CHAPITRE XXII
Départ. — Priso de congé du Chah et du premier Ministre. — Situation politique de la Persf. — Cadeaux du Roi à l'ambassade. — Départ de 1* Ambassadeur.
C'est en parcourant la ville et en étudiant ses mœurs et ses édifices que je passais le temps et attendais le moment de partir pour les excursions qui m'avaient été confiées ainsi qu'à mon collègue M. Coste. Ispahan nous offrait d'ailleurs à tous deux assez de curiosités et de choses intéressantes pour que nous ne fussions pas embarrassés de l'emploi de nos journées.
Les afifaires diplomatiques traînaient en longueur, les entrevues se renouvelaient avec les mêmes difficultés, et l'ambassadeur ne pouvait encore prévoir l'époque de son départ. Deux de nos camarades nous avaient déjà dit adieu, MM. de Beaufort et Daru étaient partis pour le sud. Ils rentraient en Europe en s'acheminant par Chiraz et le golfe Persiquo ; ils devaient rémonter le Tigre jusqu'à Bagdad , et prendre la route de Syrie : c'étaient les premiers compagnons de route dont nous nous séparions. Les adieux furent Irist^s, car chacun de nous pensait qu'arrivés ensemble
jusqu'à Ispahan, c'était là que nous allions nous disperser et prendre tous des routes différentes.
Nous étions au T' mai, jour de la fête du roi Louis- Philippe. Ce fut une occasion de rendre les politesses que l'ambassade avait reçues. Quelques ministres persans furent invités à un grand dîner, ainsi que l'ambassadeur de Russie, accompagné de son conseiller ou premier secrétaire. La musique de la garde du Chah vint jouer pendant le repas qui fut très-gai , et durant lequel la plus grande cordialité s'établit entre les convives de toutes natioqs. Les Persans et les Russes portèrent la santé de notre roi, à laquelle l'ambassadeur répondit par celle du Chah , le tout accompagné de compliments à la persane, adressés et rendus avec une é^ale prodigalité de flatteries. Ce n'était pas la première fois que l'ambassadeur réunissait à sa table des personnages de lacour d'Ispahan, il en avait invité plusieurs fois, et jamais ils ne nous parurent mal à l'aise en face de nos usages européens. Parmi eux se distinguaient le ministre Mirza-Ali, et Mirza-Baba médecin du Chah , qui avait fait ses études en Angleterre.
La colonie française qui habitait Djoulfah se trouva , vers cette époque, beaucoup augmentée. Les instructeurs que nous a\îons laissés à Tabriz arrivèrent à la suite d'Husseïn- Khân qui voulait enfin les présenter au roi, et profiter du rassemblement des troupes qui formaient son camp, pour les utiliser. Deux autres Français , nouvellement arrivés en Perse, s'étaient joints à eux : c'étaient MM. Delort et de Breuilly ; le premier faisait ce voyage en touriste, le second était devenu titulaire d'une créance sur le gouvernement persan, relative à des fusils de munition achetés par le
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même Husseïn-Khân . La réclamation n'était pas de moins de f30,000 totimànsy ou 360,000 fr. ; cette somme était trop forte pour qu'il ne fût pas permis de douter de son remboursement. Cependant le Khàn, qui en était responsable, comme ayant contracté le marché, s'irritait beaucoup de ce que le créancier du gouvernement persan mît en doute sa solvabilité. Heureusement, il était encore temps d'arrêter l'envoi des fusils qui n'avaient pas tous passé la frontière, sans quoi la créance eût été fort mauvaise, n'en déplaise à la susceptibilité du Khân.
L'ambassadeur, jugeant que le concours du premier secrétaire ne lui était plus utile, M. de la Valette quitta Ispahan le 6 mai, accompagné de M. Desgranges; ces deux messieurs devaient prendre la route du Caucase et traverser les steppes russes, pour aller s'embarquer à Pétersbourg. Quelques jours plus tard, ce fut le tour de MAL d'Archiac et Gérard, qui prirent le même chemin. Ces séparations successives nous causaient à tous de nouvelles émotions ; nous voyions avec peine diminuer notre nombre, et nous regrettions l'intimité d'une affection réciproque qui, pendant ce long et pénible voyage, ne s'était pas démentie un instant.
Le 23, l'ambassadeur prit congé du roi ; mais, cette fois, sans faste, sans honneurs : l'étiquette n'était pas aussi exigeante que pour notre arrivée. Le peu de cérémonie qui eut lieu alors tourna au profit de la visite que nous faisions; elle fut plus longue et plus intime. Le Chah fut très-aimable, et nous fit à tous les adieux les plus bienveillants.
De chez le roi nous passâmes chez le vizir qui tenait, à ce qu'il paraît, un grand divan à ce moment-là ; car, pour nous faire place, il sortit de chez lui une foule de gens de
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toiitc sorte. Mollahs, militaires, ou Mirzas de tout rang. Hadji-Mirza- Agassi était dans un de ses accès de mauvaise humeur : la pointe de son bonnet était trcs-éloignée de la verticale, et les fréquents coups de poing qu'il s'appliquait sur le crâne Tempéchaient de revenir dans l'aplomb que la gravité de ce personnage aurait exigé. Sa conversation se ressentait du trouble où paraissait être son esprit; saccadée, interrompue, elle trahissait des préoccupations fâcheuses. Elle roula presque tout entière sur les révolutions que subissent les empires, sur leurs tristes conséquences , sur les guerres des Persans et des Turcs ; ce fut là, pour le Mollah Chya, l'occasion de donner cours à sa haine fana tique; aussi, le fit-il librement. Mais il ne s'apercevait pas qu'aveuglé par son fanatisme, il disait bien des absurdités, entre autres celle-ci : « Que la Turquie, fùtelle deux fois plus « grande, ne serait encore quune bien petite bouchée pour la « Perse. » Le pauvre Hadji avait déjà oublié le siège d'Herat et le peu d'effet de son artillerie. Au milieu de tous les discours incohérents que tint le premier ministre dans cette audience de congé, il dit peu de choses pour faire oublier à l'ambassadeur le mauvais vouloir dont il venait de lui donner des preuves dans les relations diplomatiques. Aussi, pour lui faire sentir son mécontentement, M. de Sercey jugea-t-il à propos de lever la séance brusquement, et avant que le thé et les kalioûns fussent apportés. C'était une grave impolitesse, un affront même fait au vizir ; mais celuici sentait assez qu'il l'avait mérité pour ne pas oser en paraître offensé. 11 eût, au contraire, été surpris que l'ambassadeur agit différemment.
L'ambassadeur de France quittait donc assez mal la cour
de Perse. En effet, il y avait eu peu de succès; il semblait que les mêmes obstacles qu'y avait rencontrés celui de Napoléon survécussent après plus de trente ans, et que les mêmes démarches rappelassent les mêmes difficultés. Cela tient à ce que la politique n'a pas changé dans ce pays ; la position de la Perse, au contraire, a beaucoup empiré depuis la mort de Fet-AIi-Châh. Les Anglais à l'est, les Russes au nord, n'ont cessé de faire des progrès qui les ont rapprochés de ce pays, et qui, en le resserrant davantage dans le cercle de plus en plus étroit qu'ils ont tracé tout autour, lui ont rendu ses mouvements et sa liberté d'action de plus en plus difficiles ou même impossibles. Les influences qui existaient en 1808, à la cour de Fet-Ali-Chàh, existent donc encore à celle de Mehemet-Châh, et les intrigues, quoique les diplomates aient changé, sont toujours les mêmes, parce qu'elles ont le même but : affaiblir la Perse, l'isoler, l'annihiler, la faire disparaître en la fondant dans le vaste empire d'Asie, si disputé, mais si convoité par ses envahisseurs.
En cela, la diplomatie russe et celle d'Angleterre se donnent la main et s'entendent à merveille ; elles ne souffrent pas de tiers; elles ne souffrent pas d'intrus dans les conseils, dans les divans de la Perse; arrière tout nouveau-venu! est leur cri de ralliement, et, divisées sur les questions qui les touchent directement, elles s'unissent pour repousser tout nouveau pavillon déployé sous le ciel d'Iran. Elles n'ont point de cesse qu'il ne soit abaissé, enlevé et parti : il leur faut la Perse à elles seules. Mais, également influentes, intrigantes à l'envi l'une de l'autre, ces deux diplomaties, après avoir vaincu ensemble, se retournent l'une contre l'autre et se combattant sans cesse. Chacune d'elles aspire à
rester maîtresse du terrain; elles jouent, à Téhéran, une partie sérieuse dont la couronne de Châh-Abbas et de Nadir- Châh est l'enjeu. Les menées sourdes, les menaces, l'or, les pensions, l'exil, les prétendants tenus sur le poing comme des faucons prêts à lancer sur ce malheureux pays pour le déchirer, et se venger, faute de mieux, tels sont les moyens mis en usage, les ressources employées par les diplomates russes et anglais pour soustraire la Perse à une protection quelconque et se la mieux disputer, au risque de la mettre en pièces et de n'en tirer que des lambeaux.
Le général de Napoléon n'a pas réussi, le ministre du roi Louis-Philippe ne pouvait pas être plus heureux. La France est loin. Quelles que soient, au fond du cœur des Persans qui aiment leur pays, leurs dispositions à l'égard des envoyés français, ils subissent, les uns par crainte, les autres par avidité, les volontés de leurs voisins devenus leurs maîtres.
En 1840, les Russes seuls étaient sur le terrain; les Anglais congédiés, pour ainsi dire, à cause de leurs trahisons au siège d'Herat, attendaient à Erzeroum le moment favorable pour apaiser la colère du Chah. Mais, de loin, les intrigues peuvent toujours agir; presque tous les personnages influents en Perse reçoivent de l'or britannique ; plus fidèles au marché qu'ils ont fait de leur honneur qu'à l'amour de leur pays, ils ont mis leurs noms, leur crédit et leur perfide éloquence au service de l'Angleterre ; ils agissent incessamment et avec un zèle qu'ils ne seraient pas capables de déployer pour les intérêts de leur propre pays ; ils promettent ce qu'ils reçoivent, ils séduisent comme ils ont été séduits eux-mêmes, avec de l'or, et, de loin comme de près, la
diplomatie anglaise, avec ce talisman infaillible, tient les fils de toutes ces marionnettes, qu'on appelle Vizir, Khans ou Mirzas.Dans leurs instants d'épanchement, des Persans moins corrompus, achetés moins cher peut-être, nous disaient avec un ton de regret : « Pourquoi la France est-elle si loin ? » Pour beaucoup d'entre eux, cela voulait dire : « Pourquoi a ne donnez-vous pas davantage? » Tout est là : le voisinage, les vedettes au port d'arme, et l'or, surtout l'or.
Mais la France persuade ou fait la guerre; elle n'achète ni les peuples, ni leurs gouvernements. Quand elle ne peut ni persuader, ni combattre, elle se retire. C'est honorable, c'est digne, sans doute, mais c'est stérile. La France se retira donc d'Ispahan ; elle fit ses adieux au Chah ; elle laissa à ses ministres vendus l'expression de son mécontentement, et, repliant son drapeau qu'elle voulait planter en amie utile, en alliée, elle est partie. Deux jours après la dernière visite que M. l'ambassadeur avait faite au roi , S. M. avait envoyé les cadeaux destinés à chacun des membres de l'ambassade. L'ambassadeur reçut le portrait de Mehemet-Châh entouré de diamants, deux magnifiques châles et un collier de perles. Tous les attachés reçurent des châles et des décorations ; mais celles-ci ne furent pas données en nature, on en remit seulement les firmans. En échange de ces marques équivoques de la munificence royale, nous dûmes donner aux Mirzas et Ferraches de forts bakchichs en or. Rien pour rien est plus vrai dans ce pays que partout ailleurs.
Les présents devaient précéder les firmans de voyage pour le départ. On s'occupa, dès ce moment, à l'ambassade, de tout préparer pour partir. Il fallait un assez grand nombre de mulets ; on eut toutes les peines du monde à en trouver.
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Il était déjà sourdement question d'une expédition que le Chah méditait du côté de Bagdad ; et, dans ce but, on avait mis en réquisition tous les muletiers qui étaient en ville. Dans la crainte (rêtre pris de même pour les transports de l'armée, ceux qui devaient venir à Ispahan retardaient leur voyage; ce qui augmentait les difficultés qu'on avait a s'en procurer. Cependant, grâce à l'intervention des agents du gouvernement persan, on put réunir quelques Tchervadars enchantés de passer au service de l'ambassadeur, et de se soustraire ainsi aux coups de bâton et aux fatigues gratuites qui les attendaient à celui du Chah.
M. de Serccy, ainsi que les attachés qui étaient restés auprès de lui jusqu'au dernier moment, partit dans les premiers jours de juin. Il était accompagné de MM. de Chazelles, le docteur Lachèze, Ka/imirski et de M. l'abbé Scafi. — Ces messieurs se dirigèrent sur Bagdad par Kermanchàh.
Quant à mon collègue M. Cosle et à moi, nous avions pris congé de l'ambassadeur, et dit adieu à nos amis le 31 mai au soir. Nous étioris sortis d'Ispahan , à la nuit, pour aller coucher hors de la ville, afin d'être le lendemain tout prêts à commencer, dès l'aube du jour, le voyage que nous entreprenions dans l'Ouest. Désormais nous devions être seuls, et accomplir la mission qui nous était confiée, sans autre secours que celui que nous pourrions trouver dans notre courage, notre persévérance et le désir de justifier le choix dont on nous avait honorés. Nous avions foi en nous, et nous étions bien certains que la force ne nous manquerait pas pour aller jusqu'au bout. Mais nous ne pouvions pas sans tristesse nous séparer de nos compagnons de route qui, eu
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rentrant en France, nous laissaient dans un isolement complet. Après la vie commune que nous avions menée avec eux , il était dur de nous trouver seuls. Jusque-là, les privations, les ennuis du voyage ou même les dangers n'étaient rien, parce qu'ils étaient envisagés gaiement, et partagés avec cette confiance mutuelle que nous avions su nous inspirer les uns aux autres. Maintenant nous allions, à deux et •* pour bien longtemps, nous lancer à travers (ies régions inconnues, vivre au milieu de peuplades inhospitalières, sans comprendre leur langue, peu faits à leurs mœurs, et ne connaissant que trop leur fanatisme. Pouvions-nous entre voir.autre chose qu'une solitude remplie de tristesse, qu'une longue carrière de privations de tout genre? Cepem^ant l'ambition de réussir nous animait assez pour combattre en nous ces mélancoliques réflexions ; elle fut assez forte pour nous soutenir jusqu'à la (in.