‹ Voyage en PerseChapitre 30 sur 89 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

I>escription des monuments de Tâgh-i-Bostàn. — Légende kurde.. — M. Coste va à" Serpoul. — Rencontre de deux Anglais. ■— Retour à Bi-Sutoun.

Voici en quoi consistent les monuments si remarquables (le Tâgh'i-Bostânj auxquels les Persans donnent quelquefois aussi le nom de Takhi-i-Rouslâm qui signifie trône de Roustâm. Cette dénomination se rattache à des légendes qui remontent aux temps héroïques de la Perse, et ont trait à l'histoire d'up héros ou PehlavâUj personnage fabuleux appelé Roustâm. L'autre nom donné à ces grottes, Tâgh-ÙBostânj dont la traduction est voûtes du jardin^ désigne mieux l'espèce de ces monuments.

Ces deux grottes sont de dimensions inégales : à gauche est la plus grande ; à droite , contiguë à la première, mais sans liaison aucune avec elle , se trouve la plus petite^ Toutes deux sont creusées dans la masse de la montagne formée d'une roche calcaire de couleur grise qui ne laisse de prise à aucune végétation. En avant de la plus importante est une plate -forme assez peu régulière aujourd'hui, qui fut autrefois construite avec soin; on en retrouve

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SOUS l'eau le parapet fait de belles pierres taillées. La façade de cette salle est ornée de sculptures : elle présente une archivolte entourée d'une guirlande de feuillage, terminée à ses deux extrémités par de larges rubans flottants ; au sommet de cette archivolte est un croissant d'où partent également deux rubans; dans les tympans sont placés, les ailes déployées, deux génies qui, les bras étendus vers le Croissant, tiennent d'une main une couronne jje perles , avec des nœuds de rubans , de l'autre une coupe qui parait être pleine de perles. Ces figures se présentent de face, vêtues d'une tunique flottante, coiffées d'un bandeau qui retient des cheveux en boucles ; leur ajustement et leur pose achèvent de leur donner une analogie frappante avec Im Renommées grecques.*^ A gauche, le rocher s'est rompu 6t a entraîné dans sa chute une notable portion de t'archi- ToUe et de la figure de ce côté* *-^ A la partie inférieure, dto chaque côté de l'entrée, sont des rinceaux terminés par ttn groupe de fleurs. Cette façade est couronnée par dm créneaux à redans qui bordent une terrasse à laquelle ùû arrivait autrefois par un escalier dont les marches, taillées dans le roc, sont aujourd'hui interrompues.

Les parties intérieures de cette grotte sont également ornées de sculptures. -^ Dans un cadre formé par deux colonnes engagées, cannelées, sans bases, à chapiteaux ornés de feuilles et de rosaces, qui supportent une tablette en encorb^ement, et sur un petit socle, repose une statue équestre eokissftie; elle est exécutée en ronde-^bosse, sauf qu'elle est acUiérente an mur par derrière. La tête du cavalier, dont ÔD ne voit que les yeux , est couverte d'un casque auquel d'nltadie nne cotte de mailles qui recouvre son visage et dé-

fend toute la partie sûjuërleure de soti cofpé. î'ar desâotl^ passe une jupe qui descend sur lés jambes, et qtti est ehâf-> gée d^ornetnents gfavés avec liiie délicatesse rematquàbté. Sur l'épaule droite de cîe guerHer reposait Une lougUë lance dont ou ne retrouve qUe les fragments, avec ceux du bras qui la tenait. Sa ttiaiti gauche porte an bouclier aûdessus du pommeau de la selle; à son càté droit pend m carquois rempli de flèches. Le cheval, massif et court de taille^ a son encolure et son poitrail défetidtis par Une cui-^ rasse composée de petites lames retenues eusemble par de^ clous , et sur lesquelles sont ëuspeiidus de gros glande ; â& croupe est uue et ne pose plus que sur la jambe gauche \ la droite a été brisée à la hauteur de la cuisse. L'elti^mltd Inférieure de ta tête du cheval et le bas de la jambe du cavalier manqueut également. Tous deux portent les tracée évidentes d'une mutilation barbare qu'il faut attribuer aiii Arabesl qui parcoururent la Perse en Iconoclastes fatiatiqué^, détruisant partout, sur leur passage, les représeUtâtiOfi^ d'hommes ou d'animau^t. Norn^ aurons malheureusement âôu* vent à constater les effets de cette brutalité qui a mtitilé satiÉi pitié les chefs-d'œuvre de rantiquité persane que la tetfS n'avait pas encore pris sôifl de lui dérober.

La sculpture dont je parle offre un caractère qui distingue toutes celles qu'on trouve en Perse et que je signalerai comme applicable à tous les bas-reliefk ou rondes-bosses que j'aiirai l'occasion de décrire. Ce caractère distinctif réside dans de grandes masses simples , dépourvues de modelé ou de travail , opposées à deé parties toutes chargées de détails, qui, par leur nature, s'y prêtaient davantage, il est vrai, mais qui cepeudaAt semblent avoir été systématiquement

étadiées. Elles se font d'ailleurs toujours remarquer par la pureté et l'adresse avec lesquelles elles sont exécutées. — C'est ainsi qu'on peut observer dans la sculpture dont il s'agit, avec quelle minutie est traitée la queue du cheval dont les crins sont fidèlement rendus dans chaque mèche ; la cotte de mailles dont tous .les anneaux sont indiqués , de même que les barbes des flèches dans le carquois , les ome- Bients de la robe ou les petites lames de fer, les clous et les glands de l'armure qui couvre le devant du cheval, par opposition à la croupe et aux jambes qui sont traitées avec la plus grande simplicité. Celles-ci sont comprises et exécutées dans leur masse , et privées de ces différents plans qui devraient accuser la place et les formes des muscles. Ce fait est-il le résultat d'un parti pris pour produire de l'effet par le contraste de la simplicité des formes avec la richesse des détails, ou la conséquence involontaire de l'ignorance dans laquelle les sculpteurs de ces temps anciens étaient par rapport à la position et au jeu des muscles? C'est ce qu'on ne saurait décider avec certitude, tout en remarquant que le talent d'exécution de certaines parties ne permet peutêtre pas le doute à l'égard de la science, qu'avec notre manière de comprendre l'art, nous voudrions retrouver dans les autres. Mais , d'après l'étude consciensieuse que j'ai faite de ces sculptures , je ferai observer qu'elles sont toutes exécutées dans le même esprit, quel que soit le sujet qu'elles représentent; j'ai donc raison de dire que ce constrate est un de leurs caractères distinctifs.

C'est cette statue équestre qui a fait donner à ce lieu le nom de Takhi-i-Romlâm. Ce Roustâm est le héros favori des Persans, ils lui attribuent les actes de courage et de force

les plus extraordinaires. Les travaux d'Hercule, les combats de Roland ne sont rien à côté des contes absurdes qui ont passé, d'âge en âge, et retracent la vie de Roustâm. C'est presque un demi-Dieu pour les Persans exaltés par les récits qui se rapportent à sa vie fabuleuse. Mais il est très-pn>bable qu'il en est de cette sculpture comme de beaucoup d'autres qui portent à tort le même nom : elle ne représente pas Roustâm, mais bien le héros qui partout se retrouve dans les autres bas-reliefs de cette grotte, c'est-à-dire, selon toutes probabilités, Chosroës le Grand ou Nouchirvân, vulgairement appelé par les Persans Khosrâ.

Au-dessus de la statue équestre, et sur la tablette en encorbellement qui borne le cadre dans lequel elle est comprise, sont placées trois figures colossales , d'inégale hauteur, en ronde bosse. Celle du milieu, qui est la plus grande, a cinq mètres; les deux autres sont un pou plus petites. Chacune d'elles repose sur un piédestal séparé : celle qui est au centre , semble , autant par la supériorité de sa taille que par la richesse de ses ajustements, représenter un roi, ce qu'indique d'ailleurs le croissant qui surmonte sa coiffure , et audessous duquel flottent les deux bouts d'un large ruban qui doit être le bandeau royal ; de longs cheveux bouclés descendent sur ses épaules. La robe de ce personnage est semée de grosses perles et serrée autour de sa taille par une ceinture composée de quatre rangs de perles plus petites. Un ceinturon semblable retient une large épée dont la poignée est dans sa main gauche, et dont le fourreau est également orné de perles et de pierres précieuse?. Ses pieds sortent d'un ample pantalon dont les plis nombreux et tourmentés paraissent être ceux d'une étoffe légère. Sa main droite levée s'appuie

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sur una petite couropne de parles que tieQt le perBonnage qui dSt à S9 gauche- -^ Celui-ci porte un costun^e plus simple * pur sa tuQique bordée de d^ux rangs de grosses perles , est attaché ui) maateau qvii reoouvre ses épaules. Sa main gaudie , placée en avant , conserve , dans son épaisseur, un trou qui pwaUrait avoir reçu autrefois l'extrémité d'une canne, «^ia statue de gauche a subi le sort des deux autres : son yiMge a été brisé ; mais, à en juger par ce qu'il ep reste et par les v^ments qu'elle porte , on doit penser qu'elle repréfidpte une femme. Ainsi que celle de la figure de droite , sa tête est surmontée d'une petite sphère formée de perles, et ^Hachée à une espèce de calotte de laquelle ^'échappe une IcHigua chevelure. Les pli@ d'un large manteau bordé de perles , tombent sur une robe ample et traînante qui cache m partie les pieds. Cet justement a, dans sa tournure, quelque chose du style grec, ainsi que nous l'avons observé pour les génies de la façade. Ce personnage tient une urne de <^que main ; celle qui est dans la gauche est renversée et «amble laisser couler de l'eau ; la main droite en tient , au*- 4esius de Tépaule, une autre de laquelle pend une large banderole plissée.

Sur les parois latérales de cette salle, dans deux grands cadres, sout représentées deux chasses. A gauche , on voit nue espèce de parc qui entoure un marécage indiqué par des plantes aquatiques, des poissons et des canards; une multitude de sangliers , traqués par des éléphants montés , tom*bent sous les coups d'un personnage armé d'un arc et placé AU centre du tableau. Là sont plusieurs barques dans les*quelles se voient d'autres personnages qui semblent être des femmes. Cette scène se divise en trois parties ou épi-

sodas distincts : la première représente des traqueurs montés sur des éléphants et chassant devant eux des animaux des* tinés aux coups des chasseurs ; la seconde montre des personnages chassant et décochant leurs flèches , on y voit la» victimes immolées par eux ; dans la troisième enfin , figurant des éléphants qui portent les produits de la chasse, ainsi que des cuisiniers occupés à dépecer des sangliers ou des corfi».

Ce bas*relief est exécuté et terminé avec un soin et une habileté remarquables. Les plus petits détails des animaux ou des personnages sont traités avec une finesse inouïe; le» éléphants surtout étonnent par le caractère vrai et le mouvement naturel que le sculpteur a su leur donner. Si la dureté du rocher l'a secondé pour rendre finement et avec délica-» tesse les mille détails que l'on y trouve , on est étonné de sa patience et de la perfection des instruments qu'il lui a fallu employer pour achever son travail avec ce fini que le temps et les intempéries de l'air n'ont heureusement pu altérer.

Le cadre qui fait face au précédent renferme une chasse au cerf également divisée en trois épisodes : à droite , et à l'intérieur d'un vaste filet, des hommes à pied ou montés sur des éléphants et des chevaux , pourchassent des cerfs devant eux. En haut du tableau , à côté d'une estrade où sont placés des musiciens, un cavalier, au-dessus duquel on tient un parasol, part pour la chasse, son arc à la main; plus bas, on le voit perçant de ses flèches plusieurs cerfs qui tombent ; et, au-dessous , il est représenté, son arc sur l'épaule, marchant à une allure plus calme. Puis enfin , à gauche du cadre , des hommes s'empressent de dépecer les cerfs tués qu'apportent des chameaux, -r- Toutes les parties de ce bas-relief ne sont pas également bien terminées ; plusieurs ne sont môme que

d^;rossieSy ce qui fait penser que quelque événement aura empêché de terminer ce monument.

Ces sculptures se rapportent, au dire des Persans , à Thistoire d'un monarque Sassanide , de Khosrô-Parviz , ou Chosroës. Dans le groupe qui surmonte le cavalier, il faudrait, selon eux, voir Khosrây la princesse Chirin et le vizir Ferrhâd. Les traditions populaires , qui conservent l'histoire de ces trois personnages, disent que Khosrô fut un prince magnifique dont les trésors étaient immenses. Elles ajoutent que son sérail comptait douze mille femmes, et qu'il entretenait quinze mille musiciens à la tête desquels était le célèbre Barbend, —Ses chevaux étaient au nombre de cinquante mille ; il avait de plus douze cents éléphants. Il n'y a pas jusqu'à son cheval de bataille dont le nom ne soit conservé. Mais la poésie orientale s'est surtout évertuée à chanter les charmes de Chirin dont Khosrô fut éperdument amoureux, pour laquelle il étala un luxe sans pareil , et bâtit des palais partout où son caprice l'arrêtait.

Les poètes attribuent la grande grotte de Tàgh-i-Bostàn à ce prince , et ses bas-reliefs au ciseau même de Ferrhâd qui aurait voulu , dans son criminel amour pour la maîtresse de son roi, lui plaire en créant là un lieu de repos pour la chasse. — Selon les gens du pays , il y aurait eu jadis , en cet endroit , une enceinte plantée , très-vaste , dans laquelle on réunissait des bêtes de toute espèce que les royaux amants venaient chasser. — Toujours suivant les ballades kurdes, Chirin ne fut pas insensible à la tendresse de Ferrhâd , et Khosrô s'en vengea en faisant croire à cet infortuné que l'objet de son amour venait de mourir. Ferrhâd , qui travaillait à la grotte de Tftgh-i-Bostân , ajoutant foi à cette nouvelle,

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se précipita du haut du rocher et se tua. On me montra ^ dans l'eau , le buste d'une statue qui , aux yeux du vulgaire, passe pour être le corps pétrifié de l'infortuné vizir. — C'est ainsi que des Kurdes m'ont raconté cette lamentable histoire , sans me faire grâce d'aucune des images emphatiques, ni des expressions ampoulées dont fourmille la poésie persane.

Au-dessus du bas-relief de gauche, en est un d'un genre tout différent. Il est dû à la vanité d'un des gouverneurs de la province de Kermanchàh, qui, lui aussi, voulut peppétuer son souvenir sous cette voûte antique. Cette sculpture représente Mehemet-Ali-Mirza , fils de Fet-Ali-Châh , à qui , pendant plusieurs années , le précédent roi confia le commandement de tout le Kurdistan persan et de l'armée qui gardait cette frontière. Ce Châh-Zadèh a été retracé avec ses ornements de prince du sang royal, la tiare en tête, et couvert de bijoux. Afin de faire mieux ressortir cette sculpture on l'a enluminée , et elle a l'aspect d'un tableau exécuté en saillie* Elle ne présente d'ailleurs aucun intérêt.

La salle qui est contiguë à la précédente est également voûtée, mais moins grande. A la naissancee de la voûte, et sur une retraite qui leur sert de socle , sont deux figures différant peu de pose et de costume : elles ont les deux mains appuyées sur la poignée de leurs épées, et sont coiffées d'une espèce de tiare ou cjdaris surmontée d'un ornement de forme ovoïde. Leur barbe et leurs cheveux sont frisés. Leurs vêtements se composent d'une sorte de veste que serre une ceinture passant sous les bras, et soutenue par un collier , d'un large pantalon formant beaucoup de plis , qui tombe sur leurs pieds chaussés et ornés de petites bande-

lettas semblablee à celles qui, beaucoup plus larges, peu* dm% de leurs épaules. — Il y a une très-grande différence entre les sculptures de la première salle et celles-ci dout le dessin est très^^incorrect , et dont les formes massives ou les détails d'ajustement sont grossièrement dessinés*

De chaque côté de ces personnages se trouve une inscription pehivi dont la traduction , donnée par le savant philo-logue M. de Sacy, apprend : que la figure de droite représente le roi Sapor II fils d'Hormuzd , et celle de gauche le roi Bahram fils du précédent.

Près de cette voûte , sur l'escarpement du même rocher, un peu au*-dessus du niveau de l'eau y est un sixième cadre dans lequel sont sculptées trois figures debout , et une qua* trîèane étendue sous leurs pieds. Celle du milieu, qui semble être un roi , a une coiffure dont l'extrémité est elliptique et surmontée d'une sphère avec des bandelettes. A sa gauche , ^t un personnage dont la tête est ornée d'une sphère semblable posant sur une couronne. Leur costume se compose d'une tunique et d'un pantalon dont les plis amples flottent et retombent sur les pieds. Tous deux ils tiennent un anneau d'où pendent de longues banderoles plissées. A leur droite, est un troisième personnage qui parait symbolique. Sa tête est au centre d'un large soleil, et, de ses deux mains , il tient levé, du côté de la figure du milieu, un instrument auquel sa forme large et allongée , sans pointe , ne permet pas de donner un nom. Ses habits sont à peu de chose près semblables à ceux des autres figures , et ses pieds reposent sur une fleur dont les pétales ouverts lui donnent l'aspect d'un lotus épanoui. Ce personnage doit être Zoroastrei s'il est permis de le reconnaître d'après ce que les

Guèbres ac(u6l0 disent de s^8 attribut^. En effet, les Parais ^ restés fidèles aux dogmes de l'antique religion de leur pays , disent que Zproastre,. qu'ils appellent Zerdaueht^ était ton* jours représenté avec une ^/otre y c'est-à-dire une couronoe de rayons, ->* Cette sculpture a très-peu de saillie , et de toutes celles de Tâgh-ri-^Bostân , elle est la plus imparfiaita.

L'étude de tous ces bas-reliefs demandait beaucoup ds temps. AUn de ne pas en perdre» et de n'en pas foire double emploi, M. Coste, qui n'avait pas, comme architecte, unali* ment suffisant à ses études , résolut de me laisser terminer les miennes qui devaient être plus longues , et partit seul pour Serpoul où je n'avais , moi, que peu de chose ou même rien à étudier, les ruines qui s'y trouvaient étant presque exclut flivement du domaine de l'ajchitecture. *^ Le 2 juillet, an matin, M. Geste se mit en route avec notre Yassaoul, d^ux domestiques et un muletier. C'était la première fois que noua nous séparions; je lui souhaitai bonne obanœ, et me remis seul au travail.

Ce jour*là, ma solitude dura peu : dans la matinée » je vis arriver à ma tonte dexxj. jeun^ gens vôtus à la persane, mais qu'à leur teint , à leur barbe et à leur langage je ra* cQnnus de suite pour dçs Européens, C'étaient deux jeûnai Anglais qui voulaient, disaient-'ils , se rendre dans Tlnde par le Caboul. Ils avaient voulu visiter les monuments de Tàgh*i*Bostàn ; et, sachant que j'y étais, ils étaient venus me demander l'hospitalité pour la journée. Je fus enchanté de cette diversion à ma solitude , et ces messieurs furent les bienvenus. Ils passèrent avec moi la journée, pan* dant laquelle nous fîmes de longues causeries. Us m'ap^ prirent qu'ils arrivaient de Bagdad, qu'ils y avaient vu

MM. de Beaufort et Daru, et qu'ils avaient rencontré l'ambassa4pur, la nuit, sur la route, entre cette ville et Serpoul. — A mon étonnement de les voir habillés à l'orientale , et à l'observation que je leur en fis , ils répondirent en disant que , voyageant seuls, à la suite des caravanes, ils avaient pensé que ce costume, en les faisant passer pour Persans , leur sauverait les ennuis auxquels expose l'habit européen. Mais ils m'avouèrent qu'ils n'avaient pas lieu de s'applaudir de leur travestissement; car, pendant le trajet de Bagdad à Kermanchâh, ils avaient eu à endurer plusieurs fois des vexations et des avanies de toutes sortes de la part des gens de la caravane à laquelle ils s'étaient joints. En effet, rien n'est perfide, pour un Européen en Orient, comme l'adoption malentendue du costume oriental. Si le voyageur est riche et jouit d'un grand crédit, s'il peut voyager avec une suite nombreuse et faire beaucoup de dépense , peu importe qu'il ait le costume du pays ; il voyage en grand seigneur, on le respecte comme tel , et chacun l'entoure d'égards et de considération. Mais si ce voyageur, au contraire, a un train plus que modeste ; s'il ne peut se faire suivre d'un certain nombre de valets et de cavaliers , il est prudent à lui de ne pas quitter son habit de Frengui. — Cet habit, qu'il soit modeste ou fastueux , est un passe-port devant lequel on s'incline presque toujours ; c'est un porterespect , parce que les populations de l'Orient croient qu'il couvre le représentant d'une grande nation, un envoyé, ce qu'ils appellent un £/cAt, ou au moins un Baliosy c'est-à-dire un consul; par conséquent un protégé du gouvernement de leur propre pays. A ce double titre, ils le respectent. — Je crois donc donner un conseil sage et salutaire à ceux qui

seraient tentés de voyager dans quelque partie que ce soit de rOrient^ en les engageant à ne jamais troquer leur costome européen contre celui du pays où ils sont.

Les journées que je passais dans ma grotte de Tàgh-i- Bostân étaient, comme on le pense, d'une triste monotonie, quoiqu'elles fussent très-laborieuses; les événements qui auraient pu m'y apporter quelque distraction n'étaient pas de nature à me les faire souhaiter. Aussi, préférais-je la ^oli*tude complète aux visites auxquelles j'étais exposé de la part des habitants du pays. Pour être juste envers tout le monde, je dois dire pourtant que, dans le nombre des Persans qui venaient voir les monuments, et dans la curiosité de qui j'entrais pour une bonne part, il s'en trouvait parfois d'aima* blés et dont la conversation n'était point dénuée d'intérêt. Ce n'était pas de l'érudition historique ou archéologique que je leur demandais ; mais j'en voyais qui connaissaient bien leurs poètes , leurs historiens nationaux , et qui me contaient des légendes , en partie réelles, en partie fabuleuses, dans lesquelles il y avait presque toujours quelque chose à prendre, ne fût-ce que leur originalité. et les frais d'imagination des poètes. D'ailleurs, laissant de côté le merveilleux qui séduit tant les Orientaux , il me restait souvent à faire^ d'après leurs narrations, une étude de mœurs et de caractère national.

Il me vint , un matin , un Khân qui était de ces rares visiteurs que j'avais du plaisir à recevoir. — Du fond de ma caverne, quand ils arrivaient sur l'autre bord du ruisseau , j'examinais leur physionomie et leur allure ; si elles étaient de nature à me rassurer sur leur politesse, s'ils me témoignaient des égards et paraissaient craindre de m'importuner,

yilUÛÉ flo-^evant de lenrs désirs. Au lieu de foire tirer de mut côté le pont Volant jeté sor Fean, je les inritais à lé franchir, et je lear foisais les honneurs de Tàgh-i-Bost&n avec courtoisie. ^— Cest ce qui était arrivé pour le Khàn doflt je parle ^ qui avait des manières et une conversation ai engageantes ^ que je lui offris même à déjeuner. Il ac*capta sans trop de façons, et notis passAlies ensemble qu^qoes heures fort agréables. Mais il n'en était pas toujours ainsi, tant s'en faut; et souvent j'avais a me défendre contre des agressions qui furent quelquefois telleflient hostiles, qu'il me fallut recourir à des démons-' trations atwées; elles eui'ent d'ailleurs toujours le même succès. Ceux qui se croyaient le droit d'insolence vis-à-» vlK d'un chrétien qu'ils voyaient absorbé dans un travail qui eût été chBt eux tout au plus digue de l'attention d'un itople mirza, changeaient tout à coup de ton et de manières quand ce chrétien, fatigué de leur importunité, laissait là Mi crayous et ses compas pour saisir un sabre, ou seulement uA bâton. ««^ Je dois dire que dans ces occasions je n'ai jamais trouvé de récalcitrant.^^ Si qnelque Kermanchaï a conservé des traces du chfttiment qu'il s^est attiré, il s'en est eoirtenté, et je n'en ai point rencontré qui ait poussé l'épreuve au delà des premiers coups ; ils comprenaient que le Ftengui qui était venu planter sa tente dans ce pays sauvage n'était pM un timide Mirta.

Quelques jours s'étaient écoulés depuis la visite que m'avaient feité les deux voyageurs anglais dont j'ai parlé, et je M les avais pad revus. Je me l'expliquais d'autant moins, quMIs m'avaient dit d'une manière très-positîve qu'ils reviendni^t lé léudefflâin et les Jouns suivants, parce qu'ils avaient

le désir d'étudier plus complètement ces antiqtiités. Quel ftit mon étonnement, quand je reçus utie lettre de Tun d'ea% de M« Layard, qui m'apprenait qu'ils ne pouvaient rerenin — Le Serdèr avait l'ordre de les faire gardei* 6 vue- Ils lui étaient désignés comme suspects , et gens à ne pas laisser dr» culer librement. Il les faisait partir le lendemain, sous bonne escorte, et les eiiiroyait au camp du Chah qui devait être à Hamadàn. -f^ Cette manière sommaire d'arrêter des yoyageuin européens me paraissait insoIiMi et quelque peu inquiétante pour nous-mêmes ; car rien ne me répondait que, dans telles circonstances données, on n'agirait pas de même à notre égard. Mais j'aurai, plus loin, l'occasion de raconter quelques particularités qui se rapportent aux excursions de Tun de ces Anglais ; elles prouveront que le gouvernement persan n'avait fait, dans cette occasion, qu'un acte de légitime défense de Béè intérêts, et qu'il avait d'excellentes raisons de se défier des pérégrinations de ces deux voyageurs qui n'étaient autre àhoë6 que deux agents, espèce d'enfants perdus tels que l'Angle^ terre en répand dans toute l'Asie pour nouer ou entretenir à leurs risques et périls les intrigues au moyen desquelles elle corrompt et entraine les uns afin de vaincre et asservir les autres. On les soutient, on les encourage autant qu'on peut. ËchouentMls? comme ils ne sont revêtus d'aucun caractère officiel , on les désavoue. S'ils réussissent , au contraire, et gagnent à l'Angleterre quelque population ou quelque terri-^ toire, la mère patrie les récompense ^ les accrédite, et leof exemple encourage d'autres aventuriers à tenter les mêmes entreprises pour en retirer des fruits semolables« *^^ On peut dire que ces agents volontaires sont les nœuds qui serrent les mailles de ce vaste réseau sous lequel l'Anglet^re retient

41$ NOTICE L> PEftSE.

t» graDde partie da globe. Celte politique peut être habile: elle est cbanceose pour ceux qui s'y dévouent, et T Europe ne sait pas assez à quel point cette diplomatie machiaTélîque ert odieuse ans. peuples chez lesquels ses racines tracent sourdement dans le sol qu'elle finit par couvrir de parasites.

Une trisie nouvelle vint m*affliger : A la fin de mon séjour a Tâgh*i*Bostân , trois des hommes de la suite de MM. de Beaufi>rt et Dam avaient succombé à des maladies causées, pendant leur voyage, par des fatigues incessantes, un soleil ardent et la fièvre endémique qui r^ne dans ces contrées. L'un était mort à Mossoul , les deux autres s'étaient traînés jusqu'à Kennancbâh, où ils avaient rendu le dernier soupir.

Le 13 jui)let, j'avais terminé le long travail que j'avais commencé le 25 juin ; il y avait donc dix-huit jours que je vivais retiré dans la grande grotte de Tàgh-i-Bostàn. Rien ne pouvait plus me retenir dans cette localité, que l'absence de M. Coste qui devait venir m'y retrouver. Mais je pris le parti d'aller l'attendre à Bi-Sutoun où je voulais tenter d'arriver jusqu'aux inscriptions que je n'avais pu voir que du pied de la montagne sur laquelle elles sont gravées à une grande hauteur.

Je pliai ma tente dans la soirée et je partis pour Bi- Sutoun, sans passer par Kennanchâh qui eût inutilement allongé ma route. Je pris à travers la plaine solitaire, et, marchant droit devant moi, je longeai la base des montagnes.

La journée avait été très-orageuse. Les sommets du mont Bi-Sutoun étaient couverts de gros nuages rougeâtres, fortement découpés les uns sur les autres; le tonnerre grondait

à travers leurs couches épaisses^ son bruit sourd allait se perdre dans les gorges que la nuit assombrissait déjà, et, an milieu des rochers dont les derniers rayons du soleil couchant éclairaient les pointes élevées, les roulements de la foudre se répétaient en échos prolongés. De larges gouttes d'eau semblaient vouloir dégager le ciel des masses noires qui l'obscurcissaient. J'attendais, avec un plaisir impatient , cette solution de l'orage, car je n'avais pas vu pleuvoir depuis plus de trois mois ; mais la pluie ne vint pas. — La lune, en se levant, dégagea le ciel des nuages qu'elle refoula au loin. Sa lumière argentée, répandue sur la montagne, changea en effets fantastiques et bizarres les teintes sauvages et tristes que les nuées plombées du soir avaient données aux rochers âpres du Bi-Sutoun.

Depuis longtemps la nuit était venue, et nous cheminibns encore. Nous approchions de Bi-Sutoun , quand nous rencontrâmes une tribu qui changeait de résidence, et allait se fixer dans les environs de Kermanchâh. La manière dont sa marche était organisée avait quelque chose de la prudence militaire. Nous nous trouvâmes d'abord en face d'une avant* garde composée d'une demi-douzaine d'hommes à pied, jeunes et alertes, armés de gros bâtons : c'étaient les éclaireurs. Derrière eux, marchaient une troupe de cavaliers conduisant quelques mules chargées ; puis venaient les femmes montées sur des ânes, des mulets ou des chevaux, marchant une à une, sur une longue file flanquée d'hommes à pied. A leur tête était un cavalier à barbe blanche, qui paraissait être leur chef; plus loin, après un intervalle, venait le gros des bagages chargés sur des chameaux qu'accompagnait une nombreuse escorte de piétons , tous armés de longs bâtons ferrés

m VOYAGE EN PERSE.

en forme de massue. Quelques-aas avaient des fusils à mèche. Cétait un spectacle saisissant, à cette heure avancée, que celte tribu cheminant silencieusement au pied de l'imposante chaîne du Bi-Sutoun. A la clarté de la lune, toutes ces physio- ^omies sauvages prenaient un caracVère plus énergiquement accentué par les ombres vigoureuses que produisaient ses rayons. Cette rencontre produisit sur moi une profonde impression; elle me fit l'effet d'une scène de Callot, peinte par Salvator-Rosa.

Je n'arrivai qu'à onze heures du soir sur le lieu où je devais de nouveau camper. J'étais revenu à Bi-Sutoun avec Fintention d'y copier les inscriptions. J'espérais réussir au 9ioyen de deux échelles que je rapportais de Kermanchàh , et que je comptais mettre l'une au bout de l'autre. En les plaçant aussi haut que possible sur les rochers , je pensais pouvoir atteindre une petite plate-forme qui avançait sur le plan des tablettes gravées. Mais , vain espoir, mes deux échelles appliquées contre la montagne, il s'en fallait encore de beaucoup que leur dernfer échelon fût ^u niveau de la partie du roc si}r laquelle il fallait nécessairement se placer. Que iaire? Il y avait impossibilité absolue sans un échafaudage construit exprès et dont la pose aurait rencontré elle-même de grands obstacles. Je n'avais d'ailleurs, à ma disposition auoun moyen de recourir à ce mode d'ascension. Je n'avais oi bois, ni cordages, le pays ne m'offrait aucun ouvrier qui pût les mettre en œuvre , dans le cas où j'eusse réussi à me les procurer.

Néanmoins , je voulus tmter un effort , essayer d'escalader 1m roches polies et perpendiculaires en m'aidant de quelques crevasses qu'elles présentaient conuue points d'appui. Je

quittai mes chaussures , afin de ne pas glisser; je m'accrochai par les mains et par les pieds , à toutes les aspérités que je pouvais saisir ; je gravis ainsi ce roc péniblement , m'arrétant après chaque élan pour préparer un nouvel effort, et craignant, à chaque mouvement, d'être précipité en bas. Je ne sais combien de temps je mis à parvenir au but , mais il me parut long, et je ne croyais pas réussir, quand je sentis sous ma main le rebord de la plate-forme ; il était temps, car mes doigts fatigués , écorchés, n'avaient plus la force de me hisser, ils s'ouvraient malgré moi et allaient lâcher prise. J'avais les pieds et les mains en sang. Enfin, j'étais sur la saillie du rocher, au-dessous des inscriptions que j'apercevais distinctement. Je repris un instant haleine, après quoi j'examinai les tablettes gravées. Quels ne furent pas mes regrets de m'être donné tant de mal , en reconnaissant qu'il était impossible d'en prendre copie. Cette impossibilité résultait de l'élévation où elles étaient encore, ainsi que du peu (Je largeur de la plate-forme où je me trouvais forcé de me tenir presque collé contre la pierre , sans pouvoir me reculer d'une semelle. J'étais donc monté là pour rien ; car pour prix de mes peines, je ne pus que constater simplement que ces inscriptions sont toutes cunéiformes , gravées sur sept colonnes contenant chacune 99 lignes, et qu'au-dessus des figures , il y a encore plusieurs petits groupes de caractères semblables.

Mais ce n'était pas tout ; le plus difficile était de retourner en bas. J'étais à 25 mètres de hauteur, et je ne pouvais penser à descendre autrement qu'à reculons , embrassant et saisissant avec les ongles le rocher, comme j'avais fait en montant : c'était une véritable gymnastique de lézard. Je fus

cependant assez heureux pour arriver en bas , mais meurtri , coupé par les angles aigus des pierres , tout déchiré et saignantl L'amour du devoir est un beau sentiment; Tétude de l'antiquité est un noble mobile assurément, mais à quoi n'exposent-ils pas quelquefois ceux qui en sont pénétrés et y obéissent ?

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