‹ Voyage en PerseChapitre 28 sur 89 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Départ d*Hamadàn. — Mauvaise rencontre. — Kingavar. — Ancien temple de Konkabar. — Tombeau antique à Sahnèh. — Marécages. — Arrivée à Bi-Sutoun.

Le 17 juin nous sortîmes d'Hamadân^à 7 heures du matin, après mille ennuis de toutes sortes et des contestations sans fin avec un nouveau tchervadàr. Les difficultés soulevées par cet homme tenaient à ce que, contrairement aux habitudes du pays, nous voulions le prendre au jour, au lieu de le retenir seulement pour transporter nos bagages à un point donné. Devant séjourner à Bi-Sutourij à Kermanchâhj à Serpouly pour étudier les ruines de ces localités, il nous convenait mieux, en effet, d'avoir des mules à nos ordres et de les garder indéfiniment. Mais cet arrangement insolite était un prétexte pour soulever des prétentions et des exigences qui donnaient lieu à des négociations interminables. Nous parvînmes cependant, après bien des peines, à nous entendre, et nous partîmes.

Nous nous dirigeâmes vers l'Ouest, à travers une campagne qui, semblable à celle que nous avions déjà vue en venant

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de l'Est, était en pleine culture; les vergers s'y touchaient sans intervalle ; d'abondants ruisseaux y entretenaient une riche végétation. On y remarquait une grande quantité d'arbres fruitiers et de vignes au-dessus desquels les peupliers élevaient leurs longues pyramides. — Les Persans emploient cet arbre pour leurs constructions ; leurs maisons n'ayant qu'un rez-de-chaussée, et la partie supérieure étant terminée en terrasse, la charpente peut en être légère. Le bois blanc suffit donc. Le peuplier pousse très-droit et vient promptement ; c'est ce qui fait que les Persans le plantent de préférence à d'autres arbres, au bord des ruisseaux, ou dans leurs jardins.

A une demi-heure de la ville, nous traversâmes une rivière coulant au nord. Nous rencontrâmes successivement quelques autres courants d'eau sortant des gorges de l'Alvend. La plupart sont torrentiels et produits par la fonte des neiges. A cette époque de l'année, leurs lits étaient remplis.

Notre route ne tarda pas à s'élever, et, après avoir dépassé le village de Mariana^ elle s'engagea dans l'Alvend. Le chemin était abrupte et couvert de pierres. De chaque côté, dans les enfoncements de la montagne, on découvrait des hameaux qui y cherchaient sans doute la fraîcheur et l'eau, chose toujours si rare en Perse.

Nous n'avions marché que quatre heures quand nous arrivâmes au bourg de Zagâh. Quoiqu'il fût encore de bonne heure, nos muletiers prétendaient que, pour une première journée, nous avions fait assez de chemin. Il commençait à faire très-chaud ; nous étions partis trop tard d'Hamadân, et il leur convenait de s'arrêter là.— Il est difficile de résister à des muletiers, ce sont de vrais tyrans; quand ils ont dit

que leurs bétes De peuvent plus marcher^ ou que, plus loin, on ne trouve rien, il faut bien céder. Ils en abusent souvent, et, à moins de connaître' le pays où l'on voyage, et d'avoir fait un long usage des muletiers d'Orient, on est à leur merci. Nous fûmes obligés de croire les nôtres. Nous devions, disaient-ils, nous engager de plus en plus dans la montagne et nous trouverions difficilement à nous loger. Le bourg de Zagâh , au contraire , offrait des ressources de tout genre : bon logement, toute espèce de choses à manger, de l'eau et de l'herbe pour les mules; c'était là surtout ce qui tentait le chef tchervadâr qui voyait la possibilité de nourrir ses animaux sans rien débourser.

Nous nous arrêtâmes donc à Zagâh. Nous eûmes beaucoup de peine à trouver le Ket-Khodâh. Le village semblait désert, toutes les maisons étaient fermées, et nous dûmes attendre fort longtemps avant qu'un de nos goulâms eût pu mettre la main sur un homme. — Nous avait-on aperçus de loin ? L'aspect de nos deux cavaliers , reconnus pour être de ceux qu'on donne aux voyageurs de distinction, avait-il effrayé la population? La crainte de fournir des vivres MUS être payés avait-elle déterminé les habitants à s'enfermer chez eux? — Toujours est-il qu'en entrant dans Zagàh, nous crûmes entrer dans un village abandonné ; cependant Ressoul-Bek finit par découvrir le Ket-Khodàh auquel il exhiba son firman qui fut assez mal accueilli de lui et de quelques hommes qui l'accompagnaient. Ils ne le reçurent pas avec cette déférence qu'on avait généralement témoignée sur notre route pour le sceau impérial. Nous étions dans un pays tant soit peu hâssij comme disent les Persans, c'est-à-dire rebelle, ndépendant. En effet , nous entrions dans cette partie du

Kurdistan qui y quoique nominalement soumise au Chah de Perse , ne souffre qu'avec une extrême répugnance, et souvent même ne veut point reconnaître l'autorité de ses gouverneurs ou de ses fîrmans. Parmi les tribus dont les territoires sont dans le voisinage d'Hamadân , il en est une surtout dont la puissance est telle que le Chah ou ses Beglier-Beys recherchent son amitié, à cause du nombre des hommes armés qu'elle peut mettre sur pied. Cette tribu porte le nom de Karagueus-OgloUj fils de Karagtieus, ou plutôt enfants aux yeux noirs. Considérée comme une alliée plutôt que comme une vassale de la couronne de Perse, elle s'en prévaut naturellement pour s'affranchir presque complètement de l'autorité royale. Autour d'elle en sont groupées quelques autres qui, à la faveur d'une origine commune avec celle-là, s'arrogent aussi le privilège d'une indépendance que protègent d'ailleurs leurs montagnes inaccessibles. — Cette disposition hostile à tout ce qui émane des agents du gouvernement , cette indépendance de caractère, particulière aux populations de cette province, nous créèrent plusieurs fois des difficultés, surtout a cause du rôle que jouaient dans notre voyage les goulâms qui nous escortaient.

Des pourparlers sans fin entre Ressoul-Bek et le Ket- Khodàh n'aboutissaient à rien. Cependant nous avions mis pied à terre, et nous attendions un menziL La discussion commençait à s'échauffer ; mais, sans en attendre le résultat, nous entrâmes dans un grand jardin qui était près de là Il s'y trouvait de beaux arbres et de l'eau vive ; il ne nous fallait pas d'autre logement. Nous pensâmes être dans ce bâgh parfaitement pour passer la fin du jour et la nuit.

Nous ignorions que ce jardin devait être , dans la journée, un lieu de rendez-vous pour les femmes, et qu'il y en avait même déjà quelques-unes qui se sauvèrent en nous y voyant pénétrer. Ce fut un motif de querelle de plus avec les habitants et leur chef. Ils voulurent nous faire sortir du jardin, et notre lassaoul , s'y opposant, leur disait avec raison que puisqu'ils ne voulaient pas nous donner une maison, nous nous installions où nous pouvions. La dispute s'envenimait. Ressoul-Bek en était venu à menacer de son fouet ceux qui étaient les plus acharnés, quand tous lui tombèrent dessus. Pour nous, on nous avait respectés; on ne s'en prenait qu'à notre goulâm. Mais quand je vis qu'on allait lui faire un mauvais parti, je courus à sa défense, je distribuai une grêle de coups de poing, et, du plat de mon sabre, je frappai indistinctement l'autorité et ses subordonnés. — Gela fit merveille. En un clin d'œil, Ressoul-Bek était dégagé , et , reprenant avec moi l'offensive, nous redoublâmes si bien que Ket-Khodâh et habitants tous s'enfuirent au plus vite par la porte du jardin qui se trouva trop petite pour leur empressement. Nous la fermâmes, et restâmes ainsi maîtres du terrain où nous nous installâmes à l'ombre d'un bouquet de grands platanes, protégés par une rangée de peupliers et quelques ormeaux ou nerouends dans les branches desquels serpentaient de grandes vignes.

Nous n'y fûmes plus inquiétés ; bientôt même on vint nous apporter des provisions, et, sur le soir, le Ket-Khodâh, un peu abasourdi du sans-façon avec lequel je l'avais traité, vint me faire de profondes et respectueuses excuses, en m'olfrant ses services. Je lui avais prouvé que je savais

m'en passer; néanmoinSy par politesse, je le remerciai et ne parlai pas de la scène du matin.

Le lendemain de cette petite échauffourée, le pauvre chef de Zagâh voulut assister à notre départ; il espérait, par cette marque de déférence, nous faire oublier sa conduite de la veille. Mais la rancune est le lot des battus, ce n'était pas le nôtre. Il nous prévint , pour achever de se réconcilier avec nous, que le pays que nous allions traverser n'était pas sûr, et qu'il ne fallait pas nous écarter de notre caravane.

Il y a, en effet, dans toute cette contrée montagneuse, où, à chaque pas, s'ouvre un ravin, une gorge, propice à une embuscade, beaucoup de maraudeurs qui guettent une occasion favorable de détrousser les voyageurs trop faibles pour leur résister, ou piller les caravanes qui n'ont aucune escorte. Nous remerciâmes le Ket-Khodâh de son avis qui n'était point à dédaigner, et nous hâtâmes le pas pour rejoindre nos muletiers qui partaient toujours avant nous. Quoique nous eussions toute confiance dans notre nombre, dans notre résolution et dans notre habit Frerir guij il était prudent d'accompagner nos bagages. En nous enfonçant de plus en plus dans la montagne, nous pûmes reconnaître que cette précaution n'était pas inutile. — Salvator-Rosa , le peintre des bandits, ne s'est jamais inspiré, en Calabre, d'une nature plus propre à servir de cadre aux scènes de meurtre et de pillage qu'il a si bien rendues. — Les rochers, accumulés à des hauteurs immenses, s'élevaient de chaque côte du sentier qu'il fallait suivre. A chaque pas, nous rencontrions un torrent dans lequel nos montures descendaient péniblement, en roulant

sur les galets; puis nous remontions sur des roches glissantes j cherchant la trace à peine frayée qui devait nous guider. Des gorges sombres , d'un aspect aussi triste que sauvage, accidentaient les flancs de la montagne, et semblaient autant de repaires où devaient nichef des voleurs.

Nous montions depuis notre départ de Zagâh, et nous mardiions lentement dans un détilé tortueux quand , à un détour j nous aperçûmes , sur un mamelon qui dominait le sentier, un groupe d'hommes armés, assis et postés en observation. Us se dressèrent à notre vue. Leur aspect n'était pas celui des Persans que nous avions l'habitude de voir. Ils n'avaient rien des humbles raïas que nous rencontrions près de leurs hameaux ; d'ailleurs aucune habitation n'expliquait en ce lieu la présence de ces hommes appuyés sur de longs fusils. Ils étaient enveloppés de grands manteaux de feutre bruns ou gris ; au lieu du bonnet pointu en peau d'agneau, ils avaient la tête couverte d'une calotte roade pareille à leur manteau, et sous laquelle passaient de grands cheveux longs et frisés. Sous cet accoutrement bizarre et un peu sauvage, que nous voyions pour la première fois , on apercevait un arsenal complet ; pistolets, sabres, poignards, cartouchières, etc. Le conseil qui nous avait été donné le matin par le Ketk-Kodàh de Zagàh nous sembla très -justifié par cette rencontre. Nous ne pouvions nous défendre de l'appréhension d'être tombés dans un guet - apens , et d'avoir en face de nous des détrousseurs de caravanes. Nos goulâms eux-mêmes, quelque habitués qu'ils fussent aux physionomies diverses de leurs compatriotes, ne paraissaient pas rassurés par celles de ces gens. Il faut convenir qu'elles n'avaient en eflet rien

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de rassurant. Mais il importait de faire bonne contenance et de ne trahir aucune crainte. Voleurs ou non, il fallait marcher droit à eux, en se préparant, sans affectation, à une défense désespérée. Tout en faisant ces réflexions, nous approchions de ces hommes; ils laissèrent passer la caravane qui nous précédait, et nous arrivâmes jusqu'au pied du rocher dont ils occupaient le soDunet, sans qu'ils eussent fait un mouvement. Nous nous arrêtâmes, et Ressoul* Bek leur demanda qui ils étaient, ce qu'ils faisaient là. Ils répondirent qu'ils étaient Caraouls ou gardes de laj douane. Cela pouvait bien être; mais nous en doutions beaucoup, et nos Persans trouvaient, comme nous, que ces caraoub avaient plutôt la mine et la tournure de brigands qui attendent une occasion de faire un bon coup, que d'honnêtes employés du fisc.

11 est probable que si, au lieu de voir huit hommes bien armés, dont la moitié étaient Européens, ces prétendus caraouls n'avaient eu en face d'eux que de pauvres Mirzas ou quelques timides marchands, leur chapelet à la main, ils leur auraient demandé autre chose qu'un faible droit de douane, malgré Ali , Hussein et tous les imâms qu'ils auraient invoqués. — Peut-être ces braves gens cumulent-ils. 11 n*est pas impossible qu'ils soient chargés de prélever l'impôt du commerce quand ils ne peuvent faire mieux , et qu'ils de* viennent de traîtres voleurs quand ce rôle leur est facile et plus lucratif. — Quoi qu'il en soit, ils ne nous demandèrent rien; ils nous laissèrent passer, tout en nous examinant beaucoup et nous suivant, aussi loin qu'ils purent, d'un œil qui n'avait rien d'amical ni d'hospitalier.

Au delà d'un petit hameau en ruines que nos mule*

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tiers nous dirent s'appeler Khoûtachy nous pénétrâmes dans une gorge plus resserrée encore que celles que nous suivions depuis le matin. Il n'y avait', dans ce ravin, place que pour un ruisseau qui serpentait entre les pierres et pour l'étroit sentier que nous gravissions. A moitié de sa longueur, à peu près, se trouve un petit caravansérail qu'un homme pieux et philanthrope a établi là pour les malheureux voyageurs attardés ou épuisés de fatigues dans ce passage long et pénible. Cet ami de l'humanité s'appelait Hadji-Ali- KhâUy et le caravansérail porte son nom.

Le ruisseau écumait en bondissant sur les bancs de granit qui barraient son cours, et ses sinuosités nous forçaient à chaque pas de le traverser-, nos chevaux fatigués et haletants étaient obligés de reprendre fréquemment haleine. -^11 y avait cinq grandes heures que nous montions ainsi, marchant avec lenteur et précaution, quand nous atteignîmes l'un des sommets de cette grande chaîne de l'Alvend; nous étions sur l'un de ses pics les plus élevés, et, de là, nous découvrions toutes les crêtes que, depuis notre départ d'Hamadàn, nous avions successivement dépassées. Il fallait que ce point fût bien haut pour qu'à la fin de juin nous y trouvassions de la neige. En effet , depuis quelque temps ndus nous apercevions d'un abaissement de la température sans pouvoir nous l'expliquer, car les rayons du soleil étaient toujours aussi brûlants; seulement, par instant, il nous arrivait un courant de vent frais qui nous ravivait. Tout à coup , au détour d'un coude du sentier, nous eûmes devant nous la surprise fort agréable de voir une large nappe de neige.

Ce devait être un plaisir de déjeuner Jà et de nous y

rafraîchir un peu. Notre tapis fut éteudu sur la neige même dans laquelle on fît des trous pour y placer nos carafes qui ne contenaient que de l'eau , mais qui fut frappée. Cette neige était si dure et si épaisse , que, sous les rayons ardents d'un soleil vertical, elle avait de la peine à se fondre. C'était à peine si la terre , détrempée sur ses bords, attestait qu'elle cédai( à l'action de la chaleur. Pendant que nous faisions là un repas de véritables sybarites, nous vîmes arriver quelques hommes avec des âne» chargés de grands paniers. Ils venaient de très-loin chercher de la neige qu'ils allaient vendre dans les villages de la plaine, mais la route était longue et la chaleur intense. Ils nous dirent qu'il leur fallait en prendre la charge de tous leurs ânes pour en conserver quelques livres à vendre. Ce ne fut pas sans regret que nous nous arrachâmes aux délices de cette glacière. Il nous fallait redescendre l'autre versant de la montagne, et nous pensions au soleil qui allait nous frapper en face.

Nous avions à peine fait quelques pas et franchi le point culminant de ce sommet, que nous vîmes, à nos pieds, s'étendre, à perte de vue, une belle plaine verdoyante et couverte de villages. C'était le district entier de Kingavar que nous apercevions, et les montagnes qui se voyaient dans la direction que nous devions suivre, en inclinant au sudouest, étaient celles qui dominaient la ville même. Descendus dans la plaine , nous pûmes y compter jusqu'à dix villages voisins les uns des autres. Nous projettions de loger dans celui de Mindavar; mais, en approchant, nous crames nous apercevoir qu'il était désert, ce dont nous acquîmes la certitude en y pénétrant ; il avait été abandonné, et

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e'était le dernier qui fût dans cette plaine. La saison était favorable à un campement, une prairie engageante était près de là; nous y plantâmes notre tente. Nous n'étions pas les premiers occupants de la place ; nous y trouvâmes installée avant nous une grande caravane qui venait de Bagdad , et ramenait de nombreux pèlerins de Kerbelâh. Notre muletier était enchanté ; l'herbe était en abondance; une eau limpide coulait au milieu. Mais nous n'étions pas tout à fait aussi satisfaits que lui : il y avait dans notre voisinage un petit étang qui engendrait une innombrable quantité de moustiques imperceptibles et silencieux, qui faisaient d'atroces piqûres ; nous fûmes dévorés pendant la nuit, et le lendemain nous portions les traces multipliées de notre supplice.

Depuis longtemps je cherchais l'occasion d'acheter un bon cheval de route. On m'en amena là un qui appartenait à une femme dont le mari était mort depuis peu. Elle n'avait pas le moyen de nourrir cet animal qu'elle abandonnait, entravé, dans la prairie, afin qu'il y cherchât une nourriture qu'elle était trop pauvre pour payer. Malgré sa maigreur, ce cheval me parut avoir une bonne apparence ; il était grand et de cette race persane, arabe croisé de turcoman, qui réunit la force à la légèreté. Mon saïs l'essaya, et il se trouva avoir des qualités réelles. J'entrai en arrangement; mais que d'objections ne me firent pas nos Persans! — Ils me suppliaient de ne pas acheter ce cheval, parce qu'il présentait des signes certains qui, selon eux, indiquaient qu'il devait être d'un service dangereux. Il portait, entre autres indices fatals, un petit bouquet de poils tournés sur eux-mômes, sous le cou. Au dire des Persans, cela indiquait

infailliblement qae cet animal tuerait son mattre. —Je ris beaucoup de leurs superstitions, tout en me promettant d'en tirer parti. Alors faisant valoir ce vice rédbibitoire, pour marchander, j'offris de ce cheval un prix très-modique. — Je suppose que ce cas avait dû empêcher la femme à qui il appartenait de s'en défaire, car elle me prit au mot, et je Feus pour 11 tomans ou 135 francs environ.

Le 19, peu après avoir quitté notre campement, nous traversâmes une nouvelle rivière assez forte. Devant nous s'ouvrait une grande plaine à l'extrémité de laquelle était Kingavar. Le pays offrait l'aspect de la fertilité. Il était très-peuplé, à en juger par le nombre des villages , et plusieurs d'entre eux étaient fort grands. Nous arrivâmes de bonne heure à la ville. Ressoul-Bek nous avait devancés pour aller trouver le Khàn, vekil du Beglier-bey de la province, qui ne voulut pas que nous logeassions autre part que chez lui ; et, en effet, nous fàmes installés dans sa maison fort belle et très-confortable. Nous n'étions pas encore débottés, que l'on nous apportait, de sa part, des provisions et des friandises de toutes sortes. Notre hôte poussa la politesse jusqu'à nous faire une visite. C'était la première fois que nous nous voyions traités avec une déférence aussi prévenante. Le Khàn fut fort aimable, et nous fit toute espèce d'offres de service.

A peine étions-nous installés, que l'on vint nous dire que deux Frenguis de nos amis venaient d'arriver presque en même temps que nous. C'étaient MM. Delort et de Breuilly que nous avions laissés à Ispahan, et qui se rendaient à Bagdad. Nous partageâmes leur étonnement et leur plaisir d'une rencontre aussi inattendue. Ces Messieurs avaient

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suivi une route parallèle à la nôtre. Us nous apprirent que l'ambassadeur était parti trois jours après nous d'Ispahan.

.Ils avaient fait dresser leurs tentes sous des arbres, à l'entrée de la ville. Nous passâmes cettejoumée ensemble, et, fiiisant un pique-nique, nous mêlâmes nos deux dîners pour avoir le plaisir de festoyer en commun. — Il faut avoir été aussi loin de son pays, et n'avoir eu pendant longtemps sous ses yeux que dos hommes avec lesquels on n'a de commun ni les mœurs, ni la religion, ni la langue, pour comprendre tout ce qu'on éprouve de plaisir à rencontrer des Européens, surtout des compatriotes.

Nous étions arrivés de bonne heure à Kingavar ; la journée était longue et la ville fort petite, ce qui fit que nous eûmes tout le temps nécessaire pour la visiter et en examiner les ruines. Je ne sais si Ton peut donner le nom de ville au petit nombre de maisons qui contiennent le peu d'habitants de Kingavar. Cependant elle a eu, dans les temps reculés, une importance assez grande pour qu'on y ait quelque égard. Aujourd'hui elle a une petite mosquée , un pauvre bazar et même des portes, qui peuvent, jusqu'à un certain point, lui dDteuer la prééminence sur les bourgs qui sont dans son voisinage; puis encore, pour tout dire, elle a un gouverneur qui agit en grand seigneur et donne de même l'hospitalité. — Nous avions éprouvé sa libéralité. — Ce n'est point un Ket'Khodâh , raïa aussi misérable que ses subordonnés. — Laissons donc à Kingavar le titre de ville, quoique en vérité les masures dans lesquelles vit sa population ne méritent pas cet honneur. Pour la relever aux yeux de ceux qui pourraient le lui contester, j'en viendrai tout de suite à ce qui lui donne

de rintéréty aux vestiges qu'elle a conservés de son antiquité incontestable.

Cette ville portait anciennement le nom de Konkabary qui se rapproche tellement de celui que lui donnent aujourd'hui les Persans^ qu'on peut dire qu'il n'a pas changé. Il est même digne de remarque que, parmi tous les noms des divers lieux célèbres de la Perse, c'est peut-être celui qui s'est le mieux conservé tel que les historiens l'ont transmis. Aussi est -on fondé à trouver dans cette identité une preuve de plus de l'authenticité des monuments de cette localité et de l'antiquité de leur origine. Selon un géographe grec , il existait à Konkabar un temple célèbre dédié à Diane. Il est fort probable que c'est à ce temple qu'il faut rapporter les ruines de l'édifice qu'on retrouve aujourd'hui à Kingavar. Elles étaient plutôt soupçonnées que réellement connues; car, si elles avaient été entrevues par quelques voyageurs , elles ne l'avaient été que très-superficiellement, sans avoir jamais obtenu l'honneur d'une description. C'était une injustice qu'il fallait réparer, et ce monument avait d'autant plus de droits à nos recherches et à nos studieuses investigations, qu'il était resté plus ignoré.

Plusieurs collines, produites par des soulèvements de bancs de marbre assez étendus, donneiit à la situation de Kingavar un aspect accidenté et varié. Le fondateur du temple avait mis à profit la nature du sol ; et, sur l'une des éminences situées au sud, presque au centre de toutes les autres, il en avait choisi l'emplacement.

Si les voyageurs n'en ont point parlé, ou si ce monument est resté inaperçu par eux, il faut sans doute l'attribuer à ce

qae, enfoui sous un amas de décombres et de maisons, il a presque entièrement disparu. En effet, la presque totalité de ia superficie de ce vaste édifice est couverte de maisons et de rues. Sa base sert de piédestal gigantesque à tout un quartier de la ville moderne ; le soubassement, construit en larges assises, a offert aux habitants pour leurs constructions des fondations qui réunissaient le double avantage d'être toutes faites et parfaitement solides. Aussi n'ontils rien trouvé de mieux que de bâtir dessus et d'appuyer leurs maisons aux forts tronçons de marbre, fragments des colonnes du temple, restés en place. Aujourd'hui, par suite de cet envahissement par lesmasui^es de briques, l'œil ne peut embrasser l'ensemble des ruines ; mais on en trouve çà et là des portions assez considérables, assez dégagées et bien conservées pour qu'on puisse établir d'une manière certaine la construction de ce monument et son caractère.

Ne pouvant, comme dans un terrain vague et abandonné, &ire des fouilles qui en eussent mis à nu toutes les parties essentielles, tout ce qui pouvait contribuer à en faciliter r^ude , il fallait se contenter de circuler au travers de ce dédale de maisons , pénétrer même dans chacune d'elles , et s'y livrer à une investigation que rendaient excessivement difficile le peu de complaisance, ou même les préjugés superstitieux des habitants. Nous ne négligeâmes cependant aucun des moyens qui pouvaient nous conduire à la connaissance aussi exacte que possible de tout ce qui restait de ce monument. Nous parvînmes à en tracer le plan , à en recueillir tous les détails, de manière à pouvoir le décrire complètement, et justifier ainsi ce que la géographie ancienne avait rapporté du temple de Konkabar. Le plan de cet édi-

fice est figuré par un vaste rectangle de plus de deux cents mètres dans les deux sens ; la façade en était tournée au sud, et son portique, qu'il n'a pas été possible de déterminer entièrement, dominait un immense perron élevé de plusieurs marches au-dessus du sol. Il est difficile de les reconnaître parce qu'elles ont été presque toutes enlevées, et que leurs débris non arrachés disparaissent sous les décombres. Néanmoins, on en voit des traces suffisamment indiquées pour qu'elles en attestent l'existence antérieure. A partir du som-

met de ce perron, le sol du temple était formé d'un massif de gros blocs de marbre liés avec un ciment très-dur.

C'est dans la partie ouest de l'édifice, vers l'angle nordouest, que s'élève, sur une rue de la ville, et dans le voisinage d'une petite mosquée , la partie la plus importante actuellement et la moins ruinée du monument. Là, on reconnaît que le temple était assis sur un soubassement construit en belles assises de marbre blanc. Nous n'avons pu calculer la hauteur totale de ce soubassement, non plus que recher- \^ cher le profil du socle. Une fouille commencée à cet effet a

dû être abandonnée par suite de la superstition des habitants qui n'ont pas permis de la terminer. Quant à la partie supé* rieure, elle est surmontée par une corniche, dont on retrouve un assez grand nombre de fragments en place. Sur cette partie du soubassement, et sur leurs bases, reposent encore ' neuf tronçons de colonnes également en marbre blanc. Ils sont enchâssés dans les murs de briques crues des maisons auxquelles ils servent de supports.

Connaissant cette face et ayant découvert une portion de celle opposée tournée à Test, il a été donné de connaître exactement la largeur de l'édifice. Sa longueur s'est trouvée

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d'ailleurs déterminée par rextrémité supérieure du perron et par un retour d'angle de la face ouest sur le côté nord.

Les profils du soubassement et des bases des colonnes sont de style grec. Il est difficile de bien saisir le caractère des chapiteaux qui semblent n'avoir été qu'ébauchés. Au premier coup d'œil, il semble que ces divers profils afiectent, dans leur ensemble, une ressemblance avec l'architecture grecque. Mais le travail peu avancé de tous les détails et leur achèvement incomplet ne permettent pas de classer ce monument dans un ordre architectonique quelconque. Ainsi, bien qu'il y ait une certaine similitude entre les chapiteaux très-bas, très-écrasés , de Kingavar^ et ceux de l'ordre dorique , ils n'en ont cependant pas le vrai caractère. Ils ont aussi certaines parties qui sont du genre corinthien, telles que les tailloirs qui décrivent une ligne courbe sur les quatre faces supérieures. Il résulte de ces rapports , plus ou moins éloignés, avec les ordres d'architecture grecque, que celle de cet édifice est bâtarde et corrompue.

Au sud-ouest de la ville de Kùigavar^ à trois kilomètres environ, est un monticule assez étendu, dans le flanc duquel ont été ouvertes des carrières. Il est visible qu'on en a extrait les matériaux qui ont été employés à la construction du temple. On voit encore , dans le voisinage , des fûts de colonnes ébauchés attestant un travail interrompu et resté inachevé. — Etait-ce là seulement encore une carrière , un second atelier où se taillait et se préparait le marbre , ou bien n'était-ce point l'emplacement d'un autre édifice projeté? — Cette dernière supposition n'est pas entièrement dénuée de fondement, car elle peut se justifier en partie, non-seulement par la présence d'un grand nombre de fûts

de colonnes, mais encore par un massif horizontal de pierres assemblées avec soin qui sembleraient avoir dû appartenir à la base de quelque monument.

Le lendemain nous quitâmes Kingavar en compagnie de MM. Delort et de Breuilly. Au bout d'une heure de marche, nous passâmes une forte rivière qui coupe la plaine en venant du nord. Elle contribue, par les nombreuses saignées que lui font les cultivateurs, à répandre la fertilité sur tous les points de ce territoire. Après avoir franchi une distance de deux farsaks, sur un sol à peu près plat, nous nous enga* geâmes de nouveau dans un sentier qui gravissait une longue montagne. Vers le milieu de ce défilé, nous trouvâmes un poste de cinq ou six Caraouls qui gardaient ce passage infesté, nous dit-on, de voleurs. Nous échangeâmes quelques paroles avec eux, et nous leur donnâmes une légère gratification dont ils parurent enchantés.

Nous ne tardâmes pas à descendre, et à arriver à Sahhèhy village situé au pied des rochers, sur le bord d'un ruisseau rapide qui coule avec fracas à travers des broussailles et quelques petits jardins. Nous campâmes dans l'un d'eux. — Les habitants nous indiquèrent dans le voisinage un monument antique que nous visitâmes. C*est un caveau sépulcral creusé dans le flanc d'un rocher , à trente mètres au-dessus du sol. Sa face verticale et polie ne laisse aucun moyen d'y arriver. Il faut, pour y parvenir, se faire hisser avec une corde, et s'aider des pieds et des mains en s'accro-» chant aux rares aspérités de la pierre. La partie extérieure consiste en une espèce de grande niche rectangulaire pratiquée au cœur du roc dans la masse duquel on avait également réservé et taillé deux colonnes formant

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portique, mais dont on ne retrouve plus que les bases. — L'intérieur est divisé en deux compartiments ou étages : le premier a de chaque côté une excavation oblongue qui a Taspect d'un sarcophage. Au milieu, une large ouverture donne passage dans un second caveau plus vaste que celui du premier étage. Tout cet ensemble d'excavations superposées est fourni par le rocher seul, sans Taddition d'aucune maçonnerie.

Ce monument funéraire, peu important par lui-même, a une analogie frappante avec les tombes royales de Persépolis. Je ne le décrirai pas plus au long. Il suffit d'en constater Texistence, et de prouver ainsi , que les hypogées du territoire d'Isiakhrj que nous verrons plus tard, ne sont pa8 les seuls qui se trouvent en Perse.

Le 20, nous apercevions, en partant de Sahnèh qui est dans une situation élevée, une magnifique silhouette de montagnes dont les divers plans se détachaient vigoureusement sur un beau ciel nacré que le soleil levant dorait peu à peu. A droite étaient de profondes gorges où la nuit régnait encore. A quelques farsaks , en face de nous , une gigantesque masse taillée à pic et dont le haut s'éclairait peu à peu nous indiquait les célèbres rochers de Bi-Sutoun. Au pied de ces montagnes, à mesure que nous avancions et que nous pouvions distinguer mieux les objets, nous reconnaissions d'immenses marécages que recouvrait un léger brouillard.

Nous nous acheminâmes d'abord sur un sol pierreux, puis il devint moins aride. Nous laissâmes, à droite et à gauche, quelques hameaux, et, de ce côté, un caravansérail établi sur une hauteur. Nous côtoyions une rivière depuis quelque temps, quand nous nous aperçûmes que le pied de nos chevaux

commençait à s'enfoncer dans la terre humide. Quelques pas encore, et nous n'avions plus devant nous que les immenses marais que nous avions aperçus de loin. Us étaient couverts de joncs et de roseaux au travers desquels on distinguait, de toutes parts, de grandes nappes d'eau qui ne semblaient pas faciles à franchir. — Les muletiers s'étaient arrêtés sur le bord, hésitant à s'aventurer au milieu de ces herbages et de cette mer inattendue. — De quelque côté que nous dirigeassions nos regards, nous n'apercevions aucun chemin qui parût praticable. Un peu en arrière, il y avait quelques tentes noires habitées par des nomades qui, selon toute apparence, devaient connaître la contrée et les passes où l'on pouvait s'engager sans crainte d'être engloutis. — Nous y demandâmes, à prix d'argent, un cavalier pour guide. — Après bien des hésitations, un jeune homme s'offrit pour nous faire traverser ce mauvais pas. Il retira les entraves d'un cheval qui paissait près de sa tente, et, sautant dessus, sans autre cérémonie, il se mit fièrement à notre tête, se cambrant avec grâce sur son coursier qu'il animait de ses talons pour le lancer dans l'eau à travers de grands roseaux où ils s'enfoncèrent tous deux.

Nous suivîmes un à un, car il nous recommanda bien de marcher les uns derrière les autres, et de ne pas nous écarter de la ligne qu'il traçait devant. Nos chevaux avaient de l'eau jusqu'au poitrail , et nous-mêmes nous avions de la peine à ne pas laisser baigner nos jambes. Ce qui nous inquiétait le plus, c'était nos bagages; mais les muletiers avaient fait tous leurs efforts pour les relever le plus possible sur le haut des bâts , et eux-mêmes , huches sur les charges, ils veillaient à ce que leurs mules ne s'écartassent

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pas de la ligne droite. Ces animaux sont tellement habitués à marcher à la file les uns des autres, qu'ils n'ôtaient pas lé nez de dessus la queue de celui qui était devant.

Après avoir navigué, pour ainsi dire, de cette manière, pendant deux heures, au milieu de cette mer, en sondant presqu'à chaque pas, et en faisant mille détours pour éviter des profondeurs où nous nous serions infailliblement perdus, notre guide nous mit tous, sans accident, sur une terre solide, et nous montra de loin un pont que nous pouvions atteindre. — Nous lui payâmes sa peine, il porta la main à son front, et disparut dans les marécages.

Peu après, nous passâmes la rivière de Gamasiah que nous avions vue de loin , et de Tautre côté de laquelle se trouvait le pied du mont Bi-Sutoun.

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