‹ Voyage en PerseChapitre 3 sur 89 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DêpartdeToulon.— Relâches à Païenne, Messine, Agosta, Milo, Athènes.— Visite au roi Othon. — Dardanelles. — Arrivée à Conslantinople. — La Belle- Poule et le prinœ de Joiiiville. — Visiie au sultan Abiloul-Medjid. — Départ de Coostantinople. — Le Bosphore. — I^ Mer Noire. — Relâche â Sinoive. — Arrivée à Trébizonde.

Le jour du départ approchait^ Le bâtiment qui devait porter tous les membres de l'ambassade attendait à Toulon. Il fallut s'y rendre sans retard. C'était le point de ralliement où chacun de nous devait se trouver à l'heure de l'embarquement.

Le Véloce était le navire à vapeur désigné pour nous porter à Constantinople. Bien que ce bâtiment fût d'une très^rande dimension, comme il était disposé pour la guerre , son aménagement n'était , en aucune façon , propre à recevoir des passagers. Ce ne fut pas sans peine que son commandant, M. Beichameil, résolut le problème de loger le nombreux personnel de l'ambassade. Pour qui connaît le peu d'espace qui se trouve à bord d'un bateau à vapeur, dans l'étroit carré compris entre celui des ofliciers du bord et la chaudière, il sera facile do comprendre à combien de difficultés donnaient lieu les combinaisons à faire pour improviser là

de petites chambres, et y loger une quinzaine de personnes. Ces préparatifs exigèrent quelques jours pendant lesquels nous restâmes à Toulon , très-impatients de partir.

Enfin , le 30 octobre , à cinq heures du soir, plusieurs canots quittèrent le quai, se dirigeant sur le Véloce.

Tous les membres de l'ambassade s'y trouvèrent bientôt réunis sur le pont. Ils regardaient déjà du cAté de l'Orient et disaient gaîment adieu à la côte de France , peu soucieux encore de l'avenir qui devait apporter tant de fatigues et de

peines.

Trois ou quatre seulement parmi nous avaient eu des relations ensemble ; les autres étaient tout à fait inconnus de leurs compagnons de voyage. Nous allions tous partir et vivre en commun pendant bien des mois ; comme il arrive en pareille circonstance oX entre jeunes gens , la glace fut bientôt rompue.

Le temps s'était , depuis le matin , préparé à nous mal recevoir en haute mer. A peine avions-nous dépassé la grande rade , que nous l'éprouvâmes. Les moins solides s'empressèrent d'entrer dans leur chambre , si l'on peut appeler ainsi les six pieds cubes sans air ni lumière dans lesquels on nous avait entassés par quatre. Il y en eut pour jusqu'au lendemain à renoncer au plaisir de se retrouver sur le pont.

Le jour suivant la mer était très-houleuse. Nous étions arrivés à la hauteur du cap Corse, et nous longeâmes pendant toute cette journée la côte de l'île dont on apercevait, à une petite distance, les montagnes couvertes de neige. Les vents nous contrarièrent pendant plusieurs jours , et notre espérance de voir la Sicile vers la fin du quatrième se brisa contre les vagues énormes qui nous repoussaient loin d'elle.

Cependant, le 5 novembre au matin , à travers les éclairs d'un orage qui enveloppait la mer entière , nous commençâmes à distinguer la terre. Le cap Vito ne tarda pas à être reconnu. Nous doublâmes successivement plusieurs autres caps sans que Torage cessât. Les heures s'écoulaient , et nous commencions à craindre de voir les ténèbres de la nuit succéder au jour blafard des éclairs , lorsque le cap San-Gallo vint enfin couronner les efforts du Véloce^ en nous promettant Païenne , dont il protégeait la rade. Quelques nœuds encore et nous jetions l'ancre dans le port. Nous y restâmes deux jours. C'était peu pour la capitale de la Sicile , pour voir ses magnifiques monuments, sa belle cathédrale et ses palais, mais ce fut assez pour savoir que Païenne est la digne rivale de Naples, et peut-être le plus beau fleuron- de la couronne des Deux-Siciles.

Le 7, nous quittâmes cette ville pour aller à Messine, où nous ne fîmes que toucher le 8.

Le 9 , à la pointe du jour , nous levâmes l'ancre. Nous marchâmes tout le jour à petite distance de la côte. Nous reconnûmes successivement Taormina , Jassi , Catane , dont les dômes et les maisons blanches tranchaient sur les pentes verdoyantes de l'Etna. La cime du volcan, couverte de neige et surmontée de son panache de fumée, servait de fond au magnifique panorama qui se déroulait sous nos yeux.

Le soir, nous atteignîmes Agosta. Tous, mais principalement les officiers du bord , nous étions curieux de visiter ce petit port , célèbre par une des plus mémorables victoires qu'ait remportées la marine française. C'est dans les eaux d' Agosta, en effet, que, le 22 avril 167G, Duquesne livra aux flottes combinées d'Espagne et de Hollande, le brillant

combat dans lequel Famiral Ruyter fut vaincu et blessé mortellement.

En partant d'Agosta, nous changeâmes de direction. Nous devions naviguer dans l'Est, afin de reconnaître le cap Matapan. Favorisés par un beau tenii)s , nous traversâmes lestement l'embouchure du golfe Adriatique , et le troisième jour, 12, nous aperçûmes les côtes de Grèce. Nous entrâmes de bonne heure dans les eaux de l'Archipel, par le canal de Cerigo, l'ancienne Cythère, qui se trouvait à notre droite. Cette lie n'est plus aujourd'hui qu'un rocher aride. Une plage rocailleuse et brûlée par le soleil a remplacé ses bosquets tant chantés par les poètes. Plus d'ombrages mystérieux, plus de myrthes, de lauriers ni de roses; çà et là quelques herbes sauvages qui croissent péniblement dans les fentes des rochers : telle est Cythère aujourd'hui.

Le sillage du navire et la c6te qui fuyait indiquaient que nous avancions rapidement vers Milo. Il fallait y prendre un pilote , car les Grecs seuls , nos et habitués à vivre sur cette mer semée d'écueils, peuvent y naviguer sans crainte. Ce pilote devait nous mener au Pirée. Nous y entrâmes le 14 au matin.

Pressés de voir Athènes, nous ne fûmes pas longs à débarquer. Nous montâmes dans une petite calèche allemande , conduite par un Palikare. Pounjuoi ce cocher était-il tout semblable à Canaris ou à 3Iarc-Botzaris, ces héros de l'indépendance des Hellènes? Mais ne fallait-il pas nous habituer à voir môme des Bavarois dans la ville de Périclès, comme on voit d'autres Allemands dans la patrie des Sforcc et des ]Médicis?

Grâce à l'aiguillon dont notre moderne automédon était

VOYAGE KN PERSE. 49

armé , nous franchîmes lestement la grande plaine qui , du Pirée, s'étend jusqu'au pied de l'Acropole. L'ambassadeur nous avait accordé deux jours pour voir Athènes. Pour visiter les belles ruines du temple de Minerve , pour admirer les restes magnifiques de la patrie des arts , ces types qui en ont fait l'école du monde, deux jours, c'était bien peu. Cependant il fallut nous en contenter. Nous suppléâmes au temps qui nous manquait par la promptitude de nos courses. Nous vîmes ce qu'il y avait de plus intéressant : le temple de Thésée, celui de Jupiter, les Propylées, le Parthénon, l'Erecthéon, l'arc d'Adrien, le tombeau de Philopapus, et cette tribune célèbre du haut de laquelle Démosthènes lança contre le roi de Macédoine les foudres de ses éloquentes philippiques.

Avant de partir, nous allâmes tous présenter nos hommages k Leurs ^Majestés le roi et la reine de Grèce, qui nous accueillirent avec une affabilité marquée. Nous emportâmes de cette visite la pensée que , si le roi Othon voulait être grec de cœur, il devait lui être facile de se faire aimer de son peuple.

Le 17 au matin, nous appareillâmes par un vent frais et une mer houleuse. Les premières heures furent assez favorables à notre navigation. Nous eûmes bientôt laissé derrière nous les rivages de Salamine, et doublé le cap Sunium. Ses colonnes blanches ressortaient sur le ciel assombri dont les teintes noires nous présageaient un mauvais temps. En effet, la mer grossit de plus en plus, et des rafales de vent et de neige venaient incessamment battre la proue du navire. Il fallut chercher un abri que nous trouvâmes dans la petite baie de la Mandrio. La tempête nous y retint deux jours.

Le 20, la mer et le vent étaient tombOî;;. La faible brise de

nord-est qui durait encore ne pouvait nous arrêter, bien qu'elle nous fût contraire. Nous doublâmes facilement le cap d'Oro et l'île de Nègrepont, et nous atteignîmes assez promptement Ipsara. Le 21, au point du jour, nous arrivions devant Ténédos où nous espérions trouver l'escadre commandée par l'amiral Lalande. Mais nous apprîmes qu'elle était partie pour Smyrne où elle devait hiverner.

Le temps était redevenu magnifique. Nous entrâmes dans le détroit des Dardanelles en filant dix nœuds. Nous employâmes toute cette journée à passer devant les petites villes qui bordent les deux rives d'Europe et d'Asie. Nous reconnûmes une multitude de batieries à fleur d'eau, toutes garnies de canons. Leurs bastions , blanchis à la chaux , se reflétaient dans la mer. Les minarets se distinguaient au milieu du feuillage encore vert des cyprès qui bravaient l'hiver. Nous faisions une charmante promenade, et tous, assis sur le pont du bâtiment qui glissait sur une jolie mer bleue, nous jouissions de la vue d'un beau paysage et du soleil qui l'éclairait en tiédissant l'atmosphère.

Après avoir laissé, à notre droite, les ruines d'Abydos et Lampsachi , à notre gauche , la citadelle de Gallipoli et sa riante campagne , le détroit s'élargit. Nous débouchâmes au soir dans la mer de Marmara.

Nous avions traversé cette petite mer pendant la nuit, et grâce à un ralentissement de la machine que le commandant avait eu l'aimable attention d'ordonner, nous pûmes jouir, au lever du soleil , du plus beau coup d'œil qui soit résers é au voyageur. Nous étions à une très-petite distance de Constantinople. Les minarets, les coupoles, d'abord aperçus dans la brume nacrée du matin , se montrèrent bientôt dorés

par le soleil qui se levait radieux au-dessus des montagnes de Nicomédie. Nous rasâmes les murailles qui protègent le côté oriental de la ville contre les vagues, et passant sous les créneaux du sérail , nous entrâmes dans le port. Nous étions dans cette fameuse corne dor autour de laquelle se déroule le plus splendide panorama du monde, cercle magnifique tracé par les plus majestueux édifices , et par les plus ravissants paysages d*une nature coquettement parée de tous les charmes de l'Orient. Palais du sérail, coupoles dorées et minarets de mosquées, vieilles tours byzantines, verts cyprès des tombes , qui se groupent et s'entremêlent avec les mâts des navires de tous pays, balancés sur une belle mer que sillonnent, en tous sens, des milliers de caïks, frêles et élégants esquifs qui rasent l'eau et portent la vie sur tous les points de cette scène resplendissante. Puis le Bosphore et ses rives, où se mirent, dans un flot vif et limpide, mille palais cachés sous l'ombre des arbres séculaires de leurs jardins toujours verts ; les batteries blanches où tonne le canon des fêtes , où se déploie l'étendard rouge du Sultan. Et Scw/art, cette délicieuse ville où l'Asie commence, charmant bazar où abondent les riches productions de la Perse , de l'Inde et de l'Arabie.

A une encablure ou deux, était mouillée devant nous, toute noire, calme et sévère, une belle frégate aux flammes tricolores. C'était la Belle-Poule^ que commandait S. A. R. le prince de Joinville. Le Véloce avançait toujours , et passant de bâbord à tribord de la frégate , il fit feu de toute son artillerie , en même temps que son équipage , placé dans les hunes , sur les vergues , perché sur les haubans , partout où pouvait s'accrocher un mousse, poussait trois cris de : « Vive

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le Roi! » C'était le salut des marins à leur futur amiral, le salut de la France à son Roi.

Impatients de voir Stamboul (8) de plus près , nous fûmes bientôt à terre, grâce à deux vigoureux caïkdjis turcs qui, effleurant les petites vagues du port, nous eurent bientôt déposés à l'échelle de Top-Hanâh.

Quand je me fus procuré un logement et que j'eus donné les premiers soins à mon installation, je me bâtai de sortir. J'allai au hasard, trouvant un indicible plaisir à errer à travers cette immense ville , au milieu de sa population qui , à cette heure, était tout entière dehors. Je traversai le port pour voir la ville turque. Il faisait nuit, et je ne fus pas peu i^urpris de voir Stamboul éclairée par mille feux qui, comme des météores, planaient dans l'air au-dessus des mosquées. On était en Rhamadan, grand carême des musulmans. Ils observent le jeûne d'une manière beaucoup plus rigide que nous. Pendant toute la durée d'une lune, ils se privent entièrement de nourriture et môme de fumer ou de boire , depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Aussi , le moment où son disque élargi s'abaisse et va disparaître derrière l'horizon est-il attendu avec grande impatience. Alors, à une journée qu'une religieuse abstinence a fait paraître bien longue, succède une nuit pendant laquelle les réjouissances de toutes sortes se prolongent jusqu'à l'aube du matin.

II était heure de fôte quand je descendis à Stamboul. J'y trouvai les rues encombrées de promeneurs , de marchands de pâtisseries et de sucreries ; dans les cafés pleins de consommateurs qui s'établissaient jusque devant les portes, des musiciens jouaient sur de méchantes violes et de grinceuses mandolines des airs discordants qui paraissaient délecter les

oreilles barbares des dilettanti. Au-dessus de toutes les mosquées, les minarets brillaient des feux de mille lampions. Entre eux se balançaient, suspendus à des cordes invisibles, des quantités innombrables de petites lampes formant des dessins variés qui représentaient un canon, une étoile, ou un navire, ou bien encore des versets du Koran.

Nous avions quelques jours à rester à Constantinople ; il fallait les employer utilement, ce qui ne me paraissait nullement diflicile, tant j'avais entrevu de choses à mieux connaître.

Un des premiers soins de l'ambassadeur fut d'aller saluer le Sultan. Curieux de voir ce jeune Empereur de dix-huit ans dont on parlait en Europe comme d'un zélé continuateur do la réforme entreprise par son père Mahmoud , nous désirâmes tous aller nous incliner devant Sa Hautesse. Ce fut le soir que nous nous rendîmes au sérail. Notre marche à travers les rues de Fera (9) avait quelque chose de pittoresque et de piquant qui n'était pas sans originalité. M. de Ponthois , alors ambassadeur près la Sublime-Porte , devait être notre introducteur. Il marchait devant, à côté de M. de Sercey. Nous suivions à la lueur des torches que portaient les valets de l'ambassade, précédés par des janissaires et des cavass. Nous descendîmes ainsi vers la mer. Dans les rues désertes , de temps en temps, une fenêtre s'ouvrait pour nous montrer une figure d'hoiome étonné et comme inquiet de la clarté subite qui, à travers ses vitres, avait envahi son appartement, et l'avait peut-être surpris dans son premier sommeil. Plus loin apparaissait, à une lucarne entrebâillée avec prudence, une jolie tête de Grecque décoiffée, dans le laisser-aller d'une toiletta du soir, que la curiosité avait tirée de son sopha, où elle fumait paresseusement étendue.

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Dans ces ruelles étroites, accidentées, la lumière des torches ne perdait rien de son intensité, répercutée qu'elle était par les murs et les parties avancées des maisons de bois ; elle vacillait en suivant les pentes du sol , frappant inégalement, et de temps à autre, les plans les plus reculés qui en recevaient accidentellement de brusques éclairs rougeâtres. Notre cortège arriva ainsi à l'embarcadère où nous attendaient les canots du Véloce. Nous y prîmes place dans l'ordre prescrit par l'étiquette, puis nous nous dirigeâmes vers le rivage du sérail où brillaient d'autres torches, et où se trouvaient préparés des chevaux tout sellés.

Nous fûmes bientôt devant la porte du palais du Sultan. Nous entrâmes dans de vastes jardins, où une double haie de soldats nous présenta les armes. Il fallut passer dans plusieurs cours avant d'atteindre la partie la plus reculée qu'habitait l'Empereur.

Là on nous introduisit dans un premier salon où nous fûmes reçus par Kosref-Pacha , Khal il -Pacha et Rechid-- Pacha qui avait été ambassadeur à Paris et à Londres. Selon l'usage, les tchibouks nous y furent offerts, avec accompagnement de confitures et de café. Après ce cérémonial , on nous fit monter par un bel escalier conduisant dans un salon orné de glaces, de dorures, et tendu de tapisseries; à la suite s'ouvrait un salon plus vaste tapissé avec magnificence , et éclairé par de gigantesques flambeaux posés à terre, ornés de ciselures et de découpures dans le style oriental.

Dans un coin de ce salon était une porte fermée par une portière ; on la souleva et nous aperçûmes le Sultan assis sur un divan. Il portait un bonnet rouge à floc bleu, le feztialional, surmonté d'un croissant et d'une aigrette en diamants.

Il avait une capote militaire faite sur un mauvais patron européen. Un manteau à collet .brodé, avec une agrafe en brillants, était jeté sur ses épaules. Ce costume simple et disgracieux qui fut adopté, imposé même par la réforme , on ne sait trop pourquoi, est loin de répondre au luxe et à la pompe qu'on suppose être Tentourage du Grand-Turc.

Le jeune Sultan avait Tair gracieux et affable ; sa physio-^ nomie agréable et douce prévenait en sa faveur. Nous nous avançâmes, et M. de Ponthois ayant présenté à S. H. Âbdoul- Medjid, M. de Sercey, celui-ci lui présenta à son tour les personnes de sa suite. Le Sultan fit dire par Reschid-Pacha, qui lui servait d'interprète , « que nous allions entreprendre un « voyage très-pénible, mais qu'il avait donné des ordres pour ce que les difficultés fussent, autant que possible, aplanies « sur notre route. Il ajouta qu'il serait heureux de nous rece voir, à notre retour, aussi bien portants que nous parais- « sions être en ce moment. » Après quelques autres compliments et lieux communs échangés, l'audience, qui avait duré dix minutes, fut terminée. Nous nous retirâmes en faisant plusieurs saints et en marchant à reculons.

Nous fûmes reconduits dans le salon où nous avions attendu ; on nous y servit de nouveau des rafraîchissements, après quoi, toutes les formes de l'étiquette étant observées, nous nous retirâmes.

Le temps s'écoulait et l'on ne parlait pas encore de départ. L'ambassadeur désirait que le Véloce nous portât jusqu'à Trebizonde, afin d'éviter les embarras d'un transbordement du personnel de l'ambassade et de son immense bagage. Mais le Véloce était bâtiment de guerre ; il portait flammes à ses mâts et canons dans ses sabords. Or, d'après le fameux

traité d'Unkiar-Iskelessi (1 0) , dont une inscription consacre le souvenir sur la rive droite du Bosphore, aucun navire, de quelque nation qu'il fût, ne pouvait entrer dans la mer Noire avec une apparence militaire. Pour obtenir, en faveur du Ve/oce, une infraction au traité, il fallait avoir recours à des négociations qui parurent d'abord n'offrir aucune chance de succès ; mais les difficultés, moins grandes qu'on ne l'avait présumé, ne furent pas longues à aplanir complètement. Grâce à quelques supercheries complaisantes auxquelles on se prêta de part et d'autre, le Véloce dissimula son armement militaire, et reçut l'autorisation de tracer son sillage dans les eaux de la mer Noire. Ces négociations avaient exigé quelques jours que , pour ma part , j'employai le mieux que je pus à visiter Gonstantinople.

Les jardins du sérail , les palais des Eaux Dpuces , les grandes murailles romaines, l'hippodrome , les fontaines, les cimetières , et surtout les mosquées, furent pour moi de dignes objets de curiosité et d'étude. Je ne pouvais me lasser d'admirer, dans ces derniers édifices , le grandiose de leurs proportions et la délicatesse gracieuse de leurs moindres détails. Que d'élégance dans leurs gigantesques minarets si sveltes, dans leurs galeries découpées qui figurent des dentelles ou des stalactites du meilleur goût ! quelle richesse dans toutes ces fontaines de marbre, couvertes d'arabesques et de fleurs! quelle profusion de dentelures, d'or et d'azur, dans ces palais, dans ces kiosques turcs, qui semblent avoir hérité du luxe des Blaquernes des Empereurs d'Orient ! Et ces champs des morts, vrais jardins des âmes , quelle douce mélancolie règne sous les grands et profonds ombrages de leurs noirs cyprès ! Comme les pensées sont à la fois religieuses et calmes

en face de ces marbres funéraires élégamment dessinés, ornés de fleurs d'or sur un fond d'azur ! On peut dire que les Turcs, à Gonstantinople , ont su rendre la mort moins affreuse en donnant à leurs cimetières cet aspect riant qui en fait de charmantes promenades placées au milieu des habitations des vivants.

Le temps avait marché comme moi , à grands pas, pendant mes excursions dans cette ville remplie de beautés de tous les genres. Le canon du départ nous rappela tous à bord dans la soirée du 1 ^^ décembre ; nous nous embarquâmes donc de nouveau pour partir le lendemain matin. Il pleuvait à verse, le temps paraissait tout à fait gâté ; il s'éleva pourtant un peu au moment de l'appareillage , et nous permit de jouir de la vue du Bosphore , qui est admirable.

Nous trouvâmes à bord un nouveau compagnon de route, M. Tabbé Scafi, missionnaire lazariste. Cet excellent prêtre avait consenti à quitter son couvent de Gonstantinople pour nous accompagner dans le long voyage pendant lequel il pouvait arriver que nous eussions besoin du secours et des consolations de la religion. M. Scafi connaissait déjà en partie les pays que nous devions traverser ; il était allé jusqu'à Tabriz avec M. Eugène Bore, qui s'était fixé en Perse pour y fonder une école française. Sa bonne volonté devait nous faire profiter de son expérience (11).

Par une jolie matinée, brillante et pure, sur une mer douce et transparente, le Vébce glissait entre les deux rives rapprochées d'Europe et d'Asie. Nos regards se portaient avec admiration de l'une à l'autre : à gauche, c'était les palais d'été du Sultan , de jolis villages entourés de beaux arbres qui penchaient leurs longues branches sur les flots, de riantes

maisons dont le pied baignait dans le courant que la mer Noire envoyait à Marmara. Nous passâmes devant Bouiuk- Dehrih et Tfierapia. Ces deux grands villages reposent paisiblement au fond de deux petites anses du Bosphore ; c'est là que se retirent , loin des fatigues diplomatiques , les ambassadeurs européens.

A droite était l'Asie, avec un caractère plus sévère ; après les noirs cyprès qui couronnent les hauteurs de Scutari , venaient quelques maisons espacées , bien cachées , bien sombres, sous leurs toits de feuillages; des coteaux agrestes, sauvages, souvent escarpés ; à leur pied , de petits châteaux forts avec leurs batteries rasant l'eau et montrant béantes les geules noires de leurs canons dans leurs embrasures. Au fond du tableau, l'entrée de la mer russe, quelques voiles cherchant le vent pour venir, puis, dans le lointain, à l'horizon , une bande sombre paraissant brisée en quelques endroits où surgissaient çà et là des pointes blanches. Pour les marins c'était un mauvais signe ; cependant sur nos têtes le temps était toujours beau. Nous eûmes bientôt atteint la passe étroite où les eaux de la mer Noire se pressent pour entrer dans le détroit ; là les batteries se multiplient et l'horizon s'élargit. Le temps se maintenait et la mer était encore calme.

Assis gaiement sur le pont , ou sur les tambours que nous avions escaladés pour mieux voir, nous plaisantions déjà sur les prétendues tempêtes de ces parages. Nous tournions presqu'en ridicule le surnom de mauvais augure de cette mer tant redoutée, quand tout à coup le vent s'éleva, les vagues grossirent , et trois ou quatre lames , frappant rudement la coque du navire brusquement soulevé, apprirent à plus d'un d'entre nous qu'il avait jugé trop tôt les chances de

notre navigation sur cette mer capricieuse. Le soleil avait disparu ; de gros nuages y d'où sortaient d'horribles rafales, obscurcissaient le ciel ; le vent redoubla de violence, et les flots en se soulevant creusaient de profonds abîmes , où le Véloce s'engloutissait à tout instant. Nous étions en pleine tempête.

Nous f&mes, pendant deux jours , ballottés par Touragan. Nous avions dévié de notre route. Une voie d'eau inquiétante s'était déclarée. La mer était tellement mauvaise que tout le monde, jusqu'aux matelots de l'équipage, était malade à bord. Ne pouvant pas tenir tête au temps, et craignant que la gravité de nos avaries n'entraînât quelque malheur, le commandant se décida à chercher un abri à Sinope.

C'est un petit port de l'Anatolie, qui fut jadis une des villes importantes de la Paphlagonie , et devint la capitale des rois de Pont. On peut, au reste, juger du rôle qu'elle a joué par les ruines qui s'y trouvent. Elle fut la patrie de Diogène. Â ces titres, qui remontent à l'antiquité, il faut joindre ceux qui lui appartiennent aujourd'hui , et qui ne sont point sans intérêt pour le voyageur.

Les murailles, assez bien conservées, sont en plusieurs endroits revêtues d'inscriptions et de bas-reliefs. On y voit aussi des fragments d'architecture d'origine grecque et romaine incrustés çà et là, mais sans ordre, et sans doute à une époque barbare qui les fit intervenir à la consolidation de cette enceinte.

Sinope possède un chantier pour la marine militaire ; mais il y règne peu d'activité. A notre passage, on y construisait un vaisseau de haut bord. Le Pacha, gouverneur du district, en était tout fier, et nous en montrait avec orgueil le modèle, qui ornait son divan.

Du peu d'importance de cette ville , presque entièrement privée de commerce, résulte la misère de la population, qui est au reste fort peu nombreuse ; car Sinope , avec ses ruines antiques au milieu desquelles se voient à peine quelques quartiers habités, a l'apparence d'une ville abandonnée.

Nous y fîmes une assez singulière rencontre, celle de M. Bell, Anglais qui avait, à ses frais, équipé un navire, le VixeHj qui fut, en 1836, saisi par les croisières russes sur la côte de Circassie. M. Bell était connu par sa sympathie pour les Circassiens, et par les sacrifices de tout genre qu'il fit pour leur venir en aide. Après avoir vu périr deux de ses compatriotes qui s'étaient attachés à sa fortune , et avaient , comme lui, combattu avec les Circassiens, il avait dû s'échapper pour sauver sa tète qui était mise à prix. Il voulait gagner Constantinople sur un petit navire monté par des Tchirkess. Mais le mauvais temps l'ayant , comme nous , forcé de relâcher à Sinope, le Pacha avait dû , d'après les ordres de son gouvernement, retenir le bâtiment et son équipage.

Les Tchirkess, à en juger par ceux que nous trouvâmes là, sont des hommes remarquables par leur extérieur fier et martial. Leur costume militaire, qu'ils portent avec noblesse, fait ressortir les belles proportions de leur corps. Jamais leurs yeux ne se baissent vers la terre , leur regard est fixe et élevé. A voir ces guerriers, on comprend les difficultés que rencontrent les Russes à les soumettre.

Nous quittâmes Sinope dans la nuit, avec une mer encoi'e bien grosse, quoique le vent fût tombé. Notre voie d'eau avait été aveuglée , comme disent les marins , c'est-à-dire bouchée, mais d'une manière peu rassurante.

Cependant nous ftmes heureusement la seconde partie de cette traversée, et le 8 décembre, nous arrivâmes devant Trébizonde. La houle était horrible à voir, jusque dans l'espèce de rade formée par une courbe du rivage. Le commandant trouva de telles difficultés à nous débarquer, qu'il ne voulut, exposer ni ses hommes ni ses embarcations. Dans notre impatience de quitter le Vcloce^ dont la mer Noire avait achevé de nous rendre le séjour insupportable, nous nous confiâmes aux gens du pays. Les vagues étaient encore tellement fortes^ qu'elles s'élevaient comme des montagnes sur les flancs du navire. Plusieurs petits bateaux turcs étaient rangés le long du bord; mais, pour s'y embarquer, il fallait profiter de l'instant où une lame les amenait à la hauteur de l'échelle du bâtiment, et s'y élancer au risque de tomber à côté ou de s'y briser les jambes. Ce ne fut donc qu'avec les plus grandes peines et en courant de véritables dangers que nous quittâmes le bord. Mais ce n'était pas tout : il fallait toucher terre. Devant la côte de Trébizonde, sont, à fleur d'eau, d'énormes roches dont l'agitation de la mer fait des écueils extrêmement dangereux. On ne peut alors les franchir qu'en profitant de la lame qui soulève les barques, et, les portant à son sommet, les fait passer par-dessus. Ces précautions exigent une manœuvre toute particulière, qui est familière aux nautonniers du pays , mais que n'auraient sans doute pas su exécuter les marins du Véloce. Aussi rendîmes - nous grâce au commandant de sa prudence, car, nous et ses hommes , nous eussions probablement péri.

Enfin, nous étions à terre, et pour longtemps. Notre course maritime était terminée. Elle avait été si longue et si triste

pendant les trente-huit jours que nous avions passés en grande partie à bord , qu'il nous semblait que l'avenir ne pouvait nous offrir que joie et bien-être. L'espace allait s'ouvrir devant nous, notre voyage jusqu'à la capitale de la Perse se présentait sous les couleurs les plus riantes.

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