CHAPITRE XXVI
Antiquités de Bi-Sutoim. — Rarasoa. — Arrivée à KermanchAh. — Grottes de T&gh-i-Bo6tàn. — Visite au SerdAr. — GhAh-Abbas-KMn.
Après avoir franchi le pont qui , sur trois arches , traverse le Gamasiah , nous marchâmes presque aussitôt sur un ter-^ rain jonché des débris de constructions disparues. La route, ou plutôt les sentiers qui la divisaient en plusieurs parties frayées 9 serpentaient en tous sens au milieu des roches échappées à la montagne et roulées à son pied. Nous cheminions sur une pente douce qui formait la base du mont Bi-Sutoun ; et ^ à quelques centaines de pas du pont , nous rencontrâmes des bas-reliefs sculptés sur les rochers. C'était là le point désigné à notre étude dans cette localité ; nous nous y arrêtâmes.
 Bi-Sutoun, il n'y a point de village. Un caravansérail |^ où l'on ne trouve aucune ressource^ est le seul abri que les voyageurs y rencontrent. Mais, près d'une fontaine qu'on voyait sourdre au milieu des pierres, il y avait quelques arbres et même une espèce de jardin ; nous y fîmes disposer nos tentes.
4^a VOYAGE EN PERSE.
Nos compagnons de voyage, MM. Delort et Breuilly , continuèrent leur route vers Kermanchàh, où ils pouvaient arriver le soir. Nos adieux furent tristes, car nous ne devions plus nous revoir qu'en France. Ils empruntaient quelque chose de solennel au lieu où nous nous trouvions. Au milieu de ce désert, au pied de ces rochers vieux comme le monde, en face de ces témoins immobiles, antiques figures du temps de Cyrus, nos impressions étaient plus puissantes et réagissaient fortement sur nous, condamnés à rester seuls, à errer si Jongtemps encore dans ces contrées.
Nous venions d*organiser notre petit camp, lorsqu'un cavalier nous présenta une lettre de M. de Sercey. — L'ambassadeur et ses compagnons de route nous adressaient un dornièr souvenir en quittant la Perse. Arrivés sans accident à Kermanchfth, ils en étaient partis le 20 au soir pour BlBtgdad . A dater de notre séjour à Bi-Sùtoun , de cette nombreuse troupe qui, de Toulon jusqu'à Ispahan, avait si joyeusement supporté les tribulations d'un long voyage, nous étions donc les setils restant en arrière et chargés d'une mission dont nous ne pouvions prévoir le terme. Nous n'avions d'autre ressource pour nous soutenir que nos études laborieuses, d'autres distractions que celles d'une pér^rination où tout était inattendu et nouveau.
Le mont Bi-Sutoun s'élève en forme pyramidale , noir et sauvage. C'est l'un des sommets les plus élevés de la chaîne qui, de ce point, se prolonge jusque vers les monts Zagros, à Fouest di0 Kermanchàh. Le sol sur lequel sa base s'élargit 66t jonché de ruines qui s'étendent de chaque côté de la rivière , à une très-grande distance : ce sont des décombres de maçonnerie , des pans do murs enterrés , des briques , de
la pierre, du fer, qui pôle-môle et altérés par le feu dont la trace se retrouve partout, sont presque méconnaissable^. Mélangés ensemble , incrustés les uns aux autres , ils paraissent avoir été mis en fusion ; ce qui porterait à croire qu'an vaste incendie a ravagé cette contrée et réduit en cendres la ville dont l'existence se révèle d'une manière évidente sur un très-grand espace de terrain.
De notables morceaux , échappés à la destruction , sont encore là pour attester f existence de monuments dont ils ne font que désigner la place. Parmi les débris reconnaissablés que Ton y retrouve , sont un grand nombre de tablettes de marbre blanc couvertes d'inscriptions coufBques, d'ornements sculptés avec beaucoup d'art, qui indiquent que là s'est assise aussi quelque temps la civilisation moderne^ celle que les Arabes ont apportée chez les Persans à Tombre de l'étendard de Mahomet. Puis, à côté, représentante de l'antiquité, on voit un mur très-bien construit en belle pierre, des fragments de profils dans le style grec, des tronçons dé colonnes dont une est en marbre rosé. Près de là, deux chapiteaux en marbre blanc, de même dimension, montrent leurs quatre faces couvertes de sculptures. Sur l'un des côtés est une figure d'homme revêtu d'ime tunique ornée de perles; il tient devant lui une longue épée ; son visage est mutilé et méconnaissable; mais, aux traces qui sont restées sur le haut de la tête, on reconnaît qu'il portait la coiffure généralement adoptée par les princes Sassanides. I^ côté opposé représente une figure qui semble être une femme; elle tient une couronne dans sa main droite. Il parait assez probable que ces sculptures représentent Klwsrôj ou le Chosroës des Grecs*, et la princesse Chirin. — Sur les deux outres faces de ces
chapiteaux sont sculptées des écailles ou des feuilles; cette ornementation est d'une très-grande élégance.
En face de ces débris de colonnes ^ on se rend difficilement compte de la raison qui a fait donner à ce lieu le nom de Bi'Sutoun dont la signification littérale est sans colonnes. Pour justifier cette dénomination actuelle^ il faut croire qu'elle a été donnée à la suite d'un acte de dévastation et d'incendie qui aurait été commis sur les monuments de cette localité^ et dont le résultat aurait été la disparition complète de ses édifices ornés de colonnes.
Parmi toutes ces ruines tombées ça et là, différant d'âge et d'espèce, restes d'une grande cité disparue, les objets les plus remarquables sont deux bas-reliefs sculptés sur les rochers et faisant face au sud-est. Le premier est placé à la base de la montagne au-dessus d'une source d'eau trèsabondante. Il a près de douze mètres de longueur; mais sa surface a été si usée par le temps, et les figures qu'il représente sont tellemioiit rongées que ce n'est qu'avec les pins grandes peines qu'on parvient à y deviner quelques formes. On reconnaît néanmoins les silhouettes de plusieurs personnages de haute taille , surmontés d'autres plus petits parmi lesquels se distinguent un cavalier armé d'une lance et une espèce de Gloire ou de Renommée couronnant un autre guerrier à cheval. Au-dessus était une longue inscription grecque également mutilée. — Un certain Hadji-Âli-Khân , gouverneur de la province, il y a quelques années, non content de voir les ravages que les siècles avaient exercés sur cette sculpture , lui porta le dernier coup en faisant creuser, au milieu même, une profonde niche dans laquelle il a fait graver une longue inscription en langage moderne.
La main sacrilège qui a fait subir ce nouvel outrage à ce monument en a mutilé la portion la plus précieuse , une longue inscription grecque de deux lignes placée au-dessus du cadre , et qui a dû être gravée à l'époque de son exécution. On y retrouve le nom de Gotarzh^ l'un des satrapes qui gouvernaient cette partie de l'empire légué par Alexandre à ses successeurs.
L'autre bas-relief, placé dans un angle rentrant de la montagne, et à une hauteur qui le met à l'abri de l'ignorance brutale d'un imitateur du vaniteux gouverneur , ne s'aperçoit que très-difficilement d'en bas. Pour le dessiner, il faut s'en rapprocher en escaladant quelques-uns des blocs qui encombrent le pied de la montagne , ce qu'on ne peut faire que jusqu'à une certaine hauteur, et il reste encore à une élévation assez grande pour qu'il soit nécessaire de se servir d'une longue -vue. L'escarpement du rocher audessous de cette sculpture en rend l'accès presque impossible, en contribuant à sa conservation.^ Il représente une suite de neuf prisonniers qui ont les mains attachées par derrière, et qui sont liés entre eux par une chatne ou une corde passée au cou; leurs vêtements diffèrent, et la figure qui occupe le troisième rang porte une jupe sur laquelle sont gravés des caractères cunéiformes. Devant ces captifs, la face tournée de leur côté, est un personnage qui porte une couronne , tient un arc de sa main gauche , et élève la droite en signe de commandement ; il foule à ses pieds un individu qui élève ses bras vers lui en suppliant; derrière, sont deux gardes tenant un arc et une lance. Dans la partie supérieure de ce cadre , le corps passé dans un anneau attaché à des ailes, une figure symbolique,
qne Ton désigne ordinairement sous le nom de Ferouelirj semble planer au-dessus de cette scène. Sans pouvoir précigar la nature du fait qui s'accomplit , et à la solennité duquel 06 personnage semble présider, on est conduit à penser que cette sculpture rappelle une victoire ou plutôt une série de conquêtes indiquées par la différence des costumes que portent les captifs. On ne pourra d'ailleurs être fixé à cet égard que quand on aura traduit entièrement les inscriptions qui accompagnent ce bas-relief et dans lesquelles on n'a encore pu arriver à lire que le nom de Darius.
Si les inscriptions qui surmontent ces deux bas-reliefs n'étaient pas en langues différentes , et n'indiquaient pas suffisamment qu'ils ont été exécutés à des époques éloignées l'ime de l'autre, les ajustements des personnages qui y figurent le prouveraient d'une manière évidente. La sculpture dont je viens de parler en dernier lieu a une analogie presque complète avec celles dé Persépolis, tandis que l'autre se rapproche, du moins par son caractère, de celles que Ton attribue au règne des Sassanides.
«fin suivant le pied de la montagne, vers le sud-ouest, et à quelques pas de la source , on rencontre une longue partie de rocher taillé et poli de manière à former un immense cadre au-devant duquel s'avance une terrasse de la même dimension , formée de quartiers de rochers arrachés au flanc de la montagne. Quelle était la destination de ce lieu? quelle œuvre d'art ce cadre de pierre , si péniblement travaillé, attendait-il? C'est ce qu'il est impossible de décider, car on ne retrouve aucun indice qui puisse rien faire présumer à ce sujet. En jugeant par analogie , il est raisonnable de penser que le roc, ainsi préparé, devait perpétuer
le souvenir de quelque grande aciiou ; mais rien n'indique I) quelle époque de l'histoire de P^rse on peut faire remonte^ ce travail.
En plusieurs autres endroits, on trouve encore d'aytrqi cadres ébauchés sur lesquels on ne découvre aucune tn^se de sculpture. On voit aussi, sur les dernièresi pentes de lu montagne, du côté du pont, un rocher isolé, sans auU^ formes que celles que la nature lui a données, sur lequel sont sculptées très-grossièrement des figures qui ne présea-r tent rien de remarquable que la bizarrerie de leurs formes* On ne saurait dire d'ailleurs à quelle époque elles appaiv tiennent.
Après avoir achevé ce que nous pouvions faire à K* Sutoun , nous partîmes pour Kermanchàh. Nous parcourù-r mes rapidement le$ six farsaks qui nous séparaient de cette ville. La route ne manquait pas d'intérêt. A droite s'étenduH la longue chaîne des monts qui faisaient suite à celui de Bi- Sutoun; à gauche, un horizon plus étendu permettait à la vue de se porter sur des plaines ou des vallées verdoyantes i au fond desquelles s'apercevaient quelques villages. Le die<» min était fréquemment bordé de pierres taillées qui désignaient l'emplacement de monuments perdus. Nous apeiv. çùmes Blême, dans un champ, un chapiteau de girmide dimension* Plus loin , dans un cimetière , une colonne de marbre marquait la place d'une tombe. Toute cette contrée^ qui est actuellement si misérable et si triste, était, à n'ra pas douter, autrefois couverte de monuments et de palais dont les ruines font encore aujourd'hui honte à la déchéance, de la Perse moderne. «
Une heure avant d'atteindre Kermanchâh « nous passâmes
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sur on pont qui traverse une forte rivière dont le courant npide se dirige vers le sud. Elle porte, en effet , ses eaux an golfe Persique , et s'appelle Kara-tou , ou eau noire. Ce fleuve a une certaine célébrité qui remonte à Tépoque des Sissanides. Le roi Kliosro^Parviz étant campé sur ses bords , y reçut y dit-on , une lettre de Mahomet qui cherchait à le convertir à l'islamisme. €e prince , offensé de ce qu'un char fhelier arabe eût l'audace de tenter de le faire renoncer au cuUe du feu y déchira sa lettre avec mépris y et en jeta les diâMris dans le courant du Kara-sou. Les auteurs mahométans y persans et arabes y qui considèrent cette action conune impie y prétendent qu'à l'instant même les eaux diminuèrent considérablement y et c'est à cette cause qu'ils attribuent l'encaissement actuel du fleuve. En effet y ses rives escarpées le contiennent de manière à ce qu'il ne soit pas permis de le détourner pour faire des irrigations. Superstitieux comme ils sont, les Persans prétendent que le Kara-sou n'a plus voulu contribuer à la fécondité d'un pays dont l'incrédule souverain avait écarté de lui la lumière dont le Prophète lui envoyait un rayon.
En arrivant à Kermanchàh y nous fûmes^ fort agréablement surpris d'y trouver encore MM. Delort et Breuilly, qui avaient voulu s'y reposer avant de franchir la frontière persane.
CMh-Abbas-Khan , le Meïmàndar de l'ambassade y y était également. Il attendait le rétablissement de quelques-uns de ses chevaux , que la longueur et la rapidité de la marche , depuis Ispahan jusque-là y avaient rendus malades. Nous lui fîmes visite. Il fut y comme toujours y fort aimable , et eut pour nous toutes sortes de prévenances. Nous le priâmes de nous recommander personnellement au Beglier-Bey de
VOYAGE EN PERSE. 4ik
Kermanchâhy dont la protection pouvait nous être trèëutile; car devant ^ selon toutes probabilités, faire un long séjour dans le voisinage de cette ville, il pouvait survenir telle conjoncture dans laquelle nous fussions obligés de recourir à l'autorité et à la bienveillance du Khàn.
Kennanchàh est une ville en ruines. Son commerce est à peu près nul , et le peu de mouvement qu'on y remarque n'est dû qu'aux pèlerins qui se rendent à Kerbelâh ou en reviennent. Il y passe fréquenmient de nombreuses caravanes portant de lourds fardeaux , et que l'on croirait chargées des plus riches marchandises , à voir les longues caisses dont les muletiers prennent un grand soin. Ces caisses renferment des cadavres embaumés que l'on porte en terre sainte^ auprès de la tombe de l'imân Hussein , à Kerbelâh , au delà de Bagdad. Sur la rive occidentale de l'Euphrate , une mosquée s'élève au lieu même où , dit-on , Hussein tomba sou» le poignard des partisans d'Omar. Les Persans devenus Chyas ont pris ce lieu en grande vénération , et le tombeau du petit-fils de Mahomet rivalise , aux yeux des pèlerins de cette nation, avec celui du Prophète lui-même. Us donnent même par extension le titre respecté de Hadji à ceux qui visitent Kerbelâh. Un des actes de dévotion les plus méritoires que les Chyas puissent faire, c'est d'aller mourir sur la même terre que Hussein , ou au moins de s'y iaire inhumer. Les Turcs et les Arabes de Bagdad , quelquefois même les Kurdes de la frontière , ont tiré parti de cette dévote coutume pour prélever, sur les Chyas qu'ils détestent , un impôt qu'ils font payer, non-seulement aux pèlerins, mais aussi aux corps embaumés que l'on y transporte.
Dès le lendemain de notre arrivée à Kermanchàh> le
24 juin, nous nous dirigeâmes vers la base du versant méridional du mont Bi-Sutoun dont les chaînons s'étendent JQsque-là. Nous y allions visiter les fameuses grottes sculptées qui portent le nom de Tâgh-i-Boslan , dont la traduction est grottes du jardin. Nous avions là un grand travail à sui- Tre ; et , afin de ne pas perdre notre temps à faire , matin et soir, les deux farsaks qui séparent ce site de la ville , nous résolûmes d'aller nous installer dans les grottes mêmes.
Nos muletiers devaient venir nous rejoindre, mais ils se firent attendre fort longtemps, et, pour le premier jour, nous Be pûmes nous établir d'une façon définitive. Il faisait déjà BuU quand nous entendîmes, au loin, tinter les sonnettes de DOB mules. Nous couchâmes donc à la belle étoile, et sans autre ciel de lit que celui de la voûte céleste.
Le lieu qui porte le nom de Tâgh-i-Bostân consiste en deux grottes ou voûtes taillées dans les rochers. Devant elles coulent les eaux profondes et limpides de plusieurs sources qui surgissent à la base de la montagne , et au-devant même de ces cavernes. Elles en défendent l'entrée ; ce qui nous permettait d'espérer y être à l'abri d'un coup de main. Leqrs parois, toutes sculptées et polies par le ciseau, ainsi que leur sol , en faisaient des appartements très-habitables pour des gens qui, comme nous, savaient ne plus être difficiles en fait de logements, et qui avaient assez souvent couché en plein air pour se trouver très-confortablement établis dans ces grottes. Dès le matin, nous nous mimes donc en mesure de tout préparer pour rendre ces lieux aussi commodes que possible à notre séjour. Nous présumions qu'il devait s'y prolonger un peu, car nous avions sous nos yeux une énorme quantité de détails à retracer d'après les sculp-
tores qui s'y trouvaient. Nos gens s'étaient munis, à Ker^ manchâh, de balais et de tout ce qui pouvait être nécessaire à nos arrangements. L'eau était à leur main; ils firent un grand et consciencieux lessivage de toutes les parties de Id plus grande des grottes. — C'était celle qui devait nous servir, à la fois, de chambre à coucher, de salon, salle à manger et cabinet d'étude. La plus petite fut réservée pour y faire lu cuisine et y loger notre hnchpass-bachi. — On jeta partout l'eau à grands seaux , de manière à bien nettoyer les ba&reliefs et en dégager les plus menus détails. Quand tout fut propre, on dressa notre tente dans le milieu de la grotte, et^ grâce à l'abri qu'elle nous offrait, grâce aux tapis que nous portions avec nous, nous fûmes installés assez convena^ blement.
En face des grottes , de l'autre côté de la rivière , et en-^ touré d'eau de toutes parts comme un ilôt, il y avait on terrain où croissaient quelques petit» arbres. Dans cette position protégée de tous côtés, nous mimes les tentes de noa gens, ainsi que nos chevaux et nos mules à l'entour, attachés à des piquets. Nous avions disposé notre camp avec toute la prudence possible, et nous avions, comme aurait pu le faire un général , mis à profit les accidents que la nature nùu» offrait pour le mettre , le mieux possible , en défense contre une attaque. Les maraudeurs kurdes qui sortent de ledrs montagnes et infestent, nous dit<-on, le pays, nécessitaient de notre part ces précaution^ que nous aurions pu nous re^ pentir d'avoir n^ligées. Re$soul-Bek, qui connaissait o» pays et ses habitants, trouvait qu'elles n'étaient pas suffisantes. Il s'était fait donner, par le Beglier-Bey, un ordre pour le Ket-Kliodàh du village voisin, qui devait chaque soir
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fournir un certain nombre de Caraouls qu'on plaçait à quelques pas les uns des autres, en cercle, autour du camp. Ils devaient veiller toute la nuit, avertir en cas d'approche hostile ou seulement douteuse.
Ayant ainsi tout disposé pour nous livrer, avec le plus de sécurité possible, à nos travaux, nous les commençâmes avec ardeur. Notre installation avait fait grand bruit dans le pays et en ville. C'était un objet de grande curiosité que cette petite troupe campée à Tâgh-i-Bostàn , et attirée là par les monuments qui s'y trouvaient. Aussi reçûmes-nous quelques visites. Mais les curieux étaient obligés de s'arrêter devant la rivière qui était infranchissable. Ils auraient bien voulu s'approcher davantage de nous, et voir de plus près ce que nous pouvions faire dans ces grottes merveilleuses , ce dont nousnous gardions bien de leur donner le moyen. Nous retirions avec soin de l'autre côté le pont volant que nous jetions sur le courant quand nous voulions le traverser. De cette manière , nous nous isolions et nous bravions les importuns.
Dès le premier jour, il nous était arrivé un Gheik kurde, grand, très-fort, avec une tête superbe et une longue barbe noire ; il portait un magnifique costume, qui n'était pas celui de la Perse. Il avait un large turban en cachemire, à petites raies amaranthes et blanches; une longue robe rayée de jaune sur un fond blanc , et , par-dessus , une seconde robe rouge , plus ample et ouverte. Il s'appelait Ibrahim-Bek , et me dit qu'il était chef d'une tribu qui habitait la montagne. Il toit venu là pour faire du kief^ c'est-à-dire du far^niente, et se reposer au frais. Il considérait notre établissement avec une curiosité mêlée d'étonnement , et se faisait expliquer
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pourquoi nous étions venus ^ l'objet de notre travail , son utilité ; le tout entremêlé d'exclamations de stupéfaction. D passa au bord de la rivière une partie de la journée à se laver, à tremper ses mains dans Teau j à fumer, et à n^anger des kriarsj espèce de petits concombres verls dont les Persans sont très-friands et qui composent la plus grande partie de leur nourriture en été. Le Cheik avait , à ce qu'il parait , oublié sa bourse, ou peut-être voulait-il éprouver notre hospitalité; il me demanda un sabcrârij environ vingt-cinq sols, pour payer sa dépense» Il va sans dire que nous le lui donnâmes avec plaisir, surtout quand nous vîmes qu'il attendait cette générosité pour déguerpir.
Il était venu aussi quelques Mirzas de Kermanchàh. Ils furent très-polis et ne nous- importunèrent pas. -^—11 est re» marquabie que les Persans , dans quelque condition qu'ils soient , ont une politesse et un savoir-vivre qui rend tout commerce avec eux très-fecile et agréable, -r- Us ont ce proverbe : La politesse est une monnaie destinée à enrichir,, non celui qui la reçoit ^ mais celui qui la dépense; et véritablement ils le mettent en pratique.
Le second jour, nous fiimes obligés d'interrompre nos travaux pour aller en ville faire une visite au Serdâr. Nous lui devions, en effet, des remerciements pour la bienveillance qu'il avait mise à nous faciliter nos études et à nous donner les moyens de protéger notre camp. Il fut fort aimable, nous reçut avec beaucoup d'égards, et nous dit : ex qu'il ne faisait, <c en nous aidant dans notre entreprise, que tenir l'engagement « qu'il avait pris vis-à-vis de l'Elchi qui lui avait demandé « tout particulièrementson appui pour nous, m Nous causâmes assez longtemps avec le Khân qui me faisait les questions
habitaelles aux Persans sur le f réiiguistân , les Anglais, les Russes et les Turcs. Entre autres choses, il me demanda « si, «BOUS antres Français, nous aimions les Russes. » Ces sortes éB questions sont souvent embarrassantes, parce qu'en Perse ii y a le parti russe et le parti anglais. On peut donc se comptOHiettre dans l'esprit de celui qui vous questionne, si Ton me connaît point sa manière de voir. Mais il y avait un nK)yen 4b nous tirer d'embarras , en répondant « que la France V était assez puissante pour ne point craindre la Russie et ne cpas rechercher son amitié. » Cette position de neutralité indifférente que je voulais prendre ne parut pas satisfaire le Khân, et il me poussa à lui parler plus franchement, de telle stfrte que je crus comprendre qu'il avait une aversion secrète pont les Russes. Sans doute la dignité de Serdar lui était acquise par ses services militaires. Peut-être avait^il fait la guerre en Géorgie , et était-il monté en grade en servant auprès du prince Abbas-Mirza, qui avait soufflé aux Persans la haine du nom Russe. Croyant deviner le secret de son tataty je me laissai aller de mon côté ; et quand je lui dis que nous n'avions, nous autres Français, aucune sympathie pour les Russeô que nous considérions comme des barbares , comme un peuple encore privé de civilisation , il parut enchanté et heureux de pouvoir dire aussi ce qu'il en pensait, sans craindre de nous blesser. Je pus juger, par tout ce que ce personnage nous dit, que les défaites des Persans sur les rives de l'Araxe, et la perte de la Géorgie, avaient laissé dans leur cœur de profondes et ineffaçables rancunes. Seulement, ils faisaient fausse route ; — au lieu d'en appeler au patriotisme des tribus les plus braves du pays , et au fanatisme de la population entière, ils commettaient une faute
très-grave et agissaient ea aveugles ^ en se tournant du côté des Anglais. — Ces pauvres Persans, démoralisés et abattus, me faisaient l'effet de ces moutons qui appellent à leur se* cours 9 contre les chiens qui les tracassent, le loup qui les dévore.
Nous allâmes aussi voir Chàh-Âbbas-Khftn qui nous reçut avec sa bonhomie habituelle. Il voulut nous donner un échan? tillon de son savoir musical, en jouant de la guitare. Il le fit avec assez de goût et nous promit de venir passer une journée à Tâgh-i-Bostàn. En effet, dès le lendemain de grand matin , arriva un goulàm qui nous annonçait l'arrivée du Khân. Nous le traitâmes, lui et ses gens, du mieux qu'il nous fut possible. Accoutumé qu'il était à la cuisine européenne, il nous rendit la chose facile; et, au moyen de quelques poulets flanqués de perdrix , avec du pilau , du yogourt et des kriars , nous lui offrîmes un dtner qui pouvait passer pour somptueux dans l'endroit où nous étions. Il nous restait un peu d'eau-de-vie de Cognac; servie au dessert, elle termina honorablement ce petit festin , moitié frengui , moitié persan.
Si Chàh-AbbaS'Khân était venu un peu plus tard, nous aurions pu lui offrir de meilleurs morceaux. En effet, deux Kurdes, armés de longs fusils, m'apportèrent une gazelle qu'ils avaient tuée dans les rochers, au-dessus des grottes. Or, la gazelle est un excellent gibier, et ressemble beaucoup au chevreuil. Ces chasseurs nous promirent de nous en fournir d'autres. La vie que nous menions là était très-supportable ; nous y avions d'excellent laitage, des melons et des fruits que les paysans du voisinage nous apportaient , et , avec leurs poules, des œufs et du gibier, nous trouvions tou-
jours de quoi diimenter notre table. Celle-ci était dressée à terre, à l'entrée de la grotte, sur un tapis qu'on étendait sur une roche bien unie , au bord même de la source , de manière que nous n'avions qu'à y plonger nos verres pour en tirer une eau aussi fraîche que limpide. Quoique cette manière de vivre puisse paraître à bien des gens qui n'en ont point fait l'épreuve, piquante et originale, il faut dire qu'elle eût été réellement peu supportable, si nous n'avions eu, pour employer les longs jours que nous passâmes à Tàgh-i- Bostàn, une longue série d'études à faire.