CHAPITRE IL
Séjour à Trébizonde.— Ses anticpiités.— Monastère de filles grecques.— BaTram.— Fakirs. — Messo-Messo. — M. Masson. — Turc blessé à Alger. — Droit de grâce accordé à Tambassadeur. — Départ de Trébizonde.
Dès que nous eûmes mis le pied sur la plage j les cavass du consulat de France s'emparèrent de nous et nous conduisirent chez M. Outrey. Le consul ainsi que sa famille nous reçurent avec une cordialité à laquelle nous fûmes bien sensibles. On ne trouvait pas, dans cette hospitalière maison , assez de paroles, assez d'offres de tout genre, pour nous dé<lommager de ce qu'on pensait bien que nous avions dû souffrir. Le mauvais temps , en effet , n'avait pas été moins affreux sur la côte de Trébizonde que sur celle de Sinope. Nous avions tous une triste mine. Madame Outrey et ses filles pensèrent que nous avions besoin de réconfortants; aussi n'eurent-elles pas de peine à nous faire accepter ceux qu'elles nous offrirent de la manière la plus gracieuse.
Aux premiers soins de cette hospitalité délicate succédèrent les questions sur les lieux que nous avions visités dans nos diverses, relâches, et sur la France qui fit longtemps les frais de cette première conversation.
Il faut avoir été loin de son pays , pendant des années , avoir vécu relégué sur un petit coin de terre, au fond de la
mer Noire, pour comprendre cette avide et touchante curiosité sur la patrie : alors on sympathise à la joie des exilés qui voient débarquer des compatriotes encore imprégnés d'un reste de parfum de la terre natale , si doux à respirer. Avec quelle rapidité les questions se succèdent, quel intérêt on attache aux moindres nouvelles ! quelle importance on donne aux faits les plus petits! tant il est vrai que, malgré rhabitude de vivre au loin , la patrie , comme la famille, ne perd jamais ses droits.
Le consul avait fait préparer une maison pour l'ambassadeur et sa suite. Elle était fort petite, et nous y étions trèsgênés. Autant pour faire de la place à nos compagnons que pour être nous-mêmes plus à l'aise , M. Coste et moi nous acceptâmes l'offre d'un autre logement, qui nous était faite par un Français établi à Trébizonde depuis son enfance. M. Masson , c'est ainsi que se nommait notre nouvel hôte , avait l'air plus Turc qu'Européen. Son costume était complètement oriental , et sa langue maternelle n'était peut-être pas celle qui lui était le plus familière. Il nous mit obligeamment en possession de sa charmante maison disposée selon les règles du confort turc. Nous y occupâmes une grande pièce, entourée d'un large divan, et couverte d'un excellent tapis bien moelleux et bien chaud. Nous avions, comme promenoir, un grand balcon avec de jolis balustres, abrité par un large auvent en bois sculpté, donnant sur la mer, et d'où nous apercevions une grande partie de la ville.
Il fallait organiser une caravane de plus de deux cents chevaux et mulets. On avait à faire des préparatifs dont les détails exigeaient quelques jours. Nous nous installâmes de notre mieux , bien heureux d'entendre de loin la mer briser
encore avec fureur sur les rochers de la côte. Suivant notre habitude 9 nous mimes à profit ces jours de repos pour parcourir la ville et y chercher tout ce qu*elle pouvait offrir d'intéressant.
Trébizonde, l'ancienne TrapezuSj seconde capitale du royaume de Pont, est encore aiy ourd'hui une ville assez importante. Le trapèze, duquel elle tire son nom et qui servit de plan pour son enceinte, s'y retrouve dessiné par d'antiques murailles, qui ont une grande épaisseur. Presque entièrement cachées sous des lierres, qui les tapissent et semblent les soutenir entre leurs rameaux vigoureux, on n'en aperçoit plus guère que les créneaux. Ces vieux murs servent de clôture à un grand nombre de jardins qui contribuent à donner à la ville un aspect très-riant. Au bord de la mer, on voit les vestiges d'un ancien château qui s'est écroulé sous les efforts des vagues qui en ont miné la base. Si l'on n'y voyait des traces de sculptures et de pierres cimentées, on prendrait ces masses, à demi submergées, pour d'énormes rochers. C'est à peu près là tout ce qui rappelle l'antiquité de Trébizonde.
Quant à ce qui rappellerait l'empire des Comnènes, on n'en retrouve aucune trace digne d'attention. Cependant sur le haut d'une montagne voisine, sont les restes d'un palais de plaisance qu'on dit avoir été construit par une impératrice de Byzance. Je n'ai pu savoir son nom , et rien ne donne de l'authenticité à cette tradition. C'est actuellement un modeste monastère de religieuses grecques. Sur la cour s'ouvre une chapelle souterraine qui est ornée de peintures exécutées sur le roc même, et qui, si elles sont d'un style barbare, ont du moins ce cachet qui pourrait les faire
remonter jusqu'aux premiers temps de l'art byzantin. Quelques tableaux analogues, plusieurs lampes suspendues à la voûte, et d'énormes flambeaux posés à terre , complètent , avec une chaire , le mobilier de ce sanctuaire. A travers les barreaux de deux petites lucarnes qui laissent à peine entrer quelques rayons de lumière, le jour ne pénètre pas de manière à dissiper entièrement l'obscurité. Il règne dans cette grotte une teinte mystérieuse à laquelle ajoute l'étrangeté de sa décoration. Elle a quelque chose de bizarre et de primitif qui semble donner une idée de ce que durent être les chapelles des premiers chrétiens. Au fond de la partie la plus obscure de cette caverne est une source d'eau en vénération dans le pays.
On trouve encore, épars dans la ville et placés sans ordre, décorant des masures, quelques morceaux d'architecture remarquables par le fini de leurs scupltures. A une demiheure de la ville, au sud, est un petit monument qui n'est digne de remarque qu'à cause de son ancienneté. C'était autrefois une église qu'on appelait Sainte-Sophie. Les Turcs lui ont conservé son nom, mais l'ont transformée en mosquée.
Trébizonde est une ville très-commerçante. Elle sert d'entrepôt à toutes les marchandises qui viennent de l'Arménie et du nord de la Perse, à destination de l'Europe. De même, 'telles qu'on y débarque, venant de Constantinople , pour l'intérieur de l'Asie, y sont consignées à des expéditeurs et livrées aux nombreuses caravanes qui les y attendent. Les bazars sont assez bien achalandés. Ils ont déjà une physionomie tout asiatique. On y rencontre des costumes de toutes sortes : des Grecs, des Circassiens, des Géorgiens, beaucoup d'Arméniens, de Kurdes, et même des Syriens avec des Arabes.
Le climat y est fort doux, et encore à cette époque de rannée, nous y avions des journées très-chaudes. Les fruits de toute espèce y étaient en abondance : les melons, les pastèques, les raisins s'y vendaient pour rien.
Les fêtes, ou le baïram du Rhamadan, contribuaient, en ce moment, à donner plus d'animation et de gaieté à la ville. Les jeux et les danses remplaçaient la rigidité du carême. Les Musulmans, confondus avec les chrétiens, répandus sur les places et dans les cafés , s'adonnaient à toutes sortes de plaisirs, interrompus seulement, de temps à autre, par la voix de l'iman qui appelait à la prière. A ces bandes joyeuses, qu'animaient les sons discordants d'instruments barbares, venaient se mêler des figures hétéroclites de derviches ou de fakirs. Ces exaltés , autant pour inspirer la commisération et la charité , que par excès de dévotion , se martyrisaient aux yeux de tous. Ils présentaient l'horrible spectacle de leurs souffrances volontaires aux regards contraints de leurs coreligionnaires qui , moins fanatiques , croyaient avoir assez fait pour la religion en se soumettant rigoureusement aux e^û* gences du Rhamadan.
Ces fakirs inventaient toute sorte de tortures à leur propre usage : l'un tenait verticalement enfoncée dans sa joue une barre de fer pointue, à laquelle pendaient des boules de plomb d'un poids considérable. Dans cette position , il restait inunobile et souffrait avec une résignation digne d'un plus noble martyre. Un autre se perçait le bras avec une broche , faisait couler son sang, et, impassible, paraissait ne rien sentir; tout cela pour la plus grande gloire de Mahomet et d'Omar.
C'était par ces moyens ridicules , en se martyrisant avec
une exaltation sauvage , que ces malheureux cherchaient à exciter la vénération des musulmans et la pitié des chrétiens. Auprès des Turcs , ces derviches jouissent de privilèges que le fanatisme les a laissés s'approprier. Ils peuvent à peu près tout ce qu'ils veulent. Personne ne doit ni ne peut s'opposer à leurs désirs. Le pacha lui-même n'a pas ce pouvoir. Us ont le droit de s'installer chez lui , de lui imposer une hospitalité souvent gênante, et d'autant plus désagréable qu'elle est moins volontaire. Celui qui paie ce tribut aux préjugés religieux, en murmure souvent, mais tout bas, car l'opinion publique lui ferait un crime de ^es plaintes si elles étaient entendues.
Ces bizarreries des pratiques musulmanes sont générales, elles sont conmiunes à tout l'Orient ; mais ce qui est plus curieux, plus exceptionnel et particulier à Trébizonde, c'est la duplicité religieuse d'une secte qui porte le nom de Messo- Messo. Elle habite, dans les environs de cette ville, un bourg qui porte le nom de Kroum; ce qui a fait donner aussi à ses liabitante celui de Kroumi. Cette secte s'accommode aisément des exigences qu'impose toute religion; au lieu de souffrir pour elle, copime les fakirs, ou de remplir avec austérité des Revoirs religieux, ils font servir la religion, dans ce qu'elle a 4'ostensible et d'extérieur, à profiter de tous les avantages piatériels qu'elle peut présenter. Ces Messo ^ Messo ^ ou Kroumi j ne trouvant pas assez de bénéfices attachés au culte do Christ, auquel le baptême les rattache, et qu'ils suivent en secret, ont ouvertement apostasie. Us simulent le plus grand zèle pour l'islamisme, afin de partager avec les vrais sectaires du Koran les privilèges dont ils jouissent dans l'état social de l'empire turc. Ainsi, le jour ils se rendent pubUque-
ment dans les mosquées, et la nuit, quand personne ne peut les surprendre, ils vont faire leurs dévotions au pied des autels du Christ. Us sont au reste souverainement méprisés par les Turcs, qui les masacreraient sans pitié s'ils les rencontraient sur le seuil d'une église. Ils ne doivent la conservation de leur vie fourbe et inquiète qu'au mystère avec lequel ils en dérobent la moitié à la vengeance fanatique des Mahométans.
Pour occuper mes loisirs à Trébizonde je dessinai quelques ' costumes. Mon h6te fut assez obligeant pour m'offrir ce que je ne pouvais, avec les mœurs orientales, attendre d'aucun autre, et que je ne devais sans doute qu'à sa qualité de Français. Les mœurs et le caractère de sa nationalité n'étaient pas tellement effacés chez 31. Masson, qu'il fût imbu de ces préjugés qui imposent aux femmes, même chrétiennes, une réclusion presque absolue. Par son entremise , et grâce à sa bonne volonté, je pus satisfaire mon désir artistique, et ajouter une page curieuse à mon recueil , en peignant sa femme et sa belle-sœur. Elles vinrent chez moi dans leurs plus élégants habits de fête ; j'étais confus de tant d'obligeance et de gracieuseté, mais très-enchanté, comme on peut penser, de cette excellente occasion.
Après les politesses échangées et les remerciements les plus sincères de ma part, ces dames s'installèrent sur un divan, c'est-à-dire qu'elles s'y jetèrent nonchalamment, en ramassant sous elles leurs jambes ainsi que les nombreux plis de leurs jupes et de leurs voiles. M. Masson, en véritable Européen qui n'a- pas, avec le turban, adopté la susceptibilité orientale à l'égard des femmes , me laissa seul avec ces dames. Alors commença entre elles et moi une pantomime
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très-ridicule. Je ne savais pas un mot de grec, et deux ou trois mots turcs seulement m'étaient restés dans la mémoire ; il me fallait bien avoir recours à la langue universelle , celle des signes et des gestes. Ce fut ainsi que je leur fis comprendre ce que je désirais d'elles. Elles étaient d'ailleurs parfaitement instruites de mes intentions, et je m'aperçus que M. Masson leur avait fait la leçon. Quand il s'agit de commencer, ce furent des rires sans fin auxquels elles s'excitaient mutuellement; tout mon attirail de petits pinceaux, de couleurs, de crayons, la gomme élastique surtout qui faisait disparaître les traits arrêtés sur le papier, tout cela paraissait à ces dames fort original. Et puis, voyez donc, un homme qui vient de si loin, qui a quitté son pays, sa famille, pour faire des portraits dans des pays dont il ne connaît pas même la langue, et dont toutes les habitudes sont en continuelle contradiction avec les siennes , quelle bizarrerie ! elles n'y comprenaient rien. Je lisais leur stupéfaction dans leurs grands yeux étonnés où, malgré l'apathie asiatique, brillait une curiosité que la moindre chose excitait.
Pourtant, après avoir donné à leurs rires le temps de passer, et à leur physionomie celui de reprendre leur calme habituel, je commençai. Je dois dire que je les trouvai résignées et dociles ; résignées, elles l'étaient par nonchalance , il leur allait parfaitement de ne pas remuer ; dociles , elles Tétaient par suit^ du désir qu'elles avaient de satisfaire leur curiosité, et de voir ce que je pourrais faire d'après elles. Pendant que je travaillais elles causèrent presque sans discontinuer ; d'après la direction de leurs regards , je supposai que ce devait être de moi , et sans doute de l'étrangeté de ce qui leur paraissait si éloigné de tout ce qu'elles voyaient ha-
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bituellement. Dans un pays où l'on pousse l'indifTérence jusqu'à l'affectation , comment ne pas être étonné de voir un homme passer son temps à reproduire les traits d'un visage, les plis et les dessins d'une étoffe ?
Quoi qu'il en soit , ces dames posèrent avec une extrême complaisance, et tous mes regrets étaient de ne pouvoir leur témoigner ma gratitude moi-même, dans leur langue, sans le secours d'un truchement. Ne sachant comment les remercier, ainsi que M. Masson, de leurs bontés, je fis pour mon hôte un portrait de son fils , joli petit garçon qui avait accompagné sa mère.
Je fis à Trébizonde une assez singulière rencontre, et ce fut dans la maison même de mon hôte. Il avait pour cavass un jeune Turc de grande et belle mine. Un jour que j'examinais son élégant costume, en remarquant son air martial, je m'aperçus qu'il avait deux doigts de moins ; je lui demandai comment il les avait perdus et s'il avait servi : « A Alger, me répondit- « il , à l'attaque du fort l'Empereur, en 1 830, quand les a Français sont venus ; nous nous sommes bien battus, mais (c Dieu était avec eux ! » Ce brave soldat avait la conscience d'avoir bien fait son devoir, et il se résignait à la volonté de la Providence. Cette philosophie, qui commence avec l'impuissance, a réellement quelque chose de vrai et de noble; elle peut être quelquefois la cause de grandes faiblesses et cacher une pusillanime insouciance, mais il est incontestable que souvent elle est pour les Turcs une ressource contre le désespoir ou la haine. Ainsi , celui-ci, qui avait laissé deux doigts sur un champ de bataille conquis par les soldats de la France, était entré au service d'un Français. Il me parlait de ses revers et de ses blessures sans rancune, et eût mis
autant do dévouement à défendre M. Masson , qu'il en avait mis à se battre sur la brèche du fort TËmpereur, pour le dey d'Alger.
Pendant son séjour à Trébizonde, l'ambassadeur trouva Toccasion d'user de la prérogative attachée à son caractère et à son pavillon. Un Turc, qui s'était rendu coupable d'homicide, avait cherché un refuge dans la maison habitée par M. de Sercey. La loi le menaçait d'un châtiment terrible, bien qu'il n'eût causé qu'une blessure peu grave ; il était exposé à subir l'amputation des deux mains. Pour se soustraire à ce supplice, bien lui prit de s'échapper et de gagner le seuil hospitalier de l'ambassadeur. En Orient , les maisons qu'abrite un pavillon étranger sont inviolables et réputées lieux d'asile. Le pacha , ayant su que le coupable s'était mis sous la protection du toit français , le respecta donc , et fit demander à M. de Sercey s'il prétendait exercer, à l'égard du criminel fugitif, le droit que lui conférait la coutume du pays. La réponse ne pouvait être qu'affirmative ; le pacha fit grâce.
Cependant le temps s'était écoulé; notre caravane était prête. Nous avions quitté la France trop tard pour le long et pénible voyage que nous avions à faire à travers un pays montagneux qu'un hiver précoce couvrait de neige. A Constantinople on nous avait fait entrevoir l'impossibilité de franchir les sommets de la haute Arménie. Il ne fallait donc plus tarder ; nous devions nous hâter et partir.
Le 1 5 décembre, après avoir entendu en plein air, dans la cour de la maison de l'ambassadeur, la première messe que nous dit M. l'abbé Scafi, et après avoir fait une quête pour les catholiques malheureux de la ville, nous montâmes à cheval. Nous étions accompagnés des consuls de France,
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d'Autriche et d'Angleterre, ainsi que des officiers du Véloce et de quelques-uns des principaux habitants de la ville, qui voulurent, malgré une pluie battante, nous serrer la main le plus tard possible.