière fois, une apparence d'armée , quelque chose ressemblant à des régiments. C'étaient des réunions d'hommes por^ tant des habits à peu près de même couleur, qui tombent en lambeaux; avec une sorte de bufHeterie jadis blanche, à laquelle pend un reste de fourreau de bayonnette. Ces soldats sont armés de fusils tous en mauvais état , la plupart sans pierre ou même sans batterie. Ils sont commandés par des officiers presque aussi misérables qu'eux, dont l'instruction militaire se borne à faire porter ou présenter les armes.
L'armée permanente et régulière de Perse ne se compose que d'infanterie et d'artillerie. La cavalerie est irrégulière, à l'exception de celle que le Chah entretient auprès de sa personne. Elle consiste en quatre ou cinq mille goulams qui
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lui font escorte en temps de paix et constituent, en temps de guerre, un corps de cavalerie spéciale et d'élite. Chaque fonctionnaire élevé, ou chaque khàn a également quelques cavaliers attachés à son service personnel. Mais ce sont plutôt des serviteurs, des domestiques, que de véritables soldats. Si la guerre survient, le Chah, avant d'entrer en campagne, fait appel à toutes les provinces de son empire, et, de toutes parts, il arrive à son camp des hommes montés et armés selon l'usage de leur pays. Les Kurdes ou les Arabes ont de grandes lances et des boucliers , les Persans de longs fusils^ les Khorassaniens ou Turcomans des arcs. Cette multitude de volontaires, de toud costumes, diversement équipés et montés, compose une cavalerie plus pittoresque qu'utile; c'est une troupe de pillards, bonne pour inquiéter l'ennemi et porter la dévastation sur son territoire, plutôt que propre à mettre en ligne pour être opposée à une cavalerie régulière et disciplinée. Chaque individu de cette milice se bat pour son compte^ à sa manière, avec ses ruses ou les avantages qui lui sont propres. Leur tactique est encore celle des Parthes, de combattre eu fuyant; c'est-à*dire de tirer un coup de fusil ou une flèchs en faisant volte-face.
Il faut néanmoins faire remarquer que ces troupes irrégulières ont certains avantages : d'abord, elles comptent pour près des trois quarts dans les forces militaires de la Perse. Elles sont généralement bien montées, et chaque homme ^ excellent cavalier, ne manque pas de courage personnel. Mais^ malgré leurs qualités, ce qui etnpéche ces auxiliaires de pouvoir rendre des services efficaces, c'est qu'ils manquent totalement de discipline^ et. n'ont aucune idée de cette con-
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fiance et de oet appui mutaels que ee prêtent des soldats disciplinés. Ils ne reçoivent pas de solde, ils doivent s'in*» demniser ad moyen du butin fait sur Tennemi. Ils se trou^ vent ainsi intéressés au succès de la guerre, et doivent, il eût vrai, coopérer de tous leurs efforts à la victoire; mais que . de fois n'est-il pas arrivé qu'ils se sont dédomoiagés, sur les pauvres habitants de la Perse même, de ce que l'ennemi ne leur avait pas permis de piller chez lui. Les cavaliers irré« guliers doivent être noui*ris, ainsi que leurs chevaux, auï frais du roi, c'est-à-dird qu'ils le sont aux dépens des villages ou des villes qu'ils traversent. Ils cherchent tous leur sub« sistance dans la maraude^ et l'on peut dire qu'ils traitent leur propre pays en pays conquis. Ces miliciens demeturent ordinairement à l'armée tant que la guerre dure. Cependant^ comme ils n'ont contracté aucun engagement, et qu'ils serv vent de bonne volonté, il arrive quelquefois qu'ils retournent dans leurs foyers sans attendre la fin des événements qui les en ont fait sortir.
Indépendamment de cette cavalerie irrégulière qui porte le nom de Atli^ les différentes provinces de Perse fournissent encore en tantps de guerre , quelques milliers de Tuffelgiê ou fusiliers qui composent une infanterie tout aussi peu as* treinte aux lois de la discipline. L'armée persane était, à quelques exceptions près , constituée de cette manière, jus^ que dans les premières années de ce siècle. Dans celui qui l'a précédé , les Persans que le fanatisme religieux et le sentiment de la liberté avaient animés du désir de chasser les Affghans , oppresseurs de leur patrie, s'étaient groupés sous les drapeaux de Thamas-Kouli-Khàn. Ils y restèrent par dévouement à sa personne^ lorsque, devenu Nadir-Chàh , il les
entraîna à sa suite jusque dans l'Inde. La vie belliqueuse et remplie d'aventures à laquelle ils s'étaient habitués , en les unissant, les avait éloignés de la vie civile. Ils étaient ainsi devenus une espèce d'armée permanente attachée à l'usurpateur dont ils avaient assuré les succès. Plus tard les guerres intestines qui désolèrent la Perse, fractionnèrent ces miliciens aguerris en plusieurs corps qui guerroyèrent en partisans. Suivant leurs sympathies , ils se lièrent à la fortune des rebelles et des prétendants qui se faisaient la guerre. Mais aucun de ces partis ne mérita le nom d'armée, et aucun d'eux ne se distinguait par la régularité et la discipline.
Sous le règne de Fet-Ali-Châh les relations du gouvernement des Kadjârs étaient devenues plus fréquentes avec les Européens ; les Russes menaçants regardaient avec convoitise, du sommet du Caucase, les plaines de la Géorgie ; ce fut alors que le roi de Perse eut l'idée de créer une armée disciplinée à l'européenne, croyant ainsi opposer une barrière aux envahissements de la Russie. Fet- Ali-Chàh était dans ces dispositions, lorsque le général Gardanne , accompagné de plusieurs officiers français , se présenta à sa cour. Stimulé et vivement encouragé dans cette voie par leur présence et la bonne volonté qu'ils lui témoignèrent, il leur demanda de lui prêter l'appui de leur science. n commença dès lors les réformes qui pouvaient amener le résultat qu'il désirait.
C'est à ces officiers, qui avaient, quoique bien jeunes, figuré sur les champs de bataille de l'Europe , que la Perse doit les premiers éléments de la discipline introduite dans son armée. Dès ce moment, elle reçut une organisation européenne. Les officiers qui se vouèrent à cette entreprise ren-
contrèrent les plus grandes difficultés. Les préjugés nationaux et religieux éloignèrent les Persans de tout contact avec les Frenguis , et leur faisaient refuser une instruction dont ils ne soupçonnaient pas Timportance. Cependant , les fils du roi eux-mêmes, donnant l'exemple et faisant l'exercice , finirent par amener les moins récalcitrants à accepter un enseignement qu'ils réprouvaient au fond du cœur. Peu à peu les résistances s'affaiblirent et les instructeurs français réussirent à former quelques bataillons sachant à peu près manœuvrer.
La réforme de l'habillement fut une des premières. Les longues robes orientales étaient peu propres à faciliter les mouvements militaires, et, bien qu'ils y fussent habitués, les soldats persans devaient nécessairement en être embarrassés dans les marches. Elle fut supprimée et remplacée par une petite veste sans basques, qui s'arrêtait à la ceinture. Au lieu des amples culottes ou chalvars qu'ils portaient, on leur donna des pantalons , arrêtés et noués au-dessus de la cheville. La chaussure adoptée fut une espèce de brodequins do cuir, lacés jusqu'à mi-jambe et très-propres à la marche. On compléta leur équipement par des buffleteries qui soutenaient une giberne et un sabre-poignard.
L'artillerie, arme si indispensable et d'une si grande influence dans une bataille, ne pouvait être négligée par ceux qui avaient accepté la mission de constituer une armée en Perse; aussi y donnèrent-ils tous leurs soins. Parmi les officiers qui s'appliquèrent à cette entreprise , figurait M. Fabvier, qui fonda à Ispahan un arsenal duquel il fit sortir, comme par miracle, en très-peu de temps, quelques pièces de campagne. Cet officier, déjà distingué, forma également
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un corps d'artilleurs qui fut le noyau et l'origine de l'artillerie persane.
Fet-Ali-Chàh , émerveillé des changements opérés, des améliorations introduites dans la force militaire de son royaume , commençait à entrevoir la possibilité de résister dahs cet étau où il se sentait serré, par la Russie d'une part, de l'autre par l'Angleterre. Mais les Anglais ne faisaient pas assez peu de cas de la Perse, malgré leur mépris apparent, pour ne pas s'inquiéter de l'essor qu'avait pris l'armée de ce pays, et des progrès que rintelligence naturelle desPerédns leur avait permis de faire dans la tactique. Aussi usùreht-ils de tous les moyens possibles pour couper court à une éducation militaire qui allait trop vite à leur gré. On sait comment ils réussirent à faire éconduire l'ambassade française de 1809 , et tous les officiers qui y étaient attachés. Ils persuadèrent à Fet-Ali-Châh que des officiers anglais remplaceraient avantageusement ceux de Napoléon , et , avec Tarrière-pensée d'arrêter ou de neutraliser l'instruction militaire déjà acquise par les soldats persans, ils simulèrent l'intention de continuer l'œuvre commencée parles Français, En réalité , ils voulaient la détruire , comme ils y arrivèrent. Le changement fut, de tout point, fatal à la Perse. Les Anglais, qui pensaient n'agir que pour eux, travaillèrent, sans le savoir, pour la Russie. Ils avaient fait avec le Chah un traité par lequel ils s'engageaient à lui donner un subside de 200,000 livres sterling, afin qu'il pût lever et entretenir un corpfe régulier de douze mille hommes d'infanterie, et vingt-cinq pièces de canon. 31algré ce secours , l'armée Cotamandée par Abbas-Mirza, fils de Fet-Ali-Chàh, fut constamment battue sur les bords de l'Araxe ; la Géori^io
fat conquise par la Russie, et plus tard, là paix de Turkmân-Tchaï put seule arrêter les vainqueurs à-*ix jourhéës de marche de la capitale. Les instructeurs anglais étaielit cependant restés près de Vingt ans eu Perse, avec d'énormes appointements.
Ce sont les débris des bataillons confiés aux Talimdjis de l'armée des Indes que nous retrouvions à Ispahan. L'infdnterie persane n'avait conservé, de son orgadisation primitive, que quelques maniements d'armes insignifiants et inutiles ôti jour de bataille. A la veste bleue française on avait, pour leÈ bataillons de la garde , substitué une veste rouge de fàçoii anglaise ; et , comme pour achever de rendre cette troupe impropre à aucun service sérieux , elle était armée de fusils anglais d'une fabrication détestable. Toutes ces àrines étaient détraquées. Elles avaient, en peu de temps, perdu leurs'balfcteries , et les baïonnettes en étaient si mal adaptées , que ded soldats me racontaient qu'au siège d'Hérat ils avaient été obligés de les attacher avec leurs mouchoirs pour té fias IdS laisser entre les côtes des Âffghàns.
En outre des bataillons dits de la gardé, il y eii a d'autres qu'on appelle provinciaux: ils correspondent à nos troupe de ligne. Ce sont eux qid tiennent garnison dans les principales villes du royaume. Ils se distinguent de là garde par la couleur de leur veste, qui est bleue ou jaune. Leurs buffleteries sont en cuir noir. Les pantalons sont blancs pour toute l'infanterie. Elle marche au son des tambours et des fifres. Les bataillons de la gardé Seule ont une Uiusique d'instruments à vent qui exécuté des marches àrraUgéés sur des airs nationaux par des Allemands ou des Italiens. Le costume des officiers est très -simple. Ils portent une vèsté
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tielle, celle qui concerne la fabrication des canons, est aussi celle que les Persans connaissent le moins. Ils sont, pour cela, fort arriérés et d'autant plus ignorants qu'ils s'en doutent moins. Leurs canons sont tous fondus à noyau, au lieu d'être forés, selon le système moderne. L'âme de leurs pièces, au lieu d'avoir cette précision et cette uniformité compacte qui en assure la solidité, est au contraire très-irrégulière. Le peu de soin qu'ils apportent dans cette opération, qui en exige beaucoup pour donner des résultats seulement passables , est cause que leurs pièces sont extrêmement défectueuses. Les parois intérieures sont très-imparfaites , et il s'y fonpe presque toujours des chambres latérales qui les font crever après un très-petit nombre de coups. On m'a assuré (ju'à l'essai, il y avait tout au plus une pièce, sur dix, qui ftésistât à répreuve , et que celle-ci , livrée à la troupe , ne pouvait servir qu'un très-court espace de temps. On conçoit , d'après cela, ce que coûte à la Perse l'ignorance et la manie de son premier ministre. On conçoit aussi de quel secours peut être , dans une guerre sérieuse , une artillerie dont les bases offrent si peu de garanties.
Une autre cause des mauvais services qu'elle doit rendre, c'est le manque de chariots et de fourgons pour les munitions, qui sont toujours transportées à dos de chameau. Ces animaux ont le double inconvénient d'encombrer l'armée et de ne pas se prêter à la précision qu'exigent les mouvements militaires. Mais quelque chose de plus grave encore nuit à l'efficacité de cette arme entre les mains des Persans. Us n'ont point et ne savent point faire de projectiles qu'ils sont réduits à acheter à leurs voisins. On conçoit tout ce que cette dépendance a de fâcheux en cas de guerre, puisqu'elle
met la Perse à la merci de ceux qui peuvent, suivant leur intérêt, l'aider oij la livrer sans défense aux coups de ses ennemis. Il n'y a pas jusqu'aux pierres à feu qu'elle ne soit obligée de tirer du dehors. Son sol ne paraît pas en pror duire , ou plutôt ses habitants ne se donnent pas la peina de les chercher. Aussi , est-il fréquent de rencontrpr des sol* dats qui n'ont point de silex à leurs fusils.
Divers épisodes qu'on m'a racontés du siège d'Hératprouvent bien ce que je disais du peu de secours qu'il faut attendre de l'artillerie persane. Ainsi, elle a pu à peine faire brèche aux murs en briques crues de cette ville. On avait apporté si peu de munitions qu'il a fallu fabriquer des boulets de pierre. Enfin le premier ministre, voyant l'insuffisance et rinefficacité de ses canons, conçut la merveilleuse idée de fondrp, au milieu du camp même, une énorme pièce d'un Cth libre monstrueux pour laquelle on ne put tailler qu'un petit nombre de boulets. Lancés à toute volée contre la ville, il§ passaient par-dessus, et des soldats, enthousiastps de la science balistique du vizir, se dévouaient pour aller, de l'autre côté de la place , chercher et ramasser ces précieux projectiles. On pense si cette formidable artillerie de siège devait récréer l'ambassadeur russe, vieux soldat de Napoléon. Le général Simonitch s'amusait beaucoup , à ce qu'il parait, du Mollah artilleur et de ses innovations ; ces puérilités, conçues avec toute la gravité orientale , l'aidaient à passer le temps pendant un siège qui traînait en longueur.
Puisque j'ai parlé du siège d'Hérat, j'ajouterai qwelques mots qui donneront une idée de la manière dont les Persans font la guerre. L'armée qui investissait cette place n'était pas seulemept composée de troupes, il y avait à 1^
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suite toute une population d'artisans et de marchands de toutes sortes. Elle avait emporté avec elle tout ce qui devait pourvoir à son existence pendant longtemps; il semblait qu'elle voulût fonder une colonie en face de la ville assiégée. Le camp royal avait l'aspect d'une ville : on y avait tracé des rues qui étaient bordées d'une quantité innombrable de tentes. Il y avait un bazar et des ateliers do tout genre. Les Persans ayant, à ce qu'il paraît, fort peu de confiance dans leur force ou dans leurs connaissances stratégiques, pensant que la durée du siège pourrait se prolonger, avaient poussé la prévoyance jusqu'à tracer des sillons autour de leur camp, et ils y avaient semé. Ils ne s'étaient pas trompés. Les lenteurs furent telles qu'ils y firent la moisson. On aurait pu croire que cette preuve de la persévérance que Mehemet-Châh comptait mettre dans son entreprise intimiderait les Affghâns , et les déciderait à se rendre ; mais ils étaient trop bien soutenus, et par les officiers anglais qui les guidaient dans la défense de leurs murs, et par l'ambassadeur britannique qui , du milieu du camp où il était l'hôte et en apparence l'allié du roi , entretenait avec eux des intelligences perfides. Aidés par les conseils des uns, encouragés par la trahison de l'autre, et surtout soudoyés par l'or de l'Angleterre , les habitants d'Hérat se défendirent vigoureusement. Il faut dire que la haine religieuse leur venait en aide, et que l'ineptie des Persans, ainsi que leur pénurie de munitions, étaient des auxiliaires puissants pour les assiégés. La bravoure persane fit, dit-on , des prodiges. Les bataillons de l'Azerbaïdjân , conduits par un Polonais, le général Barowski, montèrent résolument sur la brèche ; mais ce chef fut tué au moment où il plantait déjà sur le mur l'étendard
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du Lion. Sa mort mit le désordre dans les ranfi:s des assaillanls; les assiégés en profitèrent, et les cartouches venant à manquer, les Persans reculèrent. Le ministre anglais, craignant que leur élan ne réussît à enlever la ville si on lui livrait un second assaut , somma insolemment le Chah de lever le siège, sous peine d'une déclaration de guerre et d'une invasion dans les provinces du sud. Que faire? Voilà où la faiblesse du caractère persan se montre dans tout ce qu'elle a de plus honteux ; ces mêmes hommes qui n'avaient redouté ni une marche longue et pénible à travers les déserts du Khorassân, ni les misères et les lenteurs d'un siège au milieu d'un pays jennemi , ni le feu , ni les assauts , ni les maladies qui les décimaient, ces hommes s'arrêtèrent à la voix d'un Anf^lais ! La crainte que le représentant de la Grande-Bretagne leur inspirait était telle que le Chah revint à TéhérSfe , et qu'il perdit Ilérat, probablement pour toujours, pour ne pas déplaire à l'Angleterre.
J'ai dit ce qu'est l'artillerie persane organisée à l'européenne. Il en existe une autre, d'un genre fort curieux. Son matériel consiste en petites pièces de cuivre pouvant lancer une livre et demie, ou deux livres au plus, déballes. Chaque pièce est placée sur un chameau , et adaptée à un pivot sur lequel elle tourne dans tous les sens. Chacun de ces animaux porte ainsi un petit canon , la provision de projectiles et de poudre nécessaires pour une vingtaine de coups, et un canonnier. Quand on veut faire feu, le chameau s'accroupit; si l'on doit battre en retraite , ou marcher en avant , on le fait rapidement, grâce à la vitesse à laquelle ces quadrupèdes sont habitués. Autrefois, du temps de Aga-Mehemet-Khân-Kadjâr, cette artillerie était la seule dont ce souverain pût disposer.
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Mpis actuellement elle est bien réduite, et, depuis Torgani- §ation de l'armée par des Talimdjis européens , elle n'est plus guère en usage que pour les salves royales qui se font ^iftour de la tente du Chah quand il est en voyage.
En résumé, on peut dire de l'armée persane qu'elle possède les qualités naturelles qui font les bons soldats : rintelligence, la bravoure, la sobriété , l'endurcissement aux fatigues de tout genre ; mais qu'elle manque complètement de la science qui pourrait la rendre redoutable à ses voisins.
J'ajouterai, pour compléter ce tableau, quelques mots sur la manière dont l'armée permanente et régulière est constituée. Le système de la conscription basée sur la chance individuelle, est inconnu en Perse. Le recrutement est livré à la bonne volonté des citoyens, ou le plus souvent à l'arbitraire des Beglier-Beys. Quand le Chah a besoin de soldats, il envoie dans les provinces de son empire des firmans portant le nombre d'hommes à fournir. Sur cent, on en prend depuis nn jusqu'à six, selon les besoins du moment. Dans une même famille, il n'y a qu'un seul fils qui soit contraint de porter les armes. Le soldat persan est au service pour sa vie entière, à moins que le Chah ne juge à propos de le congédier. Chjaque homme doit recevoir annuellement douze toumàns, environ 150 francs. De plus, il est logé et nourri en partie, c'est-à-dire que chaque corps reçoit un peu de gr^iQ. Dans les marches, les troupes vivent toujours aux dépens des habitants. Pour ce qui est de la paie, le roi la tire de ses coffres et la remet au premier ministre. Mais de la main royale elle passe en tant d'autres, que, perdant de leur poids dans chacune, les douze toumàns n'en valent plus que cipq, ou tout au plus six, qujand ils parviennent dans celles
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des pauvres Serbâs; encore, les leur fait-on attendre bien longtemps. J'ai vu un régiment qui n'avait rien touché de s^ solde depuis deux années. Quelquefois ces malheureux, poussés par la misère, se mutinent, demandent en armes qu'on les paie. Quelquefois ils obtiennent, par ce moyen, une justice tardive et déplorable qui se résume en un fail)}^ à compte. Mais, le plus souvent, on trouve plus commode de licencier le régiment rebelle, qui ne demande pas mieux, et qu'on remplace par une nouvelle levée.
Si le gouvernement persan n'est pas le scrupuleux observateur de ses engagements vis-à-vis du soldat, il ne lui in^pose pas moins des devoirs réglés par un code sévère. La désertion surtout est punie d'une manière cruelle : lorsqu'un déserteur a quitté son drapeau, on envoie dans toute la Perse des fîrmans intimant à tous les habitants l'ordre de livrer le coupable, sous les peines les plus graves. Lorsqu'il est pris, on le fait passer entre deux rangs de cinq cents soldats, armés de fouets ou de verges, qui le frappent tous ; il doit aller et revenir ainsi. S'il résiste à cette épreuve, ce qui arrive rarement, pu le chasse comme indigne de porter les armes. Pour toutes les autres infractions à la discipline, quelles qu'elles soient, c'est toujours à la bastonnade qu'on a recours comme châtiment. Le nombre de coups diffère en raison de la gravité de la faute ; il arrive souvent que la mort du coupable s'ensuit.
Les récompenses sont honorifiques, et consistent en décorations ; mais les plus élevées portent avec elles un prix intrinsèque qui leur donne une valeur vénale. Pour les hauts grades, ces décorations sont le portrait du Chah, sur émail, enrichi de brillants plus ou moins beau^; popr |es
inférieurs, ce sont de grandes croix en forme de soleil, dont les rayons sont en diamants et rubis, et dont le centre représente le symbole de la monarchie persane : un lion surmonté du disque radieux du soleil. Ces décorations se portent, comme nos plaques, sur la poitrine. En descendant l'échelle, on passe des croix de commandeur aux petites croix, mais toujours en diamants, et l'on arrive aux simples médailles d'or et d'argent pour les hommes qui se sont distingués par leur bravoure. J'en ai vu qui avaient plusieurs médailles semblables, et l'on m'a dit que chacune d'elles était le prix d'une tête coupée sur le champ de bataille.
Il existe dans l'armée persane une assimilation aux grades européens; mais les lois de cette hiérarchie n'ont pour base ni la régularité, ni la reconnaissance des services rendus, qui assurent en Europe une juste progression dans la carrière militaire. Les grades sont dus à la naissance, au bon plaisir ou à l'intrigue. Ainsi, on voit des Princes, des Khâns, quel que soit leur âge, n'ayant jamais servi, sans instruction militaire, occuper les emplois les plus importants, et se trouver avec des commandements dont ils sont fort embarrassés. Quelle confiance peuvent-ils inspirer à leurs troupes? S'ils ont le courage personnel, quelle expérience ont-ils acquise pour en faire usage, ou pour tirer parti do celui des troupes qui leur sont confiées? Les tristes résultats do ce système sont patents, sensibles, et se reconnaissent partout, même dans l'intérieur du royaume, même en temps de paix. Quelles n'en seraient pas les conséquences, en cas de guerre, surtout en face d'armées européennes, ou même d*armées asiatiques dirigées par des Européens?
La création de grades danifl'armée remonte à Nadir-Chàh,
qui fut le premier organisateur des forces militaires de son pays. Ce fut lui qui commença à réunir un certain nombre déterminé de soldats, sous un chef dont le commandement se transmettait à la troupe par des officiers subalternes. Le plus haut grade de l'armée persane est celui d'Emir-Nizam; il est unique. Nous avons vu à Tabriz un personnage qui en est revôtu; il réside toujours dans T Azerbaïdjan, dont il commande directement toutes les forces militaires. Ce poste lui est assigné en vue des événements qui pourraient se passer sur les frontières qui, de tout temps, ont été les plus exposées du côté de la Russie et de la Turquie. Au-dessous de TEmir-Nizam, sont quatre Serdârs qui ont le commandement chacun de dix mille hommes. On peut les assimiler aux généraux. Ordinairement, il y en a un dans chacune des grandes provinces : à Téhéran, pour l'Irak ; à Meched, pour le Khorassàn; à Chiraz, pour le Fars et tout le midi; et à Kermanchâh, pour l'ouest. Après viennent les colonels qu'on appelle Serlip ou Sering ; ils commandent plusieurs bataillons qui ont pour chefs des lavehr ayant sous leurs ordres mille hommes. Dans chaque bataillon, les bas grades sont occupés par les Sultans ou capitaines ; les Nateb-Sultân ou BegzâdèhSj lieutenants; les luzbachi et Dàhhachij souslieutenants. Le baidacdar est le porte-drapeau. Ce drapeau est rouge ; sur le champ est figuré le symbole de l'Empire : un lion et un soleil ; la hampe est terminée par une main qui figure celle d'Ali. Chaque corps a de plus un Vekil ou adjudant , chargé des subsistances.
Quand le Chah veut faire la guerre à un État voisin, il envoie un ambassadeur la déclarer; mais, s'il a affaire à une petite peuplade , il ne daigne pas lui faire cet honneur et
commence les hostilités sans la prévenir. Il est d'usage d'offrir aux prisonniers de servir en Perse et d'y être considérés comme nationaux. S'ils acceptent, ils sont très-bien traités; s'ils refusent , on les retient en prison ; si le fanatisme religieux ou l'exaltation produite par le combat leur fait refuser de quitter le champ de bataille, on lèiir coupe la tête. C'est ce qui a eu lieu dans la guerre soutenue contre les Russes. Mais il est arrivé, dans cette même guerre, un autre fait digne de remarque : c'est qu'un nombre considérable de Polonais, enrôlés sous les drapeaux russes, ont déserté du côté des Persans. Ils aimaient mieux vivre avec les musulmans que de continuer à servir en Russie. Après la paix, on eut beaucoup de peine à réintégrer ces transfuges dont plusieurs embrassèrent l'islamisme plutôt que de repasser TAraxe. Il arrive souvent que des prisonniers de guerre sont retenus par le Chah pour son service particulier , et distribués dans les ateliers de l'État, où ils exercent la profession qu'ils connaissent.
Il existe, pour le cas de guerre, un autre usage qui prouvé que le gouvernement persan n'est pas sans sollicitude à l'égard de ses nationaux : ainsi, quand il y a des Persans dans le pays avec lequel la guerre survient, on envoie des gens de confiance chargés de veiller sur eux et de rendre compté de ce qui leur arrive. S'ils éprouvent de mauvais traitements , on use immédiatement de représailles à l'égard des sujets de ce pays qui peuvent se trouver en Perse.