‹ Voyage en PerseChapitre 26 sur 89 · CHAPITRE XXlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXlll

Excursion d.ins rOwîst. — Ne(lj«f-Abad. — Hely-Keiiby-Massuma. — C.haleur acralïlante. — Cougha. — Ennuis causés par lu tchervâdar. — Émeute contre nos Goulams à Khonnii. — Arrivée à llamaïUn.

Nous entreprenions notre première excursion d'après les instructions qui nous avaient été remises par l'Académie des beaux arts. Nous étions à l'époque où les chaleurs déjà fortes devaient augmenter les difficultés de notre tâche. Dans le but d'éviter ce que la saison pouvait nous offrir de plus pénible, nous dirigions cette première course vers l'Ouest, en nous rendant dans des contrées montagneuses arrosées par de nombreux cours d'eau. Nous espérions y trouver une température plus tolérable que celle des provinces méridionales appelées par les Persans guermshj ou pays de la chaleur. La durée de nos travaux vers HamadAn et Kermanchâh devait donner le temps au soleil de tempérer son ardeur, et nous nous resservions de descendre , à la lin de l'été, vers Persépolis et le golfe Persique.

Ainsi que je Tai dit, nous n'avions fait que sortir d'Ispahan le 31 mai ; nous nous étions en cela conformés à une

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coutume (lu pays. Les Persans, quand ils entreprennent un voyage, chargent leurs mulets de bât, quittent leur maison, et vont faire une première station à la porte de la ville. Quel- ([uefois mi^me, sans sortir de la ville, ils s'arrêtent sur une place et y plantent leur tente ; cela suffit pour réputer leur voyage commencé. Ce qu'il y a de bizarre dans cette coutume, c'est qu'il leur arrive souvent de demeurer au même lieu plusieurs jours avant de partir réellement. Mais il y a un véritable avantage à s'éloigner le soir des murs que l'on quitte, ne fût-ce que pour faire une heure de chemin ; car c'est toujours une très-longue et difficile affaire, dans les petites rues dos villes d'Orient, que de rassembler et charger toutes les mules qui doivent composer la caravane. Il est

impossible que les muletiers à qui l'on remet des bagages dont ils ne connaissent encore ni le volume ni le poids, sachent, au premier coup d'œil, quelle que soit leur habitude, comment ils doivent partager les charges entre leurs animaux. Aussi cette première installation est-elle toujours très-longue, et n'y procède-t-on qu'avec une lenteur qui retarde considérablement l'heure du départ. C'est à cela qu'il faut attribuer cette habitude des Persans, et en général de tous les tchervàdars de ne faire que quitter la ville le premier jour. Le lendemain, tout étant bien préparé, bien distribué pour la route, on repart de grand matin, et l'on continue son voyage facilement.

Le r' juin donc, à quatre heures du matin, nous nous éveillâmes à Nasserabad, grand village qui n'est distant des murs d'ispahan que de deux heures, et qui fait suite aux faubourgs de cette ville. Nous avions été, pour notre première nuit, très-bien logés ; on nous avait donné pour gîte une

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jolie petite maison , que l'on nous dit être un ancien pied-àterre royal.

Notre caravane étant convenablement disposée, nous nous mimes en route. Notre petite troupe se composait de M. Coste et de moi, d'un valet de chambre français, d'un cuisinier génois, véritable empoisonneur, mais qui rachetait son ignorance culinaire par son savoir comme drogman. Deux sais conduisaient nos chevaux de main , que nous devions changer chaque jour. Dix mulets de bat portaient nos bagages, conduits par trois muletiers ; nous étions précédés par deux goulams du Chah, porteurs de nos firmans, armés de pied en cap, et chargés de nous faire respecter, comme de nous faire héberger partout. Le plus âgé des deux, dont le grade était le plus élevé, avait le titre de lassaoul, ou garde d'élite ; il marchait devant, et nous précédait de quelques pas. Nous avions confié à l'autre la mission d'escorter notre caravane qui cheminait plus lentement que nous. Le devoir de ces cavaliers, en route, était de nous servir d'escorte, et de réclamer pour nous, en qualité d'hôtes du Chah, la protection des autorités. A la fin de chaque étape, ils devaient nous préparer un gite, dans un caravansérail ou dans un village. Il est d'usage, en Perse, que les voyageurs qui reçoivent l'appui du gouvernement ou du souverain soient munis de barats ou bons royaux d'hos* pitalité; ils ont droit aux vivres, pour eux, leurs gens et leurs montures : c'est ce que les Persans appellent sursaL Mais nous connaissions déjà le pays assez pour savoir qu'il était de notre intérêt, et même de notre sûreté, de ne pas avoir recours à ces largesses. En effet, ordonnées au nom du Chah, et imposées par le Meimândar, qui en est porteur

et qui est chargé de les réclamer, elles sont toujours de sa part une occasion de rapine, d'extorsions pécuniaires, et donnent lieu à des querelles qui se renouvellent chaque jour. Le voyageur, qui en est la cause, ne peut se dispenser d'y prendre part , il ne peut honorablement rester spectateur impassible de discussions qui dégénèrent souvent en rixes. On conçoit que cette position d'hôte royal n'est souvent pour lui qu'une source de périls, ou, tout au moins, de désagréments très-graves.

Nous avions donc renoncé à exercer ce droit de sursat ou de vivres, et nous ne faisions usage de nos (irmans que pour nous faire respecter des populations ou des caravanes au milieu desquelles nous passions nos nuits. Mais, pour arriver là, que de luttes ne nous fallut-il pas soutenir contre nos Goulâm-irChâh qui avaient l'ambition d'élever leur rôle jusqu'à celui de Meïmândar. Ce fut à grand'peine que nous interposâmes notre autorité pour les faire renoncer à prélever ce tribut vexatoire sur de pauvres paysans et de misérables pâtres nomades, aux yeux de qui cette hospitalité imposée à coups de fouet ou même à coups de sabre, n'était, avec raison, qu'un acte de brigandage. Il faut savoir, qu'indépendamment du pain, du laitage et de l'orge réclamés pour les hommes et les chevaux, ces courriers hospitaliers se faisaient encore donner de l'argent pour eux. Ces coutumes répugnaient trop à nos habitudes, à notre conscience d'Européens, pour que nous pussions consentir à en avoir les bénéfices, au prix de tant de vols et de vexations ; aussi ne voulûmes-nous jamais entendre parler de svrsats. Aux yeux des Persans endurcis, et surtout à ceux de nos Goulàws qui y perdirent beaucoup, ce désintéressement était blâ-

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mable; ils n'y voyaient qu'une cause de déconsidération de la part de ceux sur qui nous aurions pu exercer ce droit de rapine consacré et aristocratique. Je n'oserais pas dire, qu'en effet, notre générosité n'a pas reçu quelquefois, de la part des gens que nous avions épargnés, une interprétation défavorable à notre rang et à notre crédit à la cour du Chah. Mais il est juste de dire aussi que le plus souvent, elle a été pour nous la source de marques de déférence reconnaissante et d'égards d'autant plus grands qu'il était plus nouveau de la rencontrer chez des personnages munis de firmans royaux, et marchant avec un train de nature à justifier bien des exigences. C'est triste à dire, mais le rang, en Perse, s'afQche ou se prouve par les exactions les plus éhontées. Aussi, méprisant d'abord, étonnés ensuite, les habitants finissaient-ils par éprouver des sentiments tout à fait opposés et voisins dé la gratitude pour nous qui donnions notre argent en échange de ce que nous aurions pu prendre gratuitement.

Nous marchions à petite distance du Zendchroûd, en remontant sa rive gauche. A une heure et demie de Nasserabad, nous tournâmes au pied d'une éminence au haut de laquelle est une ruine que les Persans appellent Aiech-Gàh^ ou autel du feu. Ce petit monument est en briques crues, et n'offre d'autre intérêt que celui qui s'attache à son origine guèbre.

Après avoir traversé une plaine semée de ruines et inculte, nous entrâmes dans une belle avenue, plantée de beaux arbres, qui avait presque une farsak de longueur. Cette grande allée rappelle celle de Tchar-Bâgh d'Ispahan, et, comme elle, précède une' ville. Comme elle encore, elle est

due à Chàh-Âbbas, qui avait fait construire en cet endroit , appelé Nedjef'Abad^ une petite maison de plaisance entourée de grands jardins. Cette localité passe pour avoir été fort longtemps 9 après l'intronisation de l'islamisme, habitée par des Guèbres. Il y en a encore quelques-uns. Il était midi quand nous arrivâmes à Nedjef-Abad; il faisait très-chaud, nous avions déjà marché six heures, nous y fîmes une halte. On nous ouvrit Tun des jardins alors abandonnés , où nous primes un peu de repos sous de beaux ombrages. Quand les heures les plus chaudes furent passées, nous remontâmes à cheval.

Après quatre heures de route , nous arrivâmes à Tiroun- Kervendy grand village dépeuplé. Au milieu de toutes ses ruines, nous eûmes les plus grandes difficultés à nous loger; et, sans la bonne volonté de quelques cavaliers qui nous avaient précédés et qui nous cédèrent leurs logements, nous courions le risque de passer cette seconde nuit à la belle étoile. Ce fut l'occasion de reconnaître l'utilité des deux gouldms qui nous accompagnaient, car il est probable que, sans leur intervention polie, mais appuyée de leur caractère officiel, les hôtes que nous avions dérangés ne se seraient pas prêtés d'aussi bonne grâce à nous céder leur place.

A partir de Tiroun-Kervendj la route traversait des régions de plus en plus montagneuses. Le 2, nous gravîmes d'abord de petites collines rocailleuses sur lesquelles se trouvent les hameaux de Djiadjia^ BerpouclU et Barrou, Le sol devenait de plus en plus stérile. Nous nous arrêtâmes sur le bord d'un ruisseau qui baignait les racines de quelques arbustes. Il s'y trouvait une grande maison abandonnée où nous nous

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installâmes pour déjeuner. Cette habitation avait dû être fort belle ; elle contenait plusieurs appartements dont les tours conservaient les traces d'une ornementation qui attestait son élégance passée. Sous les fenêtres s'étendait un jardin, jadis clos de murs dont les débris étaient encore flanqués de grandes tours. En face était un Imèm-Zadèh, qui porte le nom d'Heljr-Keuz/'Massuma. Sa coupole commençait à se dépouiller de son revêtement d'émail ; mais, à ses charmants dessins, à leurs couleurs brillantes et variées, on reconnaissait que ce monument avait été très-beau et que son fondateur n'avait rien épargné pour son édiflcation. On nous raconta qu'il avait été élevé à la mémoire de cinquante frères qui avaient tous été tués et enterrés à cette place. Je ne pus savoir les détails précis de cette tragique histoire, mais j'ai cru comprendre, du muletier qui me la racontait, que c'étaient cinquante martyrs ChyaSj morts pour Ali, sous le cimeterre des Sunniies. L'épithète de Massnma qu'on leur donne signifie purs , c'est-à-dire sans doute (Tune foi pure ; ce qui s'accorde bien avec l'idée de martyre qui s'y rattache.

Nous avions, jusque-là, marché dans la direction du sud-ouest. Devant nous s'ouvrait une large vallée où se voyaient plusieurs villages ; mais nous devions reprendre la direction d'Hamadàn et marcher plus au nord. Nous nous engageâmes dans un défilé qui s'ouvrait derrière l'Imâm- Zadèh , et , cheminant entre des pentes dénuées de végétation , arides et brûlées par un soleil ardent , nous montâmes pendant près de trois heures. Nous nous trouvâmes ensuite dans un bassin resserré entre des montagnes peu élevées et où la chaleur était étouffante ; c'était une espèce de petit

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désert où nous ne rencontrâmes que quelques &;azelles. Nos montures souffraient beaucoup de la soif, et notre marche s'en ressentait. Nous arrivâmes péniblement à Usn^hj au soleil couchant, tous extrêmement fatigués de cette rude journée. Nous y apprîmes qu'un cheval de notre caravane était mort en route; il avait été asphyxié parle calorique qui rayonnait de toutes parts.

Le 3 , après que notre muletier eut remplacé son cheval mort par trois ânes, nous quittâmes Usnèh. Nous marchions depuis cinq heures sans avoir rencontré un lieu propice à un temps d'arrêt ; le pays était désert et privé d'eau; nous en cherchions mais la faim nous pressait et ne nous permettait plus d'attendre. Nous primes le parti de nous arrêter à la porte d'un caravansérail en ruines. Il portait le nom de Mâder-iChâh , il était dû sans doute à la mère de quelque roi , qui , étant passée par-là , avait eu pitié des voyageurs qui suivent cette route. Mais il tombait pierre à pierre; et, à l'exception des pigeons sauvages qui en avaient pris possession, et que nous effarouchâmes en approchant, il ne portait la trace d'aucun être vivant. Le caravansérail est situé au pied d'une montagne qui traverse entre des rochers entassés les uns sur les autres , une gorge en pente roide. Dans ce passage étroit où les rayons du soleil, ren*voyés d'un côté à l'autre, concentraient une température accablante , nous montions à pas lents , éblouis et suffoqués par des vapeurs brûlantes. Nos guides nous racontaient que ce lieu était célèbre par les meurtres nombreux que commettaient autrefois les Bactyaris du voisinage , qui y attendaient les voyageurs et les caravanes.

Ce jour fut encore marqué par la perte d'un de nos

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animaux, d'an superbe lévrier, qui succomba à la chaleur.

Nous atteignîmes Dotir, grand village situé dans une belle plaine.

Le 4 nous traversâmes une contrée ua peu moins triste. Après avoir passé devant les deux villages de Djudjià et Tikehj nous arrivâmes à Cougha. Ce bourg occupe une trèsgrande étendue; il est entouré de beaucoup de jardins où la végétation est entretenue par des courants d'eau. Il est sitoé à une heure de la petite ville de GulpaHgan^ et au pied d'ane haute montagne derrière laquelle s'apercevait la chaîne diw monts du Loristân encore couverts de neige. Le Ket-Kodâh de Cougha nous installa assez bien dans une maison ombragée par quelques arbres. La journée devait être orageuse, non pas pour nous, mais pour notre tchervadar. Noud avions fait avec lui une fâcheuse école ; il n'avait condeiîti à quitter Ispahan qu'à la condition d'être payé d'avance : notre caractère d'hôtes du Chah lai avait inspiré cette exigence inusitée. Cet homme pensait que nous voudrions peutêtre, une fois partis avec lui, ne pas lui payer ses mules, ou le solder avec des coups de bâton , monnaie habituelle des grands du pays ; il avait donc voulu être payé avant même de nous amener ses mulets. 11 faut, en Perse, que dans un marché passé entre deux personnes , il y ait au moins une dupe, quand il n'y en a pas deux. Dans ce cas-ci, le tchervadar avait pris ses précautions pour ne pas l'être ; mais il n'en fut pas de même de nous, tl nous avait fourni ses plus mauvaises bêtes; il en avait perdu en route, il ne les remplaçait que par des ânes qui avaient de la peine à suivre notre pas. Nous avions par suite des embarras de tonte sorte, et qui arrê-

taient notre marche h chaque instant. J'avais résolu, en arrivant à Cougha de forcer au moins ce fripon à acheter un cheval, pour remplacer celui qui était resté sur la route; mais il prétendait qu'il n'avait pas d'argent, qu'il avait laissé à Ispahan tout celui que je lui avais remis, et il voulait que je lui en donnasse encore, bien que ne lui en devant plus. C'était pousser l'effronterie et le manque de bonne foi un peu trop loin. Je compris trop tard que j'avais été trompé; il fallait recourir aux grands moyens. Je lis attacher mon homme à un arbre, je le fis fouiller par mes deux goulâms, afin de découvrir sa bourse; mais il l'avait trop bien cachée pour que cela f&t possible. Le fouet fut employé pour lui faire dire où était son argent ; à ses cris, les gens du village accoururent, les Mollahs mêmes intervinrent et voulurent arrêter le cours de cette justice un peu sommaire, il est vrai, mais indispensable et d'ailleurs accoutumée en Perse. Je fis renvoyer ces importuns* Le nombre de coups de fouet donnés fut augmenté de quelques-uns encore; mon coquin se voyant abandonné, persuadé enfin que je n'étais plus aussi Frengui qu'il l'avait supposé, puisque j'agissais en vrai Persan, finit par livrer sa bourse. Je fis payer de ses deniers un cheval qu'il marchanda, et nous redevînmes, jusqu'à nouvelle occasion, les meilleurs amis du monde.

Le 5, un peu mieux organisés que les jours précédents, jgvkce à la flagellation de la veille, nous poursuivîmes notre %pyage à travers un pays très-riant. L'eau y était en abondance. On rencontrait bealicoup de prairies , où pâturaient des bestiaux et des juments avec leurs poulains. La campagne était bien cultivée et peuplée; nous pûmes compter quatorze villages devant lesquels nous passâmes. C'é-

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tait assez exceptionnel pour qne nous en prissions note.

Il était écrit que nous devions porter jusqu'au bout la peine de notre imprudente con6ance dans la bonne foi de notre muletier. Dans cette journée, un second cheval tomba sur la route, affaissé sous le poids de sa charge.

Un autre événement vint s'ajouter aux tribulations causées par le chef de notre caravane : En passant au bourg de Konmi, nous eûmes avec les habitants une altercation qui aurait pu avoir des suites funestes. Jusque-là, nous n'avions éprouvé que de bons effets de l'escorte de nos deux goulàms ; mais à Koumi nous comprîmes qu'ils pouvaient porter, avec leur caractère ou leur titre de goulâms du Chah et de Meïmândars, un danger que nous n'avions pas encore soupçonné. Ce péril tenait à leur rôle même et à leur qualité qu'ils faisaient d'ailleurs sonner très-haut. Comme cavaliers du roi, ils avaient vis-à-vis des populations des campagnes une assurance qui allait souvent jusqu'à l'insolence. Possesseurs de firmans, chargés d'une mission offlcielle, fiers de servir d'escorte à des frenguis que le Chah protégeait, ils étaient très-hautains et très-impérieux avec les pauvres raïas. En arrivant à Koumi , le premier de nos goulâms, appelé Ressoul'Bekj demanda à un homme de lui montrer le chemin du caravansérail, afin que nous y prissions un peu de repos. Soit que cet homme fût peu disposé à se déranger de sa route, soit que la deftiande lui en fût faite peu poliment par Ressoul- Bek, ils échangèrent entre eux des mots très-vifs : celui-èJÇpeu habitué à se voir résister, sauta sur la barbe du pauvre paysan, et l'attirant à lui le traîna en mettant son éheval au trot. On pense que cet homme poussait de beaux cris; il appelait à son secours, et, de telle façon, qu'en un instant

tonte la population du bourg fut sur pied. Voyant cela, le second goulàm, par esprit de corps et par affection pour son collègue, car ils étaient parents, vola à son secours. Des explications on en vint aux injures, et des injures plus vite encore aux coups : les poignards sortaient des fourreaux. Nos deux goulâms , pressés dans cette foule , assaillis et frappés de toutes parts, faisaient bonne contenance; l'un d'eux, le plus jeune, chargeait déjà son fusil, et il allait arriver quelque malheur, quand, me jetant dans cette mêlée, je tâchai d'apaiser les uns, de repousser les autres, et de m'interposer entre ces furieux. J'intimai à nos cavaliers l'ordre de se retirer, je leur arrachai leurs fusils des mains, et tout en repoussant vigoureusement ceux qui voulaient encore les frapper, je réussis à leur faire quitter le champ de bataille. La foule des habitants, voyant que je ne prenais pas parti pour les goulâms, finit par s'apaiser; et, craignant sans doute les suites d'une rébellion contre des gens du roi, chargés d'accompagner des Balios comme on nous appelafit, ils se retirèrent.

C'était une occasion de faire une leçon sévère à nos goulâms : je leur représentai que nous n'étions point des Chah- ZadèhSj pour nous permettre de pareilles agressions, que nous désirions voyager paisiblement, et que nous ne voulions, sous aucun prétexte, voir se renouveler des scènes semblables. J'essayai de leur faire comprencke que nous flîlkions pas en force pour affronter des dangers comme celui d'où je venais de les tirer ; que , dans tous les cas , nous n'avions aucune envie d'être les victimes de leur imprudence. J'ajoutai que , si ces manières étaient usitées et possibles avec le roi, il fallait avec nous, simples étrangers.

plus de douceur el de ménagement pour les populations. — Je venais de leur rendre un assez grand service, et je leur avais prouvé assez de dévouement pour avoir le droit de leur tenir ce langage ; aussi Técoutèrent-ils, et me promirent-ils d'être à l'avenir plus circonspects.

Nous couchâmes ce jour-là à Leliariy village arménien. Le 6, le pays changea d'aspect et devint plus sauvage. Nous passâmes auprès d'un hameau où il n'y avait que des femmes et quelques vieillards. Ils nous dirent que le ChAh avait fait prendre comme soldats tous leurs maris et tous leurs frères.

Nous rencontrâmes sur notre chemin quelques ruines d'ancienne date, et un cimetière où se trouvaient de belles pierres tumulaires sculptées, avec des inscriptions couffiques trèsornées. Les traditions ont conservé, dans cette localité, le souvenir d'une grande ville qui aurait été l'œuvre d'un certain Khoram-Châh, et son nom s'y retrouve dans celui de Khoram-Ahad que porte encore un petit village proche des ruines.

Nous passâmes la nuit sous la tente, dans un jardin, en un lieu qui s'appelle Amarat. Le Ket-Khodah vint nous dire que le pays était infesté de voleurs, et que nous ferions bien de nous faire garder, il nous envoya le soir des caraouls ou sentinelles. Mais la nuit ne fut aucunement troublée, et je supposai, à tort peut-être, que ces gardiens étaient un prétexte pour avoir un pichkoch. Nous trouvâmes, dans le jardin où nous couchâmes, les abricotiers en maturité. J'obtins du propriétaire du lieu la permission, pour tout notre monde, de manger de ces fruits, à discrétion, moyennant un sabcràny ou 25 sols.

D'Amarat nous allâmes à Khadem-Gâh où nous rencontrames la route directe de Tabriz à Ispahan par Savâh ; de là nous vînmes à Vsnudjoûn où nous campâmes encore. L'atmosphère était si dépourvue d'humidité , et les nuits étaient si douces, que souvent nous préférions cette manière de les passer aux gîtes qui nous étaient offerts.

Pour arriver à Usnudjoùn, nous avions franchi une colline de l'autre côté de laquelle la physionomie désolée de la plaine de Khademgâh changeait complètement. Nous étions entrés dans une belle et longue vallée qu'arrosait dans toute son étendue une large rivière qui coulait au nord-ouest. Elle était couverte de cultures et de villages; nous en comptâmes douze jusqu'à Châvâh, où nous nous arrêtâmes le soir , après avoir fait une route de sept heures.

Le lendemain , nous marchâmes neuf heures , à travers un pays triste où nous rencontrâmes quelques tentes de nomades qui élevaient des chevaux. Je voulus en acheter un , mais on ne m'en présenta que de défectueux. Nous couchâmes à Bar^ bend. En quittant cet endroit, nous franchîmes une petite montagne du haut de laquelle nous vîmes la grande et belle plaine d'Hamadân. En y descendant, l'aspect riant du pays nous fit comprendre l'importance de ce district qui est un des plus beaux de la Perse. A notre gauche , la chaîne de VAlvendj élevait dans l'air ses grands pics dont plusieurs étaient encore blancs. De ses flancs s'échappaient de nombreux ruisseaux au bord desquels étaient assis de tous côtés des villages rapprochés les uns des autres. Nous passâmes , à gué, une rivière; peu après nous en rencontrâmes une seconde plus large, et sur laquelle est un pont auprès

duquel nous fîmes une halte pour reconnaître le pays, et en relever les principaux points. De toutes parts se voyaient des villages habités et de grands vergers où se distinguaient beaucoup d'arbres à fruits et des vignes. Le 10 juin à midi nous entrions à Hamadân.

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